Part 23
Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix évêques, donne une idée naïve de ce que l'on faisait et de ce que l'on souffrait pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole: «Vous voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les barbares. Ils ruinent les églises, tuent les serviteurs de Dieu, profanent la mémoire des saints, leurs os, leurs sépulcres, les cimetières..................... Mettez devant les yeux de notre troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ quelque partie des tourments qu'il a soufferts pour nous.» Alors Pancratien fit la profession de foi de l'Église catholique, et à chaque article les évêques répondaient: _Nous le croyons_. «Ainsi, que ferons-nous maintenant des reliques des saints?» dit Pancratien. Clipand de Coïmbre dit: «Que chacun fasse selon l'occasion; les barbares sont chez nous, et pressent Lisbonne; ils tiennent Merida; au premier jour ils viendront sur nous. Que chacun s'en aille chez soi; qu'il console les fidèles; qu'il cache doucement les corps des saints, et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps.» Pancratien dit: «Allez en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement, à cause de la destruction de son église d'Éminie, que les barbares ravagent.» Pontamius dit: «Que j'aille aussi consoler mon troupeau, et souffrir avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque pour être dans la prospérité, mais dans le travail.» Pancratien dit: «C'est très-bien dit. Dieu vous conserve.» Tous les évêques dirent: «Dieu vous conserve.» Tous ensemble: «Allons en paix à Jésus-Christ.»
Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant lui: Geneviève de Nanterre rassura les habitants de Paris; elle exhortait les femmes à prier réunies dans le Baptistère, et leur promettait le salut de la ville: les hommes qui ne croyaient point aux prophéties de la bergère s'excitaient à la lapider ou à la noyer. L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les assurant que saint Germain publiait les vertus de Geneviève: les Huns ne passèrent point sur les terres des Parisii. Troyes fut épargnée, à la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Fléau de Dieu se fit escorter par le saint: saint Loup esclave et prisonnier, protégeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps.
Saint Agnan, évêque d'Orléans, était renfermé dans sa ville, que les Huns assiégeaient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir des libérateurs: rien ne paraissait. «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paraît encore: «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie une troisième fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un petit nuage qui s'élevait de terre. «C'est le secours du Seigneur!» s'écrie l'évêque.
Genséric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles, seuls restes de la famille de Théodose. Des milliers de Romains furent entassés sur les vaisseaux du vainqueur: par un raffinement de barbarie, on sépara les femmes de leurs maris, les pères de leurs enfants. Deogratias, évêque de Carthage, consacra les vases saints au rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et, quoiqu'il fût d'un grand âge, il soignait les malades, qu'il visitait jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avait délivrés crurent retomber en esclavage.
Lorsque Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du préfet Petronius, chef de la puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le Tibre; sa fille Læta et sa petite-fille Démétriade l'accompagnèrent: ces trois femmes virent, de leur barque fugitive, les flammes qui consumaient la ville éternelle. Proba possédait de grands biens en Afrique; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de malheur.
Fuyant les barbares de l'Europe, les Romains se réfugiaient en Afrique et en Asie; mais dans ces provinces éloignées ils rencontraient d'autres barbares: chassés du cœur de l'Empire aux extrémités, rejetés des frontières au centre, la terre était devenue un parc où ils étaient traqués dans un cercle de chasseurs.
Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs, dans cette grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu. Quel spectacle et quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Gracques réfugiés au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentait alors Ézéchiel; il appliquait à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de Jérusalem: «Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à la poussière...... Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs crimes..... Ils verront venir épouvante sur épouvante.» Mais lorsque, lisant ces mots, _Ils passeront d'un pays à un autre et seront emmenés captifs_, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en larmes.
Et pourtant la grotte de Bethléem n'était pas un asile assuré; d'autres ravageurs dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Égypte. Le désert, comme entraîné par les barbares et changeant de place avec eux, s'étendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles; dans les contrées qu'avaient animées des peuples innombrables, il ne restait que la terre et le ciel. Les sables mêmes de l'Arabie, qui faisaient suite à ces champs dévastés, étaient frappés de la plaie commune; saint Jérôme avait à peine échappé aux mains des tribus errantes, et les religieux du Sina venaient d'être égorgés: Rome manquait au monde, et la Thébaïde aux solitaires.
Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une croix, et au pied de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui[216].
[216] Cette admirable étude, aussi belle dans la forme que savante dans le fond, a été rédigée d'après les sources suivantes:
AGATHIAS, _Histoire du règne de Justinien_.--AMMIEN MARCELLIN, _Histoire romaine_.--SAINT AUGUSTIN, _Cité de Dieu_.--BÈDE, _Histoire ecclésiastique de la nation anglaise_.--_Recueil des Bollandistes_ (sainte Geneviève).--CLAUDIEN, _Invectives contre Rufin_; _Consulat d'Honorius_.--_Chronicon Alexandrinum._--_L'Edda._--EUSÈBE, _Histoire ecclésiastique_.--FRÉDEGAIRE, _Chronique_.--_Gallia christiana._--GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des Franks_.--IDACE, _Chronique_.--SAINT JÉRÔME, _Contre Jovin_ et _Lettres_.--JORNANDÈS, _Histoire des Goths_.--JULIEN, _Diverses œuvres_.--LE P. LABBE, _Collection des Conciles_.--LUITPRAND, _Ambassades auprès de Nicéphore_.--OROSE, _Histoire_.--PRISCUS, _Histoire des Goths_.--PROCOPE, _Histoire des Goths et des Vandales_.--PROSPER D'AQUITAINE, _Chronique_.--SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_.--SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de Majorien_, _Lettres_.--SOZOMÈNE, _Histoire ecclésiastique_.--TERTULLIEN.--VICTOR, _évêque de Vite_, _Histoire de la Persécution des Vandales_.--ZOSIME, _Histoire romaine_, etc.
CHATEAUBRIAND, _Études historiques_.
Chateaubriand (François-René, vicomte de), l'un des plus grands écrivains de notre temps, naquit à Saint-Malo, en 1768, et mourut à Paris en 1848.
INVASION DE LA GAULE PAR LES ALAINS, LES VANDALES ET LES SUÈVES.
407.
Depuis que les Alains avaient été forcés par les Huns d'abandonner les bords du Tanaïs, ce peuple guerrier, divisé en plusieurs bandes indépendantes les unes des autres, et n'ayant plus de demeure fixe, errait le long du Danube toujours en armes, et prêt à vendre son secours soit aux autres barbares contre les Romains, soit aux Romains eux-mêmes. Gratien en avait attiré un grand nombre à sa cour, et la distinction dont il les honorait lui avait été funeste. Ils avaient eu part aux plus éclatantes victoires de Théodose, et Stilicon les avait employés dans ses guerres contre Alaric. Les secrètes intrigues de ce perfide ministre les mirent en mouvement; ils furent les premiers à prendre les armes pour se jeter dans la Gaule. Deux corps nombreux d'Alains partirent des bords du Danube sous la conduite de deux chefs, Goar et Respendial, qui portaient le titre de roi. Après avoir traversé le pays des Marcomans et des Thuringiens, ils arrivèrent au bord du Rhin, où les Franks étaient établis, et s'y arrêtèrent pour attendre les Vandales et les Suèves. Pendant ce séjour, la mésintelligence s'étant mise entre les deux rois, Goar se sépara de Respendial, et déclara qu'il préférait l'amitié des Romains à l'intérêt du pillage. Honorius le récompensa dans la suite en lui donnant un établissement dans la Gaule. Cette peuplade d'Alains subsista quelque temps dans la Gaule sous la domination de ses rois particuliers. On les y voit encore cinquante ans après; et Sambida, successeur de Goar, obtint la possession d'une grande étendue de terres abandonnées dans les environs de la ville de Valence, en Dauphiné.
Les Franks ne voyaient qu'avec jalousie tant d'aventuriers venir sous leurs yeux s'emparer d'un pays qui était à leur bienséance et sur lequel ils faisaient depuis longtemps de continuelles entreprises. Ils avaient laissé le chemin libre aux Alains; mais ils avaient dessein de revenir sur eux, et de les combattre séparément, après s'être défaits des Vandales et des Suèves. Dès qu'ils surent que les Vandales approchaient, ils marchèrent à leur rencontre, leur livrèrent bataille et leur tuèrent 20,000 hommes, avec leur roi Godigiscle. Il n'en serait pas échappé un seul si Respendial n'eût été averti assez à temps pour accourir au secours de ses alliés. Ce prince plein de valeur perça l'armée des Franks, joignit les Vandales, rallia les fuyards, et revint à leur tête charger les vainqueurs, qui furent battus et terrassés à leur tour. Bientôt après les Suèves arrivèrent. Gonderic, fils de Godigiscle, fut déclaré roi des Vandales; et les trois nations passèrent le Rhin près de Mayence, le dernier jour de l'année 406, époque fatale de la ruine de l'empire dans les provinces de l'occident.
La frontière de la Gaule le long du Rhin étant demeurée sans défense depuis que Stilicon en avait retiré les garnisons pour les employer contre Alaric, les barbares ne trouvèrent aucun obstacle à leur passage. Un auteur du temps dit que si l'Océan se fût débordé dans la Gaule, ses eaux n'y auraient pas causé tant de dommage. Ils se répandirent d'abord dans la première Germanie, qui renfermait les cités de Mayence, de Worms, de Spire et de Strasbourg. Mayence fut prise et saccagée; plusieurs milliers de chrétiens furent égorgés dans l'église, avec Aureus, leur évêque. Worms fut détruite après un long siége. Spire, Strasbourg, et les autres villes de moindre importance, éprouvèrent la fureur de ces cruels ennemis. Ils s'emparèrent de Cologne dans la Seconde Germanie. De là ils passèrent dans les deux Belgiques, portant partout la désolation et le carnage. Trèves fut pillée; Tournay, Arras, Amiens, Saint-Quentin, ne purent arrêter ce torrent. Laon fut la seule ville de ces cantons qui tint contre leurs attaques; ils se virent obligés d'en lever le siége. Ces barbares, furieux ariens, la plupart même encore idolâtres, firent dans toute la Gaule grand nombre de martyrs. Nicaise, évêque de Reims, eut la tête tranchée après la prise de sa ville épiscopale. Ils traitèrent de même Didier, évêque de Langres; ils passèrent les habitants au fil de l'épée, et mirent le feu à la ville. Besançon vit massacrer son évêque Antidius. Sion fut prise; Bâle ruinée. Ils s'étendirent jusqu'aux Pyrénées. Les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux Narbonnaises, provinces auparavant les plus fortunées de la Gaule, ne furent plus couvertes que de cendres et de ruines. Peu de villes purent résister à cette fureur par l'avantage de leur situation. Ils assiégèrent inutilement Toulouse; et l'on attribua le salut de cette ville aux prières de son saint évêque, Exupère. La faim dévorait ceux que le fer ennemi avait épargnés. Dans toute l'étendue de la Gaule, auparavant si peuplée, on ne rencontrait plus que des morts et des mourants. Ces horribles ravages ne cessèrent pendant trois ans.
L'Espagne présentait aux barbares une nouvelle source de richesses. Ce pays, environné de mers et de hautes montagnes, avait toujours été moins exposé aux pillages. La conquête en était facile. S'étant rassemblés au pied des Pyrénées, ils les passèrent, le 28 d'octobre 409.
LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, édition Saint-Martin, t. V.
ÉTABLISSEMENT DES ALEMANS ET DES BURGONDES DANS LA GAULE.
407.
Les Alains, les Suèves et les Vandales s'étant avancés dans l'intérieur de la Gaule, les Alemans et les Burgondes, à leur exemple, passèrent le Rhin pour avoir part au pillage de cette riche contrée. Les Alemans s'emparèrent des bords du fleuve, depuis Bâle jusqu'à Mayence, et demeurèrent en possession de ce pays jusqu'au temps qu'ils en furent chassés par les Franks.
Les Burgondes, sous la conduite de leur roi Gondicaire, se rendirent maîtres de l'Helvétie, aujourd'hui la Suisse, jusqu'au mont Jura. Peu de temps après, ils s'étendirent dans le pays des Séquaniens et des Éduens, jusqu'à la Loire et à l'Yonne. C'est ce qu'on appelle à présent le duché et le comté de Bourgogne. Cette nation puissante et pleine de valeur, avait des mœurs plus douces et plus pacifiques que les autres barbares. Ils traitèrent les peuples conquis avec plus d'humanité. Ils étaient encore païens lorsqu'ils entrèrent dans la Gaule. Instruits par les missionnaires que les évêques des Gaules leur envoyèrent, ils embrassèrent avec docilité la religion chrétienne dans sa pureté; ensuite ils se laissèrent corrompre par le commerce des Goths, qui les infectèrent des erreurs de l'arianisme.
413. Constance marcha contre eux; mais comme ils demandèrent la permission de s'établir dans le pays, ce général, n'osant les réduire au désespoir, conseilla à l'empereur Honorius de leur accorder une partie des contrées dont ils avaient fait la conquête. On leur céda une portion considérable du territoire des Éduens et des Séquaniens, et leur roi Gondicaire fut reconnu pour ami et allié de l'empire.
LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.
CONQUÊTE DES WISIGOTHS DANS LA GAULE.
312.
Ataulphe avait succédé à Alaric[217], et il méritait de le remplacer. Il était de petite taille, mais beau et bien fait, de beaucoup d'esprit, ne craignant pas la guerre et aimant la paix. Il racontait lui-même dans la suite qu'après la mort d'Alaric, ayant l'esprit rempli des vastes projets de son prédécesseur, il avait d'abord conçu le désir d'abattre entièrement la puissance et de détruire même le nom des Romains; qu'il se flattait que l'empire ayant changé de face entre ses mains, le nom d'Ataulphe deviendrait aussi célèbre que celui de César Auguste; mais qu'après de mûres réflexions il avait reconnu que les Goths étaient encore trop barbares pour se plier au joug des lois, et que sans lois un État ne pouvant se soutenir, il perdrait sa nation même en la rendant maîtresse des autres; qu'il avait donc pris le parti d'employer ses forces non à détruire, mais à rétablir; et que faute de pouvoir acquérir la gloire de fonder un nouvel empire, il s'était borné à celle d'en relever un ancien qui tombait en ruine. Une passion plus forte dans un jeune prince que les motifs de politique lui inspirait encore des ménagements en faveur d'Honorius. Il aimait Placidie, et de sa captive il désirait en faire son épouse[218]. Mais comme il avait un cœur honnête et généreux, il voulait auparavant gagner celui de la princesse. Sur ce plan, il cherchait à procurer à sa nation un établissement qui coûtât peu à l'empire. Une grande partie de la Gaule était déjà perdue pour les Romains; elle était possédée par des barbares ou par de faibles tyrans; il résolut de s'y retirer avec son armée. Il séjourna donc quelque temps en Italie pour y faire reposer ses troupes, sans leur permettre de nouveaux ravages; il se contenta d'exiger des contributions, et entama dès lors ses négociations avec Honorius. Comme elles traînaient en longueur, il passa en Gaule.
[217] Son beau-frère.
[218] Placidie, sœur de l'empereur Honorius, avait été faite prisonnière par Alaric, en 409, à la prise de Rome.
[Ataulphe renverse les tyrans Sébastien et Jovin; il prend le titre d'ami de l'empire, et veut épouser Placidie. Mais l'empereur Honorius refusa de livrer sa sœur à un barbare.]
Pour appuyer sa demande, Ataulphe s'empara de Narbonne et de Toulouse. S'étant présenté devant Bordeaux, il y fut reçu comme ami de l'empire. Il marcha ensuite vers Marseille, espérant s'y introduire sous le même titre. Mais pour s'être approché de trop près, il y courut risque de la vie; le gouverneur, ayant fait fermer les portes de la ville, le blessa d'un coup de trait du haut des murs, et l'obligea de se retirer avec honte.
Le roi des Wisigoths s'étant retiré à Narbonne, se consola de ce mauvais succès en épousant Placidie, au mois de janvier 414. La conquête de cette princesse lui avait coûté plus de temps et de peines que celle d'une partie de la Gaule, Constance[219] avait employé à traverser ce projet tout ce qu'il avait de crédit et d'adresse. Il avait tâché de détacher Ataulphe de cette poursuite en lui faisant offrir une princesse sarmate. Placidie elle-même sentit longtemps de la répugnance à s'unir avec un roi barbare. Enfin la passion d'Ataulphe, secondée des vives sollicitations d'un Romain nommé Candidianus, attaché au service de Placidie, et que le roi des Goths avait mis dans ses intérêts, surmonta tous ces obstacles. Les noces furent célébrées à Narbonne, dans la maison d'Ingenius, un des premiers de la ville. Tous les honneurs furent adressés à Placidie. La salle était parée à la manière des Romains; la princesse portait les ornements impériaux, Ataulphe était vêtu à la romaine. Entre autres marques de sa magnificence, il fit présent à sa nouvelle épouse de cinquante pages, qui portaient chacun deux bassins, l'un rempli de monnaies d'or, l'autre de pierreries d'un prix infini. C'étaient les dépouilles de Rome; et ce superbe appareil semblait réunir ensemble les noces d'Ataulphe et les funérailles de l'empire d'Occident. Tout dans cette cérémonie retraçait la fragilité des grandeurs humaines. Attalus, empereur quatre ans auparavant, chanta l'épithalame; il précéda dans cette fonction Rustacius et Phœbadius, poëtes de profession. Les Romains et les Goths, confondus ensemble, célébrèrent cette fête avec une joie unanime.
[219] Général d'Honorius, qui aspirait aussi à la main de Placidie.
Une inscription trouvée à Saint Gilles, en Languedoc, prouve qu'Ataulphe et Placidie choisirent pour leur résidence la ville nommée Héraclée, aujourd'hui Saint-Gilles, sur la rive droite du Rhône, entre Nîmes et Arles. La flatterie y est portée à un excès qui annonce la naissance de la barbarie. Ataulphe y est nommé le très-puissant roi des rois, le très-juste vainqueur des vainqueurs. On le loue d'avoir chassé les Vandales; il avait apparemment soutenu quelques guerres contre ces peuples ou contre les Alains restés en Gaule; car tous les barbares étaient compris sous le nom de Vandales.
LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.
Le Beau, né à Paris, en 1701, mort en 1778, professeur au Collége de France, publia, en 1757, l'Histoire du Bas-Empire, en 22 vol. in-8º. M. Saint-Martin, érudit et orientaliste distingué, né en 1791, mort en 1832, a donné de l'Histoire de Le Beau une nouvelle édition annotée et complétée, et de beaucoup supérieure à la première.
PHARAMOND.
420.
Il est certainement très-remarquable qu'on ne trouve aucune mention de Pharamond ou Faramond, ni dans Grégoire de Tours, ni dans Frédegaire, les deux plus anciens historiens de notre nation. Ils parlent bien de Marcomir, de Sunnon, de Génobaudes, de Théodemir, et de plusieurs autres chefs plus anciens que Pharamond; mais Clodion, qu'ils appellent _Chlogio_ ou _Chlodeo_, est le premier de nos rois qu'ils relatent d'une manière positive. La première mention de Pharamond se trouve dans la Chronique intitulée: _Gesta regum Francorum_, qui paraît avoir été rédigée sous le règne de Thierry IV, vers l'an 720. L'auteur inconnu de cette chronique rapporte donc qu'après la mort de Sunnon, dont il appelle le père Anténor, le conseil général de la notion s'assembla, et, sur l'avis de Marcomir, fils de Priam, les Franks résolurent d'élire un roi. «Ils choisirent le fils même de Marcomir, qui s'appelait Faramond, et l'élevèrent au-dessus d'eux comme roi chevelu.» Cette notion se trouve reproduite dans une foule de chroniques et de généalogies du moyen âge[220] et quelques-unes d'une époque assez moderne; mais la manière dont ces auteurs s'expriment et les termes qu'ils emploient montrent assez qu'ils ont tous copié le même ouvrage, celui que j'ai indiqué. On cite bien un manuscrit de la Chronique de Prosper, continuateur de saint Jérôme, et presque contemporain du temps où vécut Pharamond, où il est dit, sous la 26e année d'Honorius, 420 de J.-C., que Pharamond régna sur la France: mais on ne parle que d'un seul manuscrit où se lise pareille chose, et il est si facile de faire des additions à des ouvrages de cette espèce, et on y en a fait effectivement si souvent, que je ne crois pas qu'on doive réellement faire aucune attention à cette indication. Il est donc vrai de dire que la Chronique des rois franks, que j'ai citée, est le plus ancien monument où il soit question de Pharamond, et il ne remonte pas au delà de l'an 720. En est-ce assez pour regarder comme fabuleuse l'existence de ce personnage? Il faudrait alors supposer que cet auteur en est l'inventeur, ou admettre que c'était dès lors une opinion répandue parmi les Franks; mais dans ce cas-là il y a présomption pour croire à l'existence du premier roi des Franks. Il est certain qu'il est bien difficile de se décider sur ce point. Quoiqu'il en soit, l'histoire des Franks fait mention de quelques individus qui portaient le même nom. C'est une circonstance que l'on n'a pas remarquée, et c'est en même temps un argument en faveur de ceux qui croient à l'existence de ce premier roi de notre nation. Il existe une petite pièce de vers adressée, au sixième siècle par l'évêque de Poitiers, Venance Fortunat (_lib._ IX, _carm._ 12.), à un de ses amis nommé Faramund, qui avait la charge de référendaire. En l'an 700 il existait un évêque de même nom, qui est mentionné dans une vie anonyme de Pépin, l'ancien maire du palais (_Coll. des Hist. de Fr._, t. II, p. 608). Enfin, on trouve en l'an 591 un prêtre de l'église de Paris, mentionné par Grégoire de Tours (liv. X, ch. 26), qui fut ensuite évêque de cette ville, appelé Faramod, nom qu'on doit placer dans la même catégorie.
SAINT MARTIN, _note à l'Histoire du Bas-Empire_ de Le Beau, t. V, p. 469.
[220] Une ancienne généalogie, qui paraît remonter à une époque très-reculée, dit positivement: Faramond engendra Cleno et Cludiono. (Note de M. Saint-Martin, _Hist. du Bas Empire_, t. VI; p. 25.)
CLODION BATTU PAR AÉTIUS.
431[221].