Part 10
[82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapporté d'une manière différente par chaque auteur du temps.
GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II.
Guibert de Nogent, abbé de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le diocèse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a écrit une histoire de la première croisade sous le titre de: _Gesta Dei per Francos_, des mémoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux.
LA TRÊVE DE DIEU.
1096.
L'archevêque de Rouen, Guillaume, réunit en concile, à Rouen, ses suffragants qui adoptèrent unanimement les décisions du concile de Clermont, et laissèrent à la postérité l'acte suivant.
Le saint concile a ordonné que la trêve de Dieu sera strictement observée depuis le dimanche avant le commencement du jeûne jusqu'à la seconde férie[83] au lever du soleil, après l'octave de la Pentecôte, et depuis la quatrième férie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du soleil, jusqu'à l'octave de l'Épiphanie; et pendant toutes les semaines de l'année, depuis la quatrième férie, au coucher du soleil, jusqu'à la seconde férie au lever du soleil; il en sera de même pendant toutes les fêtes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et pendant toutes les fêtes des Apôtres et leurs vigiles; de sorte que nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer, ni prendre bétail ou butin.
[83] _Férie_, de _feria_, fête; _jours fériés_, jours de fête, jours sacrés. Autrefois toute la semaine de Pâques était fêtée par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces jours _féries_. Le Dimanche était la première férie; le lundi la seconde, etc. On s'accoutuma à appeler les jours des autres semaines 1re, 2e, 3e férie, etc.
Il a été de plus ordonné que toutes les églises et leurs dépendances, les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins et les marchands, et leurs serviteurs, les bœufs et les chevaux de labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui leur servent à herser, les hommes se réfugiant auprès de leurs charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient d'une paix perpétuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne vienne les attaquer, les prendre, les dépouiller ou leur faire aucun dommage.
Il a été de plus ordonné que tous hommes âgés de douze ans et au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en entier la trêve de Dieu, telle qu'elle est déterminée précédemment. «Je jure qu'à l'avenir je garderai fidèlement cet établissement de la trêve de Dieu, comme elle est indiquée ici, et que j'assisterai mon évêque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!»
Le saint concile a encore décidé que l'excommunication serait lancée contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui enfreindraient la trêve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient avec eux, aussi bien que contre les prêtres qui les admettraient à la communion ou à la sainte messe. On a frappé de la même peine les faussaires, les voleurs, les recéleurs et ceux qui se réunissent dans les châteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorité apostolique et de la nôtre, nous défendons que l'on fasse aucun service chrétien dans les domaines de ces seigneurs.
ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9.
PRÉPARATIFS ET DÉPART DES PREMIERS CROISÉS.
Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, qui s'était tenu dans le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'éleva un grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait connaissance des ordres du Pape, aussitôt il allait prier ses voisins et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on désignait ainsi l'expédition projetée. Les comtes et les chevaliers étaient désireux de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mêmes furent bientôt enflammés d'un zèle si ardent que, sans examiner leur pauvreté ou la convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent à vendre leurs biens à vil prix comme s'il se fût agi de se racheter de la plus dure captivité le plus vite possible. Il régnait à cette époque une disette générale, et les riches eux-mêmes manquaient de blé; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain étant très-cher, tâchaient de trouver de nouveaux aliments pour le remplacer. Les hommes les plus puissants étaient menacés de la misère qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se réjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction à leur cruelle avidité, et en regardant leur blé conservé depuis longtemps, ils supputaient ce qu'ils allaient gagner à vendre ces grains... Chacun conservait précieusement ses provisions pendant cette famine; mais lorsque le Christ inspira à ces multitudes innombrables le désir de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre reparut aussitôt, et ce qui se vendait très-cher quand tous restaient en repos, se vendit à vil prix quand tous voulurent entreprendre ce voyage. On se hâtait tellement pour achever ses préparatifs, que l'on vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et chacun, tout occupé de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il pouvait, non pas à sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur, afin de n'être pas le dernier à aller dans la voie de Dieu. On vit alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon marché; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait à vil prix tout ce qui devait fournir l'argent nécessaire à ces dépenses. Ce qu'ils n'auraient pas livré malgré la prison et la torture, ils le donnaient maintenant pour quelques écus.
Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui n'avaient pas encore résolu de prendre part au voyage se moquaient d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens à vil prix, et disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien plus en revenant; puis le lendemain, saisis à leur tour par la même idée, ils vendaient pour quelques écus leurs biens, et s'en allaient avec ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes se préparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les vieillards les plus cassés. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient pas, mais ils espéraient être martyrs; et ils couraient avec joie au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez avec l'épée, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils étaient si ardents de posséder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, à cause de leurs bonnes intentions.
On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils apercevaient un château ou une ville, de demander aussitôt si c'était Jérusalem......
Pendant que les grands, obligés d'employer beaucoup de monde pour préparer leur départ, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obéissaient comme à un maître. J'ai su que cet homme, né à Amiens, je crois, avait d'abord été ermite; nous le vîmes plus tard parcourant les villes et les bourgs et prêchant partout, entouré par le peuple, accablé de présents et entendant célébrer sa sainteté par de si grandes louanges, que je ne crois pas que personne ait jamais reçu de pareils honneurs. Il était fort généreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait donné. Il rétablissait la paix dans les ménages désunis et entre tous ceux qui étaient brouillés. Il paraissait quelque chose de divin dans tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle admiration qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour les conserver comme des reliques. Il était vêtu d'une tunique de laine qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de poisson et buvait du vin.
GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II.
DÉPART DES CROISÉS.
Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille, lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui était chère, ses enfants, ses biens, un père, une mère, des frères, des parents! Mais ceux qui répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'éloigner, sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'était pour Dieu que les pèlerins renonçaient à leurs biens, et que ces biens leur seraient rendus au centuple. Alors, le mari fixait à son épouse l'époque du retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et la recommandant à Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci craignait de ne plus revoir son époux, et succombant sous le poids de sa douleur, elle tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son ami qu'elle perdait vivant, comme s'il était déjà mort. Mais lui, semblable à un homme qui n'aurait pas connu la pitié, quoique son cœur en fût plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa femme ou de ses enfants, et malgré sa profonde émotion, il montrait une âme ferme, et partait. La tristesse était pour ceux qui restaient, et la joie pour ceux qui partaient.
FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_.
Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi de Jérusalem, puis chanoine du Saint-Sépulcre, vivait encore en 1127. Il assista à la première croisade.
CHANT COMPOSÉ A L'OCCASION DE LA 1ère CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE DE POITIERS[84].
J'ai la volonté de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause ma peine. Je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin.
[84] Né en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus ancien troubadour dont les œuvres nous soient parvenues.
Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en grande crainte et en péril, et ses voisins l'inquiéteront.
Mon éloignement de la seigneurie du Poitou m'est très-pénible; je laisse à la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin.
Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relève, ne lui prêtent assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau ne manqueront pas de lui nuire.
S'il n'est très-sage et vaillant, les traîtres Gascons et les Angevins l'auront bientôt renversé quand je serai éloigné de vous.
Fidèle à l'honneur et à la bravoure, je me sépare de vous; je vais outre-mer aux lieux où les pèlerins implorent leur pardon.
Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce qui attachait mon cœur; rien ne m'arrête, je vais aux champs où Dieu promet la rémission des péchés.
Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offensés; j'implore mon pardon; j'offre mon repentir à Jésus, maître du ciel; je lui adresse à la fois ma prière et en roman et en latin.
Trop longtemps je me suis abandonné aux distractions mondaines, mais la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparaître à son tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquités.
O mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous auprès de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hélas! J'aimai toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'étais chez moi, soit quand j'en étais éloigné.
J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le sembellin[85].
[85] Habillement des barons.
MASSACRE DES JUIFS.
La même année que Pierre l'ermite et Godescalc étaient partis avec leurs armées, des troupes innombrables de pèlerins partirent de France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entraînés par l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces pèlerins arrivaient de tous côtés, chargés d'armes, de vivres et d'objets de toute sorte qui leur étaient nécessaires pour faire le voyage de Jérusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes se réunissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se livrait à tous les excès; des femmes et des filles parties pour le voyage de Jérusalem commettaient aussi les mêmes désordres.
Je ne sais si ce fut par la volonté de Dieu ou par une erreur de leur esprit que ces pèlerins se conduisirent si cruellement contre les juifs établis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrèrent, surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par là leur expédition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre commença d'abord à Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y demeuraient; on les blessa et on les tua sans pitié; on détruisit leurs maisons et leurs synagogues, puis les pèlerins se partagèrent le butin. Deux cents juifs, effrayés de ces cruautés, se sauvèrent pendant la nuit et arrivèrent à Neuss en bateau; mais des pèlerins les rencontrèrent, les massacrèrent tous, et s'emparèrent de tout ce qu'ils emportaient.
[86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'étendait entre le Rhin et la Meuse.
Après, les pèlerins, en nombre considérable, se remirent en route, selon leur vœu, et arrivèrent à Mayence. Un seigneur très-considérable de ce pays, le comte Émicon, était dans cette ville avec une nombreuse troupe d'Allemands et attendait l'arrivée des autres pèlerins. Les juifs de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le même sort, essayèrent de se sauver en se réfugiant auprès de l'évêque Rothard, et confièrent à sa garde leurs trésors, comptant que sa protection leur serait utile puisqu'il était évêque de la ville. L'évêque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnèrent à garder; il les plaça sur une grande terrasse pour les empêcher d'être vus par le comte Émicon et par sa troupe et les sauver, son palais étant l'asile le plus sûr pour eux. Mais Émicon et les siens se décidèrent à aller attaquer le lendemain matin les juifs qui étaient enfermés dans ce lieu élevé et découvert; ils enfoncèrent les portes, assaillirent les juifs à coups de flèches et de lances, en tuèrent sept cents qui ne purent se défendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrèrent les femmes et les enfants. Les juifs voyant que les chrétiens égorgeaient jusqu'à leurs enfants, sans pitié pour leur âge, prirent les armes, mais pour massacrer eux-mêmes leurs femmes, leurs mères et leurs sœurs, et, ce qui est horrible à dire, les mères coupaient la gorge à leurs enfants, aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrétiens.
Un petit nombre de juifs échappa au massacre en se faisant donner le baptême, bien plus pour ne pas être tués que par le désir de devenir chrétien; puis Émicon et toute cette bande innombrable d'hommes et de femmes, chargés de butin, continuèrent leur voyage pour Jérusalem, se dirigeant vers la Hongrie.
ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I.
PRISE DE JÉRUSALEM.
1099.
Le jour fixé pour combattre étant arrivé, on commença l'assaut. Avant de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait. Beaucoup de personnes et moi-même pensons qu'il y avait dans la ville au moins 60,000 hommes en état de combattre, sans compter les femmes et les enfants, dont le nombre était extraordinaire. Les nôtres, à notre avis, n'étaient pas plus de 12,000 hommes en état de combattre; notre armée comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de ce récit le prouvera clairement.
Aussitôt que les nôtres attaquèrent les murs et les tours de Jérusalem, ils reçurent une grêle de pierres et de flèches lancées par les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se découragèrent pas, parce qu'ils avaient résolu de mourir ou de se venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonçait encore que la victoire se décidât. Pendant que les nôtres approchaient des murs leurs machines, les assiégés lancèrent, outre les pierres et les flèches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetèrent sur les machines des matières enflammées, afin d'arrêter par le feu ceux que le fer des assiégés ou les hautes murailles ou les fossés profonds de la ville n'arrêteraient pas. On se battit ce jour-là depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu tout-puissant, notre maître et notre guide, lorsque la nuit vint augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins craignaient que les chrétiens ne s'emparassent de la ville pendant la nuit, ou tout au moins ne comblassent les fossés, ce qui leur permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles; les nôtres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent à brûler les machines qu'on avait approchées au pied des murs. Aussi veilla-t-on de part et d'autre, et le travail comme l'inquiétude empêchèrent de dormir les combattants..... Des deux côtés on fit les plus grands efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les nôtres, pleins d'ardeur, poussèrent leurs machines au pied des murailles; mais les Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou dix à chacune des nôtres et que nos attaques étaient sans résultat...... Nos machines brisées par les pierres lancées par l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait que la miséricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste toujours au moment nécessaire. Vers midi, les nôtres étaient en désordre, tant étaient grands et leur fatigue et leur désespoir; quelques-uns disaient déjà qu'il fallait enlever les machines qui étaient en partie brûlées ou brisées, lorsqu'un chevalier, arrivant de la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela les nôtres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir quel était ce chevalier. Alors les nôtres sortant de leur langueur, courent aux murailles avec des échelles et des cordes; quelques-uns lancent des flèches embrasées sur les matelas remplis de coton qui recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient élevés devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit à ces matelas et fit sauver les défenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie antérieure et supérieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont ils s'élancèrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrède et Godefroi entrèrent les premiers dans Jérusalem et y versèrent une prodigieuse quantité de sang; les autres montèrent à leur suite, et les Sarrasins ne purent les empêcher.
Il faut encore que je raconte une chose étonnante. Pendant que Jérusalem était prise par les Français, les Sarrasins combattaient encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire n'était pas douteuse pour eux. Mais comme les nôtres étaient maîtres des murailles et des tours, on put voir dès lors un admirable spectacle. Des Sarrasins étaient frappés de mort, ce qui était pour eux le sort le plus doux; d'autres percés de flèches étaient obligés de se jeter du haut des tours; d'autres encore, après de longues souffrances, étaient jetés dans le feu et brûlés. Les rues et les places de la ville étaient couvertes de monceaux de têtes, de pieds et de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des cadavres. Tout cela n'est rien auprès de ce qui se passa dans le temple de Salomon[87], où les Sarrasins célébraient les cérémonies de leur culte; si nous disions la vérité sur ce qui s'y passa on ne voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval[88]. Juste et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu fût lavé par le sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphèmes. La ville étant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se réfugièrent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89].
[87] La mosquée d'Omar.
[88] On versa une si grande quantité de sang humain que les mains et les bras, séparés des corps, nageaient dans le temple, et portés par le sang çà et là allaient s'unir à d'autres corps, de sorte qu'on ne savait pas à quel cadavre appartenaient les membres qui venaient se joindre à un cadavre mutilé. (_Robert le moine_, Hist. de la 1ère croisade, liv. IX.)
[89] L'humanité du comte de Toulouse parut si étrange aux croisés qu'ils l'accusèrent de s'être laissé gagner à prix d'or par les malheureux qu'il avait sauvés.
Après la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dévotion les pèlerins allaient au sépulcre du Seigneur, applaudissant, pleins de joie et chantant un cantique d'allégresse. Ils adressaient à Dieu vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce jour nouveau, cette joie nouvelle et éternelle, l'achèvement de cette entreprise et l'accomplissement des vœux du peuple, donnaient lieu à des paroles nouvelles et à un cantique nouveau. Ce jour, à jamais célèbre dans les siècles à venir, transforma notre douleur et nos fatigues en joie et en transports d'allégresse.
RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem_.
Raimond d'Agiles était chanoine du Puy en Velay; il suivit à la croisade son évêque, le fameux Adhémar, et devint pendant l'expédition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut probablement en terre sainte vers 1099.
MÊME SUJET.
Le duc Godefroi et ceux qui étaient avec lui sur la partie supérieure de la machine jetaient de grandes quantités de traits et de pierres sur les assiégés et repoussaient ceux qui essayaient de défendre encore la muraille. D'autres chrétiens, à l'aide de trois mangonneaux, frappaient sans relâche ceux qui venaient défendre la muraille. Pendant ce temps, deux frères, nommés Ludolf et Engilbert, s'aperçurent que les ennemis commençaient à faiblir et à reculer devant la grêle de pierres qui les accablait de tous côtés; comme ils étaient près du mur, dans l'étage du milieu de la machine, ils en sortirent, lancèrent des arbres en avant sur le mur, et s'élancèrent les premiers dans la ville, et repoussèrent ceux qui étaient encore sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frère Eustache se hâtèrent de descendre de l'étage supérieur de la machine et de courir au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les pèlerins, transportés de joie du triomphe de leurs chefs, dressèrent leurs échelles contre les murs, et s'élancèrent pour pénétrer dans la ville.