L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 35

Chapter 354,092 wordsPublic domain

Le comte Roland sonne son olifant avec tant de peine, d'effort et de douleur qu'un sang clair sort de sa bouche et que la tempe de son front en est rompue aussi. La voix du cor qu'il tient est bien grande! Charles l'entend qui traverse les défilés. Naimes l'entend, et les Français l'écoutent. «Çà, dit le roi, j'entends le cor de Roland! jamais il ne le sonna que ce ne fût en combattant.» Ganelon répond: «Il n'est point de bataille; vous êtes déjà vieux et blanc fleuri; par telles paroles vous ressemblez à un enfant! Vous savez assez le grand orgueil de Roland; c'est merveille que Dieu le souffre autant; déjà, sans votre commandement il a pris Naples; les Sarrasins qui y étaient s'en échappèrent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux Roland...........[331]; ensuite il fit laver les prés avec de l'eau pour qu'on ne vît plus le sang. Pour un seul lièvre il va corner tout un jour; devant ses pairs il est maintenant à folâtrer. Sous le ciel il n'est homme qui osât le rappeler à la raison. Donc chevauchez; pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous.»

En avant!

[331] Il y a une lacune d'un ou de plusieurs vers dans tous les manuscrits; M. Génin pense qu'il était question du massacre de ces six chefs qui s'étaient rendus, et que Roland fit tuer.

Le comte Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est rompue; il sonne l'olifant avec douleur et peine. Charles l'entend et les Français l'entendent. «Çà, dit le roi: «Ce cor a longue haleine.» Le duc Naimes répond: «C'est un brave qui a cette peine; il y a bataille. Par ma conscience, celui-là l'a trahi qui veut vous donner le change. Apprêtez-vous, criez votre cri de guerre, et allez au secours de votre noble maison. Vous entendez assez que Roland se désespère.»

L'empereur fait sonner ses cors; les Français redescendent[332], revêtent leurs hauberts et leurs heaumes et prennent leurs épées d'or; ils ont des boucliers et des épieux grands et forts, et gonfanons blancs, et bleus, et rouges. Tous les barons de l'armée remontent sur leurs destriers et les piquent vivement; tant que durent les défilés ils se disent tous entre eux: «Si nous voyions Roland avant qu'il fût mort, ensemble avec lui nous donnerions de grands coups!» Mais c'est en vain! Ils ont trop tardé.

[332] Ils gravissaient les montagnes.

L'ombre est éclaircie; il fait jour; les armures reluisent au soleil; heaumes et hauberts jettent de grands reflets, et les écus, qui sont bien peints à fleurs, et les épées, et les gonfanons dorés. L'empereur chevauche avec colère, et les Français tristes et soucieux. Il n'y en a aucun qui ne pleure rudement, et tous sont remplis d'inquiétude sur Roland. Le roi fait prendre le comte Ganelon; il l'a ordonné aux queux[333] de sa maison; il a dit à Besgun, leur chef: «Garde-le-moi bien, ce félon qui a trahi ainsi ma maison.» Besgun le reçoit, et met auprès de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des pires, qui lui arrachent la barbe et les moustaches poil à poil; chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent à coups de bâton et lui mettent au cou une chaîne, et l'enchaînent tout comme un ours. Sur un âne ils le placent par ignominie, et le garderont jusqu'à ce qu'ils le rendent à Charles.

En avant!

[333] Cuisiniers, officiers de la bouche.

Les monts sont hauts, et ténébreux, et grands, les vallées profondes et les eaux rapides; les trompettes sonnent et derrière et devant, et toutes répondent à l'olifant. L'empereur chevauche avec fureur, et les Français tristes et soucieux; tous pleurent et se lamentent et prient Dieu qu'il conserve Roland jusqu'à ce qu'ils le rejoignent sur le champ du combat; réunis à lui ils y frapperont ferme. Mais c'est en vain; ils ont trop tardé, ils ne peuvent y être à temps.

En avant!

Le roi Charles chevauche en grand courroux; sur sa cuirasse gît sa barbe blanche. Tous les barons de France piquent leurs chevaux, et chacun exprime sa colère de ne pas être avec Roland le capitaine, qui se bat avec les Sarrasins d'Espagne; s'il est blessé, ils ne croient pas que d'autres en réchappent! Dieu! il a soixante chevaliers avec lui, tels que jamais roi ou capitaine n'en eut de meilleurs.

En avant!

Roland regarde les montagnes et les sapins; il voit tant de Français étendus morts qu'il les pleure en noble chevalier: «Seigneurs barons, dit-il, que Dieu vous fasse miséricorde; qu'à toutes vos âmes il octroie le paradis et les fasse reposer au milieu des fleurs saintes! Meilleurs soldats que vous jamais je ne vis, vous qui si longtemps m'avez aidé à conquérir de grands royaumes pour Charles! Pour cette fin cruelle l'empereur vous avait-il nourris! Terre de France, bien doux pays, vous êtes veuve aujourd'hui de bien braves soldats! Barons français, vous êtes morts par ma faute! Je ne puis plus vous sauver; que Dieu vous aide, qui jamais ne mentit! Olivier, frère, je ne dois pas vous faire défaut: de chagrin je mourrai si je ne suis tué ici. Sire compagnon, retournons au combat!»

Le comte Roland reparaît sur le champ de bataille, tient Durandal et frappe comme un brave; il coupe en deux Faudron de Pin et vingt-quatre Sarrasins des mieux prisés; jamais homme ne se défendit mieux. Comme le cerf s'enfuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les païens, et l'Archevêque de dire: «Vous allez assez bien! Telle valeur doit avoir un chevalier bien armé et sur un bon cheval; il doit être fort et fier pendant la bataille, ou autrement il ne vaut pas quatre sous, et doit être moine dans un de ces monastères où il priera tous les jours pour nos péchés.»--Roland répond: «Frappez, point de quartier!» A ces mots les Français recommencent; grande perte il y eut des chrétiens.

Les Français savent qu'il n'y aura pas de prisonniers dans une telle bataille; aussi se défendent-ils et sont-ils fiers comme des lions.

Voici Marsille; il a l'air d'un noble guerrier sur son cheval, qu'il appelle Gaignon; il le pique, fond sur Beuve, sire de Beaune et de Dijon, et du choc lui brise l'écu, lui rompt le haubert et le renverse mort sans blessure. Puis il occit Yvoire et Yvon, et avec eux Gérard de Roussillon. Le comte Roland, qui n'est guère loin, dit au païen: «Que Dieu te confonde, toi qui tues mes compagnons! tu en seras payé avant de nous séparer, et tu apprendras le nom de mon épée.» Il court dessus, comme sur un noble guerrier, lui tranche le poing droit, puis coupe la tête à Jurfaleu le blond, le fils du roi Marsille. Les païens crient: «Aide-nous, Mahomet, notre Dieu, venge nous de Charles! Il a envoyé contre nous, dans ce pays, des félons qui ne fuiront pas, même pour ne pas mourir.» Ils se disent les uns aux autres: «Eh! sauvons nous!» A ces mots, cent mille se sauvent; les rappelle qui voudra, ils ne reviendront pas.

En avant!

Mais c'est en vain. Si Marsille s'est enfui, est demeuré son oncle Marganice, qui tient Carthagène pour son frère Garmaille et l'Ethiopie, une terre maudite; les noirs qu'il commande ont le nez grand et les oreilles larges; ils sont plus de cinquante mille, et chevauchent fièrement et avec fureur, criant la devise des païens. «Çà, dit Roland, ici nous recevrons le martyre, et je sais bien que nous n'avons guère à vivre; mais sera félon qui ne vendra cher sa vie; frappez, seigneurs, de vos épées fourbies, et disputez votre mort et votre vie; que la douce France par nous ne soit honnie! Quand sur ce champ viendra Charles, notre sire, il verra comment nous avons combattu les Sarrasins, et en trouvera quinze de morts contre un de nous; il ne laissera pas que de nous bénir.»

En avant!

Quand Roland vit la gent maudite, qui est plus noire que l'encre et n'ont de blanc que sur les dents: «Or çà, dit le comte, je sais vraiment que nous mourrons certainement aujourd'hui; frappez, Français, je vous le recommande.» Et Olivier de dire: «Malheur sur les plus lents!» A ces mots les Français reviennent à la charge.

Quand les païens voient que les Français diminuent, ils en ont et orgueil et reconfort; ils se disent: «L'empereur a tort.» Le Marganice, sur un cheval bai, qu'il pique de ses éperons d'or, frappe Olivier par derrière, au milieu du dos, lui crève son haubert blanc et lui plante son épieu dans la poitrine, et dit après: «Vous avez reçu un fort coup! Mal vous en a pris que Charlemagne vous ait laissé dans les défilés! S'il nous a fait du mal, il n'aura pas à s'en vanter, car sur vous seul j'ai bien vengé les nôtres!»--Olivier sent qu'il est frappé à mort; il tient toujours Hauteclaire à l'acier bruni; il frappe sur le casque d'or de Marganice, en démolit les fleurs et les cristaux, fend la tête jusqu'aux dents, brandit son coup et l'abat mort, et dit après: «Païen, maudit sois-tu! Je ne dis pas que Charles n'y perde, mais ni à ta femme, ni à une autre du royaume dont tu fus, tu n'iras te vanter de m'avoir enlevé pour un denier vaillant, ni d'avoir fait tort à moi ou à d'autres.» Après il appelle Roland à son secours.

En avant!

Olivier sent qu'il est blessé à mort; il n'aura plus d'autre occasion de se venger; il se jette dans la mêlée et y frappe en brave, tranchant lances, écus, pieds, poings, selles et côtes. Qui l'eût vu couper en morceaux les Sarrasins, jeter par terre un mort sur un autre, d'un bon guerrier conserverait le souvenir. Olivier ne veut pas oublier la devise de Charles; il crie Montjoie d'une voix forte et claire, et appelle Roland son ami et son pair: «Sire compagnon, lui dit-il, joignez-vous à moi; car à notre grand deuil nous serons aujourd'hui séparés.»

En avant!

Roland regarde Olivier au visage; le teint est livide, décoloré et pâle. Le sang vermeil lui coule partout le corps et descend sur la terre en ruisseaux. «Dieu, dit le comte, que faire maintenant! Sire compagnon, ta noblesse est malheureuse; jamais nul ne sera qui te vaille! Eh, douce France, tu demeureras aujourd'hui privée de bons soldats, confondue et chétive. L'empereur en aura grand dommage! A ce mot, sur son cheval il se pâme.»

En avant!

Roland est pâmé sur son cheval et Olivier est blessé à mort; il a tant saigné que les yeux en sont troubles; de loin ni de près, il ne peut voir assez clair pour reconnaître quelqu'un; comme il a rencontré son compagnon, il le frappe sur le casque doré et le fend jusqu'au nasal, mais il ne touche pas la tête. A ce coup, Roland le regarde et lui demande avec douceur et amitié: «Sire compagnon, l'avez-vous fait de bon gré? C'est Roland qui est là, Roland qui tant vous aime! d'aucune manière vous ne m'aviez défié.»--«Je vous entends parler, dit Olivier, je ne vous vois pas. Que Dieu vous protège! je vous ai frappé! pardonnez-le moi!» Roland répond: «Je ne suis pas blessé, je vous le pardonne ici et devant Dieu.» A ces mots, ils s'inclinent l'un vers l'autre, et dans cette étreinte la mort va les séparer.

Olivier sent que la mort le prend; les deux yeux lui tournent dans la tête, il perd l'ouïe et la vue; il descend de cheval et se couche sur la terre; à haute voix il confesse ses péchés; ses deux mains jointes vers le ciel, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bénisse Charles, et la France, et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le cœur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il s'étend tout de son long sur la terre. Le preux est mort, rien n'en reste plus. Le brave Roland le pleure et se lamente; jamais sur terre vous n'entendrez homme plus dolent.

Quand Roland vit que son ami est mort, gisant la face contre terre, il se prit à le regretter bien doucement: «Sire compagnon, vous fûtes si hardi pour votre perte! Nous avons été ensemble tant d'années et de jours, et jamais tu ne me fis de mal, ni je ne t'en fis! Maintenant que tu es mort, c'est douleur que je vive! A ces mots Roland se pâme sur son cheval Veillantif; mais il est affermi sur ses étriers d'or, et quelque part qu'il aille il ne peut tomber.

Avant que Roland se soit reconnu et revenu de sa pamoison, un grand dommage lui est apparu; les Français sont morts, il les a tous perdus, sauf l'Archevêque et Gautier de Luz, qui descend des montagnes où il a si bien combattu ceux d'Espagne; ses hommes sont morts vaincus par les païens; qu'il le veuille ou non, il s'enfuit de ces vallées et réclame le secours de Roland: «Eh, noble comte, vaillant homme, où es-tu? Jamais je n'eus peur là où tu étais! C'est moi Gautier, qui vainquis Maëlgut, le neveu de Droon, le vieillard chenu; pour ma valeur j'étais accoutumé à être ton favori! ma lame est brisée et mon écu percé, et mon haubert démaillé et rompu! un épieu m'a frappé dans le corps; j'en mourrai, mais j'ai vendu chèrement ma vie!» Roland l'a entendu, il pique son cheval et vient vers lui.

En avant!

Roland dans sa douleur était d'humeur dangereuse; en la mêlée il recommence à frapper; il tue vingt Sarrasins, et Gautier six, et l'Archevêque cinq. Et les païens de dire: «Oh! les terribles hommes! prenez garde, seigneurs, qu'ils n'en sortent vivants! félon sera qui ne leur courra sus, et lâche qui les laissera sauver.» Donc recommencent à huer et à crier, et de toutes parts on revient les attaquer.

En avant!

Le comte Roland est un noble guerrier, Gautier de Luz un bien bon chevalier, et l'Archevêque un vaillant éprouvé. Aucun ne veut rien laisser aux autres; ils frappent les païens dans la mêlée. Mille Sarrasins à pied et quarante mille à cheval arrivent encore, et, croyez-moi, n'osent s'approcher! Ils lancent leurs épieux et leurs lances, leurs dards, leurs traits et leurs javelots. Aux premiers coups ils tuent Gautier; Turpin de Reims a son écu percé, son casque cassé; ils l'ont blessé à la tête, ils ont rompu et démaillé son haubert; il a dans le corps quatre épieux; son cheval est tué sous lui. C'est grand malheur que l'Archevêque tombe.

En avant!

Turpin de Reims, quand il se sent abattu et blessé de quatre épieux dans le corps, joyeusement, le brave, il se relève, cherche où est Roland, puis court vers lui, et dit un mot: «Je ne suis pas vaincu! un bon soldat n'est jamais pris vivant!» Il tire Almace, son épée d'acier bruni, et frappe dans la mêlée mille coups et plus. Charles l'a dit depuis, qu'il n'en avait épargné aucun et qu'il en avait trouvé quatre cents autour de lui, les uns blessés, d'autres coupés en deux, et d'autres sans leur tête.

Le comte Roland se bat en gentilhomme, mais le corps lui sue de grande chaleur; en la tête il a douleur et grand mal parce qu'il s'est rompu la tempe en cornant. Cependant, il veut savoir si Charles va venir; il prend son olifant, mais le sonne faiblement. L'empereur s'arrête, et écoute: «Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal; Roland mon neveu cejourd'hui nous va manquer; j'entends à son corner qu'il ne vivra guère. Qui veut arriver chevauche rapidement! sonnez vos clairons tant qu'il y en a dans cette armée!» Soixante mille clairons y sonnent si fort, que les monts et les vallées y répondent. Les païens l'entendent, et n'en sont pas réjouis. Ils se disent l'un à l'autre: «Nous aurons encore affaire à Charles!»

En avant!

Et les païens de dire: «L'empereur revient! Entendez-vous sonner les clairons des Français? Si Charles vient, Dieu! il y aura grande perte pour nous! Nous y perdrons notre terre d'Espagne. Si Roland vit, la guerre recommence!» Alors ils se rassemblent quatre cents armés de casques, et des meilleurs de leur armée; ils rendent à Roland une attaque formidable. A cette heure, le comte a assez affaire autour de lui.

En avant!

Le comte Roland, quand il les vit venir, se fait d'autant plus fort, fier et intrépide; ils ne le prendront pas vivant. Sur son cheval Veillantif, qu'il pique de ses éperons d'or fin, il les va tous attaquer dans la mêlée, accompagné de l'archevêque Turpin; l'un dit à l'autre: «Çà, frappez, ami! nous avons entendu les cors des Français; Charles revient, le roi puissant.»

Le comte Roland jamais n'aima les couards, ni les orgueilleux, ni les méchants, ni chevalier qui ne fût bon soldat; il dit à l'archevêque Turpin: «Sire, vous êtes à pied, et je suis à cheval; pour l'amour de vous, ici je vais descendre; nous aurons ensemble et le bien et le mal; je ne vous abandonnerai pour nul mortel; nous allons rendre aux païens cet assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal!» Et l'Archevêque de dire: «Félon qui bien n'y frappe! Charles revient qui nous vengera.»

Les païens disent: «Malheur à nous! à mauvais jour nous sommes arrivés; nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs! Charles revient avec sa grande armée, le terrible! des Français nous entendons les clairons éclatants, et le grand bruit des cris de Monjoie! Le comte Roland est de si grande valeur qu'il ne sera vaincu par nul homme de chair. Lançons tout sur lui, et qu'il reste sur la place.» Et ils lancent dards et épieux, et lances et traits empennés. Ils ont traversé et fracassé l'écu de Roland, rompu et démaillé son haubert; mais ils n'ont pas atteint le corps. Cependant Veillantif, en vingt endroits frappé, reste mort sous le comte. Puis les païens se sauvent, et laissent Roland sur la place; mais il est démonté.

En avant!

Les païens s'enfuient courroucés et furieux, et galoppent du côté de l'Espagne. Le comte Roland ne peut les poursuivre, car il a perdu son cheval Veillantif; qu'il le veuille ou non, il faut rester à pied. Il va au secours de l'archevêque Turpin, lui détache son casque d'or de la tête, lui enlève son haubert blanc et léger, et déchire sa tunique, et en met les morceaux sur ses grandes plaies; puis il le serre contre sa poitrine, et puis le couche doucement sur l'herbe verte, et bien humblement lui fait une prière: «Eh! gentilhomme, donnez-moi congé; nos compagnons qui nous furent si chers sont morts maintenant; mais nous ne devons pas les abandonner! Je veux les aller querir et devant vous les ranger.» Et l'Archevêque de dire: «Allez et revenez. Ce champ de bataille reste à vous, Dieu merci, et à moi!»

Roland s'en va, et s'avance tout seul par le champ de bataille, cherche dans les vallées et cherche dans les montagnes, trouve Gérer et Gérin son compagnon; il trouve aussi Bérenger et Othon, Anséis, Sanche et Gérard, le vieux de Roussillon. Roland un à un les a pris, les a apportés à l'Archevêque et mis en rang devant ses genoux. L'Archevêque ne peut s'empêcher de pleurer, lève sa main, fait sa bénédiction, et dit ensuite: «Malheur vous est arrivé, seigneurs; toutes vos âmes ait Dieu le glorieux! en paradis qu'il les mette au milieu des saintes fleurs! Ma mort me remplit d'angoisse, je ne verrai plus le puissant empereur.»

Roland s'en retourne et va fouiller le champ de bataille; ayant trouvé son compagnon Olivier, il le serre étroitement contre son cœur, et comme il peut il revient vers l'Archevêque; il le couche sur un bouclier auprès des autres, et l'Archevêque les a absouts et bénits. Alors se réveille le deuil et la pitié. «Çà, dit Roland, beau compagnon Olivier, vous fûtes le fils du vaillant duc Régnier, qui tenait la Marche[334] jusqu'au val de Runers; pour rompre une lance, pour mettre en pièces un écu, pour vaincre et dompter l'insolence, et pour conseiller loyalement un honnête homme, nulle part il n'y eut meilleur chevalier.»

[334] Marquisat, frontière.

Le comte Roland, quand il vit ses pairs morts et Olivier qu'il aimait tant qu'il pouvait, se sentit ému et commença à pleurer, et son visage fut tout décoloré; il eut chagrin plus grand qu'il ne peut être; malgré lui il tombe par terre évanoui. Et l'Archevêque de dire: «Vous êtes bien malheureux, chevalier.»

Quand il vit Roland se pâmer, l'Archevêque eut donc telle douleur que jamais il n'en eut si grande; il tendit la main et prit l'olifant. Il y a dans le val de Roncevaux une eau courante; Turpin y veut aller pour en donner à Roland; il s'avance à petits pas et tout chancelant; il est si faible qu'il ne peut avancer; il n'en a pas la force, il a trop perdu de sang; avant qu'il ait marché la longueur d'un arpent, le cœur lui faut, et il tombe sur la face, dans les angoisses de la mort.

Le comte Roland revient de pamoison; il se dresse sur ses pieds, mais il a grande douleur! Il regarde en aval, il regarde en amont, il voit gisant sur l'herbe verte, outre ses compagnons, le noble baron, c'est-à-dire l'Archevêque que Dieu mit ici bas en son nom; il confesse ses péchés, lève les yeux, joint ses deux mains contre le ciel et prie Dieu de donner le paradis à Turpin. Turpin est mort, le bon soldat de Charles, qui par grandes batailles et par beaux sermons, contre les païens fut de tout temps un rude champion. Que Dieu lui octroie sa sainte bénédiction.

En avant!

Le comte Roland voit l'Archevêque à terre; dehors son corps il voit sortir les entrailles; dessus le front lui sort la cervelle. Roland lui croise ses blanches et belles mains sur la poitrine, et le plaint à la manière de son pays. «Eh! gentil homme, chevalier de bonne maison, je te recommande en ce jour au glorieux père céleste; jamais homme ne sera un meilleur serviteur; depuis les Apôtres, il n'y eut pareil prophète pour maintenir la loi et pour conquérir les âmes. Que votre âme ne souffre pas de mal et que la porte de paradis lui soit ouverte!»

Roland sent que la mort lui est proche; par les oreilles lui sort la cervelle; il prie que Dieu reçoive ses pairs, et se recommande lui-même à l'ange Gabriel. Il prend l'olifant (que reproche n'en ait), et de l'autre main son épée Durandal. Il n'eût pu lancer flèche d'une arbalète! Il va vers l'Espagne, dans un guéret, monte sur un tertre. Sous un bel arbre, il y a quatre perrons de marbre. Là, Roland tombe à la renverse sur l'herbe verte, et se pâme, car la mort lui est proche.

Hauts sont les monts et hauts sont les arbres! Il y a là quatre perrons de marbre luisant. Sur l'herbe verte le comte Roland est pâmé. Un Sarrasin l'épiait et le guettait, et faisant le mort gisait parmi les autres, le corps et le visage couverts de sang. Il se relève et se hâte de courir. Il fut fort et de grand courage!

Dans son orgueil et sa mortelle rage, il saisit Roland, corps et armes, et dit un mot: «Vaincu est le neveu de Charles; cette épée je la porterai en Arabie!» Il la tire; mais Roland ressentit quelque chose.

Il s'aperçoit qu'on lui enlève son épée, ouvre les yeux, et dit un mot au païen: «Par mon escient, tu n'es pas des nôtres.» Il tenait l'olifant, qu'il ne voudrait perdre; il l'en frappe sur le casque damasquiné d'or, brise l'acier, la tête et les os, lui fait sortir les deux yeux de la tête et le renverse mort à ses pieds, et après lui dit: «Coquin, comment as-tu été si osé que de me toucher, à droit ou à tort; il n'y aura homme qui ne te tiendra pour fol! J'en ai fendu le gros bout de mon olifant; l'or et le cristal en sont tombés!»

Mais Roland sent qu'il n'y voit plus; il se relève, s'évertue; mais son visage a perdu toute couleur. Devant lui est une roche brune; de dépit il y frappe dix coups; l'acier grince, mais ne rompt ni s'ébrèche. «Eh, dit le comte, Sainte Marie, à mon aide! ma bonne Durandal, vous êtes malheureuse! quoique je n'aie plus que faire de vous, vous m'êtes toujours chère! tant de batailles par vous j'ai gagné! tant de grandes terres j'ai conquis, que possède aujourd'hui Charles, à la barbe chenue! Que jamais homme ne vous ait qui fuirait devant un autre! vous fûtes longtemps aux mains d'un bon soldat; jamais la France n'en verra pareil; la France libre[335]!»

[335] Dans nos vieilles traditions, conservées dans la chronique de Turpin, la France est appelée libre, parce que la domination et l'honneur lui sont dus sur toutes les autres nations.