Part 29
[271] Roi des Franks ripuaires. Clovis ayant reçu de l'empereur Anastase des lettres de consul, se revêtit dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre et de la chlamyde, et ceignit la couronne. Ensuite, étant monté à cheval, il jeta de sa propre main, avec une grande libéralité, de l'or et de l'argent au peuple assemblé sur le chemin qui mène de la porte de la ville à la basilique de Saint-Martin, et depuis ce jour il prit le titre de consul ou d'Auguste. Ayant quitté Tours, il vint à Paris, et y fixa le siége de son royaume.
_Meurtres des rois franks._
Clovis, pendant son séjour à Paris, envoya dire secrètement au fils de Sigebert: Ton père est vieux, il boite de son pied blessé: s'il mourait, son royaume et notre amitié te reviendraient de droit. L'ambition l'ayant séduit, Clodéric se résolut à tuer son père. Sigebert étant sorti de Cologne et ayant passé le Rhin pour se promener dans la forêt de Buconia, s'endormit dans sa tente. Son fils envoya des assassins à sa suite, et le fit tuer, espérant posséder son royaume. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il avait traîtreusement creusée pour son père. Il envoya annoncer au roi Clovis la mort de son père, et lui fit dire: Mon père est mort, et son royaume et ses trésors sont en mon pouvoir. Envoie-moi quelques-uns des tiens et je leur remettrai ceux des trésors qui te conviendront. Clovis lui répondit: Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes hommes, après quoi tu les posséderas tous. Clodéric montra donc aux envoyés les trésors de son père. Pendant qu'ils les regardaient, le prince dit: C'est dans ce coffre que mon père avait l'habitude de mettre ses pièces d'or. Ils lui dirent: Mettez donc votre main jusqu'au fond pour trouver tout. Il le fit et se baissa; alors un des envoyés leva sa francisque et lui cassa la tête. Ainsi ce fils coupable subit la mort dont il avait frappé son père. A la nouvelle de la mort de Sigebert et de Clodéric, Clovis vint à Cologne, convoqua le peuple et lui dit: Écoutez ce qui est arrivé: Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Clodéric, fils de mon parent, tourmentait son père en lui disant que je voulais le tuer. Comme Sigebert fuyait à travers la forêt de Buconia, Clodéric a envoyé contre lui des assassins qui l'ont tué; lui-même a été tué, je ne sais par qui, au moment où il ouvrait les trésors de son père. Je ne suis pas complice de tout cela. Je n'ai pu verser le sang de mes parents, puisque c'est défendu; mais puisque ces choses sont arrivées, je vous donne un conseil, et vous le suivrez s'il vous est agréable. Ayez recours à moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple répondit à ces paroles par des applaudissements de mains et de bouche; ils élevèrent Clovis sur un bouclier, et le proclamèrent leur roi. Clovis reçut donc le royaume[272] et les trésors de Sigebert, et les ajouta à sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses yeux.
[272] Des Franks ripuaires.
Clovis marcha ensuite contre le roi Cararic[273]. Dans la guerre contre Syagrius, Clovis l'avait appelé à son secours; mais Cararic ne vint point et ne secourut personne, car il attendait le résultat de la bataille pour s'allier avec le vainqueur. Indigné de cette conduite, Clovis marcha contre lui, et, l'ayant environné de piéges, il le fit prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux, ordonnant que Cararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. Comme Cararic gémissait et pleurait de son abaissement, on rapporte que son fils lui dit: Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant; il ne séchera pas et produira bien vite une verdure nouvelle. Puisse mourir aussi vite, par l'aide de Dieu, l'homme qui a fait ces choses. Ces mots furent répétés à Clovis qui crut que Cararic et son fils le menaçaient de laisser repousser leur chevelure et de le tuer. Il ordonna alors qu'on leur coupât la tête à tous deux, et après leur mort il acquit leur royaume, leurs trésors et leurs sujets.
[273] Roi de Thérouanne.
Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnacaire, d'une débauche si effrénée qu'il n'épargnait pas même ses proches parents. Il avait pour conseiller un certain Faron, qui se souillait des mêmes impuretés. On dit que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque présent, il avait coutume de dire que c'était pour lui et pour son Faron, ce qui indignait les Franks. Alors Clovis fit faire des bracelets et des baudriers de cuivre doré, et les donna aux leudes de Ragnacaire pour les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son armée. Ragnacaire envoya plusieurs espions pour savoir ce qui se passait; il leur demanda, à leur retour, quelle pouvait être la force de cette armée, et ils lui dirent que c'était un grand renfort pour lui et son Faron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnacaire, voyant son armée battue, allait se sauver quand il fut arrêté par ses guerriers et amené à Clovis avec son frère Ricaire, les mains attachées derrière le dos. Clovis lui dit: Pourquoi as-tu déshonoré notre race en te laissant enchaîner? ne valait-il pas mieux mourir? et, levant sa hache il lui en frappa la tête. Se tournant ensuite vers son frère, il lui dit: Si tu avais porté secours à ton frère, il n'aurait pas été enchaîné: et il le frappa aussi de sa francisque. Après leur mort, ceux qui les avaient trahis s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils le dirent au roi, qui leur répondit: Celui qui volontairement traîne son maître à la mort mérite de recevoir un pareil or; et il ajouta qu'ils devaient se contenter de ce qu'il les laissait vivre, car ils méritaient d'expier leur trahison dans les tourments. A ces paroles ils voulurent obtenir sa faveur et lui dirent qu'il leur suffisait d'avoir la vie.
Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis. Renomer fut tué aussi par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant tué de même beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, de peur qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir dans toute la Gaule. On rapporte cependant qu'un jour il rassembla ses sujets et leur dit en parlant de ses parents qu'il avait fait tuer: Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, n'ayant plus de parents qui puissent me venir en aide si j'étais malheureux. Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il parlait ainsi seulement par ruse, pour découvrir s'il avait encore quelque parent et le faire tuer.
Toutes ces choses s'étant passées ainsi, Clovis mourut à Paris[274], où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres, qu'il avait lui-même fait construire avec la reine Clotilde. Son règne avait duré trente ans et sa vie quarante-cinq. La reine Clotilde, après la mort de son mari, vint à Tours, et s'établit dans la basilique de Saint-Martin; elle y vécut jusqu'à la fin de ses jours, pleine de vertus et de bontés, et visitant rarement Paris.
GRÉGOIRE DE TOURS, livre II.
[274] En 511.
LETTRE DU PAPE ANASTASE A CLOVIS,
à propos de son baptême.
Nous voulons faire savoir à Ta Sérénité toute la joie dont notre cœur paternel est rempli, afin que tu croisses en bonnes œuvres, et, nous comblant de joie, tu sois notre couronne et que l'Église notre mère se réjouisse d'avoir donné à Dieu un si grand roi. Continue donc, glorieux et illustre fils, à réjouir ta mère; et sois pour elle une colonne de fer, afin qu'elle te donne à son tour la victoire sur tous tes ennemis. Pour nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux besoins de son Église, en lui donnant pour défenseur un si grand prince, un prince armé du casque du salut contre les efforts des impurs.
LETTRE D'AVITUS, ÉVÊQUE DE VIENNE, A CLOVIS,
à propos de son baptême.
Enfin, la divine Providence vient de trouver en vous l'arbitre de notre siècle. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous tous. Votre foi est notre victoire. Que la Grèce [275] se réjouisse d'avoir un prince catholique; elle n'est plus seule en possession de ce don précieux, et l'Occident a aussi sa lumière. Bien que je n'aie point assisté en personne aux pompes de votre régénération, j'ai pris part aux joies de ce grand jour. Grâce à la bonté divine, nos régions avaient appris l'heureuse nouvelle avant que votre baptême fût accompli. Notre anxiété avait disparu, et la nuit sacrée de la Nativité nous a trouvés assurés de vous! Nous en suivions en esprit toutes les cérémonies; nous voyions la troupe des pontifes répandre sur vos membres royaux l'onde vivifiante; nous voyions cette tête redoutée des nations se courber devant les serviteurs de Dieu; ces cheveux nourris sous le casque, revêtir l'armure de l'onction sainte, et ce corps purifié déposer la cuirasse de fer, pour briller sous la robe blanche du néophyte. Ce léger vêtement fera plus pour vous qu'une impénétrable armure. Poursuivez vos triomphes. Vos succès sont les nôtres, et partout où vous combattez, nous remportons la victoire.
[275] L'empire d'Orient ou l'empire grec.
CLOVIS SOUMET LES GALLO-ROMAINS INDÉPENDANTS.
486-490.
La sanglante inimitié qui avait existé entre Égidius et Childéric s'était transmise à leurs enfants[276]. En voyant se relever si près de lui l'influence d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait d'atteindre sa vingtième année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il fallait qu'il pérît ou qu'il abattît ce nouveau maître des milices[277], ce prétendant à un pouvoir que lui-même possédait par droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'évêque saint Remi. Sa position était critique; tout dépendait pour lui d'un premier succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par le nombre de ses soldats; car, pour se former une armée, il ne pouvait compter que sur la tribu des Franks de Tournai. Ragnacaire, roi de Cambrai, consentit cependant à le seconder. Mais Cararic, roi des Franks de Thérouanne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric. Il est vrai que, de son côté, Syagrius n'avait point de troupes régulières à lui opposer. Depuis Majorien, l'empire n'avait plus envoyé de troupes dans la Gaule, et l'armée d'Égidius s'était dissoute après la mort de son général. Il ne restait donc pour la défense du pays que les milices locales, c'est-à-dire les habitants armés, sous la conduite des grands propriétaires du sol. Mais ces milices n'étaient point méprisables; l'Auvergne avait montré ce qu'elles pouvaient faire.
[276] Syagrius était fils d'Egidius et Clovis de Childéric.
[277] Syagrius avait pris le titre de _patrice_, dignité qui d'abord jointe à celle de maître des milices, avait fini par la remplacer.
Résolu de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de consolider sa puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous, en champ clos, et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les Franks sous les murs de Soissons.
La route la plus directe de cette ville à Tournai traversait le territoire des Franks de Cambrai. Rassuré, de ce côté, par son alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'était plus important pour lui que d'empêcher Syagrius de soulever la partie de la Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi; il commença donc par se diriger sur Reims, à travers la forêt des Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa petite armée qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5,000 combattants. Par respect pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Franks la plus sévère discipline, et leur avait défendu d'entrer dans la ville, dont lui-même s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats y pénétrèrent en cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y dérobèrent un vase précieux[278]. Aussitôt saint Remi vint réclamer l'objet volé; Clovis ne demandait pas mieux que de faire droit à ses plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses troupes encore païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit: renvoyez avec moi un de vos prêtres jusqu'à Soissons; là se fera le partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[279]. On connaît la suite de cette anecdote du vase de Reims à laquelle je n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes modernes, qui ont voulu en tirer des conséquences politiques que je crois très-exagérées. A mes yeux le fait le plus remarquable qui ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le plus révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville qu'il allait assiéger.
[278] _Hincmar_, Vie de saint Remi.
[279] _Frédégaire_, Histoire, chap. 16.
Ces circonstances peuvent seules expliquer le dénoûment aussi prompt qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots de sang. Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier au delà de la Seine les débris de son parti; toutes les cités gauloises lui fermèrent leurs portes, et, chassé de ville en ville, il se décida enfin à passer la Loire et à demander un asile aux Wisigoths[280]. En prenant ce parti désespéré, il comptait sur l'inimitié naturelle, sur l'antipathie de race qui existait entre les Goths et les Franks. Mais Alaric redoutait encore plus la résurrection de l'influence romaine; il ne pouvait oublier le rang éminent que tenait la famille Syagria dans cette généreuse aristocratie des Arvernes, qui avait effrayé les Wisigoths par sa résistance héroïque et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race illustre, il livra le fugitif à Clovis, qui le jeta dans un cachot et ne tarda pas à lui ôter la vie. Ainsi finit le fils d'Égidius, succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait amassées sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût craindre, s'établit à Soissons, et fit de cette ville gauloise sa place d'armes et son quartier général.
[280] Grégoire de Tours, liv. 2, ch. 27.
La défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire, Clovis n'eut plus d'ennemis à combattre et put étendre sa domination sans obstacles sur toutes les contrées qui avaient reconnu l'autorité de son père? C'est de cette manière que les faits sont présentés dans la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut pas ainsi. Les cités gallo-romaines de la Sénonaise et des Armoriques avaient soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le nom de l'illustre lieutenant de Majorien n'était point populaire dans ces provinces où son armée de Barbares avait commis des dévastations dont les traces existaient encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule. Entre cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de quinze siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par cette raison même, l'influence des familles nobles, si puissante dans leur province, n'en dépassait point les limites. Ce patriotisme local est un des caractères les plus constants de la race celtique[281], et son esprit exclusif et jaloux règne encore dans nos campagnes de l'ouest.
[281] Il explique la conquête de la Gaule par les Romains et par les Franks. César et Clovis purent conquérir la Gaule, parce que deux fois le patriotisme local s'opposa à ce que le pays tout entier acceptât un dictateur national. Vercingétorix vint trop tard, quand la partie était presque perdue; et personne ne soutint Syagrius. (L. D.)
Les cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui n'avait point leurs sympathies; mais elles n'acceptaient pas pour cela le joug des Franks. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles se préparèrent à une vigoureuse résistance; à une querelle personnelle succédait un conflit de peuple à peuple, et la lutte commençait à devenir sérieuse au moment où Clovis pouvait la croire terminée.
La défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités belges[282]. Les Sénonais, descendants de ces conquérants célèbres qui jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se montrèrent dignes de leurs ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent leur territoire avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les attaques de l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu d'historien. Le triomphe définitif des Franks en a étouffé le souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans cette guerre nationale, et nous ne connaissons pas le détail des événements auxquels elle donna lieu. Les chroniqueurs n'en parlent qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à dire qu'après la défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne, c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne respectaient point les lieux saints et dévastaient les églises[283]. La lutte fut donc cruelle et acharnée; nous en trouvons la preuve dans un fait qui nous est révélé par l'auteur contemporain de la vie de sainte Geneviève.
[282] Les cités belges qui avaient reconnu le pouvoir de Syagrius étaient celles de Soissons, de Vermandois, d'Amiens, de Beauvais et de Senlis. Leur territoire est représenté par celui des départements de l'Aisne, de la Somme et de l'Oise.
[283] _Grégoire de Tours_, Histoire, livre 2, ch. 27.
Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur la Seine, remonta jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troyes, et obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle réussit à introduire dans la place assiégée[284]. Ne nous étonnons donc point des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui le sauva de la famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé de la destruction en présence d'Attila.
[284] Vie de sainte Geneviève, dans les Bollandistes, ch. 35 à 40.
La place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève prouve qu'on doit le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à Saint-Martin de Tours et sa mort sont les deux seuls événements que son biographe raconte ensuite; et comme elle vécut plus de quatre-vingts ans, étant née vers 423, on voit que le siége de Paris ne peut être placé qu'entre 480 et 500. Ainsi la courageuse résistance des Parisiens à l'invasion des Franks nous semble un fait authentiquement démontré. Elle fut glorieuse pour les populations gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des peuples barbares. Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux partis que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la paix.
Procope[285] est de tous les historiens celui qui a présenté de ces événements le tableau le plus exact. Son récit éclaircit et complète ceux des chroniqueurs, et ne les contredit en aucun point essentiel; il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre exposition historique. «Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé de la puissance romaine, se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute la Gaule au delà du Rhône. Les Armoricains étaient alors au service de l'empire romain. Les Germains[286] voulurent les soumettre, et ils espéraient y réussir facilement, parce qu'ils voyaient ces populations dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[287]. Mais les Armoricains, en qui les Romains avaient toujours trouvé autant de fidélité que de courage, montrèrent encore dans cette guerre leur ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se résolurent à fraterniser avec eux et à leur proposer une alliance mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent volontiers, parce que les deux peuples étaient chrétiens; et ainsi réunis en un seul corps de nation ils acquirent une grande puissance[288].»
[285] Historien grec, mort vers 565.
[286] Les Franks.
[287] Par la chute de l'empire d'Occident et la suppression de la préfecture d'Arles.
[288] _Procope_, de la Guerre des Goths, liv. I, ch. 12.
Procope dit plus haut que les Franks jusqu'à cette époque étaient une nation barbare dont on faisait peu de cas. En effet, ils furent loin de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths et les Burgondes. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de la société chrétienne, et Sidoine Apollinaire ne parle jamais d'eux qu'en termes de mépris[289]. Ce fut seulement après leur fusion avec les Gaulois du Nord qu'ils prirent rang parmi les puissances politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le monde civilisé.
[289] _Lettres_, liv. VIII, 3; liv. IV, 1.
Le témoignage de Procope étant confirmé par les documents contemporains que nous avons cités, il résulte de cet ensemble de preuves que Clovis, maître de la Belgique après la défaite de Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris inutilement pendant cinq ans, et se détermina enfin à entrer en négociation avec les populations gallo-romaines[290].
DE PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions de l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º. Paris, Durand, 1851. T. 2, p. 384.
[290] La soumission des Gallo-Romains du Nord fut le prix de la conversion de Clovis.
MARIAGE DE CLOVIS.
492.
Les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi burgonde Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette princesse accrut encore la vénération qu'elle inspirait; victime des fureurs d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse famille, Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans l'enfance: l'aînée, Chrona, avait pris le voile dans un couvent aussitôt qu'elle avait été en âge de prononcer ses vœux; Clotilde, la plus jeune, était élevée dans un château, près de Genève, où résidait Godégisile, frère de Gondebaud et associé à son pouvoir et à ses crimes. Le souvenir des douces vertus de l'épouse de Childéric faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Franks, qu'on espérait amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur régénérateur de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois du Nord; c'était aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par l'intermédiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations secrètes avec les prélats de ces provinces. Les lettres d'Avitus, évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en font foi....