L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 36

Chapter 363,520 wordsPublic domain

Roland frappe le perron de marbre; l'acier grince, mais ne rompt ni s'ébrèche. Quand il voit qu'il n'en peut briser un morceau, il commence à plaindre son épée en lui-même: «Ah! ma Durandal, que tu es claire et blanche, comme tu flambes et reluis au soleil! Charles était aux vallons de Maurienne quand le Dieu du ciel lui manda par son ange qu'il te donnât à un comte capitaine. Donc le noble, le grand roi me la ceignit. Avec elle je lui conquis Normandie et Bretagne, je lui conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis Bourgogne et Lorraine, je lui conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie et toute la Romagne, je lui conquis Bavière et toute la Flandre et l'Allemagne, et la Pologne, Constantinople, dont il eut la foi, et la Saxonie soumise à sa loi; je lui conquis Écosse, Galles, Islande et Angleterre, qu'il aimait à habiter; avec elle j'ai conquis tous les pays et terres que possède Charlemagne, à la barbe blanche. Pour cette épée j'ai douleur et inquiétude! Mieux vaut mourir qu'aux païens elle ne reste! Que Dieu le père ne laisse pas honnir la France!»

Roland frappe sur un rocher gris[336]; plus en abat que je ne vous sais dire. L'épée grince, mais ne se tord et ne se brise; elle rebondit contre le ciel. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas, il la plaint doucement en lui-même. «Eh! Durandal, que tu es belle et sainte! Il y a tant de reliques dans ta garde dorée; une dent de saint Pierre et du sang de saint Bâle, et des cheveux de monseigneur saint Denis, du vêtement de sainte Marie! Il n'est pas juste que les païens te prennent; par des chrétiens vous devez être servie. Ne vous ait homme qui fasse couardise! Par vous j'ai conquis beaucoup de grandes terres que possède Charles à la barbe fleurie, et dont l'empereur en est puissant et riche!»

[336] La brèche de Roland, dans les Pyrénées, est une immense crevasse dans les rochers, de 40 à 60 mètres d'ouverture, sur 100 mètres de hauteur et 1,000 mètres de longueur. La légende veut que Roland ait taillé cette brèche, dans le roc, d'un coup de sa Durandal.

Mais Roland sent que la mort l'entreprend et de vers la tête sur le cœur lui descend. Dessous un pin il est allé courant, et s'est couché sur l'herbe verte, face en terre; dessus lui il met son épée et l'olifant, et tourne la tête vers la gent païenne, parce qu'il veut vraiment, le noble comte, que Charlemagne dise, et tout son monde, qu'il est mort en conquérant! Il confesse ses péchés, et menu et souvent. Pour ses péchés il offre son gant à Dieu.

En avant!

Roland sent que son temps est fini! Il est sur un pic aigu tourné vers l'Espagne; d'une main il frappe sa poitrine: «Dieu, dit-il, je fais pénitence de mes péchés, des grands et des petits, que j'ai faits depuis l'heure que je suis né jusqu'à ce jour que tout est fini.» Son gant droit il a tendu vers Dieu, et les anges du ciel descendent à lui.

En avant!

Le preux Roland gisait sous un pin, le visage tourné vers l'Espagne; alors il se prit à se souvenir de plusieurs choses: des royaumes qu'il a conquis, de douce France, des hommes de sa maison, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit; il ne se peut tenir d'en pleurer et soupirer! Mais il ne se veut oublier lui-même, il confesse encore ses péchés et prie Dieu de lui faire merci: «Vrai père, qui jamais ne mentis, qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et préservas Daniel des lions, sauve mon âme de tous périls pour les péchés que je fis en ma vie!» Il offre son gant droit à Dieu, et saint Gabriel de sa main le prit. Roland, sa tête penchée sur le bras, et les mains jointes, est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint Michel surnommé du péril; saint Gabriel s'est joint à eux, et ils emportent l'âme du comte en paradis.

_Analyse de la suite du poëme._

Charlemagne arrive enfin dans la vallée de Roncevaux; il est consterné à l'aspect du champ de bataille jonché de cadavres; il retrouve le corps de son neveu, et le fait mettre à part avec ceux de Turpin et d'Olivier; il recueille leurs cœurs, puis fait enterrer tous les Français que les Sarrasins ont tués. Il allait repartir, quand il voit apparaître l'armée des Sarrasins: il s'écrie alors de sa voix grande et haute: «Barons français, à cheval et aux armes!» Après une furieuse bataille, les Sarrasins sont mis en fuite; Charlemagne prend Saragosse et revient en France, à Aix-la-Chapelle, et entre dans son palais.

Voici venir à lui Aude, une belle demoiselle[337], qui dit au roi: «Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme?» Charles en a grande douleur; il pleure et tire sa barbe blanche. «Sœur, chère amie, lui dit-il, tu me parles d'un homme mort, mais je te donnerai Louis en échange; je ne te puis mieux dire; il est mon fils, et gouvernera mes frontières.»--Aude répond: «Ces paroles sont étranges: ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges qu'après Roland je reste vivante!» Elle pâlit, tombe aux pieds de Charlemagne, morte pour toujours. Dieu ait pitié de son âme! Les barons français en pleurent et la plaignent. La belle Aude est allée à trépas, mais le roi croit qu'elle n'est que pâmée; il en a pitié et en pleure, lui prend les mains, la relève; mais sur les épaules la tête est penchée. Quand Charles voit qu'elle est morte, il mande quatre comtesses et la fait porter en un couvent de nonnains, qui la veillent toute la nuit jusqu'au jour, et l'enterrent bellement le long d'un autel.»

[337] La sœur d'Olivier.

Puis vient le châtiment de Ganelon. Il se défend devant la cour des barons, qui demande sa grâce à Charlemagne. Vous me trahissez tous, dit le roi, et son visage se rembrunit. Alors un chevalier, Thierry, demande à Charlemagne qu'il ordonne le jugement de Dieu; il s'offre à combattre le champion de Ganelon. Thierry est vainqueur, et Ganelon est écartelé.

THÉROULDE, _La Chanson de Roland_, traduite par L. Dussieux.

Le normand Théroulde, qui, selon la thèse très-savante et très-acceptable de M. Génin, paraît avoir été le précepteur de Guillaume le Conquérant, composa le poëme ou chanson de Roland avant 1066. Trop oublieuse de ses vieilles gloires, la France possède dans la chanson de Roland une épopée qu'elle a trop longtemps laissée de côté. Il est admis dans certains cours de littérature que la France n'a pas de poésie épique; c'est une grave erreur. Le poëme de Théroulde est notre épopée française, et a été longtemps un poëme national et très-populaire; on le chantait à la bataille de Hastings (1066), comme le rapporte Robert Wace[338]. Les étrangers admiraient notre poëme, l'imitaient et le traduisaient. En Espagne, l'auteur du poëme du Cid lui a fait de nombreux emprunts; en Allemagne, on en fit trois imitations pendant le moyen âge; en Italie, Pulci Boiardo et l'Arioste (Roland furieux) l'ont imité également. Mais au seizième siècle l'admiration enthousiaste pour l'antiquité fit succéder un mépris irréfléchi pour toutes les créations spontanées du génie français: art, poésie, tout fut honni et oublié qui ne sortait pas de la source grecque ou latine. Le poëme de Théroulde fut compris dans cette proscription universelle. Plus justes que nos pères, nous avons rendu la vie à cette œuvre admirable; et si la France ne peut opposer que sa triste et froide _Henriade_ aux épopées artificielles étrangères: _L'Énéide_, _La Jérusalem délivrée_, _La Messiade_, _Le Paradis perdu_ et _Le Roland furieux_, elle compte parmi les épopées naïves et populaires sa _Chanson de Roland_, et l'oppose à _L'Iliade_, à _L'Odyssée_, aux _Nibelungen_, au poëme du _Cid_, à _La Divine Comédie_.

[338]

Taillefer, qui très-bien chantoit, Sur un bidet qui vite alloit Devant eux s'en allait chantant De Charlemagne et de Roland Et d'Olivier et des vassaux Qui moururent en Roncevaux.

(_Roman de Rou_, v. 1319.)

Théroulde a recueilli pour la création de son poëme toutes les traditions populaires qui se retrouvent aussi dans la chronique du faux Turpin[339]. Roland est un personnage historique, mais n'était pas neveu de Charlemagne; il est demeuré le type populaire de la valeur. Le traître Ganelon était un archevêque de Sens, qui trahit Charles le Chauve. Quant aux faits de la bataille, si Théroulde les a exagérés, il est bien évident qu'Éginhard les a amoindris, et qu'il a atténué toute cette affaire, pour ne pas diminuer la gloire de Charlemagne.

[339] La Chronique de Turpin, dont on ne connaît ni l'auteur ni la date, est, selon M. Génin, l'œuvre de Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne, devenu pape en 1119, et qui mit sa chronique au nombre des livres canoniques, en 1122.

LA GRANDE TAILLE DE ROLAND.

L'opinion que Roland avait été d'une taille surhumaine était encore en vigueur du temps de François Ier; car ce prince, à son retour d'Espagne, passant par Blaye, où était le tombeau de Roland, voulut vérifier la tradition. Je crois que le lecteur ne sera pas fâché d'entendre cette anecdote de la bouche même d'un témoin oculaire[340].

[340] HUBERTUS THOMAS LEODIUS, _De Vita Frederici II, palatini_, lib. 1, p. 5, traduit par Génin, dans son _Introduction à La Chanson de Roland_.

«Les chroniques françaises nous content que Charlemagne et ses douze pairs étaient des géants. Afin d'en savoir la vérité, et d'ailleurs grand amateur de ces antiquailles, le roi François Ier, lorsqu'il passa par Blaye, à son retour de sa captivité d'Espagne, descendit dans le souterrain où Roland, Olivier et saint Romain sont ensevelis, dans des sépulcres de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit rompre un morceau du marbre qui recouvrait Roland, et tout de suite après avoir plongé un regard dans l'intérieur, il fit raccommoder le marbre avec de la chaux et du ciment, sans un mot de démenti contre l'opinion reçue. Apparemment il ne voulait point paraître avoir perdu ses peines.

«Quelques jours après, le prince palatin Frédéric, qui allait rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salué François Ier à Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut voir aussi ces tombeaux. J'y étais, avec l'illustre médecin du prince, le docteur Lange; et comme nous étions l'un et l'autre à la piste de toutes les curiosités, nous questionnâmes le religieux qui avait tout montré au prince: si les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre, et s'ils étaient aussi grands qu'on le disait. Assurément, la renommée n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrêter aux dimensions du sépulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient été apportées du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os avaient été déposés liés en fagot, à telles enseignes qu'il avait fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland, dont, supposé que le moine dit vrai, les tibias calculés sur la longueur du marbre, avaient trois pieds de long pour le moins.

«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince emmena le moine d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. Le mortier n'était pas encore repris: si nous ôtions le morceau de marbre? Aussitôt nous voilà à l'ouvrage; la pierre céda sans difficulté, et tout l'intérieur du tombeau nous fut découvert... Il n'y avait absolument rien qu'un tas d'osselets à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant remué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt!

«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de bon cœur de la duperie de ce moine ou de son impudence à mentir[341]!»

[341] GÉNIN, _Introduction à la Chanson de Roland_, p. XXII.

LE CHANT D'ALTABIÇAR[342].

Un cri s'est élevé Du milieu des montagnes des Escaldunac[343], Et l'homme libre, debout devant sa porte, A ouvert l'oreille et a dit: «Qui va là? que me veut-on?» Et le chien qui dormait aux pieds de son maître S'est levé et a rempli les environs d'Altabiçar de ses aboiements.

Au col d'Ibagnette un bruit retentit; Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers; C'est le murmure sourd d'une armée qui vient. Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes; Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf; Et l'homme libre aiguise ses flèches.

Ils viennent, ils viennent! Quelle haie de lances! Comme les bannières aux couleurs variées flottent au milieu! Quels éclairs jaillissent des armes! Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.

Vingt, et des milliers d'autres encore! On perdrait son temps à les compter. Unissons nos bras nerveux, déracinons ces rochers, Lançons-les du haut des montagnes Jusque sur leurs têtes! Ecrasons-les, tuons-les!

Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord, Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix? Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les franchissent pas. Mais les rochers en roulant tombent; ils écrasent les bataillons; Le sang ruisselle, les chairs palpitent; Oh! combien d'os broyés! quelle mer de sang!

Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval! Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort là-bas; Son courage ne lui a servi à rien. Et maintenant, Escaldunac, laissons les rochers, Descendons vite en lançant nos flèches a ceux qui fuient.

Ils fuient! ils fuient! Où donc est la haie de lances! Où sont les bannières aux couleurs variées flottant au milieu? Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang. Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien! Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un.

Un! Il n'y en a même plus un! C'est fini! homme libre, vous pouvez rentrer avec votre chien, Embrasser votre femme et vos enfants, Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et ensuite vous coucher et dormir dessus. La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées, Et tous ces os blanchiront pendant l'éternité.

[342] Ce chant, que l'on croit être du neuvième siècle ou du dixième, s'est conservé chez les montagnards des Pyrénées; M. Eug. de Montglave l'a publié dans le journal de l'Institut historique, t. I, p. 176.

[343] Basques.

LES CAPITULAIRES DE CHARLEMAGNE.

Les capitulaires de Charlemagne, relatifs à la législation civile et religieuse, reproduisent à peu près ce que l'on trouve dans les lois romaines et dans les canons des conciles; mais ceux qui concernent la législation domestique sont curieux, par le détail des mœurs.

Le capitulaire _De Villis fisci_ se compose de soixante-dix articles, vraisemblablement recueillis de plusieurs autres capitulaires.

Les intendants du domaine sont tenus d'amener au palais où Charlemagne se trouvera le jour de la Saint-Martin d'hiver tous les poulains, de quelque âge qu'ils soient, afin que l'empereur, après avoir entendu la messe, les passe en revue.

On doit au moins élever dans les basses-cours des principales métairies cent poules et trente oies.

Il y aura toujours dans ces métairies des moutons et des cochons gras, et au moins deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est, au palais.

Les intendants feront saler le lard; ils veilleront à la confection des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mûres, de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bière, de l'hydromel, du miel et de la cire.

Il faut, pour la dignité des maisons royales, que les intendants y élèvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des pigeons, des perdrix et des tourterelles.

Les colons des métairies fourniront aux manufactures de l'empereur du lin et de la laine, du pastel et de la garance, du vermillon, des instruments à carder, de l'huile et du savon.

Les intendants défendront de fouler la vendange avec les pieds: Charlemagne et la reine, qui commandent également dans tous ces détails, veulent que la vendange soit très-propre.

Il est ordonné, par les articles 39 et 65, de vendre au marché, au profit de l'empereur, les œufs surabondants des métairies et les poissons des viviers.

Les chariots destinés à l'armée doivent être tenus en bon état; les litières doivent être couvertes de bon cuir, et si bien cousues qu'on puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivière.

On cultivera dans les jardins de l'empereur et de l'impératrice toutes sortes de plantes, de légumes et de fleurs: des roses, du baume, de la sauge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alénois, de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l'herbe aux chats, des choux, des oignons, de l'ail et du cerfeuil.

C'était le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des nouvelles études, l'homme qui, du milieu de la France, en étendant ses deux bras, arrêtait au nord et au midi les dernières armées d'une invasion de six siècles; c'était Charlemagne enfin qui faisait vendre au marché les œufs de ses métairies et réglait ainsi avec sa femme ses affaires de ménage.

Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorité: les papes les observaient comme des lois; les Germains s'y soumirent jusqu'au règne des Othons, époque à laquelle les peuples au delà du Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étaient glorifiés de porter. Karle le Chauve, dans l'édit de Pitres (chap. VI), nous apprend comment se dressait le capitulaire. «La loi, dit ce prince, devient irréfragable par le consentement de la nation et la constitution du roi.» La publication des capitulaires, rédigés du consentement des assemblées nationales, était faite dans les provinces par les évêques et par les envoyés royaux, _missi dominici_.

Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le Bel: alors les ordonnances les remplacèrent. Rhenanus les tira de l'oubli en 1531: ils avaient été recueillis incomplétement en deux livres par Angesise, abbé de Fontenelles (et non pas de Lobes), vers l'an 827. Benoît, de l'église de Mayence, augmenta cette collection en 845. La première édition imprimée des Capitulaires est de Vitus; elle parut en 1545.

Les assemblées générales où se traitaient les affaires de la nation avaient lieu deux fois l'an, partout où le roi ou l'empereur les convoquait. Le roi proposait l'objet du capitulaire: lorsque le temps était beau, la délibération avait lieu en plein air; sinon, on se retirait dans des salles préparées exprès. Les évêques, les abbés et les clercs d'un rang élevé se réunissaient à part; les comtes et les principaux chefs militaires, de même. Quand les évêques et les comtes le jugeaient à propos, ils siégeaient ensemble, et le roi se rendait au milieu d'eux; le peuple était forclos, mais après la foi faite on l'appelait à la sanction. (HINCMAR, _Hunold_.) La liberté individuelle du Frank se changeait peu à peu en liberté politique, de ce genre représentatif inconnu des anciens. Les assemblées du huitième et du neuvième siècle étaient de véritables états, tels qu'ils reparurent sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les états des Karlovingiens avaient une base plus large, parce qu'on était plus près de l'indépendance primitive des barbares: le _peuple_ existait encore sous les deux premières races; il avait disparu sous la troisième, pour renaître par les _serfs_ et les _bourgeois_.

Cette liberté politique karlovingiennne perdit bientôt ce qui lui restait de populaire: elle devint purement aristocratique quand la division croissante du royaume priva de toute force la royauté.

La justice dans la monarchie franke était administrée de la manière établie par les Romains; mais les rois chevelus, afin d'arrêter la corruption de cette justice, instituèrent les _missi dominici_, sorte de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des arrêts au nom du souverain, et sévissaient contre les magistrats prévaricateurs.

CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_.

CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE.

Son corps, revêtu du cilice qu'il avait porté en santé, et couvert par-dessus des habillements impériaux, fut mis dans l'église d'Aix-la-Chapelle, où il fut en vénération publique à tout l'Occident, jusqu'à ce qu'en 1165 il fut élevé de terre par les soins de l'empereur Frédéric Ier, surnommé Barbe-Rousse, pour être mieux exposé au culte religieux qu'on rendait déjà à sa mémoire. On prétend que ce fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonisé par Pascal III, antipape, qui tenait l'Église divisée en faveur de l'empereur Frédéric contre le pape légitime Alexandre III. Cet acte devait être nul, ce semble, comme étaient tous les autres qui avaient été faits par cet usurpateur du saint-siége. Cependant, il n'a été ni cassé ni blâmé par les papes suivants, qui n'ont pas jugé à propos de s'opposer au culte public de Charlemagne, à qui ils savaient que l'Église romaine avait des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint confesseur, est inséré dans la plupart des martyrologes de France, d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fête se trouve dans plusieurs bréviaires des églises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait été retranché dans celui de Paris, on n'a point laissé de continuer non-seulement la vacance du Palais et du Châtelet, mais encore la messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses églises de Paris. La fête semblait s'abolir peu à peu dans l'Université, qui le reconnaît comme son fondateur, mais elle y fut rétablie sur la fin de l'an 1661.

A. BAILLET, _Les Vies des Saints_, t. II (in-4º, 1739).

LOUIS LE PIEUX[344].

817.