Part 4
Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et féroce, et qui n'avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que les Gaulois transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec eux. Il se révolta contre ses chefs, s'éleva contre ceux qui venaient d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne, mais apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la route de leur pays.
[29] Rimini.
Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a été la principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n'était plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée, les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates, parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font présent d'une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les avaient battus à plate couture, avaient pris d'emblée la ville de Rome et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur patrie sains et saufs et chargés de butin.
Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on trembla à Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de munitions, on mène l'armée jusque sur les frontières, comme si les Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore sortis du leur.
Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô. Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les Boïens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vénètes et les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les ambassadeurs qu'on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par l'Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des préteurs fut envoyé dans l'Étrurie. Caius Atilius, l'autre consul, était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois les avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un si grand amas que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les côtés. Car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait répandue dans l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus que c'était à la puissance de cette république que l'on en voulait; c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils craignaient, et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'armée campée devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.
A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l'Étrurie, qu'ils y firent le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancent enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine, qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle. Les deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil, et campèrent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue, les Gaulois allument des feux, et ayant donné l'ordre à leur cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait aperçue le matin, de suivre la route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fésule, et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre à l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois, plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains perdirent là au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la plupart vers un certain poste avantageux où ils se cantonnèrent. D'abord les Gaulois pensèrent à les y forcer; c'était le bon parti, mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la marche qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la hauteur où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à les assiéger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes.
Pendant ce temps-là, Lucius Emilius, qui avait son camp vers la mer Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étaient jetés dans l'Étrurie et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours de sa patrie et arriva fort à propos. S'étant campé proche des ennemis, les Romains réfugiés sur leur hauteur virent les feux de Lucius Émilius, et se doutant bien que c'était lui, ils reprirent courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs, sans armes, pendant la nuit, et à travers une forêt, pour annoncer au consul ce qui leur était arrivé. Emilius, sans perdre le temps à délibérer, commande aux tribuns, dès que le jour commencerait à paraître, de se mettre en marche avec l'infanterie; lui-même se met à la tête de la cavalerie et tire droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient aussi vu les feux pendant la nuit, et conjecturant que les ennemis étaient proche, ils tinrent conseil. Anéroeste, leur roi, dit qu'après avoir fait un si riche butin (car leur butin était immense en prisonniers, en bestiaux et en bagages), il n'était pas à propos de s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le risque de perdre tout; qu'il valait mieux retourner dans leur patrie; qu'après s'être déchargés là de leur butin, ils seraient plus en état, si on le trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se rangeant à cet avis, lèvent le camp avant le jour et prennent leur route le long de la mer par l'Étrurie. Quoique Lucius eût joint à ses troupes celles qui s'étaient réfugiées sur la hauteur, il ne crut pas pour cela qu'il fût de la prudence de hasarder une bataille; il prit le parti de suivre les ennemis et d'observer les temps et les lieux où il pourrait les incommoder et regagner le butin.
Le hasard voulut que dans ce temps-là même, Caius Atilius, venant de Sardaigne, débarquât ses légions à Pise et les conduisît à Rome par une route contraire à celle des Gaulois. A Télamon, ville des Étrusques, quelques fourrageurs gaulois étant tombés dans l'avant-garde du consul, les Romains s'en saisirent. Interrogés par Atilius, ils racontèrent tout ce qui s'était passé, qu'il y avait dans le voisinage deux armées, et que celle des Gaulois était fort proche, ayant en queue celle d'Émilius. Le consul fut touché de l'échec que son collègue avait souffert, mais il fut charmé d'avoir surpris les Gaulois dans leur marche et de les voir entre deux armées. Sur-le-champ il commande aux tribuns de ranger les légions en bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettraient et de s'avancer contre l'ennemi. Il y avait sur le chemin une hauteur au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent. Atilius y courut avec la cavalerie et se posta sur le sommet, dans le dessein de commencer le premier le combat, persuadé que par là il aurait la meilleure part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyaient Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne soupçonnèrent rien autre chose, sinon que pendant la nuit Émilius avait battu la campagne avec sa cavalerie pour s'emparer le premier des postes avantageux. Sur cela, ils détachèrent aussi la leur et quelques soldats armés à la légère pour chasser les Romains de la hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'était Atilius qui l'occupait, ils mirent au plus vite l'infanterie en bataille et la disposèrent de manière que, rangée dos à dos, elle faisait front par devant et par derrière; ordre de bataille qu'ils prirent sur le rapport du prisonnier et sur ce qui se passait actuellement, pour se défendre, et contre ceux qu'ils savaient à leurs trousses, et contre ceux qu'ils avaient en tête.
Émilius avait bien ouï parler du débarquement des légions à Pise; mais il ne s'attendait pas qu'elles seraient si proche; il n'apprit sûrement le secours qui lui était venu que par le combat qui se livra à la hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie et en même temps il conduisit aux ennemis l'infanterie rangée à la manière ordinaire.
Dans l'armée des Gaulois, les Gésates et après eux les Insubriens faisaient front du côté de la queue, qu'Émilius devait attaquer; ils avaient à dos les Taurisques et les Boïens, qui faisaient face du côté qu'Atilius viendrait. Les chariots bordaient les ailes; et le butin fut mis sur une des montagnes voisines, avec un détachement pour le garder. Cette armée à deux fronts n'était pas seulement terrible à voir, elle était encore très-propre pour l'action. Les Insubriens y paraissaient avec leurs braies, et n'ayant autour d'eux que des saies légères. Les Gésates, aux premiers rangs, soit par vanité, soit par bravoure, avaient jeté bas leurs vêtements et ne gardaient que leurs armes, de peur que les buissons qui se rencontraient çà et là en certains endroits ne les arrêtassent et ne les empêchassent d'agir.
Le premier choc se fit à la hauteur, et fut vu des trois armées, tant il y avait de cavalerie de part et d'autre qui combattait. Atilius perdit la vie dans la mêlée, où il se distinguait par son intrépidité et sa valeur, et sa tête fut apportée aux rois des Gaulois. Malgré cela, la cavalerie romaine fit si bien son devoir, qu'elle emporta la position et gagna une pleine victoire sur celle des ennemis.
L'infanterie s'avança ensuite, l'une contre l'autre. Ce fut un spectacle fort singulier, et aussi surprenant pour ceux qui sur le récit d'un fait peuvent par l'imagination se le mettre comme sous les yeux, que pour ceux qui en furent témoins. Car une bataille entre trois armées tout ensemble est assurément une action d'une espèce et d'une manœuvre bien particulière. D'ailleurs aujourd'hui, comme alors, il n'est pas aisé de démêler si les Gaulois attaqués de deux côtés, s'étaient formés de la manière la moins avantageuse ou la plus convenable. Il est vrai qu'ils avaient à combattre de deux côtés; mais aussi, rangés dos à dos, ils se mettaient mutuellement à couvert de tout ce qui pouvait les prendre en queue. Et, ce qui devait le plus contribuer à la victoire, tout moyen de fuir leur était interdit; et une fois défaits, il n'y avait plus pour eux de salut à espérer; car tel est l'avantage de l'ordonnance à deux fronts.
Quant aux Romains, voyant les Gaulois pris entre deux armées et enveloppés de toutes parts, ils ne pouvaient que bien espérer du combat; mais, d'un autre côté, la disposition de ces troupes et le bruit qui s'y faisait les jetait dans l'épouvante. Le nombre des cors et des trompettes y était innombrable, et toute l'armée ajoutant à ces instruments ses cris de guerre, le vacarme était tel que les montagnes voisines, qui en renvoyaient l'écho, semblaient elles-mêmes joindre leurs cris au bruit des trompettes et des soldats. Ils étaient encore effrayés de l'attitude et des mouvements des soldats des premiers rangs, qui en effet frappaient autant par la beauté et la vigueur de leur corps que par leur complète nudité, outre qu'il n'y en avait aucun dans ces premiers rangs qui n'eût le cou et les bras ornés de colliers et de bracelets d'or. A l'aspect de cette armée, les Romains ne purent se défendre d'une certaine frayeur, mais l'espérance d'un riche butin enflamma leur courage.
Les archers s'avancent sur le front de la première ligne, selon la coutume des Romains, et commencent l'action par une grêle épouvantable de traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas extrêmement, leurs braies et leurs saies les en préservèrent; mais ceux des premiers rangs, qui ne s'attendaient pas à ce prélude, et qui n'avaient rien sur le corps qui les mît à couvert, en furent très-incommodés. Ils ne savaient que faire pour parer les coups. Leurs boucliers n'étaient pas assez larges pour les couvrir; ils étaient nus, et plus leurs corps étaient grands, plus il tombait de traits sur eux. Se venger sur les archers eux-mêmes des blessures qu'ils recevaient était impossible; ils en étaient trop éloignés, et d'ailleurs comment avancer au travers d'un si grand nombre de traits? Dans cet embarras, les uns transportés de fureur et de désespoir, se jettent inconsidérément parmi les ennemis et se livrent volontairement à la mort; les autres pâles, défaits, tremblants, reculent et rompent les rangs qui étaient derrière eux. C'est ainsi que dès la première attaque fut rabaissé l'orgueil et la fierté des Gésates.
Quand les archers se furent retirés, les Insubriens, les Boïens et les Taurisques en vinrent aux mains. Ils se battirent avec tant d'acharnement que malgré les plaies dont ils étaient couverts, on ne pouvait les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent été les mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils avaient à la vérité comme eux des boucliers pour parer, mais leurs épées ne leur rendaient pas les mêmes services. Celles des Romains taillaient et frappaient, au lieu que les leurs ne frappaient que de taille.
Ces troupes se soutinrent jusqu'à ce que la cavalerie romaine fut descendue de la hauteur, et les eut prises en flanc. Alors l'infanterie fut taillée en pièces, et la cavalerie s'enfuit à vau-de-route. Quarante mille Gaulois restèrent sur la place, et on fit au moins dix mille prisonniers, entre lesquels était Concolitan, un de leurs rois. Anéroeste se sauva avec quelques-uns des siens en je ne sais quel endroit, où il se tua de sa propre main. Émilius ayant ramassé les dépouilles, les envoya à Rome, et rendit le butin à ceux à qui il appartenait. Puis, marchant à la tête des légions par la Ligurie, il se jeta sur le pays des Boïens, y laissa ses soldats se gorger de butin, et revint à Rome en peu de jours avec l'armée. Tout ce qu'il avait pris de drapeaux, de colliers et de bracelets, il l'employa à la décoration du Capitole; le reste des dépouilles et les prisonniers servirent à orner son triomphe. C'est ainsi qu'échoua cette formidable irruption des Gaulois, laquelle menaçait d'une ruine entière, non-seulement toute l'Italie, mais Rome même (225 av. J.-C.).
Après ce succès, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en état de chasser les Gaulois de tous les environs du Pô, firent de grands préparatifs de guerre, levèrent des troupes, et les envoyèrent contre eux sous la conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, qui venaient d'être créés consuls. Cette irruption épouvanta les Boïens, ils se rendirent à discrétion. Du reste, les pluies furent si grosses, et la peste ravagea tellement l'armée des Romains, qu'ils ne firent rien de plus pendant cette campagne.
L'année suivante, Publius Furius et Caius Flaminius se jetèrent encore dans la Gaule, par le pays des Anamares, peuple assez peu éloigné de Marseille. Après leur avoir persuadé de se déclarer en leur faveur, ils entrèrent dans le pays des Insubriens, par l'endroit où l'Adda se jette dans le Pô. Ayant été fort maltraités au passage de la rivière et dans leurs campements, et mis hors d'état d'agir, ils firent un traité avec ce peuple et sortirent du pays. Après une marche de plusieurs jours, ils passèrent le Cluson, entrèrent dans le pays des Cénomans, leurs alliés, avec lesquels ils retombèrent par le bas des Alpes sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et saccagèrent tous les villages. Les chefs de ce peuple voyant les Romains dans une résolution fixe de les exterminer, prirent enfin le parti de tenter la fortune et de risquer le tout pour le tout. Pour cela ils rassemblent en un même endroit tous leurs drapeaux, même ceux qui étaient relevés d'or, qu'ils appelaient les drapeaux immobiles, et qui avaient été tirés du temple de Minerve. Ils font provision de toutes les munitions nécessaires, et au nombre de cinquante mille hommes ils vont hardiment et avec un appareil terrible se camper devant les ennemis.
Les Romains, de beaucoup inférieurs en nombre, avaient d'abord dessein de faire usage dans cette bataille des troupes gauloises qui étaient dans leur armée. Mais, sur la réflexion qu'ils firent que les Gaulois ne se font pas scrupule d'enfreindre les traités, et que c'était contre des Gaulois que le combat devait se donner, ils craignirent d'employer ceux qu'ils avaient dans une affaire si délicate et si importante; et pour se précautionner contre toute trahison, ils les firent passer au delà de la rivière et plièrent ensuite les ponts. Pour eux, ils restèrent en deçà et se mirent en bataille sur le bord, afin qu'ayant derrière eux une rivière qui n'était pas guéable, ils n'espérassent de salut que de la victoire.
Cette bataille est célèbre par l'intelligence avec laquelle les Romains s'y conduisirent. Tout l'honneur en est dû aux tribuns, qui instruisirent l'armée en général, et chaque soldat en particulier de la manière dont on devait s'y prendre. Les tribuns, dans les combats précédents, avaient observé que le feu et l'impétuosité des Gaulois, tant qu'ils n'étaient pas entamés, les rendaient à la vérité formidables dans le premier choc, mais que leurs épées n'avaient pas de pointe, qu'elles ne frappaient que de taille et qu'un seul coup; que le fil s'en émoussait et qu'elles se pliaient d'un bout à l'autre; que si les soldats, après le premier coup, n'avaient pas le loisir de les appuyer contre terre et de les redresser avec le pied, le second n'était d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns donnent à la première ligne les piques des triaires qui sont à la seconde, et commandent à ces derniers de se servir de leurs épées. On attaque de front les Gaulois, qui n'eurent pas plutôt porté les premiers coups que leurs épées leur devinrent inutiles. Alors les Romains fondent sur eux l'épée à la main, sans que les Gaulois puissent faire aucun usage des leurs; au lieu que les Romains ayant des épées pointues et bien affilées, frappent d'estoc et non pas de taille. Portant donc alors des coups et sur la poitrine et au visage des Gaulois, et faisant plaie sur plaie, ils en jetèrent la plus grande partie sur le carreau. La prévoyance des tribuns leur fut d'un grand secours dans cette occasion. Car le consul Flaminius ne paraît pas s'y être conduit en habile homme. Rangeant son armée en bataille sur le bord même de la rivière, et ne laissant par là aux cohortes aucun espace pour reculer, il ôtait à la manière de combattre des Romains ce qui lui est particulier. Si pendant le combat, les ennemis avaient gagné tant soit peu de terrain sur son armée, elle eût été renversée et culbutée dans la rivière. Heureusement le courage des Romains les mit à couvert de ce danger. Ils firent un butin immense, et, enrichis de dépouilles considérables, ils reprirent le chemin de Rome.
L'année suivante les Gaulois envoyèrent demander la paix; mais les deux consuls Marcus Claudius et Cn. Cornélius ne jugèrent pas à propos qu'on la leur accordât. Les Gaulois rebutés se disposèrent à faire un dernier effort; ils allèrent lever à leur solde chez les Gésates, le long du Rhône, environ trente mille hommes qu'ils exercèrent en attendant l'arrivée de l'ennemi. Au printemps, les consuls entrent dans le pays des Insubriens, et s'étant campés proche d'Acerres, ville située entre le Pô et les Alpes, ils y mettent le siége. Comme ils s'étaient emparés les premiers des postes avantageux, les Insubriens ne purent aller au secours de la ville; cependant, pour en faire lever le siége, ils firent passer le Pô à une partie de leur armée, entrèrent dans les terres des Adréens et assiégèrent Clastidium. A cette nouvelle, M. Claudius, à la tête de la cavalerie et d'une partie de l'infanterie, marche au secours des assiégés. Sur le bruit que les Romains approchent, les Gaulois laissent là Clastidium, viennent au-devant des ennemis et se rangent en bataille. La cavalerie fond sur eux avec impétuosité; ils soutiennent de bonne grâce le premier choc, mais cette cavalerie les ayant ensuite enveloppés et attaqués en queue et en flanc, ils plièrent de toutes parts. Une partie fut culbutée dans la rivière, le plus grand nombre fut passé au fil de l'épée. Les Gaulois qui étaient dans Acerres abandonnèrent la ville aux Romains et se retirèrent à Milan, qui est la capitale des Insubriens (222 av. J.-C.).