L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 28

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D'un autre côté, les masses elles-mêmes, effarouchées de tous ces gouvernements barbares auxquels elles allaient avoir affaire, avaient le plus grand intérêt à ce que le clergé intervînt pour elles auprès des conquérants, à ce qu'il prît de l'ascendant sur eux, à ce qu'il usât de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les éclairer, de leur inspirer des idées d'ordre, de paix et d'humanité, d'en faire les continuateurs, non du despotisme impérial, mais du gouvernement romain. C'était une grande et noble mission auprès de ces conquérants que le vœu général des Gallo-Romains imposait au clergé; et cette mission, le clergé l'accepta; il la remplit avec zèle et habileté. Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intérêt propre; mais il fit certainement beaucoup pour l'intérêt de tous; il rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux vainqueurs et aux vaincus.

FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 562.

LETTRE DE SAINT REMI[253] A CLOVIS[254].

481.

La grande nouvelle est venue jusqu'à nous, que tu as pris heureusement l'administration des affaires militaires[255]. Ce n'est pas chose nouvelle que tu commences à être ce que tes pères ont toujours été. Tu dois surtout faire en sorte que le jugement de Dieu ne t'abandonne pas maintenant que ton mérite et ta modération sont récompensés par ton élévation au comble des honneurs, car tu sais que l'on dit ordinairement que c'est par la fin que l'on juge les actions des hommes. Tu dois choisir des conseillers qui puissent donner de l'éclat à ta bonne renommée, te montrer chaste et honnête dans la gestion de ton bénéfice[256], honorer les évêques et toujours recourir à leurs conseils. Si tu es d'accord avec eux, tout ira bien dans la province[257]. Protége tes citoyens[258], soulage les affligés, secours les veuves, nourris les orphelins, afin que tous t'aiment et te craignent. Que la justice sorte de ta bouche. Il ne faut rien demander aux pauvres ni aux étrangers, et ne te laisse pas aller à recevoir la moindre chose en présent. Que ton prétoire soit ouvert à tous, et que personne n'en sorte triste. Tout ce que tu as hérité de richesses de ton père, emploie-le à soulager les captifs et à les délivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amené devant toi, ne lui fais pas sentir qu'il est étranger. Joue avec les jeunes gens, traite les affaires avec les vieillards, et si tu veux être roi, fais-t'en juger digne[259].

[253] Saint Remi, évêque de Reims, mourut en 533, âgé de quatre-vingt-seize ans, après avoir été évêque pendant soixante-quatorze ans.

[254] Clovis à son avénement n'avait que quinze ans.

[255] Childéric avait possédé la dignité romaine de maître des milices, et la transmit à Clovis. Tel est le sens que trouve M. Pétigny à la phrase _Rumor ad nos magnus pervenit, administrationem vos secundum rei bellicæ suscepisse_. D'autres croient qu'il s'agit d'une seconde expédition militaire et lisent: _administrationem vos secundam_.

[256] Terres cédées par les empereurs romains aux Barbares, à la condition du service militaire.

[257] La Gaule du nord, sur laquelle s'étendait son autorité comme officier de l'empire.

[258] Les Gallo-Romains, en faveur desquels saint Remi intervient auprès de Clovis.

[259] Le texte de cette lettre est dans Duchesne, _Script. francor._, t. I.

CLOVIS.

481-511.

_Guerre contre Syagrius._

Childéric étant mort, Clovis, son fils, fut roi à sa place. Dans la cinquième année de son règne, Syagrius, roi des Romains[260] et fils d'Egidius, résidait dans la ville de Soissons, qu'Egidius avait prise autrefois. Clovis ayant marché contre lui avec Ragnacaire, son parent, qui était aussi en possession d'un royaume[261], il lui fit demander de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne différa point et n'hésita pas à faire la guerre. La bataille s'engagea bientôt (486). Syagrius, voyant son armée battue, prit la fuite, et se rendit auprès du roi Alaric, à Toulouse, où il comptait trouver un asile. Clovis envoya prier Alaric de le lui livrer, disant que s'il le gardait, il irait lui faire la guerre. Alaric, craignant de s'attirer la colère des Franks, car la crainte est habituelle aux Goths, livra aux envoyés de Clovis Syagrius enchaîné. Clovis l'ayant reçu ordonna de le garder, et s'étant emparé de son royaume, il le fit tuer secrètement.

[260] Syagrius était patrice et non pas roi des cités gallo-romaines du bassin de la Seine.

[261] Celui de Cambrai.

Dans ce temps, l'armée de Clovis pilla beaucoup d'églises, parce que ce roi était encore plongé dans l'idolâtrie. Des soldats avaient enlevé d'une église un vase remarquable par sa beauté et sa grandeur, et tous les autres ornements du culte. L'évêque de cette église[262] envoya auprès de lui des députés pour lui demander qu'on lui rendît au moins ce beau vase, si l'on ne pouvait obtenir la restitution des autres. Le roi ayant entendu ces paroles, dit à l'envoyé: Suis-moi jusqu'à Soissons, parce que c'est là que l'on fera les parts du butin; et lorsque le sort m'aura donné le vase, je ferai ce que demande l'évêque. Après leur arrivée à Soissons, on plaça le butin au milieu de la place, et le roi dit en montrant le vase dont nous venons de parler: Je vous prie, mes braves guerriers, de me donner, outre ma part, ce vase que voici. Les plus sages répondirent à la demande du roi: Glorieux roi, tout ce que nous voyons est à toi, et nous-mêmes nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce que tu veux, car personne ne peut résister à ta puissance. Quand ils eurent ainsi parlé, un soldat plein d'audace, de jalousie et de colère, leva sa francisque, frappa le vase et dit: Tu n'auras rien autre que ce que le sort te donnera. Tous ceux qui étaient là furent stupéfaits, et le roi dissimula son mécontentement de cet outrage sous un air de patience. Il donna à l'envoyé de l'évêque le vase que le sort lui avait fait échoir, gardant au fond du cœur une colère secrète.

[262] Saint Remi.

Un an après, Clovis rassembla ses guerriers au champ de Mars, pour voir si leurs armes étaient brillantes et en bon état. Il examina tous les soldats, passant devant eux, et arriva auprès du guerrier qui avait frappé le vase: Personne n'a des armes aussi mal fourbies que les tiennes, lui dit-il, ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont en état de servir; et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le soldat s'étant baissé pour la ramasser, le roi levant sa francisque, l'en frappa sur la tête, en lui disant: Voilà ce que tu as fait au vase à Soissons. Ce soldat tué, il ordonna aux autres de s'en aller. Cette action inspira pour lui une grande crainte.

_Conversion de Clovis._

Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch. Il eut quatre fils: Gondebaud, Godégisile, Chilpéric et Godomar. Gondebaud égorgea son frère Chilpéric, et ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la noya. Il exila les deux filles de Chilpéric. L'aînée, qui se fit religieuse, s'appelait Chrona; la plus jeune Clotilde. Clovis envoyait souvent des députés en Burgondie; ils virent la jeune Clotilde. Témoins de sa beauté et de sa vertu et ayant appris qu'elle était du sang royal, ils le dirent au roi. Clovis envoya aussitôt des députés à Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, n'osant pas refuser, la remit aux envoyés de Clovis, qui se hâtèrent de la conduire au roi. Clovis fut transporté de joie en la voyant, et l'épousa.

Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils. Voulant qu'il reçût le baptême, Clotilde donnait sans cesse de pieux conseils au roi, lui disant: Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu'ils ne peuvent se secourir eux-mêmes ni secourir les autres, car ils sont de pierre, de bois ou de métal... Le Dieu que l'on doit adorer est celui qui par sa parole a sorti du néant le ciel et la terre, la mer, et tout ce qui y est contenu; qui a fait briller le soleil, et orné le ciel d'étoiles; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d'animaux et l'air d'oiseaux; aux ordres duquel la terre se couvre de plantes, les arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a créé le genre humain; qui a donné enfin à l'homme toutes les créatures pour lui obéir et le servir.

Ces conseils de la reine ne disposaient pas le roi à accepter la foi; il disait au contraire: C'est par l'ordre de nos dieux que tout a été créé et produit; il est évident que votre Dieu ne peut rien; bien plus, il n'est pas de la race des dieux. Cependant la pieuse reine présenta son fils au baptême; elle fit orner l'église de voiles et de tapisseries, pour que cette magnificence attirât vers la foi catholique le roi, qui n'avait pas été convaincu par ses paroles. L'enfant ayant été baptisé et appelé Ingomer, mourut dans la même semaine qu'il avait été baptisé. Le roi, mécontent de sa mort, la reprochait à la reine et lui disait: Si l'enfant avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait encore; c'est parce qu'il a été baptisé au nom de votre Dieu, qu'il est mort. La reine lui répondit: Je remercie le puissant Créateur de toutes choses, qui ne m'a pas jugée indigne de voir admis dans son royaume l'enfant né de mon sein. Cette mort n'a pas causé de douleur à mon âme parce que je sais que les enfants que Dieu retire de ce monde, quand ils sont encore dans les aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils, qui reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet enfant étant tombé malade, le roi disait: Il lui arrivera ce qui est arrivé à son frère, il mourra aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ. Mais Dieu accorda la vie de l'enfant aux prières de sa mère.

La reine suppliait sans cesse le roi d'adorer le vrai Dieu et de renoncer aux idoles; mais rien ne put l'y déterminer, jusqu'à ce que la guerre ayant éclaté avec les Alémans, Clovis se trouva forcé, par la nécessité, de confesser ce qu'il s'était obstiné à nier jusque-là. Il arriva que les deux armées se battant[263] avec beaucoup d'acharnement, celle de Clovis commençait à être taillée en pièces; alors, Clovis, levant les mains au ciel et le cœur touché et fondant en larmes, s'écria: Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du Dieu vivant, toi qui, dit-on, secours ceux qui sont en danger et donnes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'invoque avec ferveur la gloire de ton secours. Si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis et que j'éprouve cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi et je me ferai baptiser en ton nom; car j'ai invoqué mes dieux, et, comme je le vois, ils ne me sont d'aucune aide, ce qui me prouve qu'ils n'ont pas de pouvoir, puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc, je veux croire en toi, mais que j'échappe à mes ennemis. Comme il disait ces paroles, les Alémans plièrent et commencèrent à fuir; et voyant que leur roi était mort, ils se rendirent à Clovis, en lui disant: Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, car nous sommes à toi. Clovis fit cesser le carnage, soumit le peuple, rentra victorieux dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait gagné la victoire en invoquant le nom du Christ.

[263] Il s'agit de la bataille de Tolbiac, livrée en 496.

Alors la reine fit prévenir secrètement saint Remi, évêque de Reims, et le pria de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut. L'évêque ayant fait venir Clovis, commença à l'engager en secret à croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner ses idoles, qui n'étaient d'aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni pour les autres. Clovis lui dit: Très-saint père, je t'écouterai volontiers; mais il y a encore le peuple qui m'obéit et qui ne veut pas abandonner ses dieux; j'irai à eux et je leur répéterai tes paroles. Lorsqu'il eut rassemblé ses sujets, avant même qu'il eût parlé, et par la volonté de Dieu, le peuple tout entier s'écria: Pieux roi, nous abandonnons les dieux mortels, et nous voulons obéir au Dieu immortel que prêche saint Remi.

On annonça cette nouvelle à l'évêque, qui, plein de joie, fit préparer les fonts sacrés. On couvrit de tapisseries peintes les portiques intérieurs de l'église, on les orna de voiles blancs; on prépara les fonts baptismaux; on répandit des parfums; les cierges brillaient; tout le temple respirait une odeur divine, et Dieu fit descendre sur les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au sein des parfums du paradis. Le roi pria l'évêque de le baptiser le premier. Le nouveau Constantin s'avança vers le baptistère pour s'y faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il allait recevoir le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente: Doux Sicambre, baisse la tête; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré.

Le roi ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité, fut baptisé[264] au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint du saint chrême avec le signe de la croix. Plus de trois mille de ses soldats furent aussi baptisés[265].

[264] Clovis fut baptisé le jour de Noël de l'année 496.

[265] Quelques jours après, Clovis écoutait la lecture de l'évangile que lui faisait saint Remi. Quand l'évêque vint à dire comment J.-C. avait été livré aux bourreaux, Clovis devint furieux et s'écria: Que n'étais-je là avec mes Franks, j'aurais promptement vengé son injure! (_Chronique de Frédégaire._)

_Guerre contre les Burgondes._

Gondebaud et son frère Godégisile possédaient la Burgondie, située aux environs du Rhône et de la Saône, et la province de Marseille. Ils étaient ariens, comme leurs sujets. La guerre ayant éclaté entre eux, Godégisile apprenant les victoires de Clovis lui fit dire secrètement que s'il lui donnait des secours contre son frère et qu'il parvînt par son aide à le tuer ou à le détrôner, il lui payerait chaque année le tribut qu'il exigerait. Clovis y consentit volontiers, et lui promit de lui fournir du secours partout où il en aurait besoin. Le moment venu, Clovis se mit en marche avec son armée contre Gondebaud. A cette nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frère, lui fit dire: Viens me secourir, car les Franks marchent contre nous et viennent pour conquérir notre pays. Réunissons-nous pour repousser un peuple ennemi, de peur que, si nous restons séparés, nous n'ayons le même sort que les autres peuples. Godégisile lui répondit: Je viendrai avec mon armée et t'amènerai du secours. Les trois armées, c'est-à-dire celle de Clovis et celles de Gondebaud et de Godégisile, s'étant mises en marche avec tout leur appareil de guerre, arrivèrent auprès d'un fort appelé Dijon. Pendant qu'elles se livraient bataille sur les rives de l'Ouche, Godégisile se joignit à Clovis, et réunis ils détruisirent l'armée de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son frère, qu'il n'avait pas soupçonnée, prit la fuite. Après avoir parcouru les bords marécageux du Rhône il se réfugia dans Avignon. Godégisile, vainqueur, promit à Clovis une partie de ses terres, et entra en triomphe dans Vienne, se croyant le seul maître de tout le royaume. Clovis, ayant encore augmenté ses forces, poursuivit Gondebaud pour le prendre et le faire périr. A cette nouvelle, Gondebaud effrayé craignit qu'une mort soudaine ne vînt le frapper. Il avait auprès de lui un homme célèbre par sa sagesse et son courage, nommé Aridius. Il le fit venir, et lui dit: De tous côtés je suis entouré de dangers, et je ne sais que faire, parce que ces barbares marchent contre nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays. Aridius lui répondit: Pour ne pas périr, il faut apaiser la férocité de cet homme. Maintenant, si cela vous convient, je feindrai de vous fuir et de passer vers lui; et lorsque je me serai réfugié vers lui, je ferai en sorte qu'il ne vous tue pas et qu'il ne ravage pas le pays. Veuillez seulement lui accorder ce qu'il vous demandera d'après mes conseils, jusqu'à ce que la clémence du Seigneur daigne rendre votre cause meilleure. Et Gondebaud lui dit: Je ferai ce que tu auras demandé. Après avoir ainsi parlé, Aridius prit congé du roi et partit. Arrivé auprès de Clovis, il lui dit: Voilà que moi, ton humble esclave, très-pieux roi, je viens me livrer en ta puissance, abandonnant ce misérable Gondebaud. Si ta clémence daigne jeter les yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur fidèle pour toi et tes successeurs. Le roi l'ayant aussitôt accepté, le garda avec lui, car il était gai dans ses récits, sage dans ses conseils, juste dans ses jugements, et fidèle dans ce qu'on lui confiait.

Clovis étant venu camper sous les murs de la ville, Aridius lui dit: Si la gloire de ta grandeur, ô roi, daigne accueillir les petits conseils de ma faiblesse, quoique tu puisses te passer d'avis, je te les donnerai avec une entière fidélité, et ils pourront être utiles à toi et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retenir ton armée quand ton ennemi est enfermé dans une ville très-fortifiée? tu ravages les champs et les prés, tu coupes les vignes et les oliviers, tu détruis tout ce que produit le pays, et cependant tu ne fais aucun mal à ton ennemi. Envoie-lui donc des députés et soumets-le à un tribut qu'il te payera chaque année. Alors le pays sera délivré, et tu seras le maître de celui qui te payera tribut. Si Gondebaud n'y consent pas, tu feras ce qui te plaira. Le roi ayant accepté ce conseil, ordonna à ses guerriers de retourner chez eux, et ayant envoyé une ambassade à Gondebaud, il lui enjoignit de lui payer tous les ans le tribut qu'il lui imposait. Gondebaud le paya sur-le-champ et promit d'en faire autant chaque année.

_Guerre contre les Wisigoths._

Alaric, roi des Goths, voyant les conquêtes continuelles que faisait Clovis, lui envoya des députés pour lui dire: Si mon frère y veut consentir, j'ai dessein que nous ayons une entrevue sous les auspices de Dieu. Clovis ayant accepté la proposition, alla vers lui. Ils se joignirent dans une île de la Loire, située auprès du bourg d'Amboise; ils s'entretinrent, mangèrent et burent ensemble, et se séparèrent en paix après s'être promis amitié. Beaucoup de gens alors, dans toute la Gaule, désiraient avec ardeur être soumis à la domination des Franks[266]. Il arriva que Quintien, évêque de Rhodez[267], haï pour ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait: C'est parce que tu désires que les Franks viennent dominer sur ce pays. Peu de jours après, une querelle s'étant élevée entre lui et les habitants, les Goths qui étaient dans la ville eurent de grands soupçons, car ses concitoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux Franks; ils tinrent conseil, et résolurent de le tuer. L'homme de Dieu en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles ministres, et, sortant de Rhodez, il se retira en Arvernie, où l'évêque saint Euphrasius le reçut avec bonté, lui donna maison, champs et vignes, le garda avec lui, et lui dit: Le revenu de cette église est assez considérable pour nous entretenir tous deux. Que la charité recommandée par le saint Apôtre existe au moins entre les évêques de Dieu!

[266] Parce qu'ils étaient catholiques et que les autres barbares étaient ariens. Pour les Gallo-Romains catholiques, la domination des Franks catholiques était plus supportable; aussi les évêques aidaient-ils partout à l'établir.

[267] Ville de l'Aquitaine et soumise aux Wisigoths.

Le roi Clovis dit à ses soldats: Il me déplaît fort que ces ariens de Goths occupent une partie de la Gaule; marchons contre eux, et avec l'aide de Dieu chassons-les, et soumettons le pays à notre puissance. Ce discours ayant plu à tous les guerriers, l'armée se mit en marche, et se dirigea vers Poitiers, où se trouvait alors Alaric. Mais comme une partie de l'armée passait sur le territoire de Tours, par respect pour saint Martin, Clovis donna l'ordre que personne ne prît dans ce pays autre chose que des légumes et de l'eau. Un soldat s'empara cependant du foin d'un pauvre homme en disant: Le roi nous a recommandé de ne prendre que de l'herbe; ce foin, c'est de l'herbe; en le prenant nous ne lui désobéissons pas. Puis il fit violence au pauvre homme et lui arracha son foin. Le roi eut connaissance de ce fait. Ayant aussitôt frappé le soldat de son épée, il dit: Où sera l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? Cet exemple empêcha l'armée de rien prendre dans le pays. Le roi envoya des députés à l'église du saint et leur dit: Allez, vous trouverez peut-être dans le saint temple quelque présage de la victoire. Il leur donna des présents pour orner l'église, et dit: Seigneur Dieu, si vous êtes mon aide et si vous voulez livrer en mes mains cette nation incrédule et ennemie de votre nom, daignez me faire voir que vous m'êtes favorable, afin que je sache si vous daignerez protéger votre serviteur.

Les envoyés s'étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique, selon l'ordre du roi. A leur entrée, le premier chantre entonna aussitôt cette antienne: Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour la guerre, et vous avez abattu sous moi ceux qui s'élevaient contre moi, et vous avez fait tourner le dos à mes ennemis devant moi, et vous avez exterminé ceux qui me haïssaient[268]. Ayant entendu ce psaume, les envoyés rendirent grâce à Dieu, offrirent les dons du roi au saint confesseur, et revinrent joyeux annoncer à Clovis cet heureux présage.

[268] Psaumes, XVII, v. 39, 40.

L'armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ne savait pas où il fallait traverser cette rivière, car elle était débordée à la suite des pluies. Pendant la nuit, le roi pria le Seigneur de vouloir bien lui montrer un gué par où l'on pût passer. Le lendemain matin, par l'ordre de Dieu, une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le fleuve devant l'armée, le passa à gué, et montra le chemin qu'il fallait suivre[269]. Arrivé dans le territoire de Poitiers, le roi se tenait dans sa tente sur une élévation; il vit de loin un feu qui sortait de la basilique de Saint-Hilaire et semblait voler vers lui, comme pour indiquer qu'aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire, le roi triompherait plus facilement de ces bandes hérétiques, contre lesquelles le saint évêque lui-même avait souvent défendu la foi. Clovis défendit à toute son armée de dépouiller personne ou de piller le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route.

[269] Ce gué est près de Lussac, et s'appelle encore le gué de la biche. Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ de Vouglé, à trois lieues de Poitiers[270]. Les Goths ayant pris la fuite, selon leur coutume, le roi Clovis, par l'aide de Dieu, remporta la victoire. Il avait pour allié le fils de Sigebert[271], nommé Clodéric. Ce Sigebert boitait d'une blessure qu'il avait reçue au genou, à la bataille de Tolbiac contre les Alémans. Le roi, après avoir obligé les Goths à fuir et tué leur roi Alaric, fut tout à coup attaqué par derrière par deux soldats qui lui portèrent des coups de lance sur les deux côtés. Mais la bonté de sa cuirasse et la légèreté de son cheval lui sauvèrent la vie. Après le combat, le fils d'Alaric, Amalaric, s'enfuit en Espagne et gouverna avec sagesse le royaume de son père. Clovis envoya son fils Thierry en Arvernie, par Alby et Rhodez; celui-ci soumit à son père toutes les villes depuis la frontière des Goths jusqu'à celle des Burgondes. Clovis, après avoir passé l'hiver dans la ville de Bordeaux et emporté de Toulouse tous les trésors d'Alaric, marcha sur Angoulême. Par la grâce du Seigneur, les murs tombèrent à sa vue. Il en chassa les Goths, soumit la ville à son pouvoir. Puis, ayant remporté la victoire, il revint à Tours, et offrit de nombreux présents à la sainte église du bienheureux Martin.

[270] C'est dans les plaines de Voulon (_vocladensis campus_), à quatre lieues de Poitiers, que s'est livrée la bataille, et non pas à Vouillé. L'année de cette victoire est 507.