L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 32

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On peut évaluer à trois mois l'intervalle de temps durant lequel les bandes d'Abd-el-Rahman parcoururent en tous sens les plaines, les montagnes et les plages de l'Aquitaine, sans rencontrer la moindre résistance en rase campagne. L'armée d'Eudon avait été tellement battue sur la Garonne, que les débris même en avaient disparu et s'étaient fondus en un instant dans la masse des populations consternées. Les champs, les villages, les bourgs restaient déserts à l'approche d'une de ces bandes, et celle-ci se vengeait des fuyards en détruisant et brûlant tout ce qu'ils avaient laissé derrière eux, récoltes, arbres fruitiers, habitations, églises. Les Musulmans en voulaient particulièrement aux monastères; ils les pillaient avec transport, et les laissaient rarement debout après les avoir pillés. Les villes encloses de murs et les forteresses étaient les seuls endroits où les populations chrétiennes leur résistaient plus ou moins; et comme le but des envahisseurs se bornait à prendre et à détruire ce qui pouvait être vite pris ou vite détruit, il suffisait quelquefois d'une résistance médiocre pour les écarter d'une place dont ils avaient ardemment convoité le butin.

C'est seulement vers les derniers temps du séjour d'Abd-el-Rahman en Aquitaine que l'on peut entrevoir, dans les opérations de ce chef, quelque chose qui ait l'air de tenir à un dessein suivi et semble supposer la réunion et le concert de ses forces jusque-là éparses de divers côtés. Soit en Espagne, soit plus probablement dans le cours de son invasion en Gaule, il avait reçu des informations sur la ville de Tours et sur l'existence dans cette ville d'une célèbre abbaye dont le trésor surpassait celui de toute autre abbaye et de toute autre église de la Gaule. Sur ces informations, Abd-el-Rahman avait résolu de marcher sur Tours, de le prendre et d'enlever, avec le trésor de l'abbaye, les dépouilles de la ville qu'il savait bien n'être pas à dédaigner. Dans cette vue il réunit ses forces, et prit à leur tête le chemin de Tours. Arrivé à Poitiers, il en trouva les portes fermées et la population en armes sur les remparts, décidée à se bien défendre. Ayant investi la ville, il en prit un faubourg, celui où se trouvait l'église fameuse de Saint-Hilaire, pilla l'église et les maisons, après quoi il y mit le feu, et de tout le faubourg il ne resta que les cendres. Mais là se borna le succès: les braves Poitevins, enfermés dans leur cité, continuèrent à faire bonne contenance; et lui, ne voulant pas perdre là un temps qu'il espérait mieux employer à Tours, poursuivit sa marche vers cette dernière ville. Il y a des historiens arabes qui affirment qu'il la prit; mais c'est une erreur manifeste; il est même incertain s'il en commença le siége. Tout ce qui paraît constaté, c'est qu'il menaça la place de fort près, et qu'il était encore aux environs lorsque des obstacles imprévus vinrent à la traverse de ses plans.

Il me faut ici revenir au duc des Aquitains, au brave et malheureux Eudon; on conçoit tout ce qu'il y avait de triste et d'amer dans la position de ce chef après la bataille de Bordeaux. Sans armée, comme déchu, voyant ses États à la merci d'un ennemi dévorant, il n'y avait au monde qu'un seul personnage capable de le relever promptement de sa détresse, et ce personnage c'était Charles[301], c'est-à-dire un ennemi qu'il craignait, auquel il ne pardonnait pas de lui avoir perfidement déclaré la guerre l'année précédente, à l'instant où il se croyait sur le point de nouer de graves démêlés avec ces mêmes Musulmans de l'Espagne, maintenant ses vainqueurs. Toutefois l'urgente nécessité du moment l'emporta sur l'orgueil, sur les ressentiments du passé et sur les craintes de l'avenir; Eudon se rendit en toute diligence à Paris, se présenta à Charles, lui raconta son désastre, et le conjura de s'armer contre les Arabes avant qu'ils eussent achevé de dépouiller et de ravager l'Aquitaine, et que la tentation les prit d'en faire autant en Neustrie. Charles consentit à tout, mais à des conditions qui allégeaient beaucoup pour Eudon le fardeau de la reconnaissance. Des mesures furent prises pour réunir dans le plus court délai possible toutes les forces des Franks.

[301] Maire du palais du roi des Franks.

Un historien arabe rapporte un entretien assez curieux qu'il suppose avoir eu lieu en cette occasion entre Charles et l'un des personnages venus auprès de lui pour solliciter son appui contre Abd-el-Rahman. «Oh! quel opprobre va rejaillir de nous sur nos neveux! dit ce personnage: les Arabes nous menaçaient; nous sommes allés les attendre à l'Orient, et ils sont arrivés par l'Occident. Ce sont ces mêmes Arabes qui, en si petit nombre et avec si peu de moyens, ont soumis l'Espagne, pays si peuplé et de si grands moyens. Comment se fait-il donc que rien ne leur résiste à eux, qui n'usent pas même de cottes de maille à la guerre!--Mon conseil, fait-on répondre Charles, est que vous ne les attaquiez pas au début de leur expédition; ils sont comme le torrent qui emporte tout ce qui s'oppose à lui. Dans la première ardeur de leur attaque, l'audace leur tient lieu de nombre, et le cœur de cotte de maille; mais donnez-leur le temps de se refroidir, de s'encombrer de butin et de prisonniers, de se disputer à l'envi le commandement, et à leur premier revers ils sont à nous.»

Ces discours ne sont certainement qu'une invention de l'historien qui les rapporte, mais curieux pourtant et même historiques, en ce sens qu'ils vont bien à l'événement et peignent fidèlement l'état dans lequel les Franks allaient rencontrer les Arabes. Charles eut, pour rassembler ses troupes, à peu près le même intervalle de temps qu'Abd-el-Rahman pour ravager en tout sens les diverses contrées de l'Aquitaine, et l'instant où l'on voit ce dernier concentrer ses forces pour marcher sur Tours dut correspondre assez exactement à celui où Charles se trouve prêt de son côté à entrer en campagne; c'était vers le milieu de septembre. Aucun historien ne dit où Charles passa la Loire; mais tout autorise à présumer que ce fut à Orléans.

Abd-el-Rahman était encore sous les murs ou aux environs de Tours lorsqu'il apprit que les Franks s'avançaient à grandes journées. Ne jugeant pas à propos de les attendre dans cette position, il leva aussitôt son camp et recula jusqu'au voisinage de Poitiers, suivi de près par l'ennemi qui le cherchait; mais l'immense train de butin, de bagages, de prisonniers que son armée menait avec elle, embarrassant de plus en plus sa marche, finissait par lui rendre la retraite plus chanceuse que le combat. Au dire de quelques historiens arabes, il aurait été sur le point de commander à ses soldats d'abandonner tout ce périlleux butin et de ne garder que leurs armes et leurs chevaux de bataille. Un pareil ordre était dans le caractère d'Abd-el-Rahman; cependant il n'osa pas le donner, et résolut d'attendre l'ennemi dans les champs de Poitiers, entre la Vienne et le Clain, se flattant que le courage des Arabes suffirait à tout. Les Franks ne tardèrent pas à paraître. Les chroniques chrétiennes, mérovingiennes et autres, ne renferment pas le moindre détail concernant cette mémorable bataille de Poitiers. Celle d'Isidore de Béja est la seule où l'on en trouve une espèce de description, mais une description qui n'est célèbre que par son étonnante barbarie et son obscurité. Néanmoins, faute de mieux, elle a son prix et présente même des traits intéressants, dont quelques-uns sembleraient avoir été recueillis de la bouche d'un Arabe témoin oculaire. Ce sont ces divers traits que je vais tâcher de saisir, en les combinant avec le peu que les historiens arabes des temps postérieurs présentent là-dessus de positif.

Les deux armées s'abordèrent avec un certain mélange de curiosité et d'effroi bien naturel entre deux peuples si divers, également braves et renommés à la guerre. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût dans l'armée de Charles beaucoup de Gallo-Romains; aussi Isidore de Béja en a-t-il fait l'armée des Européens, et les Arabes disent qu'elle était composée d'hommes de diverses langues. Mais les Franks, surtout ceux d'Austrasie, en faisaient la portion d'élite, la mieux armée, la plus belliqueuse et la plus imposante. C'était la première fois qu'eux et les Arabes se trouvaient en présence sur un champ de bataille, et tout permet de croire que ces derniers n'avaient point vu jusque-là d'armée en si belle ordonnance, si compacte dans ses rangs, tant de guerriers de si haute stature, décorés de si riches baudriers, couverts de si fortes cottes de maille, de boucliers si brillants, et ressemblant si bien par l'alignement de leurs files à des murailles de fer. Il n'est donc pas étonnant qu'il se rencontre dans le récit d'Isidore des traits où perce, à travers l'impropriété barbare de la diction, l'intention de peindre l'espèce de surprise que durent éprouver les Arabes à la première vue de l'armée franke. Quant à la force numérique de cette armée, elle est inconnue; mais on doit présumer qu'elle était pour le moins aussi nombreuse que celle des Arabes; les historiens de ces derniers la qualifient d'innombrable.

Abd-el-Rahman et Charles restèrent une semaine entière, campés ou en bataille, en face l'un de l'autre, différant d'heure en heure, de jour en jour, à en venir à une action décisive, et s'en tenant à des menaces, à des feintes, à des escarmouches; mais au lever du septième ou du huitième jour, Abd-el-Rahman, à la tête de sa cavalerie, donna le signal d'une attaque qui devint promptement générale. Les chances du combat se balancèrent avec une sorte d'égalité entre les deux partis jusque vers les approches du soir. Alors un corps de Franks pénétra dans le camp ennemi, soit pour le piller, soit pour prendre à dos les Arabes qui combattaient en avant et le couvraient de leurs files. S'apercevant de cette manœuvre, la cavalerie musulmane abandonna aussitôt son poste de bataille pour courir à la défense du camp, ou, pour mieux dire, du butin qui y était entassé. Ce mouvement rétrograde bouleversant tout l'ordre de bataille des Arabes, Abd-el-Rahman accourut à toute bride pour l'arrêter; mais les Franks, saisissant l'instant favorable, se jetèrent sur le point où était le désordre, et il y eut là une mêlée sanglante où périrent beaucoup d'Arabes et Abd-el-Rahman lui-même.

Tel fut, d'après un écrivain musulman, la circonstance de la bataille de Poitiers la plus funeste pour les Arabes. Maintenant, pour combiner cet incident, très-vraisemblable en lui-même et que rien ne contredit, avec la partie la plus claire et la plus positive du récit d'Isidore, il faut supposer qu'après avoir perdu leur général et des milliers des leurs, les Arabes réussirent néanmoins à regagner leur camp aux approches de la nuit, tandis que les Franks retournèrent de leur côté dans le leur, avec un commencement de victoire plutôt que décidément victorieux; aussi se disposaient-ils à poursuivre le combat le lendemain. Ils sortirent dès l'aube de leur camp et se rangèrent en bataille dans le même ordre que la veille, s'attendant à voir les Arabes en faire autant en face d'eux; mais, à leur grande surprise, il n'y avait dans le camp de ceux-ci ni mouvement, ni bruit, encore moins l'agitation et le tumulte qui précèdent une bataille. Personne ne paraissait hors des tentes; personne n'allait ni ne venait, et plus les Franks écoutaient ou regardaient, et plus leur surprise et leur incertitude allaient croissant.

Des espions sont envoyés pour reconnaître les choses de plus près; ils pénètrent dans le camp, ils visitent les tentes: elles étaient désertes. Les Arabes avaient décampé dans le plus grand silence pendant la nuit, abandonnant tout le gros de leur immense butin, et s'avouant vaincus par cette retraite précipitée, bien plus qu'ils ne l'avaient été dans le combat.

Les Franks, toujours étonnés de cette fuite, refusèrent d'y croire, et la prirent d'abord pour une ruse de guerre; il leur fallut attendre, rôder, fouiller de toutes parts à l'entour, pour s'assurer que les Arabes étaient vraiment partis et leur avaient abandonné le champ de bataille et leur butin. Ils ne songèrent point à les poursuivre et se partagèrent gaiement les dépouilles des malheureux Aquitains, qui ne firent ainsi que changer d'ennemis.

FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. II, p. 118.

VIE INTÉRIEURE ET HABITUDES DOMESTIQUES DE CHARLEMAGNE.

Après la mort de son père, quand Charlemagne eut partagé le royaume avec son frère Carloman, il supporta si patiemment l'inimitié et la jalousie de ce frère, que ce fut pour tous un sujet d'étonnement qu'il ne se laissât pas même aller à un mouvement de colère. Dans la suite[302], ayant épousé, à la prière de sa mère, la fille de Didier[303], roi des Lombards, il la répudia, on ne sait trop pour quels motifs[304], au bout d'un an, et prit pour femme Hildegarde, issue d'une des plus illustres familles de la nation des Suèves. Elle lui donna trois fils, Charles, Pépin et Louis, et autant de filles, Rotrude, Berthe et Gisèle. Il eut encore trois autres filles, Théodérade, Hiltrude et Ruodhaid; les deux premières, de Fastrade, sa troisième femme, qui était de la nation des Francs-Orientaux, c'est-à-dire des Germains; l'autre d'une concubine dont le nom m'échappe pour le moment. Lorsqu'il eut perdu Fastrade, il épousa une Allemande nommée Liutgarde, dont il n'eut pas d'enfants. Après la mort de celle-ci il eut quatre concubines[305]: Maltegarde, qui lui donna une fille nommée Rothilde; Gersuinde, d'origine saxonne, dont il eut Adaltrude; Régina, qui fut la mère de Drogon et de Hugues; et enfin Adallinde, dont il eut Thierri. Sa mère Bertrade vieillit auprès de lui, comblée d'honneurs. Il lui témoignait la plus grande vénération, et jamais il ne s'éleva entre eux le moindre nuage, si ce n'est à l'occasion de son divorce avec la fille du roi Didier, qu'il avait épousée par ses conseils. Elle mourut après la reine Hildegarde, ayant déjà vu trois petits-fils et autant de petites-filles dans la maison de son fils. Charles la fit ensevelir en grande pompe dans la basilique de Saint-Denis, où reposait déjà le corps de son père. Il avait une sœur unique, nommée Gisèle, qui s'était consacrée dès ses plus jeunes années à la vie monastique, et à laquelle il témoigna toujours, comme à sa mère, la plus tendre affection. Elle mourut peu d'années avant lui, dans le monastère où elle avait passé toute sa vie.

[302] En 770.

[303] Elle s'appelait Désirée.

[304] Il la répudia parce qu'elle était toujours malade et inhabile à lui donner des enfants.

[305] Charles n'eut pas toutes ces concubines en même temps, mais successivement et à différentes époques. Bien qu'Éginhard et les anciens historiens les appellent constamment des concubines, le P. Le Cointe prétend qu'on doit les considérer comme épouses légitimes. (_Note de M. Teulet._)

D'après le plan d'éducation qu'il adopta pour ses enfants, les fils et les filles furent instruits dans les études libérales, que lui-même cultivait. Puis aussitôt que l'âge des fils le permettait, il les faisait exercer, selon la coutume des Francs, à l'équitation, au maniement des armes et à la chasse. Quant aux filles, il voulut non-seulement les préserver de l'oisiveté, en leur faisant apprendre à travailler la laine, à manier la quenouille et le fuseau, mais encore les former à tous les sentiments honnêtes. De tous ses enfants, il ne perdit, avant de mourir, que deux fils et une fille: Charles, qui était l'aîné, Pépin, auquel il avait donné le royaume d'Italie, et Rotrude, la première de ses filles, qu'il avait fiancée à Constantin, empereur des Grecs. Pépin en mourant laissa un fils nommé Bernhard, et cinq filles, Adalhaïde, Atule, Gontrade, Berthrade et Théoderade. La conduite du roi à leur égard fut une preuve éclatante de sa bonté, car il voulut que le fils de Pépin succédât à son père, et que les filles fussent élevées avec ses propres filles. Il ne supporta pas la perte de ses fils et de sa fille avec toute la résignation qu'on aurait pu attendre de sa fermeté d'âme; la tendresse paternelle, qui le distinguait également, lui arracha des larmes abondantes, et même lorsqu'on lui annonça la mort du pape Adrien, l'un des amis auxquels il était le plus attaché, il ne pleura pas moins que s'il eût perdu un fils ou un frère chéri. C'est qu'il était véritablement né pour les liaisons d'amitié: facile à les contracter, il les entretenait avec la plus grande constance, et cultivait, avec une espèce de religion, l'affection de ceux qu'il s'était unis par des liens de cette nature. Il veillait avec tant de sollicitude à l'éducation de ses fils et de ses filles, que, tant qu'il était dans l'intérieur de son royaume, jamais il ne prenait ses repas, jamais il ne voyageait sans eux: ses fils l'accompagnaient à cheval; quant à ses filles, elles venaient ensuite, et des satellites tirés de ses gardes étaient chargés de protéger les derniers rangs de leur cortége. Elles étaient fort belles, et tendrement chéries de leur père. On est donc fort étonné qu'il n'ait jamais voulu en marier aucune, soit à quelqu'un des siens[306], soit à des étrangers. Jusqu'à sa mort, il les garda toutes auprès de lui dans son palais, disant qu'il ne pouvait se passer de leur société. Aussi, quoiqu'il fût heureux sous les autres rapports, éprouva-t-il, à l'occasion de ses filles, la malignité de la fortune[307]. Mais il dissimula ses chagrins, comme s'il ne se fût jamais élevé contre elles aucun soupçon injurieux, et que le bruit ne s'en fût pas répandu.

[306] Cependant, en 787, il consentit au mariage de Berthe avec Angilbert, l'un des officiers de son palais. (_Note de M. Teulet._)

[307] Une grande licence régnait à la cour de Charlemagne, et les historiens contemporains ont été forcés de reconnaître que, sous ce rapport, il donnait lui-même un fort mauvais exemple. (_Note de M. Teulet._) L'une de ses concubines lui avait donné un fils, nommé Pépin, dont j'ai omis de faire mention en parlant de ses autres enfants: il était beau de visage, mais bossu. Du temps de la guerre contre les Huns, pendant que le roi passait l'hiver en Bavière, ce jeune homme simula une maladie, et avec quelques-uns des principaux d'entre les Francs, qui l'avaient ébloui du vain espoir de le mettre sur le trône, il conspira contre son père. La conspiration fut découverte, les coupables punis; et Pépin, après avoir été rasé, demanda et obtint la permission d'embrasser la vie monastique dans le monastère de Prum. Déjà antérieurement, une grande conjuration s'était formée contre Charles dans la Germanie. Parmi ceux qui l'avaient excitée, les uns eurent les yeux crevés, les autres s'en tirèrent sains et saufs; mais tous furent punis de l'exil. Au reste, pas un ne perdit la vie, à l'exception de trois des conjurés, qui, ne voulant pas se laisser prendre, se défendirent les armes à la main, tuèrent plusieurs soldats, et ne furent mis à mort que parce qu'il ne fut pas possible de les réduire autrement. On regarde la cruauté de la reine Fastrade comme la cause et l'origine de ces conjurations; et si dans l'une comme dans l'autre on s'attaqua directement au roi, c'est qu'en se prêtant aux cruautés de sa femme, il semblait s'être prodigieusement écarté de sa bonté et de sa douceur habituelle. Au reste, pendant toute sa vie il sut si bien se concilier, au dedans comme au dehors, l'amour et la bienveillance de tous, qu'on n'a jamais pu lui reprocher de s'être montré, même dans la moindre circonstance, injustement rigoureux.

Il aimait les étrangers, et mettait tant de soin à les bien recevoir que souvent leur nombre s'accrut au point de paraître une charge, non-seulement pour le palais, mais même pour le royaume. Quant à lui, il avait l'âme trop grande pour se trouver incommodé d'un tel fardeau, et il se croyait assez dédommagé de tant d'inconvénients par les louanges qu'on donnait à sa libéralité et l'avantage d'une bonne renommée.

Il était gros et robuste de corps; sa taille était élevée, quoiqu'elle n'excédât pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de la tête arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de beaux cheveux blancs, et la physionomie riante et agréable: aussi régnait-il dans toute sa personne, soit qu'il fût debout, soit qu'il fût assis, un air de grandeur et de dignité; et quoiqu'il eût le cou gros et court et le ventre proéminent, il était d'ailleurs si bien proportionné que ces défauts ne s'apercevaient pas. Sa démarche était ferme, et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle; mais sa voix claire ne convenait pas parfaitement à sa taille. Sa santé fut constamment bonne, excepté pendant les quatre années qui précédèrent sa mort. Il eut alors de fréquents accès de fièvre; il finit même par boiter d'un pied. Dans ce temps de souffrance, il se traitait plutôt à sa fantaisie que d'après les conseils des médecins, qui lui étaient devenus presque odieux, parce qu'ils lui défendaient les rôtis, auxquels il était habitué, pour l'astreindre à ne manger que des viandes bouillies. Il se livrait assidûment à l'équitation et au plaisir de la chasse. C'était chez lui un goût national, car à peine trouverait-on dans toute la terre un peuple qui pût rivaliser avec les Francs dans ces deux exercices. Les bains d'eaux naturellement chaudes lui plaisaient beaucoup. Passionné pour la natation, il y devint si habile, que personne ne pouvait lui être comparé. C'est pour cela qu'il fit bâtir un palais à Aix-la-Chapelle, et qu'il y demeura constamment pendant les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort. Il invitait à prendre le bain avec lui, non-seulement ses fils, mais encore ses amis, les grands de sa cour et quelquefois même les soldats de sa garde; de sorte que souvent cent personnes et plus se baignaient à la fois.

Son costume était celui de sa nation, c'est-à-dire, le costume des Francs. Il portait sur la peau une chemise de lin et des hauts-de-chausses de la même étoffe; par-dessus, une tunique bordée d'une frange de soie; aux jambes, des bas serrés avec des bandelettes; aux pieds, des brodequins. L'hiver, un justaucorps en peau de loutre ou, de martre lui couvrait les épaules et la poitrine. Par-dessus tout cela il revêtait une saie bleue, et il était toujours ceint de son épée, dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent. Quelquefois il en portait une enrichie de pierreries, mais ce n'était que dans les fêtes les plus solennelles, ou lorsqu'il avait à recevoir les députés de quelque nation étrangère. Il n'aimait point les costumes des autres peuples, quelque beaux qu'ils fussent, et jamais il ne voulut en porter, si ce n'est toutefois à Rome, lorsqu'à la demande du pape Adrien d'abord, puis à la prière du pape Léon, son successeur, il se laissa revêtir de la longue tunique, de la chlamyde et de la chaussure des Romains. Dans les grandes fêtes, ses habits étaient brodés d'or, et ses brodequins ornés de pierres précieuses; une agrafe d'or retenait sa saie, et il marchait ceint d'un diadème étincelant d'or et de pierreries; mais les autres jours son costume était simple, et différait peu de celui des gens du peuple.