Part 3
Les Gaulois laissent croître leurs cheveux[13]; ils portent des saies[14] et couvrent leurs extrémités inférieures de hauts-de-chausses[15]; leurs tuniques sont fendues, descendent jusqu'au-dessous des reins et ont des manches. La laine des moutons de la Gaule est rude, mais longue; on en fabrique des saies à poils. Néanmoins on entretient, même dans les parties septentrionales, des troupeaux de moutons qui donnent une assez belle laine, par le soin qu'on a de les couvrir avec des peaux.
[13] C'est d'après cet usage que les Romains ont appelé la Gaule transalpine la Gaule chevelue, excepté la partie méridionale, la Narbonnaise, qu'ils appelaient la Gaule _braccata_, ou Gaule à braies ou à hauts-de-chausses.
[14] Espèce de manteau militaire ou capot.
[15] Pantalons très-amples.
L'armure des Gaulois est proportionnée à leur taille. Un long sabre leur pend au côté droit; leurs boucliers aussi sont fort longs, et leurs lances à proportion. Ils portent de plus une espèce de pique qu'on nomme _mataris_, et quelques-uns font usage de l'arc et de la fronde. Ils se servent encore d'un trait en bois, semblable au javelot des Romains, qu'ils lancent de la main, et non par le moyen d'une courroie, à de plus longues distances que ne porterait une flèche; cette arme leur sert surtout pour la chasse des oiseaux.
La plupart des Gaulois conservent encore aujourd'hui l'usage de coucher à terre, et celui de prendre leurs repas assis sur la paille. Leur nourriture ordinaire est du lait et des viandes de toute espèce, mais particulièrement du cochon, tant frais que salé. Leurs cochons restent en pleine campagne et l'emportent sur ceux des autres pays pour la taille, la force et la vitesse; au point qu'ils sont aussi à craindre que les loups, pour les personnes qui n'ont pas coutume d'en approcher.
Les Gaulois habitent des maisons vastes, construites avec des planches et des claies, et terminées par un toit cintré et couvert d'un chaume épais. Ils possèdent un si grand nombre de troupeaux de moutons et de cochons, qu'ils fournissent non-seulement Rome, mais l'Italie presque entière de saies et de porc salé.
La plupart des peuples de la Gaule avaient autrefois un gouvernement aristocratique; tous les ans on choisissait un gouverneur et un général que le peuple nommait pour le commandement des troupes.
Dans leurs assemblées, les Gaulois observent un usage qui leur est particulier. Si quelqu'un trouble ou interrompt celui qui a la parole, un huissier s'avance, l'épée à la main, et lui ordonne avec menaces de se taire; s'il persiste à troubler l'assemblée, l'huissier répète ses menaces une seconde, puis une troisième fois, et enfin s'il n'est point obéi, il lui coupe du manteau un assez grand morceau pour que le reste ne puisse plus servir.
Quant aux occupations des deux sexes, distribuées chez les Gaulois d'une manière opposée à ce qui se fait parmi nous[16], cet usage leur est commun avec beaucoup d'autres peuples barbares.
[16] Les femmes étaient chargées de tous les travaux que les hommes devaient faire, et ceux-ci passaient leur temps, soit à la guerre, soit dans l'oisiveté.
Chez presque tous les Gaulois, il y a trois sortes de personnes qui jouissent d'une considération particulière, ce sont les bardes[17], les devins et les druides[18]. Les bardes composent et chantent des hymnes; les devins s'occupent des sacrifices et de l'étude de la nature; et les druides joignent à cette étude celle de la morale. On a si bonne opinion de la justice des druides, qu'on s'en rapporte à leur jugement sur les procès, tant particuliers que publics. Autrefois ils étaient même les arbitres des guerres, qu'ils réussissaient souvent à apaiser au moment où l'on était prêt à en venir aux mains. C'étaient surtout les accusés de meurtre qu'ils avaient à juger. Les druides croient que les âmes sont immortelles, et qu'il y aura des époques dans lesquelles le feu et l'eau prendront le dessus tour à tour.
[17] _Barde_, chanteur, poëte.
[18] _Druide_, du celtique _derv_, chêne.
A leur franchise et à leur vivacité naturelle, les Gaulois joignent beaucoup d'imprudence, d'ostentation et d'amour pour la parure. Tous ceux qui sont revêtus de quelque dignité portent des ornements d'or, tels que des colliers, des bracelets et des habits de couleur travaillés en or. L'inconstance de leur caractère fait qu'ils se vantent d'une manière insupportable de leurs victoires, et qu'ils tombent dans la plus grande consternation lorsqu'ils sont vaincus.
Ils ont en outre, ainsi que la plupart des peuples septentrionaux, des coutumes étranges qui annoncent leur barbarie et leur férocité. Tel est, par exemple, l'usage de suspendre au cou de leurs chevaux, en revenant de la guerre, les têtes des ennemis qu'ils ont tués, et de les exposer ensuite en spectacle attachées au-devant de leurs portes. Posidonius[19] dit avoir été témoin, en plusieurs endroits, de cette coutume qui l'avait d'abord révolté, mais à laquelle il avait fini par s'habituer. Lorsque parmi ces têtes, il s'en trouvait de quelques hommes de marque, ils les embaumaient avec de la résine de cèdre[20], les faisaient voir aux étrangers, et ils refusaient de les vendre même au poids de l'or.
[19] Posidonius, philosophe stoïcien, contemporain de Pompée et de Cicéron, qui tint école à Rhodes. Tous ses écrits sont perdus; on ne les connaît que par un petit nombre de fragments qui nous ont été conservés par quelques auteurs anciens. Posidonius avait visité la Gaule.
[20] La résine de cèdre servait aussi chez les Égyptiens à embaumer les morts.
Cependant les Romains les ont obligés de renoncer à cette cruauté, comme aux usages qui regardent les sacrifices et les divinations, usages absolument opposés à ce qui se pratique parmi nous. Tel était, par exemple, celui d'ouvrir d'un coup de sabre le dos d'un homme dévoué à la mort, et de tirer des prédictions de la manière dont la victime se débattait. Ils ne faisaient les sacrifices que par le ministère des druides[21]. On leur attribue encore diverses autres manières d'immoler des hommes, comme de les percer à coups de flèche, ou de les crucifier dans leurs temples. Quelquefois ils brûlaient des animaux de toute espèce, jetés ensemble avec des hommes dans le creux d'une espèce de colosse fait de bois et de foin[22].
STRABON, _Géographie_, liv. IV, ch. 4.
[21] César donne pour cela un précieux détail et qui diminue de beaucoup l'horreur que nous inspire ces immolations. «Les druides, dit-il, sont persuadés que de ces supplices, les plus agréables aux dieux sont ceux des criminels qui ont été saisis dans le vol, dans le brigandage ou dans quelque autre forfait.» (Liv. III.) Les prêtres exécutaient eux-mêmes les condamnés à mort.
[22] Ces sacrifices ont été abolis par l'empereur Claude.
MÊME SUJET.
Les Gaulois sont d'une taille élevée, ont la carnation molle, la peau blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent même par diverses préparations à augmenter cette couleur propre à la chevelure, qu'ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relèvent droit les cheveux du front sur le sommet du crâne, et les rejettent ensuite en arrière vers le chignon du cou, de manière qu'ils rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen, ils parviennent à épaissir leur chevelure à un tel point qu'elle ne diffère presqu'en rien de la crinière des chevaux. Les uns se coupent la barbe entièrement, d'autres en conservent une partie. Les nobles se rasent les joues, mais laissent croître leurs moustaches si longues qu'elles leur couvrent entièrement la bouche; aussi, lorsqu'ils mangent, les poils se remplissent des débris des aliments, et ce qu'ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu'à travers un filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siéges, mais à terre, où des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de coussins, et se font servir par des enfants de l'un ou de l'autre sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu'à l'adolescence. Près du lieu où ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou des chaudières ou des broches chargées de grosses pièces de viande. Ils font hommage des meilleurs morceaux aux hôtes les plus distingués.
Les Gaulois invitent aussi les étrangers à leurs festins, et ne leur demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu'après qu'ils ont mangé. Mais dans leurs repas même, les convives ont l'habitude, pour peu qu'une dispute de paroles s'engage entre eux, de se lever sur-le-champ et de se provoquer réciproquement en combat singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mépris de la mort tient à ce que les Gaulois sont fortement attachés à la doctrine de Pythagore, qui enseigne que les âmes des hommes sont immortelles, et que chacun doit, après un certain nombre d'années déterminé, revenir à la vie, l'âme se revêtant à cette époque d'un autre corps. C'est aussi d'après cette opinion, que dans les funérailles quelques-uns ont adopté l'usage d'écrire des lettres à leurs amis défunts, et de les jeter au milieu du bûcher, comme si elles devaient être lues par le mort à qui elles sont adressées.
Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de chars à deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant. Lorsqu'à la guerre ils se trouvent en présence d'un ennemi à cheval, ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent du char et en viennent au combat à l'épée. Quelques-uns méprisent la mort à un tel point qu'ils courent tous les hasards de la guerre le corps entièrement nu, n'ayant qu'une ceinture autour des reins. Ils mènent avec eux des servants, de condition libre, qu'ils choisissent parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers, soit comme écuyers chargés de porter leurs armes. Lorsque deux armées sont en présence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du front de bataille, et de défier en combat singulier les plus braves de la ligne opposée, en brandissant leurs armes pour inspirer de l'effroi à l'ennemi. Si l'on répond à cet appel, ils se mettent à chanter les hauts faits de leurs ancêtres et leur propre vaillance, accablent au contraire d'insultes le guerrier qui se présente, et par les discours les plus injurieux cherchent à lui faire perdre courage. Dès qu'un ennemi est tombé, ils lui coupent la tête, qu'ils attachent au cou de leurs chevaux, ou remettent ces dépouilles sanglantes à leurs servants, et entonnent l'hymne de la victoire.
Le vêtement des Gaulois est d'une bizarrerie frappante. Ils portent des tuniques teintes et semées de fleurs de diverses couleurs, des hauts-de-chausses qu'ils nomment _braies_, et s'attachent sur les épaules avec des agrafes, des saies rayées, d'une étoffe à carreaux de couleur et très-serrés[23], fort épaisse en hiver, et mince en été.
[23] C'est l'ancienne tiretaine du moyen âge, ou tartan des Écossais, peuple également d'origine gauloise.
Les Gaulois sont en général d'un aspect effrayant. Dans la conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brièveté, emploient des expressions figurées et s'énoncent souvent en termes obscurs ou métaphoriques. Ils font un grand usage de l'hyperbole, surtout lorsqu'il s'agit de se vanter eux-mêmes ou de dépriser les autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant à l'élévation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont l'esprit vif, et sont assez susceptibles d'instruction; on trouve même chez eux des poëtes qu'ils appellent _bardes_, et qui en s'accompagnant sur un instrument semblable à notre lyre, chantent les vers qu'ils ont composés, soit pour célébrer, soit pour diffamer ceux qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou théologiens, jouissant d'une grande considération et connus sous le nom de _druides_. Ils consultent en outre des devins singulièrement estimés parmi eux, qui prédisent l'avenir d'après le vol des oiseaux ou l'inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout le peuple obéit. Ces devins pratiquent, particulièrement quand il s'agit d'une consultation sur une affaire importante, une coutume tellement hors des idées ordinaires, que l'on a peine à y croire. Ils immolent un homme en le frappant d'un coup d'épée dans la poitrine, et lorsqu'il tombe, ils annoncent l'avenir d'après les circonstances de la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manière dont le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s'appuyant sur une longue suite d'observations conservées depuis des temps très-reculés. Les Gaulois sont dans l'usage de n'offrir aucun sacrifice sans la présence d'un druide. Comme ils leur croient une connaissance plus précise de la nature de la Divinité et qu'ils les regardent comme ses interprètes, ils supposent que les actions de grâces qu'ils offrent, et leurs prières pour obtenir quelques faveurs, doivent passer par ces prêtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce n'est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les druides savent se faire obéir. Souvent, lorsque des armées étaient déjà rangées en bataille, les glaives tirés et les javelots prêts à s'échapper des mains, on a vu ces prêtres se montrer soudain au milieu des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques accents, charment la fureur des bêtes féroces, calmer d'un mot la rage des combattants.
Les femmes gauloises sont en général très-belles de figure et presque de la même taille que les hommes, et peuvent leur disputer l'avantage de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des cheveux blancs; mais en avançant en âge, leur chevelure change et prend la couleur de celle de leurs pères.
On trouve les Gaulois adonnés, dès la plus haute antiquité, au brigandage, envahissant les terres étrangères et méprisant toutes les lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccagé le temple de Delphes, rendu tributaires une grande partie de l'Europe et plusieurs contrées de l'Asie, et qui se sont établis sur le territoire des peuples qu'ils avaient vaincus. De leur mélange avec les Grecs[24] ils ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin défait les plus puissantes armées des Romains.
[24] Dans l'Orient, en Galatie.
L'excessive barbarie de leurs mœurs se montre jusque dans les sacrifices impies qu'ils offrent aux dieux. Ils gardent les malfaiteurs en prison pendant cinq années, et les attachent ensuite, en l'honneur de la Divinité, à des croix élevées sur un vaste bûcher, où ils les immolent en sacrifice avec d'autres prémices réservées pour ces solennités. Ils emploient à un usage semblable les prisonniers qu'ils font à la guerre, et il en est même qui, indépendamment des hommes, égorgent encore les animaux qu'ils ont pris dans la mêlée, ou les font périr soit dans les flammes, soit par tout autre genre de supplice.
DIODORE DE SICILE, liv. 5, ch. 28 à 32. Traduit par Miot.
Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de César et d'Auguste; il est auteur d'une histoire universelle; des quarante livres qui la composaient, il n'en reste plus que quinze.
LES GAULOIS EN ITALIE.
587 à 222 av. J.-C.
C'est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie septentrionale de l'Italie, qui par leur fertilité et leur étendue surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de l'Europe. Ces plaines étaient occupées autrefois par les Étrusques; depuis, les Gaulois, qui leur étaient voisins et qui ne voyaient qu'avec un œil jaloux la beauté du pays, s'étant mêlés avec eux par le commerce, tout d'un coup sur un léger prétexte fondirent avec une grosse armée sur les Étrusques, les chassèrent des plaines arrosées par le Pô, et se mirent en leur place.
Vers la source du fleuve étaient les Laens et les Lébicéens; ensuite les Insubriens, nation fort puissante; après eux, les Cénomans; auprès de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais qui parlait une langue différente. Au delà du Pô et autour de l'Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes, ensuite les Boïens; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et enfin sur la côte, les Sénonais.
Tous ces peuples étaient répandus par villages, qu'ils ne fermaient point de murailles. Ils ne savaient ce que c'était que meubles; leur manière de vivre était simple; point d'autre lit que de l'herbe, ni d'autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de leurs champs faisaient toute leur étude; toute autre science, tout autre art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en troupeaux, les seules choses que l'on peut facilement transporter d'un lieu en un autre à son choix ou selon les différentes conjonctures. Ils s'appliquaient surtout à s'attacher un grand nombre de personnes, parce qu'on n'était puissant parmi eux qu'à proportion du nombre des clients dont on disposait. D'abord, ils ne furent pas seulement maîtres du pays, mais encore de plusieurs contrées voisines qu'ils soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps après, ayant vaincu les Romains et leurs alliés (à l'Allia), ils les menèrent battant pendant trois jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à l'exception du Capitole. Mais les Vénètes s'étant jetés sur leur pays, ils s'accommodèrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués de se voir si fort au-dessous d'eux, ils se réunirent, prirent les armes et firent souvent des incursions dans leur pays.
[25] Posidonius le stoïcien dit: «Voici comment les Celtes servent à manger. Ils se mettent du foin sous eux, et mangent sur des tables de bois, peu élevées au-dessus de terre. Le manger consiste en très-peu de pain, et beaucoup de viandes bouillies et rôties sur la braise ou à la broche. On les apporte proprement, il est vrai; mais ils y mordent comme des lions, saisissant des membres entiers des deux mains. S'il se trouve quelque chose de dur à arracher, ils l'entament avec un long couteau qui est à leur côté dans une gaîne particulière.» (ATHÉNÉE, _Festin des philosophes_, trad. de Lefebvre de Villebrune, in-4º, t. II, p. 82.)
[26] On verra combien le récit de Polybe diffère de celui de Tite-Live, et combien ce dernier auteur a flatté les Romains.
Pendant ce temps-là, les Romains s'étaient relevés de leurs pertes et avaient composé avec les Latins. Trente ans après la prise de Rome, les Gaulois s'avancèrent jusqu'à Albe avec une grande armée. Les Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes de leurs alliés, n'osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après, les Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui s'y attendaient, assemblent leurs alliés, s'avancent avec ardeur et brûlent d'en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois; il y eut différents sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait à faire; mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d'une fuite. Depuis ce temps-là ils restèrent chez eux sans remuer, pendant treize ans.
Ensuite voyant les Romains croître en puissance et en force, ils conclurent avec eux un traité de paix, auquel pendant quatre ans ils ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d'une guerre de la part des peuples d'au delà des Alpes, et craignant d'en être accablés, ils leur envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà les Alpes, qu'ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent ensuite de les reprendre contre les Romains, et s'engagèrent de courre avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils passent par l'Étrurie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti, font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que personne fasse mine de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition s'éleva sur le partage du butin; c'était à qui aurait la meilleure part, et leur avidité leur fit perdre la plus grande partie, et du butin et de leur armée. Cela est assez ordinaire aux Gaulois, lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la débauche leur échauffent la tête.
Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains, irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut obligé de s'enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyèrent pour la première fois une colonie, et qu'ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des Sénonais qui l'avaient les premiers habitée.
[27] Arezzo.
[28] Sinigaglia.
La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux mêmes et leur pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques y périrent, et il n'y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite. Mais l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu'ils en eussent, de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutumés à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est pour cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour défendre l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la Sicile.