Part 31
6. A l'égard de la terre salique[297], aucune portion de l'hérédité ne sera recueillie parles femmes, mais l'hérédité tout entière sera dévolue aux mâles.
_Loi salique_, édition et traduction par Peyré.
[297] La maison (_sala_) et la terre qui l'entoure était la seule propriété héréditaire chez les anciens Germains, comme l'_ogorod_ chez les Russes; les autres terres changeaient de possesseurs tous les ans, par la voie du sort, comme cela se pratique encore chez les serfs de Russie. La terre salique (la terre paternelle, l'alleu des parents de la loi des Ripuaires) n'était pas soumise à ces partages annuels, et restait propriété ou alleu héréditaire dans les mâles de la famille.
MEURTRE DES FILS DE CLODOMIR.
Vers l'an 533.
Childebert voyant que Clotilde, sa mère, donnait toute son affection aux fils de Clodomir, en conçut de l'envie; et, craignant que par la faveur de la reine, ils n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers le roi Clotaire, son frère, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire de ces enfants, si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, après les avoir tués, nous partagerons par moitié le royaume de notre frère. Satisfait de cette proposition, Clotaire arriva à Paris. Childebert avait déjà fait dire dans le peuple que les deux rois étaient résolus à élever les enfants au trône. Ils envoyèrent donc, en leur nom, dire à Clotilde, qui demeurait aussi à Paris: Envoie-nous les enfants, pour que nous les élevions au trône. Remplie de joie, et ne se doutant pas de leur ruse, Clotilde, après avoir fait boire et manger les enfants, les envoya en disant: Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. Les enfants étant partis, furent arrêtés aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs gouverneurs: ensuite on les enferma séparément, d'un côté les serviteurs, de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent Arcadius à la reine, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, et lui dit: Tes fils nos seigneurs, très-glorieuse reine, attendent que tu leur fasses connaître ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés. Consternée et pleine de colère en voyant l'épée et les ciseaux, Clotilde se laisse aller à son indignation, et, ne sachant dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit avec imprudence: «Si on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir morts que tondus.»
Arcadius, s'inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à deviner quelle serait ensuite sa volonté, revint à la hâte vers ceux qui l'avaient envoyé et leur dit: «Vous pouvez continuer avec l'approbation de la Reine ce que vous avez commencé, car elle veut que vous donniez suite à vos projets.» Aussitôt Clotaire, prenant l'aîné des enfants par le bras, le jette à terre, et, lui plongeant son couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se jeta aux pieds de Childebert, et, lui prenant les genoux, lui disait en pleurant: «Secours-moi, mon bon père, afin que je ne meure pas comme mon frère.» Alors Childebert, fondant en larmes, dit à Clotaire: «Je te prie, mon cher frère, d'avoir la générosité de m'accorder sa vie; et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter, tout ce que tu voudras.» Mais Clotaire l'accabla d'injures et lui dit: «Repousse-le loin de toi ou tu mourras sûrement à sa place; c'est toi qui m'as poussé à cette affaire, et tu es bien prompt à reprendre ta foi.» Alors Childebert repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui lui enfonça son couteau dans le côté et le tua, comme il avait fait de son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs; et après leur mort, Clotaire, montant à cheval, s'en alla avec Childebert dans les faubourgs, sans se préoccuper du meurtre de ses neveux.
Clotilde ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les conduisit avec beaucoup de chants pieux et une grande douleur, à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans, et l'autre sept.
Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le secours de braves guerriers. Dédaignant un royaume terrestre, il se consacra à Dieu, et, s'étant coupé les cheveux de sa propre main, il fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres et mourut prêtre.
Les deux rois partagèrent entre eux également le royaume de Clodomir. La reine Clotilde déploya tant et de si grandes vertus, qu'elle se fit honorer de tous. On la vit toujours empressée de faire l'aumône, et demeurer pure par sa chasteté et sa fidélité à toutes les choses honnêtes. Elle pourvut les domaines des églises, les monastères et tous les lieux saints de ce qui leur était nécessaire, distribuant ses largesses avec générosité; en sorte que, dans le temps, on ne la considérait pas comme une reine, mais comme une servante du Seigneur, toute dévouée à son service. Ni la royauté de ses fils, ni l'ambition du siècle, ni le pouvoir, ne l'entraînèrent à sa ruine, mais son humilité la conduisit à la grâce.
GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. III.
BRUNEHAUT ET GALSUINTHE.
566.
Le roi Sigebert, qui voyait ses frères prendre des femmes indignes d'eux, et épouser, à leur honte, jusques à leurs servantes, envoya des ambassadeurs en Espagne, avec beaucoup de présents, pour demander en mariage Brunehaut, fille du roi Athanagild. C'était une jeune fille de manières élégantes, d'une belle figure, honnête et de mœurs pures, de bon conseil et d'une conversation agréable. Son père consentit à l'accorder, et l'envoya au roi avec de grands trésors; et celui-ci, ayant rassemblé les leudes et fait préparer des siéges, la prit pour femme avec joie et fit de grandes réjouissances. Elle était soumise à la croyance des Ariens; mais les prédications des prêtres et les conseils du roi lui-même la convertirent; elle confessa la Trinité une et bienheureuse, reçut l'onction du saint Chrême, et, par la vertu du Christ, persévéra dans la foi catholique.
Le roi Chilpéric, qui avait déjà plusieurs femmes, voyant ce mariage, demanda Galsuinthe, sœur de Brunehaut, promettant par ses ambassadeurs que, s'il pouvait avoir une femme égale à lui et de race royale, il répudierait toutes les autres. Le père accepta ses promesses, et lui envoya sa fille, comme il avait envoyé l'autre, avec de grandes richesses. Galsuinthe était plus âgée que Brunehaut. Quand elle arriva vers le roi Chilpéric, il la reçut avec beaucoup d'honneurs et l'épousa. Il l'aimait beaucoup et avait reçu d'elle de grands trésors; mais la discorde s'éleva entre eux à cause de Frédégonde, que le roi avait eue auparavant pour concubine. Galsuinthe avait été convertie à la foi catholique et avait reçu le saint Chrême. Elle se plaignait de recevoir du roi des outrages continuels, et de vivre auprès de lui sans honneur. Elle lui demanda donc de pouvoir retourner dans son pays, lui laissant toutes les richesses qu'elle avait apportées. Chilpéric dissimula avec adresse, l'apaisa par des paroles de douceur, et ordonna enfin à un domestique de l'étrangler; puis on la trouva morte dans son lit. Après sa mort Dieu fit un grand miracle, car une lampe qui brûlait devant son sépulcre, suspendue à une corde, tomba sur le pavé, la corde s'étant cassée sans que personne y touchât; en même temps la dureté du pavé disparaissant, la lampe s'enfonça tellement dans cette matière amollie, qu'elle y fut à moitié enterrée sans être brisée, ce qu'on ne put voir sans y reconnaître un grand miracle. Le roi pleura sa mort, puis épousa Frédégonde quelques jours après.
GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. IV.
COMMENT LE ROI CHILPÉRIC DOTA SA FILLE RIGONTHE.
584.
Il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade des Wisigoths[298]; le roi revint à Paris, et ordonna de prendre un grand nombre de colons des villas royales et de les mettre dans des chariots. Beaucoup se désespérèrent et ne voulurent pas partir; il les fit mettre en prison pour pouvoir facilement les faire partir avec sa fille. On rapporte que plusieurs se donnèrent la mort et s'étranglèrent, de douleur de se voir ainsi enlevés à leurs parents. On séparait le fils du père, la fille de la mère; et ils s'en allaient en gémissant et en maudissant. On entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a comparés aux pleurs de l'Égypte la nuit où périrent les premiers-nés. Plusieurs personnes, de naissance distinguée, obligées de partir, firent leur testament, donnèrent tous leurs biens à l'Église, et demandèrent que l'on ouvrit leurs testaments quand la fille de Chilpéric entrerait en Espagne, comme si elles étaient mortes.
[298] Envoyée par le roi Léovigilde, qui venait prendre Rigonthe, promise à Reccarède, fils du roi des Wisigoths.
Cependant il vint à Paris des envoyés du roi Childebert pour avertir le roi Chilpéric de ne donner à sa fille aucune des villes qu'il tenait du royaume du père de Childebert, ni aucune partie de ses trésors, et de ne pas toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de bœufs, ni à rien de ce qui appartenait à ces propriétés. Un de ces envoyés fut, dit-on, tué secrètement, mais je ne sais par qui. Cependant on soupçonna le roi. Chilpéric promit de ne pas disposer de tout cela, convoqua les principaux Franks et ses leudes et célébra les noces de sa fille. Il la remit aux ambassadeurs du roi des Wisigoths, et lui donna de grands trésors; mais Frédégonde, sa mère, y ajouta tant d'or, d'argent et de vêtements, que le roi, à cette vue, crut qu'il ne lui restait plus rien. La reine, le voyant mécontent, se tourna vers les Franks et leur dit: «Ne croyez pas que tout ceci fasse partie des trésors des rois précédents. Tout ce que vous voyez est à moi, car le roi très-glorieux a été très-généreux envers moi, et j'ai amassé beaucoup de choses par mes soins, et beaucoup me viennent des tributs des terres qui m'ont été données. Vous m'avez fait aussi beaucoup de présents. C'est avec tout cela que j'ai composé ce que vous voyez devant vous, et il n'y a rien qui vienne des trésors du roi.» C'est ainsi qu'elle trompa l'esprit du roi. Il y avait une telle quantité de choses en or et en argent et d'autres choses précieuses, qu'on en chargea cinquante chariots. Les Franks apportèrent encore de nombreux présents, de l'or, de l'argent, des chevaux, des vêtements. Chacun donna ce qu'il put. La jeune fille dit adieu, en pleurant beaucoup, et embrassa ses parents; mais, lorsqu'elle sortit de la porte, l'essieu de l'une des voitures se cassa. Tous dirent alors que cet accident était de mauvais augure.
Étant partie de Paris, elle ordonna de dresser les tentes à huit milles de la ville. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se levèrent, volèrent cent chevaux, et des meilleurs, tous les freins d'or, deux grandes chaînes, et se sauvèrent auprès du roi Childebert. Pendant toute la route, tous ceux qui pouvaient s'échapper se sauvaient, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient enlever. On reçut partout ce cortége, en grand appareil, aux frais des diverses villes. Le roi avait ordonné que pour cela on ne payât rien sur les impôts ordinaires: tout fut donc fourni par un impôt extraordinaire levé sur les pauvres gens.
Comme le roi craignait que son frère ou son neveu ne tendissent pendant la route quelque embûche à sa fille, il avait ordonné qu'une armée l'accompagnerait. Avec elle étaient des hommes du premier rang; le reste de la troupe, composé de gens du commun, était au nombre de plus de quatre mille. Les autres chefs et camériers qui l'accompagnaient la quittèrent à Poitiers. Ses compagnons de voyage firent en chemin tant de butin et pillèrent si bien, qu'on ne peut le raconter. Ils dépouillaient les chaumières des pauvres, ravageaient les vignes, emportaient sarments et raisins, enlevaient les troupeaux et tout ce qu'ils trouvaient, et ne laissaient rien dans les lieux par où ils passaient, accomplissant ce qui a été dit par le prophète Joël: «La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de la sauterelle, et la nielle les restes du ver.»
GRÉGOIRE DE TOURS, livre VI.
LES ROIS FAINÉANTS.
La race des Mérovingiens, dans laquelle les Franks avaient coutume de choisir leurs rois, passe pour avoir duré jusqu'au roi Childéric, qui fut, par ordre du pontife romain Étienne[299], déposé, rasé et jeté dans un monastère. Quoiqu'on puisse la considérer comme finissant seulement avec ce prince, néanmoins elle était déjà depuis longtemps sans aucune force, et n'offrait plus en elle rien d'illustre, si ce n'est le vain titre de roi; car les moyens et la puissance du gouvernement étaient entre les mains des préfets du palais, que l'on appelait majordomes et à qui appartenait l'administration suprême. Le prince, pour toute prérogative, devait se contenter du seul titre de roi, de sa chevelure flottante, de sa longue barbe et du trône où il s'asseyait pour représenter l'image du monarque, pour donner audience aux ambassadeurs des différents pays, et leur notifier, à leur départ, comme l'expression de sa volonté personnelle, des réponses qu'on lui avait apprises et souvent même imposées. A l'exception de ce vain nom de roi et d'une pension alimentaire mal assurée, il ne possédait rien en propre qu'une seule terre d'un modique revenu, qui lui fournissait une habitation et un petit nombre de serviteurs, à ses ordres, chargés de lui procurer ce qui lui était nécessaire. S'il fallait aller quelque part, c'était sur un char traîné par un attelage de bœufs qu'un bouvier menait à la manière des paysans: c'était ainsi qu'il se rendait au palais et à l'assemblée générale de son peuple, tenue chaque année pour les affaires publiques; c'était ainsi qu'il revenait chez lui. Quant à l'administration du royaume, aux mesures et aux dispositions qu'il fallait prendre au dedans et au dehors, le maire du palais en avait tout le soin.
EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.
Eginhard, secrétaire de Charlemagne et l'un des principaux personnages de sa cour, mourut en 844. On lui doit une _Vie de Charlemagne_ et des _Annales des rois Franks_. Ces deux ouvrages sont bien composés.
[299] Ce fut le pape Zacharie qui ordonna la déposition de Childéric, au mois de mars 752.
LES MAIRES DU PALAIS.
Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon, qui fut envoyé à Athanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main de Brunehilde.
Deux origines doivent être assignées à la _mairie_: l'une romaine, l'autre franke ou germanique. Le _maire_ représentait le _magister officiorum_. Celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance que le _maire_ obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son origine romaine, la charge de maire du palais fut temporaire sous Sighebert et ses devanciers, viagère sous Khlother, héréditaire sous Khlovigh II: elle était incompatible avec la qualité de prêtre et d'évêque. Elle porte dans les auteurs le nom de: _magister palatii_, _præfectus aulæ_, _rector aulæ_, _gubernator palatii_, _major domus_, _rector palatii_, _moderator palatii_, _præpositus palatii_, _provisor aulæ regiæ_, _provisor palatii_.
Pris dans son origine franke ou germanique, le maire du palais était ce _duc_ ou chef de guerre dont l'élection appartenait à la nation tout aussi bien que l'élection du roi: _Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt_. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avait d'extraordinaire dans cette institution, qui créait chez un même peuple deux pouvoirs suprêmes indépendants. Il devait arriver, et il arriva, que l'un de ces deux pouvoirs prévalut. Les maires s'étant trouvés de plus grands hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par abolir les assemblées générales, ils confisquèrent la royauté à leur profit, s'emparant à la fois du pouvoir et de la liberté. Les maires n'étaient point des rebelles; ils avaient le droit de conquérir, parce que leur autorité émanait du peuple ou de ce qui était censé le représenter, et non du monarque: leur élection nationale, comme chefs de l'armée, leur donnait une puissance légitime. Il faut donc réformer ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et détenteurs de leur couronne. Un roi, un général d'armée, également souverains par une élection séparée (_reges et duces sumunt_) s'attaquent; l'un triomphe de l'autre, voilà tout. Une des dignités périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même élection. On n'aurait pas perdu tant de lecture et de recherches à blâmer ou à justifier l'usurpation des maires du palais, on se serait épargné de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop prépondérante, si l'on eût fait attention à la double origine de cette charge, si l'on n'eût pas voulu voir un _grand maître de la maison du roi_ là où il fallait aussi reconnaître un chef militaire librement choisi par ses compagnons: «_Omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum majorem domus._»
CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'histoire de France_.
INVASION DES ARABES.--BATAILLE DE POITIERS.
732.
Le plan d'Abd-el-Rahman était de fondre directement du haut des Pyrénées sur la Vasconie et sur l'Aquitaine. Les Arabes avaient échoué jusque-là dans toutes leurs tentatives pour pénétrer dans ces provinces par la vallée de l'Aude et par la Septimanie; il voulut les y mener par une voie nouvelle, et ouvrir ainsi à l'islamisme une porte de plus sur la Gaule. Du reste, il n'avait point immédiatement en vue une guerre sérieuse, une guerre de conquête dans le sens que les Arabes attachaient à ces termes; il ne voulait que marcher devant lui, piller et dévaster le plus rapidement possible le plus de pays qu'il pourrait, venger la mort de ses prédécesseurs El-Samah et Anbessa, et rétablir ou accroître en deçà des Pyrénées la terreur des armes musulmanes.
Ayant concentré son armée sur le haut Èbre, Abd-el-Rahman prit sa route vers les Pyrénées par Pampelune; il traversa les pays des Vascons Ibériens, s'engagea dans la vallée d'Hengui, franchit le sommet depuis si célèbre dans les romans héroïques du moyen âge sous le nom de Port de Roncevaux, et déboucha dans les plaines de la Vasconie gauloise par la vallée de la Bidouze. L'histoire ne parle d'aucune résistance opposée à Abd-el-Rahman dans les redoutables défilés qu'il eut à franchir. Il avait déjà atteint les plaines quand il rencontra Eudon[300] qui, à la tête de son principal corps d'armée, s'apprêtait à lui barrer le passage et à le rejeter dans les montagnes. Un écrivain arabe, très-croyable sur ce point, affirme qu'Eudon, qu'il désigne très-imparfaitement par le titre de comte de cette frontière, livra aux Arabes plusieurs combats dans lesquels il fut quelquefois vainqueur, mais plus souvent vaincu et obligé de reculer devant son adversaire, de ville en ville, de rivière en rivière, de hauteur en hauteur, et fut poussé jusqu'à la Garonne dans la direction de Bordeaux.
[300] Eudon ou Eudes, duc d'Aquitaine.
Il était évident que le projet d'Abd-el-Rahman était de se porter sur cette ville, dont l'antique renommée et la richesse ne lui étaient probablement pas inconnues. Le duc passa donc la Garonne, et vint prendre position sur la rive droite de ce fleuve, en avant de la ville, du côté qu'il croyait le plus nécessaire ou le plus facile de couvrir; mais Abd-el-Rahman, sans lui laisser le temps de s'affermir dans sa position, passa la Garonne de vive force, et livra aux Aquitains une grande bataille, dont on ne sait autre chose sinon que ceux-ci furent battus avec une perte immense. Dieu seul sait le nombre de ceux qui y périrent, dit Isidore de Béja. Abd-el-Rahman, victorieux, se jeta sur Bordeaux, l'emporta d'assaut et le livra à son armée. Suivant les chroniques franques, les églises furent brûlées et une grande partie des habitants passée au fil de l'épée. La chronique de Moissac, Isidore de Béja et les historiens arabes ne disent rien de pareil; mais parmi ces derniers il en est qui donnent à entendre que l'assaut fut des plus sanglants. Je ne sais quel grand personnage, incomplétement désigné par le titre de comte, y fut tué; c'était probablement le comte de la ville, que les Arabes prirent pour Eudon, et auquel, par suite de cette méprise, ils firent l'honneur de couper la tête. Le pillage fut immense; les historiens des vainqueurs en parlent avec une exagération vraiment orientale; à les en croire, le moindre soldat aurait eu, pour sa part, force topazes, hyacinthes, émeraudes, sans parler de l'or, un peu vulgaire en pareil cas. Le fait est que les Arabes sortirent de Bordeaux déjà embarrassés de butin, et qu'à dater de ce moment leur marche fut un peu moins rapide et moins libre qu'auparavant.
Laissant la Garonne derrière eux et prenant leur direction vers le nord, ils arrivèrent à la Dordogne, la traversèrent, et se jetèrent à l'aventure dans les pays ouverts devant eux, sans autre but que de grossir leur butin et sans plan bien arrêté, même dans ce but. Il est seulement très-vraisemblable qu'ils se divisèrent en plusieurs bandes, pour ne point s'affamer les uns les autres et pour mieux exploiter le pays. S'il est vrai, comme le rapportent des légendes et des traditions contemporaines, et comme il est facile de le croire, que l'une de ces bandes traversa le Limousin, et qu'une autre pénétra jusqu'aux âpres montagnes d'où descendent le Tarn et la Loire, on concevra aisément qu'il n'en manqua pas pour visiter les parties de l'Aquitaine les plus accessibles et les plus riches; il est même probable que quelques-uns de ces détachements de l'armée d'Abd-el-Rahman, plus aventureux que les autres ou plus avides du butin, traversèrent la Loire et se répandirent jusqu'en Burgondie. Ce que les légendes et les chroniques disent de la destruction d'Autun et du siége de Sens par les Sarrazins n'a point l'air d'une fiction pure; or, des nombreuses invasions des Arabes en Gaule, il n'en est aucune à laquelle on puisse rapporter ces deux événements avec autant de vraisemblance qu'à l'invasion d'Abd-el-Rahman. On n'a point de particularités sur le désastre d'Autun; mais ce que dit la Chronique de Moissac de la destruction de cette ville ne doit pas probablement être pris à la lettre. Quant à Sens, il ne fut pas attaqué par une aussi forte troupe qu'Autun, ou se défendit mieux. La ville fut, à ce qu'il paraît, quelques jours entourée et serrée de près; mais Ebbon, qui en était l'évêque et peut-être le seigneur temporel, soutint bravement plusieurs assauts à la tête des assiégés, et finit par surprendre et battre dans une sortie les Arabes, qui, contraints de se retirer, se rabattirent sur le pillage des pays environnants.