Part 34
Comme ce même jour, les citoyens, soit par folie, soit par quelque espoir de pouvoir résister, ne voulurent pas laisser entrer Charles dans leur ville, ce prince, plein d'expédients, dit aux siens: Il faut faire aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir passé la journée à ne rien faire. Construisons rapidement une chapelle où nous puissions assister au service divin, si la ville ne nous ouvre ses portes. A peine eut-il parlé, que les ouvriers, qui le suivaient partout, se dispersant de tous côtés, rassemblèrent et apportèrent chaux, pierres, bois et divers matériaux. Depuis la quatrième heure du jour et avant que la douzième fût terminée, ils élevèrent, avec l'aide des soldats, une église, dont les murs, les toits, les lambris et les peintures étaient tels, que quiconque l'eût vue aurait pensé qu'elle n'avait pu être construite en moins d'une année. Dès le lendemain quelques-uns des citoyens voulaient se rendre, d'autres persistaient au contraire à se défendre, ou, pour dire vrai, à se tenir renfermés dans leurs murs; mais Charles soumit et prit la ville sans effusion de sang, et par sa seule adresse.
LEMOINE DE SAINT-GALL, _Des Faits et gestes de Charlemagne_, liv. II.
Le moine de Saint-Gall, auteur de l'ouvrage que nous venons de citer, l'écrivit à la prière de l'empereur Charles le Chauve, en 884, et d'après les souvenirs de divers personnages qui avaient connu Charlemagne et Louis le Débonnaire. Les Faits et gestes de Charlemagne sont un recueil d'anecdotes, de traditions et de légendes, composant une très-précieuse peinture de mœurs. On croit que ce moine s'appelait Notker le Bègue.
BATAILLE DE RONCEVAUX.
778.
Tandis que la guerre contre les Saxons se continuait assidûment et presque sans relâche, le roi, qui avait réparti des troupes sur les points favorables de la frontière, marche contre l'Espagne à la tête de toutes les forces qu'il peut rassembler, franchit les gorges des Pyrénées, reçoit la soumission de toutes les villes et de tous les châteaux devant lesquels il se présente, et ramène son armée sans avoir éprouvé aucune perte, si ce n'est toutefois qu'au sommet des Pyrénées il eut à souffrir un peu de la perfidie des Gascons. Tandis que l'armée des Franks, engagée dans un étroit défilé, était obligée, par la nature du terrain, de marcher sur une ligne longue et resserrée, les Gascons qui s'étaient embusqués sur la crête de la montagne (car l'épaisseur des forêts dont ces lieux sont couverts favorise les embuscades) descendent et se précipitent tout à coup sur la queue des bagages et sur les troupes d'arrière-garde, chargées de couvrir tout ce qui précédait: ils les culbutent au fond de la vallée[321]. Ce fut là que s'engagea un combat opiniâtre, dans lequel tous les Franks périrent jusqu'au dernier. Les Gascons, après avoir pillé les bagages, profitèrent de la nuit, qui était survenue, pour se disperser rapidement. Ils durent en cette rencontre tout leur succès à la légèreté de leurs armes et à la disposition des lieux où se passa l'action; les Franks, au contraire, pesamment armés, et placés dans une situation défavorable, luttèrent avec trop de désavantage. Eggihard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et Roland[322], préfet des Marches de Bretagne, périrent dans ce combat[323]. Il n'y eut pas moyen dans le moment de tirer vengeance de cet échec; car, après ce coup de main, l'ennemi se dispersa si bien, qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait fallu le chercher.
EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.
[321] La vallée de Roncevaux, _Roscida vallis_, en Navarre, entre Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port.
[322] Ce passage est le seul, parmi les historiens, où il soit fait mention du célèbre Roland, qui joue un si grand rôle dans les épopées carlovingiennes.
[323] «Les noms de ceux qui périrent étant connus, je me suis dispensé de les dire», écrit l'Astronome, dans sa vie de Louis le Débonnaire. Une telle phrase suppose que la popularité de la bataille et des preux qui y furent tués était déjà très-considérable, plus que ne semble le faire croire la phrase assez concise d'Éginhard. (L. D.)
MÊME SUJET.
Cette année, le roi, cédant aux conseils du Sarrasin Ibn-al-Arabi, et conduit par un espoir fondé de s'emparer de quelques villes en Espagne, rassembla ses troupes, et se mit en marche. Il franchit dans le pays des Gascons la cime des Pyrénées, attaqua d'abord Pampelune dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il passa l'Èbre à gué, s'approcha de Saragosse, qui est la principale ville de cette contrée, et après avoir reçu d'Ibn-al-Arabi, d'Abithener et d'autres chefs sarrasins, les otages qu'ils lui offrirent, il revint à Pampelune. Pour mettre cette ville dans l'impuissance de se révolter, il en rasa les murailles, et, résolu de revenir dans ses États, il s'engagea dans les gorges des Pyrénées. Les Gascons, qui s'étaient placés en embuscade sur le point le plus élevé de la montagne, attaquèrent l'arrière-garde et jetèrent la plus grande confusion dans toute l'armée. Les Franks, tout en ayant sur les Gascons la supériorité des armes et du courage, furent défaits, à cause du désavantage des lieux et du genre de combat qu'ils furent obligés de soutenir. La plupart des officiers du palais, auxquels le roi avait donné le commandement de ses troupes, périrent dans cette action; les bagages furent pillés, et l'ennemi, favorisé par la connaissance qu'il avait des lieux, se dispersa aussitôt. Ce cruel revers effaça presque entièrement dans le cœur du roi la joie des succès qu'il avait obtenus en Espagne.
EGINHARD, _Annales des Franks_, trad. par M. Teulet.
LA BATAILLE DE RONCEVAUX ET LA MORT DE ROLAND.
L'admirable récit qui va suivre est extrait et traduit du poëme attribué à Théroulde, et intitulé: _La Chanson de Roland_[324]. Nous avons cru devoir faire précéder et suivre l'épisode que nous donnons ici d'une courte analyse du poëme.
Marsille, roi sarrasin de Saragosse, se décide en envoyer des ambassadeurs auprès de Charlemagne pour lui demander la paix. A son tour, Charlemagne envoie Ganelon auprès de Marsille pour traiter de la paix. Ganelon se laisse corrompre par Marsille, et s'engage à trahir Charlemagne, pour se venger de Roland; il décidera l'empereur à partir d'Espagne et à laisser Roland à l'arrière-garde, où l'armée de Marsille pourra l'accabler à loisir.
Chargé de présents, le traître Ganelon revient au camp de Charlemagne; il annonce la soumission de Marsille. Charlemagne, trompé, lève son camp, et se met en route pour rentrer en France. Roland, par le conseil de Ganelon, est laissé à l'arrière-garde; l'avant-garde se met en marche, et s'engage dans les défilés.
«Les montagnes sont hautes et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les défilés sinistres. Les Français eurent grand'peine tout le jour; de quinze lieues on entendait leur rumeur, pendant qu'ils approchaient de la grande terre[325]. Ils virent la Gascogne, la terre de leur seigneur; alors ils se rappellent leurs fiefs, et leurs honneurs, et les demoiselles, et les nobles épouses; il n'est celui qui de pitié ne pleure. Plus qu'aucun autre, Charlemagne est anxieux d'avoir laissé son neveu dans les défilés d'Espagne; il est saisi de pitié; il ne peut s'empêcher de pleurer.»
Pendant ce temps, Marsille rassemble 400,000 hommes, barons, comtes et émirs, et s'avance contre l'arrière-garde de Charlemagne. Olivier monté sur un grand pin voit s'approcher les païens:
«Il avertit Roland, et l'engage à sonner de son olifant: Olivier dit: «Les païens sont nombreux, de nos Français il me semble y avoir bien peu; compagnon Roland, sonnez dans votre cor, Charles l'entendra et fera retourner l'armée.» Roland refuse de sonner. «Ne plaise au seigneur Dieu que mes parents pour moi soient blâmés et que douce France tombe ainsi en abaissement. Mais je frapperai de Durandal[326] assez, ma bonne épée que j'ai ceinte au côté; vous en verrez tout l'acier ensanglanté. Les félons païens se sont assemblés pour leur perte, je vous le dis, tous sont livrés à la mort.»
[324] M. Génin a publié, en 1850, une bonne édition de La _Chanson de Roland_, 1 vol. in-8º.
[325] La France.
[326] _Dur en da_, dur en donne, selon la chronique du faux Turpin.
A l'approche des ennemis, l'archevêque Turpin bénit les Français. La bataille s'engage.
_La bataille de Roncevaux._
La bataille est merveilleuse et terrible; Olivier et Roland y frappent fort et ferme! L'archevêque Turpin y rend plus de mille coups! les douze pairs n'y sont point en retard; les Français y frappent tous les uns comme les autres; les païens meurent par milliers et par cents; qui ne s'enfuit n'échappe pas à la mort; qu'il le veuille ou non, chacun y laisse sa vie! Les Français y perdent leurs meilleurs garçons, qui ne reverront ni leur père, ni leurs parents, ni Charlemagne, qui les attend au-delà des défilés!
En France il y a de prodigieuses tempêtes; il y a des tourbillons de tonnerre et de vent, pluies et grésil démesurément; la foudre tombe et menu et souvent; tremblement de terre il y a vraiment; de Saint-Michel de Paris jusques à Sens, de Besançon jusqu'au port de Guitsand[327], il n'est de logis dont les murs ne crèvent! à midi il fait de grandes ténèbres; il n'y a de clarté que si le ciel se fend! Personne ne le voit qui ne s'épouvante! plusieurs disent: C'est le définement, c'est la fin du monde qui arrive. Ils ne le savent, et ne disent pas vrai: c'est le grand deuil pour la mort de Roland!
[327] Wissant, près de Boulogne, qui était alors un port fréquenté.
Les Français ont frappé avec cœur et vigueur! païens sont morts à milliers et en foule. Sur cent mille il ne peut en échapper deux! «Çà, dit Roland, nos hommes sont braves, homme sous le ciel n'en a de meilleurs! il est écrit dans la Geste des Francs[328] que notre empereur a les braves.» Roland et Olivier parcourent le camp pour encourager les leurs; tous pleurent des larmes de deuil et de tendresse pour leurs parents, qu'ils aiment de tout cœur.
[328] Gesta Francorum.
Le roi Marsille avec sa grande armée les attaque. Il s'avance par une vallée avec sa grande armée, qu'il a rassemblée; il l'a partagée en trente escadrons, dont brillent les heaumes[329] ornés d'or et de pierres précieuses, et les écus[330] et les cuirasses frangées. Sept mille clairons y sonnent la marche; grand est le bruit par toute la contrée.
[329] Casques.
[330] Boucliers.
«Çà, dit Roland, Olivier, mon compagnon, mon frère, Ganelon le traître a juré notre mort; sa trahison ne peut être cachée, l'empereur en tirera une éclatante vengeance! nous aurons une bataille forte et dure, jamais on ne vit telle assemblée! J'y frapperai de Durandal mon épée, et vous, compagnon, frappez de Hauteclaire! En tant de bons lieux nous les avons portées, avec elles tant de batailles nous avons achevées, mauvaise chanson n'en doit être chantée!»
En avant!
Marsille voit de sa gent le martyre, aussi fait-il sonner ses cors et ses trompettes; puis il chevauche avec sa grande armée rassemblée. Devant chevauche un Sarrasin, Abisme; c'est le plus méchant de toute cette bande: il est souillé de crimes et de félonies; il ne croit pas en Dieu le fils de sainte Marie; il est noir comme poix qui est fondue; il aime plus la trahison et le meurtre que tout l'or de la Galice! jamais nul homme ne le vit jouer ni rire. Cependant il est plein de courage et d'orgueil; pour cela il est le favori du félon roi Marsille; il porte le dragon où l'armée se rallie. L'archevêque Turpin ne l'aimera jamais; sitôt qu'il le voit, il désire le frapper; bien tranquillement il se dit à lui-même: «Ce Sarrasin me semble bien hérétique: il est bon que je l'aille occire; jamais je n'aimai couard ni couardise.»
L'Archevêque commence la bataille sur le cheval qu'il ravit à Grossaille, qui était au roi qu'il tua en Danemark. Le destrier est agile et rapide; il a les pieds bien faits et les jambes plates, la cuisse courte et la croupe bien large, les flancs allongés et l'échine bien haute, la queue blanche et la crinière jaune, petite oreille, la tête toute fauve; il n'y a bête qu'on puisse lui comparer. L'Archevêque l'éperonne bravement; il ne veut pas manquer d'assaillir Abisme; il va le frapper sur son écu d'émir, couvert de pierreries, d'améthystes et de topazes, et d'escarboucles qui brillent. Turpin le frappe et ne l'épargne pas; après son coup, l'écu ne vaut pas un denier; il traverse le corps du païen de part en part et le jette mort en belle place. Et les Français de dire: «Voilà un vaillant trait! par l'Archevêque la croix est bien défendue.»
Quand les Français voient qu'il y a tant de païens, et que de tous côtés les champs en sont couverts, ils prient Olivier et Roland, et les douze pairs, de les protéger. Turpin leur dit alors: «Seigneurs barons, n'ayez pas de mauvaise pensée! Pour Dieu! je vous en prie, ne lâchez pas pied, que les honnêtes gens ne chantent pas mauvaise chanson sur nous. Il faut mieux que nous mourions en combattant! Cela nous est promis, nous mourrons ici. Passé ce jour nous ne serons plus vivants; mais d'une chose je vous suis bien garant: c'est que le saint paradis vous est ouvert, où vous serez assis avec les bienheureux.» A ce mot, les Français se réjouissent, et tous crient: _Monjoie!_
Il y eut un Sarrasin de Saragosse, seigneur d'une moitié de cette ville: c'est Climborin, qui n'était pas homme de bien. C'est lui qui reçut le serment du comte Ganelon, par amitié l'embrassa sur la bouche et lui donna son épée et son escarboucle. Il mettra à honte la grande terre, dit-il, et enlevera la couronne à l'empereur. Sur son cheval, qu'il appelle Barbamouche, il est plus léger qu'épervier ou hirondelle; il l'éperonne fortement, lui lâche la bride, et va frapper Angelier de Gascogne. Ni son écu ni sa cuirasse ne le peuvent garantir; le païen lui met dans le corps la pointe de son épieu, pousse ferme, le traverse d'outre en outre, et à pleine lame le retourne mort sur le sol; puis il s'écrie: «Ils sont bons à confondre! Frappez, païens, pour rompre la presse!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce brave!»
Le comte Roland appelle Olivier: «Sire compagnon, lui dit-il, déjà Angelier est mort; nous n'avions pas de plus vaillant chevalier.» Olivier lui répond: «Que Dieu me donne de le venger!» Il pique son cheval de ses éperons d'or pur, tient Hauteclaire, dont l'acier est sanglant, de tout son courage va frapper le païen, brandit son coup, et le Sarrasin tombe. Les diables emportent son âme. Puis Olivier occit le duc Alphaïen, et tranche la tête à Escababiz; il désarçonne sept Arabes: ceux là ne seront plus bons pour le service! «Çà, dit Roland, mon compagnon est en colère; c'est pour s'égaler à moi qu'il frappe ainsi; c'est pour de tels coups que Charles nous estime.» Puis il crie de toute sa voix: «Frappez-y, chevaliers!»
D'autre part est un païen, Valdabrun; il éleva le roi Marsille; il est seigneur sur mer de 400 dromons; il n'est matelot qui réclame un autre nom que le sien. Il prit jadis Jérusalem par trahison, viola le temple de Salomon, et tua le patriarche devant les fonts. Il reçut aussi le serment de Ganelon, et lui donna son épée et 1,000 mangons. Sur son cheval, qu'il appelle Gramimond, il est plus léger qu'un faucon. Il le pique de ses éperons aigus, et s'en vient frapper le duc Sanche; il brise son écu, déchire son haubert, lui plante dans le corps la banderole de son gonfanon, et à pleine lance le jette mort à bas des arçons: «Frappez, païens! crie-t-il, car nous les vaincrons très-bien!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce brave!»
Le comte Roland, quand il vit Sanche mort, vous devinez la grande douleur qu'il en eut. Il pique son cheval, court à lui à toute force, tient Durandal, qui vaut mieux qu'or fin, va le frapper bravement, tant qu'il peut, sur son casque damasquiné d'or, pourfend la tête, la cuirasse et le corps, et la bonne selle ouvragée d'or, et le dos du cheval jusqu'au fond, et les tue tous deux; qui l'en blâme ou le loue. Les païens de dire: «Ce coup est fatal.» Roland répond: «Je ne puis aimer les vôtres; devers vous est l'orgueil et le tort.»
Il y a un Africain venu d'Afrique; c'est Malcroyant, le fils du roi Malcud; tous ses harnais sont d'or battu; il luit au soleil parmi tous les autres; son cheval s'appelle Saut-Perdu; nulle bête ne peut courir plus vite que lui. Malcroyant va frapper Anséis sur l'écu, dont il tranche le vermeil et l'azur; il rompt les mailles de son haubert et lui met dans le corps et le fer et le bois de sa lance. Le comte est mort, ses jours sont finis. Et les Français de dire: «Malheureux baron!»
Sur le champ de bataille est l'archevêque Turpin; jamais pareil tonsuré ne chanta la messe, qui de son corps fit de telles prouesses; il dit au païen: «Que Dieu te rende tout ce mal; tu viens d'en tuer un que mon cœur regrette!» Il pousse son bon cheval, frappe sur l'écu de Tolède, et l'abat mort sur l'herbe verte.
D'un autre côté est un païen, Grandogne, fils de Capuel, le roi de Cappadoce, sur un cheval qu'il appelle Marinore; il est plus léger que n'est oiseau qui vole; il lâche la bride, le pique des éperons, et va frapper Gérin de toute sa force, brise l'écu vermeil qui lui pendait au cou, ouvre sa cuirasse, et lui entre dans le corps sa banderole bleue, et l'abat mort au pied d'un haut rocher. Il tue encore son compagnon Gérer, et Bérenger, et Guyon de Saint-Antoine, puis va frapper un riche duc, Austore, qui possède Valence et Envers sur le Rhône; il l'abat mort; les païens en ont grande joie. Et les Français de dire: «Quel déchet des nôtres!»
Le comte Roland tient son épée sanglante; il a bien entendu que les Français se désespèrent; il a tant de douleur que le cœur lui fend. Il dit au païen: «Que Dieu te renvoie tout ce mal, car tu viens de tuer un homme que je veux te faire payer cher»; il pique son cheval, qui court de toute force. Qui va le payer! Les voilà en présence.
Grandogne était vaillant et brave combattant; en son chemin il rencontre Roland; il ne l'avait jamais vu, il le reconnaît cependant à son fier visage, à la beauté de son corps, à son regard et à sa contenance. Il ne peut s'empêcher d'avoir peur; il voudrait s'enfuir, mais il ne le peut. Le comte le frappe si vertement que jusqu'au nez il fend le casque, tranche le nez et la bouche et les dents, tout le corps et l'haubert, et la selle d'argent, et l'épée s'enfonce encore profondément dans le dos du cheval; tous les deux sont tués sans remède, et ceux d'Espagne s'en désolent piteusement. Et les Français de dire: «Il frappe bien, notre défenseur!»
La bataille est merveilleuse et grande; les Français y frappent de leurs épieux d'acier bruni. On y voyait grande douleur de gens, hommes morts, blessés et sanglants; l'un gisant sur l'autre, sur le dos ou sur la face. Les Sarrasins ne peuvent plus tenir; qu'ils le veuillent ou non, on les fait déguerpir, et les Français les chassent de vive force.
En avant!
La bataille est merveilleuse et rapide. Les Français combattent avec vigueur et colère, tranchent les poings, les côtes, les échines et les vêtements jusques aux chairs vives; sur l'herbe verte le sang clair découle. Grande terre, Mahomet te maudit; sur toute nation la tienne est hardie! Il n'est Sarrasin qui ne crie: «Marsille! chevauche, roi, nous avons besoin d'aide!»
Le comte Roland dit à Olivier: «Sire compagnon, si vous voulez le permettre, l'Archevêque est très-bon chevalier! Il n'en est pas de meilleur en terre ni sous le ciel; il sait bien frapper et de la lance et de l'épieu.» Olivier répond: «Allons donc l'aider.» A ces mots, les Français recommencent. Durs sont les coups, et le combat est vif; il y a grand carnage de chrétiens. Qui eût vu Roland et Olivier de leurs épées frapper et combattre, aurait pu garder le souvenir de rudes soldats. L'Archevêque frappe de son épieu. Ceux qu'ils ont tué, on les peut bien compter; le nombre est écrit dans les histoires; c'est, dit la Geste, plus de quatre milliers.
Les quatre premières charges ont réussi aux Français; mais le cinquième choc leur est désastreux. Tous les chevaliers français sont occis, excepté soixante que Dieu y a épargnés et qui se vendront cher avant que de mourir.
En avant!
Le comte Roland voit la grande perte des siens; il appelle son compagnon Olivier: «Beau cher compagnon, lui dit-il, par Dieu, qui vous protége, voyez tous ces bons soldats gisants par terre. Nous pouvons plaindre douce France, la belle, qui perd de tels barons! Eh! roi notre ami, que n'êtes-vous ici? Frère Olivier, que pouvons-nous faire? Comment lui ferons-nous savoir des nouvelles? Olivier dit: «Je ne sais comment le quérir; mieux vaux la mort que la honte.»
En avant!
«Çà, dit Roland, je cornerai l'olifant, et Charles, qui passe les défilés l'entendra; je vous garantis que les Français vont revenir.»--«Ah! dit Olivier, ce serait grande honte à répandre sur tous vos parents, et cette honte durerait toute leur vie. Quand je vous dis de corner, vous n'en fîtes rien; vous ne le ferez pas maintenant par mon conseil; et si vous cornez, ce ne sera pas hardiment; déjà vous avez les deux bras sanglants.»--«C'est vrai, dit Roland, mais j'ai donné de fameux coups!»
En avant!
«Çà, dit Roland: la partie est trop forte; je cornerai, et le roi Charles l'entendra.» Olivier reprit: «Ce ne serait pas brave! quand je vous le dis, compagnon, vous ne daignâtes pas m'écouter. Si le roi eût été ici, nous n'aurions pas eu ce dommage. Ceux qui sont là n'en doivent avoir blâme.» Il dit encore: «Par cette mienne barbe, si je puis revoir ma gentille sœur Aude, jamais vous ne serez couché entre ses bras!»
En avant!
«Çà, dit Roland, pourquoi me gardez-vous rancune?» Et Olivier répond: «Compagnon, c'est votre ouvrage; car courage raisonnable n'est pas folie, et modération vaut mieux qu'orgueil: ces Français sont morts à cause de votre imprudence, et de nous Charles n'aura jamais plus de service. Si vous m'aviez cru, notre seigneur arrivait, nous aurions gagné cette bataille, et le roi Marsille serait pris ou mort. Votre prouesse, Roland, a tourné contre nous. Charles le Grand n'aura plus d'aide de nous, et pareil homme ne sera plus jusqu'au jugement dernier. Vous mourrez ici, et la France en sera honnie; aujourd'hui vous manque sa loyale compagnie; avant le soir la perte sera grande.»
En avant!
L'Archevêque les entend disputer; il pique son cheval de ses éperons d'or pur, vient près d'eux, et se met à les reprendre: «Sire Roland et vous sire Olivier, pour Dieu, je vous prie, ne vous disputez pas! Sonner du corps ne nous servirait à rien; mais cependant il est bon que le roi vienne: il nous pourra venger. Ceux d'Espagne n'y doivent pas retourner. Quand nos Français arriveront, ils nous trouveront morts et hachés; ils nous mettront dans des bières, sur des mulets, nous donneront des larmes de deuil et de compassion, et nous enseveliront dans les cimetières des monastères, et les loups, ni les porcs, ni les chiens ne nous mangeront.» Roland répond: «Sire, vous parlez très-bien.»
En avant!
Roland met l'olifant à sa bouche, l'embouche bien, et le sonne de toute sa puissance. Dans ces hautes montagnes, le bruit du cor se prolonge. Trente grandes lieues l'entendirent résonner.
Charles l'entend et tous ses compagnons. «Çà, dit le roi, nos gens livrent bataille.» Mais Ganelon lui répondit à l'encontre: «Si un autre le disait, ça semblerait un grand mensonge.»
En avant!