Part 27
«Cette paix, dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mérité nos privations, nos murs et nos champs ravagés par le fer, le feu et la peste, nos guerriers exténués par la fatigue? Est-ce dans l'espoir d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies dans les crevasses de nos remparts, fréquemment empoisonnées par des plantes vénéneuses que nous ne savions point discerner, et cueillies d'une main aussi livide qu'elles? Tous ces actes, de tels actes de dévouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu'à notre perte?
«Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un traité si funeste et si honteux! vous êtes les intermédiaires de toutes les négociations; c'est à vous les premiers que sont communiqués, en l'absence de l'Empereur, les décisions prises, et soumises les décisions à prendre. Écoutez donc, nous vous en conjurons, écoutez une âpre vérité, un reproche qui doit être pardonné à la douleur; vous vous réunissez rarement, et quand vous vous réunissez, c'est moins pour remédier aux maux publics que pour traiter de vos intérêts privés. A force d'actes pareils, vous ne serez bientôt plus les premiers, mais les derniers des évêques. Le prestige ne saurait durer, et ceux là ne seront pas longtemps qualifiés de supérieurs auxquels les inférieurs ont déjà commencé à manquer.
«Empêchez donc, rompez à tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il combattre encore, être encore assiégés, être encore affamés? Nous sommes prêts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrés, n'ayant point été vaincus, il sera constaté que vous avez trouvé, en nous livrant, un lâche expédient pour faire votre paix avec le Barbare.
«Mais à quoi bon lâcher le frein à une douleur excessive! N'accusez pas des affligés. Tout autre pays libre en serait quitte pour la servitude: le nôtre doit s'attendre à des châtiments. Ainsi donc, si vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie sauve à ceux qui vont perdre la liberté. Apprêtez des terres pour les exilés, des rançons pour les captifs, des provisions pour ceux qui auront voyage à faire. Si nos murs s'ouvrent à l'ennemi, que les vôtres ne soient pas fermés à des hôtes[242].»
[242] _Lettres_, VII, 7.
Cette lettre fit peut-être rougir un peu ceux à qui elle s'adressait, mais elle ne fit rien de plus. La paix, déjà convenue entre l'Empire et les Wisigoths, fut définitivement conclue à des conditions dont une seule est bien connue, la cession de l'Arvernie à ces derniers.
Euric se hâta d'occuper cette belle province. Il en donna le gouvernement, avec le titre de duc, à un nommé Victorius, qui en était l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce Victorius, en parlent d'une manière fort diverse. Le premier en fait, bien qu'en termes généraux, un éloge flatteur, et manifeste pour lui beaucoup de considération et d'attachement[243]; Grégoire de Tours le représente comme un mauvais magistrat, qui se fit détester pour ses violences et ses impudiques déportements, au point qu'il fut obligé de s'enfuir, afin d'échapper aux Arvernes qui voulaient le tuer[244].
[243] _Lettres_, VII, 17.
[244] _Hist. des Franks_, II, 20.
Ce qu'il importe le plus de remarquer à propos de ce premier gouverneur wisigoth de l'Arvernie, c'est qu'il était non-seulement Gallo-Romain, mais Arverne, et que son choix annonçait, de la part d'Euric, la volonté expresse de laisser à ses nouveaux sujets l'usage des lois et de l'administration romaines.
Du reste, l'occupation de l'Arvernie par Euric ne fut pas si prompte que ceux des Arvernes qui s'étaient le plus compromis envers lui, par leur résistance obstinée, n'eussent le temps de s'enfuir. Plusieurs se dispersèrent de divers côtés, préférant les misères de l'exil à la domination de Barbares hérétiques. Le brave Ecdicius se réfugia à la cour de l'un des deux rois burgondes. Sidoine Apollinaire n'était pas moins compromis que lui; mais il ne crut pas qu'il lui fût permis d'abandonner son église, et il attendit avec résignation la sentence d'Euric à son sujet. Elle ne fut pas aussi rigoureuse qu'il aurait pu le craindre; il fut momentanément envoyé en exil à Livia, sur les frontières de la Gaule et de l'Espagne.
FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. I, p. 324.
Fauriel, né en 1772, à Saint-Etienne, mort en 1844, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, est l'un des historiens critiques les plus éminents de notre époque. Son _Histoire de la Gaule méridionale sous les conquérants Germains_ (4 vol. in-8º, 1836) est son principal ouvrage: on lui doit encore une _Histoire de la poésie provençale_ (3 vol. in-8º, 1846).
EURIC, ROI DES WISIGOTHS.
466-483.
Il est fâcheux que l'histoire ait laissé dans une obscurité si profonde tout ce qui tient aux relations de ce chef avec diverses nations barbares, germaniques ou autres, dont il paraît qu'il était devenu le patron et l'arbitre. Cassiodore[245] dit en termes formels qu'il avait puissamment aidé de ses subsides les rois des Varnes, des Hérules et des Thuringiens, et fait cesser la guerre que leur avaient déclarée leurs voisins. D'autres écrivains font allusion à ses victoires sur les Sicambres de la confédération franque et sur les tribus barbares des bords du Wahal, qui étaient aussi, selon toute apparence, des tribus franques[246]. Mais si obscures et si incomplètes que soient sur toutes ces choses les indications des historiens, elles suffisent néanmoins pour constater qu'Euric était le roi le plus puissant de son époque, et que sa cour était devenue une espèce de centre autour duquel s'agitaient, comme pour se rallier ou chercher un point d'appui, les parties disloquées de l'empire d'Occident.
[245] _Cassiod. Chronic._, ad ann. 483.
[246] Sidoine Apollinaire, _Lettres_, VIII, 3, 9.
Il y a dans Sidoine une lettre curieuse qui peut aider à éclaircir un peu ces indices historiques, et dont, par cette raison, je crois bien faire de donner quelques extraits.
Euric, en prenant possession de la province et de la capitale des Arvernes, avait relégué Sidoine Apollinaire à Livia, dans la Cerdagne. Il paraît que cet exil ne fut pas long, et que le digne évêque obtint aisément d'Euric l'autorisation de retourner à son siége. Il en reprit aussitôt le chemin (477); mais il lui fallut passer par Bordeaux pour y voir le roi, qui s'y trouvait, soit qu'il ne voulût que le remercier de sa délivrance, soit qu'il eût à traiter avec lui de quelque affaire. Deux mois se passèrent avant qu'Euric pût lui donner audience.
Ce fut pour abréger un peu ce long intervalle d'attente et d'oisiveté que Sidoine écrivit à Lampridius, le rhéteur alors le plus fameux de Bordeaux, une lettre curieuse pour l'histoire littéraire de l'époque, accompagnée d'une pièce de vers plus curieuse encore comme document historique[247]. C'est un tableau de la cour d'Euric.
[247] _Lettres_, VIII, 9 (on la trouvera traduite tout entière, p. 329).
Ce roi, si occupé de guerre, de conquêtes et de sa prépondérance politique au dehors, fit plus qu'aucun de ses prédécesseurs pour la culture morale et sociale de son peuple. Jusqu'à lui les Wisigoths n'avaient été gouvernés que par des usages traditionnels; il leur donna le premier des lois écrites, qui furent comme le noyau ou le germe du code méthodique et complet auquel travaillèrent après lui la plupart de ses successeurs, et si connu sous le nom de code des Wisigoths.
Euric mourut à Arles en 483, laissant un fils unique Alaric. Aussitôt après sa mort, Alaric II fut proclamé son successeur à Toulouse, restée la capitale de leur royaume, même après l'acquisition d'Arles et de Tarragone.
Euric aspirait à la domination de la Gaule entière, et non-seulement la tâche n'était point au-dessus de ses forces, mais elle était, à ce qu'il semble, assez avancée. Il est probable que s'il eût vécu seulement quelques années de plus, il serait parvenu à établir, dans cette contrée comme en Espagne, une sorte d'unité politique, qui aurait pu en modifier heureusement l'avenir. Alaric II, jeune prince doué de bonnes inclinations, mais mollement élevé et n'ayant aucune des grandes qualités de son père, se trouva incapable de poursuivre l'exécution de ses plans et de compléter ses conquêtes.
FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 344.
LA COUR DU ROI EURIC A BORDEAUX.
Déjà depuis plus de deux mois, la lune me voit confiné dans ces lieux; je n'ai paru qu'une fois aux regards du souverain, qui n'a pas beaucoup de loisir pour moi, car le monde subjugué lui demande aussi réponse.
Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui naguère le roi des flots, maintenant trembler sur la terre. Des ciseaux placés sur le sommet du front n'atteignent pas seulement les premières touffes, mais coupent jusqu'à leurs racines ses cheveux qui, tranchés ainsi au niveau de la peau, donnent à sa tête une forme plus courte, et font paraître son visage plus long.
Là, vieux Sicambre, après que tu as été vaincu et que l'on t'a dépouillé de ta chevelure, tu rejettes en arrière sur ta tête les cheveux qui te reviennent.
Ici, porte ses pas errants l'Hérule aux joues bleuâtres, lui qui habite les côtes les plus reculées de l'Océan, et dont le visage ressemble presque à l'algue des mers.
Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit souvent le genou, et demande la paix.
L'Ostrogoth trouve dans Euric un protecteur puissant, traite avec rigueur les Huns ses voisins; et les soumissions qu'il fait ici le rendent fier ailleurs.
Et toi, Romain, c'est ici que tu viens demander du secours, et que tu implores contre les phalanges des régions de Scythie l'appui d'Euric, lorsque la grande ourse menace de quelques troubles. Ainsi par la présence de Mars qui règne sur ces bords, la Garonne puissante protége le Tibre affaibli. Le Parthe Arsace lui-même demande qu'il lui soit permis, en payant un tribut, de régner en paix dans son palais de Suse. Car, sachant qu'il se fait de grands préparatifs de guerre sur le Bosphore, il n'espère pas que la Perse, consternée au seul bruit des armes, puisse être défendue sur les rives de l'Euphrate; et lui, qui se fait appeler le parent des astres, qui s'enorgueillit de sa fraternité avec Phébus, descend néanmoins aux prières et se montre simple mortel.
Au milieu de tout cela, mes jours se perdent en des retards inutiles; mais toi, Tityre, cesse de provoquer ma muse; loin de porter envie à tes vers, je les admire plutôt, moi qui, n'obtenant rien et employant en vain les prières, suis devenu un autre Mélibée.
SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, liv. VIII, lettre 9, adressée à son ami Lampridius. (Traduction de MM. Collombet et Grégoire.)
Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430, mourut à Clermont en 488. Il était d'une illustre famille, et avait épousé la fille d'Avitus, qui fut empereur en 455. Après avoir pris part aux affaires de la Gaule, Sidoine fut élu évêque de Clermont, et rendit de grands services à son diocèse, surtout pendant la guerre contre Euric. Très-lettré et l'un des poëtes distingués de son temps, Sidoine a laissé des lettres et vingt-quatre pièces de vers, qui sont au nombre des principaux documents de l'histoire du cinquième siècle.
CONDUITE DU CLERGÉ ENVERS LES CONQUÉRANTS GERMAINS.
Le désastre inouï des invasions et des victoires des Barbares au cinquième siècle n'avait pas seulement bouleversé tous les intérêts matériels, humilié les vanités de tout grade, accumulé sur toutes les conditions tous les genres de misère et de douleur; il avait fortement ébranlé les imaginations; il y avait jeté des doutes funestes, de sombres idées d'avenir, des regrets amers du passé; il avait troublé des opinions chrétiennes qui n'étaient point encore suffisamment affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu, gouvernement attentif à tous les événements de ce monde, les dirigeant tous avec une intelligence et une justice suprêmes. Les chrétiens ne savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamités sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du monde et semblaient livrer à la barbarie les résultats accumulés de la civilisation du genre humain.
Quant aux païens, ils étaient moins embarrassés; ils n'hésitaient pas à voir, dans ces calamités, les conséquences et la punition de l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au christianisme toutes les hontes, tous les revers et tous les maux de l'Empire. Ces clameurs païennes avaient éclaté au milieu des terreurs de l'invasion de Radagaise[248]; elles avaient redoublé à la prise de Rome par Alaric, et rien de ce qui s'était passé depuis n'était fait pour leur imposer silence.
[248] Roi des Suèves qui dévasta l'Italie septentrionale, fut battu, pris et décapité en 406.
Presque également alarmée des blasphèmes de ses adversaires et des doutes des siens, l'Église ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le pouvait, que les malheurs de l'Empire et les prospérités des Barbares n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement providentiel de Dieu. Sa tâche n'était pas aisée; mais elle n'était pas au-dessus du génie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint Augustin. Pressé de remplir cette haute tâche, l'illustre évêque se mit, dès 413, trois ans après la prise de Rome, à écrire son immense et célèbre traité de la _Cité de Dieu_, l'ouvrage le plus hardi et le plus profond qui eût été jusque-là composé en faveur du christianisme.
L'objet de cet ouvrage était de prouver qu'il ne faut point chercher dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses desseins sur l'homme. Ce monde, en effet, est rempli de maux et de biens communs aux bons et aux méchants, et dont cette communauté même indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature transitoire. Au delà de ce monde, de cette cité de passage et d'épreuve, il y a une autre cité, une cité éternelle, celle de Dieu, où tout est justice, où le mal n'existe plus que comme punition, le bien que comme récompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage serait encore trop étendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer que des passages isolés qui ont directement trait à mon dessein; ce sont ceux où il s'agit de la conduite des Wisigoths à Rome, quand ils l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin relève cette conduite, cherchant à la présenter sous le jour qui convenait à ses vues. Voici un de ces passages:
«Tout ce qu'il y a eu, dans ce récent désastre de Rome, de ravages, de massacres, de pillages, d'incendies, de misères, tout cela est arrivé conformément à toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu là de nouveau, d'inouï en cas pareil, c'est que la férocité barbare se soit montrée adoucie au point que de vastes basiliques aient été choisies pour être remplies d'hommes à épargner, comme des lieux où nul ne serait frappé, d'où nul ne serait enlevé, où l'on conduirait pour les sauver tous ceux qu'aurait épargnés la pitié des ennemis, où nul ne serait fait prisonnier, pas même par ceux des Barbares restés féroces. Quiconque ne voit pas que tout cela doit être attribué au nom du Christ et aux temps chrétiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un insensé. Que tout homme sage prenne bien garde à ne pas faire honneur de pareilles choses à la férocité des Barbares. Celui-là seul a épouvanté, a enchaîné, a miraculeusement adouci ces âmes sauvages et brutes, qui a dit si longtemps d'avance: «Je visiterai leur iniquité la verge à la main[249].»
[249] _De Civitate Dei_, lib. I, 7.
Dans un second passage, saint Augustin rapproche les cruautés des proscriptions de Sylla de celles des Wisigoths à la prise de Rome. Après un énergique et sombre tableau des premières, il poursuit en ces termes:
«Où est, de la part des nations étrangères, un exemple de rage, ou de la part des Barbares un exemple de férocité à comparer à cette victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des Gaulois, de celle toute récente des Goths, ou des fureurs de Marius, de Sylla et des autres illustres personnages de leurs factions? Les Gaulois, il est vrai, égorgèrent le sénat et tout ce qu'ils rencontrèrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et à ceux qui s'y trouvaient ils vendirent à prix d'or la vie qu'ils auraient pu leur ôter, sinon par le fer, au moins par un siége. Les Goths ont épargné tant de sénateurs qu'il y a lieu de s'étonner qu'ils en aient fait périr quelques-uns. Mais, du vivant même de Marius, Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait échappé aux Gaulois, pour dicter de là les massacres, et fit égorger plus de sénateurs que les Goths n'en avaient dépouillé[250].»
[250] Liv. III, 29.
N'y a-t-il pas, dans ces considérations, quelque chose de tant soit peu sophistique qui en affaiblit l'autorité? Il y avait eu dans Rome prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dévastations, des incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espèce. Mais à tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'étrange; tout cela, comme il dit, était ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce donc qui l'étonnait? Qu'est-ce qui le faisait crier au miracle? C'était qu'il n'y eût pas eu, à la prise de Rome, autant de ravages, de massacres et de calamités qu'il aurait pu y en avoir; c'était qu'il y eût eu des hommes épargnés, des Romains conduits par les Barbares eux-mêmes dans des églises où leur vie et leur liberté devaient être respectées. Il ne serait pas aisé de distinguer, dans cette catastrophe, la part du fait ordinaire de celle du miracle; et peut-être faut-il, pour être juste, attribuer une bonne partie de ce miracle à l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares à demi chrétiens, qui commençaient à se policer, et commandés par un chef dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui avait reçu de fortes impressions du spectacle de la civilisation, et qui aurait mieux aimé gouverner Rome que la prendre pour la dévaster et la piller.
Quoiqu'il en soit de la solution donnée par saint Augustin des objections contre la Providence, tirées des calamités des invasions germaniques, cette solution et les théories sur lesquelles elle était fondée eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite du clergé chrétien. Ce fut dans cette hardie création de la _Cité de Dieu_ que les docteurs ecclésiastiques de l'Occident apprirent à chercher les beaux côtés du caractère des Barbares et les raisons providentielles de leurs succès. Partout où il y avait des Barbares, la doctrine de saint Augustin devait être bien accueillie du clergé. Elle devait l'être, et le fut mieux que partout ailleurs, en Gaule, où les Barbares étaient plus puissants et plus nombreux, et où le clergé comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingénieux capables de faire valoir les doctrines dont il s'agit, de les résumer, de les orner, de les modifier selon les localités et les circonstances.
Prosper d'Aquitaine[251] ne se contenta pas d'en avoir mis la substance en vers; il y revint dans un petit traité en prose sur _la vocation des nations_, traité où il se félicite naïvement, et sans détours oratoires, de ces immenses bouleversements de l'époque qui, jetant des flots de Barbares païens parmi les nations civilisées et chrétiennes, multipliaient d'autant pour les premiers les chances de leur conversion.
[251] Saint Prosper d'Aquitaine, né en 403, mort vers 463, est auteur d'une chronique estimée et d'un poëme intitulé: _les Ingrats_, dirigé contre l'hérésie du semi-pélagianisme.
Ce fut cette même doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrégea à sa manière dans son fameux traité du Gouvernement de Dieu. J'ai cité de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et l'objet. Salvien a voulu y démontrer que les véritables calamités de l'Empire devaient être imputées au despotisme impérial, à l'avarice et à la cruauté de ses agents, à l'insatiabilité du fisc, à la corruption et à l'égoïsme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont à ses yeux que la juste punition de tous ces vices des gouvernants et des gouvernés; elles ne sont que l'heureux terme de misères devenues intolérables. Le royaume des Wisigoths lui apparaît comme un refuge ouvert par miracle aux malheureux que l'administration impériale avait réduits au désespoir. Dans ces terribles Wisigoths, au nom desquels tout Romain devait rattacher tant de funestes souvenirs, Salvien ne voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains. Il ne se demande pas si, au despotisme et aux vices du gouvernement impérial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la domination des Barbares; si cette domination ne devait pas être mortelle pour des lumières, pour des talents, pour des vertus, résultat d'un état social dont elles compensaient toutes les imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conquêtes des Barbares, qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrévocable, expression directe et fidèle d'une volonté suprême attentive à tout et en tout parfaitement équitable.
Salvien a bien parlé des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parlé que rarement, sans détail et sans intention expresse de se faire leur apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire d'autres évêques, d'autres prêtres, d'autres disciples de saint Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous les Barbares, ceux auxquels le clergé fit le plus d'avances et prodigua le plus d'éloges. Je me bornerai à rapporter ici quelques traits de la manière dont il envisagea l'invasion des Burgondes.
On a plusieurs homélies de saint Eucher, évêque de Lyon, de 434 à 454, homélies qui portent tous les caractères de compositions faites pour le peuple et prononcées devant lui. Il y en a une qui contient un passage curieux, relatif à la conquête des Burgondes, qui n'a point été noté par l'histoire et qu'il est difficile d'y rattacher. Il s'agit, je crois, de la prise et de l'occupation de Lyon; mais assez peu importe d'ailleurs le fait précis de la conquête burgondienne auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la manière dont l'évêque caractérise les conquérants.
«Tout le pays, dit-il, tremblait à l'approche d'une nation puissante, irritée; et cependant voilà que celui que l'on réputait barbare arrive avec un cœur tout romain. Enfermés de toutes parts, les Barbares au service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux prières pour fléchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se fait que le chef (des Barbares), maître de faire ce qu'il veut, tourne à l'improviste à la clémence quand nous provoquons sa colère? Qui a rendu à tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point s'irriter, et que, vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache s'attendrir sans en être prié[252]?»
[252] Homeliæ S. Eusebii (Eucherii), p. 282.
Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes dans les plans de la Providence, c'était se déclarer hautement pour eux, c'était aller au-devant de leur domination; c'était leur offrir les services et les conseils dont ils avaient besoin pour l'organisation de leurs conquêtes. Or, de la part du clergé gallo-romain, ces signes de dévouement, ces offres n'étaient pas à dédaigner. Ce clergé était à la tête des masses de la population, il exerçait sur elle la double autorité de la religion et des magistratures civiles. Le fait était si évident que les Barbares n'avaient pu tarder beaucoup à s'en apercevoir, ni s'en apercevoir sans prendre une grande opinion du clergé, sans désirer l'avoir pour auxiliaire.