Part 21
Les poésies nationales des barbares étaient accompagnées du son du fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des festins, faisaient résonner la corde de leur arc. La cithare ou la guitare était en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'île des Bretons: il y avait trois choses qu'on ne pouvait saisir pour dettes chez un homme libre du pays de Galles: son cheval, son épée et sa harpe.
Dans quelles langues tous ces poëmes étaient-ils écrits ou chantés? Les principales étaient la langue celtique, la langue slave, les langues teutonique et scandinave: il est difficile de savoir à quelle racine appartenait l'idiome des Huns. L'oreille dédaigneuse des Grecs et des Romains n'entendait dans les entretiens des Franks et des Tartares que des croassements de corbeaux ou des sons non articulés, sans aucun rapport avec la voix humaine; mais quand les barbares triomphèrent, force fut de comprendre les ordres que le maître donnait à l'esclave. Sidoine Apollinaire félicite Syagrius de s'exprimer avec pureté dans la langue des Germains: «Je ris, dit le littérateur puéril, en voyant un _barbare_ craindre devant vous de faire un _barbarisme_ dans sa langue.» Le quatrième canon du concile de Tours ordonne que chaque évêque traduira ses sermons latins en langue romane et tudesque. Louis le Débonnaire fit mettre la _Bible_ en vers teutons. Nous savons, par Loup de Ferrières, que sous Charles le Chauve on envoyait les moines de Ferrières à Pruym, pour se familiariser avec la langue germanique. On fit connaître à la même époque les caractères dont les Normands se servaient pour garder la mémoire de leurs chansons; ces caractères s'appelaient _runstabath_; ce sont des lettres runiques: on y joignit celles qu'Ethicus avait inventées auparavant, et dont saint Jérôme avait donné les signes......
Passons à la religion des barbares. Les historiens nous disent que les Huns n'en avaient aucune: nous voyons seulement qu'ils croyaient, comme les Turcs, à une certaine fatalité. Les Alains, comme les peuples d'origine celtique, révéraient une épée nue fichée en terre. Les Gaulois avaient leur terrible _Dis_, père de la Nuit, auquel ils immolaient des vieillards sur le _dolmen_, ou la pierre druidique; les Germains adoraient la secrète horreur des forêts. Autant la religion de ceux-ci était simple, autant celle des Scandinaves était compliquée.
Le géant Ymer fut tué par les trois fils de Bore: Odin, Vil et Ve. La chair de Ymer forma la terre, son sang la mer, son crâne le ciel. Le Soleil ne savait pas alors où était son palais; la Lune ignorait ses forces; et les étoiles ne connaissaient point la place qu'elles devaient occuper.
Un autre géant, appelé Norv, fut le père de la Nuit. La Nuit, mariée à un enfant de la famille des dieux, enfanta le Jour. Le Jour et la Nuit furent placés dans le ciel, sur deux chars conduits par deux chevaux; Hrim-Fax (crinière gelée) conduit la Nuit: les gouttes de ses sueurs font la rosée; Skin-Fax (crinière lumineuse) mène le Jour. Sous chaque cheval se trouve une outre pleine d'air: c'est ce qui produit la fraîcheur du matin.
Un chemin ou un pont conduit de la terre au firmament: il est de trois couleurs, et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais génies, après avoir traversé les fleuves des enfers, passeront à cheval sur ce pont.
La cité des dieux est placée sous le chêne Ygg-Drasill, qui ombrage le monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.
Le dieu Thor est fils aîné d'Odin; Tyr est la divinité des victoires. Heindall aux dents d'or a été engendré par neuf vierges. Loke est l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke; enchaîné avec difficulté par les dieux, il sort de sa bouche une écume qui devient la source du fleuve Vam (les vices).
Frigga est la principale des déesses guerrières, qui sont au nombre de douze; elles se nomment Walkyries: Gadur, Rosta et Skulda (l'avenir), la plus jeune des douze fées, vont tous les jours à cheval choisir les morts[188].
[188] _Edda._--Voyez aussi Mallet, _Introd. à l'histoire de Danemark_, et les _Monuments de la Mythologie des anciens Scandinaves_ pour servir de preuve à cette introduction, par le même auteur, in-4º; Copenhague, 1766.
Il y a dans le ciel un grande salle, le Valhalla, où les braves sont reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se battre contre le loup. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser les os, et viennent ensuite dîner ensemble: ils boivent le lait de la chèvre Heidruna, qui broute les feuilles de l'arbre Lœrada. Ce lait est de l'hydromel: on en remplit tous les jours une cruche assez large pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement.
Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des dieux défigurés empruntés de la mythologie grecque, se retrouvaient dans le culte de certains barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de l'homme: est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux assemblés autour d'un _sorcier_ sur leur mer solide, à l'entrée même de ce passage si longtemps cherché[189], qu'une éternelle barrière de glace fermait au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry?
[189] Second voyage du capitaine Parry pour découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique.
De la religion des barbares descendons à leurs gouvernements.
Ces gouvernements paraissent avoir été en général des espèces de républiques militaires, dont les chefs étaient électifs, ou passagèrement héréditaires, par l'effet de la tendresse, de la gloire, ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective: la souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du christianisme; souveraineté même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant dormir le droit à côté du fait.
La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la société civilisée: le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie tempérée, la république aristocratique ou démocratique. Souvent même les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une complication et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvait le gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'élection du roi et du chef de guerre, créaient deux autorités souveraines indépendantes l'une de l'autre: combinaison extraordinaire.
Les peuples sortis de l'orient de l'Asie différaient en constitutions des peuples venus du nord de l'Europe: la cour d'Attila offrait le spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin, mais avec une différence notable; les femmes paraissaient publiquement chez les Huns; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane favorite d'Attila: elle était couchée sur un divan; ses suivantes brodaient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La veuve de Bléda avait envoyé en présents aux ambassadeurs de belles esclaves.
Les barbares, qui en raison de quelques usages particuliers ressemblaient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau Monde, différaient d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons, dont le chef tout nu portait un chapeau brodé à trois cornes, servaient autrefois le gouverneur français du Canada: les pourrait-on comparer à ces troupes de race slave ou germanique auxiliaires des troupes romaines? Les Iroquois au temps de leur plus grande prospérité n'armaient pas plus de dix mille guerriers: les seuls Goths mettaient, comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de cinquante mille hommes à la solde des empereurs; dans le quatrième et dans le cinquième siècle, les légions entières étaient composées de barbares. Attila réunissait sous ses drapeaux sept cent mille combattants, ce qu'à peine serait en état de fournir aujourd'hui la nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges du palais et de l'empire, des Franks, des Goths, des Suèves, des Vandales: nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes, est le fait d'une société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion: l'état politique peut être très-avancé chez un peuple, et les individus de ce peuple conserver les habitudes de l'état de nature.
L'esclavage était connu chez toutes ces hordes ameutées contre le Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête, est pourtant le premier pas de la civilisation: l'homme entièrement sauvage tue et mange ses prisonniers: ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre social qu'il leur laisse la vie, afin de les employer à ses travaux.
La noblesse était connue des barbares comme l'esclavage: c'est pour avoir confondu l'espèce d'égalité militaire qui naît de la fraternité d'armes, avec l'égalité des rangs, que l'on a pu douter d'un fait avéré. L'histoire prouve invinciblement que différentes classes sociales existaient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave et caucasien. Les Goths avaient leurs Ases ou demi-dieux: deux familles dominaient toutes les autres, les Amaliet les Baltes.
Le droit d'aînesse était ignoré de la plupart des barbares; ce fut avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint à le leur faire adopter. Non-seulement le partage égal subsistait chez eux, mais quelquefois le dernier né d'entre les enfants, étant réputé le plus faible, obtenait un avantage dans la succession.
«Lorsque les frères ont partagé le bien de leur père, dit la loi gallique, le plus jeune a la meilleure maison, les instruments de labourage, la chaudière de son père, son couteau et sa cognée.» Loin que l'esprit de ce qu'on appelle la _loi salique_ fût en vigueur dans la véritable loi salique, la ligne maternelle était appelée avant la ligne paternelle dans les héritages et les affaires résultant d'iceux. On va bientôt en voir un exemple à propos de la peine d'homicide.
Le gouvernement suivait la règle de la famille; un roi en mourant partageait sa succession entre ses enfants, sauf le consentement ou la ratification populaire: la loi politique n'était dans sa simplicité que la loi domestique.
Chez plusieurs tribus germaniques la possession était annale; propriétaire de ce qu'on avait cultivé, le fonds, après la moisson, retournait à la communauté. Les Gaulois étendaient le pouvoir paternel jusque sur la vie de l'enfant: les Germains ne disposaient que de sa liberté. Au pays de Galles, le pencénedit, ou chef du clan, gouvernait toutes les familles.
Les lois des barbares, en les séparant de ce que le christianisme et le code romain y ont introduit, se réduisent à des lois pénales pour la défense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol des porcs, des bestiaux, des brebis, des chèvres et des chiens, depuis le cochon de lait jusqu'à la truie qui marche à la tête d'un troupeau, depuis le veau de lait jusqu'au taureau, depuis l'agneau de lait jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc, depuis le chien conducteur de meutes jusqu'au chien de berger. La loi gallique défend de jeter une pierre au bœuf attaché à la charrue et de lui trop serrer le joug.
Le cheval est particulièrement protégé: celui qui a monté un cheval ou une jument sans la permission du maître est mis à l'amende de quinze ou de trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank, d'un cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales, entraîne un forte composition[190]. La chasse et la pêche ont leurs garants: il y a rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobé aux lacs où ils s'étaient pris, pour un faucon happé sur un arbre, pour le meurtre d'un cerf privé qui servait à embaucher les cerfs sauvages, pour l'enlèvement d'un sanglier forcé par un autre chasseur, pour le déterrement du gibier ou du poisson cachés, pour le larcin d'une barque ou d'un filet à anguilles. Toutes les espèces d'arbres sont mises à l'abri par des dispositions spéciales: veiller à la vie des forêts[191], c'était faire des lois pour la patrie.
[190] _Lex Salic._, tit. XXV.--_Lex Rip._, tit. XLII.
[191] _Lex Salic._, tit. VIII.--_Lex Rip._, tit. LXVIII.
L'association militaire, ou la responsabilité de la tribu et la solidarité de la famille, se retrouvent dans l'institution des cojurants ou compurgateurs: qu'un homme soit accusé d'un délit ou d'un crime, il peut, selon la loi allemande et plusieurs autres, échapper à la pénalité, s'il trouve un certain nombre de ses _pairs_ pour jurer avec lui qu'il est innocent. Si l'accusé était une femme, les compurgateurs devaient être femmes[192].
Le courage étant la première qualité du barbare, toute injure qui en suppose le défaut est punie: ainsi, appeler un homme LEPUS, _lièvre_; ou CONCACATUS, _embrené_, amène une composition de trois ou de six sous d'or[193]; même tarif pour le reproche fait à un guerrier d'avoir jeté son bouclier en présence de l'ennemi.
[192] _Leg. Wall._
[193] _Lex Salic._, tit. XXXII.
La barbarie se montre tout entière dans la législation des blessures; la loi saxonne est la plus détaillée à cet égard: quatre dents cassées au-devant de la bouche ne valent que six schillings; mais une seule dent cassée auprès de ces quatre dents doit être payée quatre schillings; l'ongle du pouce est estimé trois schillings, et une des membranes du nez le même prix[194].
[194] _Lex Anglo-Saxonic._, pag. 7.
La loi ripuaire s'exprime plus noblement: elle demande trente-six sous d'or pour la mutilation du doigt qui sert à décocher les flèches[195]: elle veut qu'un ingénu paye dix-huit sous d'or pour la blessure d'un autre ingénu dont le sang aura coulé jusqu'à terre[196]. Une blessure à la tête, ou ailleurs, sera compensée par trente-six sous d'or s'il est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle qu'il rende un son en étant jeté sur un bouclier placé à douze pieds de distance[197]. L'animal domestique qui tue un homme est donné aux parents du mort avec une composition; il en est ainsi de la pièce de bois tombée sur un passant. Les Hébreux avaient des règlements semblables.
[195] _Lex Ripuar._, tit. V, art. XII.
[196] _Lex Ripuar._, tit. II, art. XII.
[197] _Ibid._, tit. LXX, art. I.
Et néanmoins ces lois, si violentes dans les choses qu'elles peignent, sont beaucoup plus douces en réalité que nos lois: la peine de mort n'est prononcée que cinq fois dans la loi salique, et six fois dans la loi ripuaire; et, chose infiniment remarquable, ce n'est jamais, un seul cas excepté, pour châtiment du meurtre: l'homicide n'entraîne point la peine capitale, tandis que le rapt, la prévarication, le renversement d'une charte, sont punis du dernier supplice; encore pour tous ces crimes ou délits, y a-t-il la ressource des cojurants.
La procédure relative au seul cas de mort en réparation d'homicide est un tableau de mœurs. Quiconque a tué un homme, et n'a pas de quoi payer la composition, doit présenter douze cojurants, lesquels déclarent que le délinquant n'a rien, ni dans la terre, ni hors la terre, au delà de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accusé entre chez lui, et prend de la terre aux quatre coins de sa maison; il revient à la porte, se tient debout sur le seuil, le visage tourné vers l'intérieur du logis; de la main gauche, il jette la terre par-dessus ses épaules sur son plus proche parent. Si son père, sa mère et ses frères ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avaient, il lance la terre sur la sœur de sa mère ou sur les fils de cette sœur, ou sur les trois plus proches parents de la ligne maternelle[198]. Cela fait, déchaussé et en chemise, il saute à l'aide d'une perche par-dessus la haie dont sa maison est entourée: alors les trois parents de la ligne maternelle se trouvent chargés d'acquitter ce qui manque à la composition. Au défaut de parents maternels, les parents paternels sont appelés. Le parent pauvre qui ne peut payer jette à son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison, sur un parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la composition, le demandeur oblige le défendeur meurtrier à comparaître à quatre audiences successives; et enfin, si aucun des parents de ce dernier ne le veut rédimer, il est mis à mort: _de vita componat_.
[198] Voilà l'exemple de la préférence dans la ligne maternelle.
De ces précautions multipliées pour sauver les jours d'un coupable, il résulte que les barbares traitaient la loi en tyrans, et se prémunissaient contre elle: ne faisant aucun cas de leur vie ni de celle des autres, ils regardaient comme un droit naturel de tuer ou d'être tués. Un roi même, dans la loi des Saxons, pouvait être occis; on en était quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent. Le Germain ne concevait pas qu'un être abstrait, qu'une loi pût verser son sang. Ainsi, dans la société commençante, l'instinct de l'homme repoussait la peine de mort, comme dans la société achevée la raison de l'homme l'abolira: cette peine n'aura donc été établie qu'entre l'état purement sauvage et l'état complet de civilisation, alors que la société n'avait plus l'indépendance du premier état et n'avait pas encore la perfection du second.
SUITE DES MŒURS DES BARBARES.
Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social, Attila semblait né pour l'effroi du monde; il s'attachait à sa destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui une opinion formidable. Sa démarche était superbe; sa puissance apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur, il était sage au conseil, exorable aux suppliants, propice à ceux dont il avait reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux grisonnants, son nez camus, son teint basané, annonçaient son origine.
Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages du Danube: les rois qu'il avait soumis veillaient tour à tour à la porte de sa baraque; ses femmes habitaient d'autres loges autour de lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il laissait les vases d'or et d'argent, trophée de la victoire et chefs-d'œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons. C'est là qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevait les ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeaient non les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses généraux et capitaines: il buvait à leur santé, finissant, dans la munificence du vin, par accorder grâce aux maîtres du monde. Lorsque Attila s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de prince tributaires, qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.
Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne se pouvaient eux-mêmes expliquer: ils abordaient de tous côtés aux rivages de la désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les autres traînés par des cerfs ou des rennes, ceux-ci portés sur des chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou sur des barques de cuir et d'écorce. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et les tempêtes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à découvert. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouaient céder moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible.
Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs d'un dessein éternel: de là cette fureur de détruire, cette soif de sang qu'ils ne pouvaient éteindre, de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertu, de talents, de génie. Genséric était un prince sombre, sujet aux accès d'une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du monde, il paraissait grand parce qu'il était monté sur des débris. Dans une de ces expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même embarqué: où allait-il? il ne le savait pas. «Maître, lui dit le pilote, à quels peuples veux-tu porter la guerre?--A ceux-là, répond le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité.»
Alaric marchait vers Rome: un ermite barre le chemin au conquérant; il l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre: «Je ne puis m'arrêter, dit Alaric; quelqu'un me presse et me pousse à saccager Rome.» Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s'en emparer: Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siége pour l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. «L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux.» Néanmoins il se laisse fléchir, et se contente d'exiger des suppliants tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les esclaves d'origine barbare: «Roi, s'écrient les envoyés du sénat, que restera-t-il donc aux Romains?--La vie.»
Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla les images des dieux, et que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate, et trois mille livres de poivre. C'était avec du fer que Camille avait racheté des Gaulois les anciens Romains.
Ataulphe, successeur d'Alaric, disait: «J'ai eu la passion d'effacer le nom romain de la terre, et de substituer à l'empire des Césars l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug des lois, j'ai changé de résolution: alors j'ai voulu devenir le restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur.» C'est un prêtre nommé Jérôme qui raconte en 416, dans sa grotte de Bethléem, à un prêtre nommé Orose cette nouvelle du monde: autre merveille.
Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus-Méotides, et disparaît. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage; ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe; il la porte au prince tartare: Attila saisit le glaive, et sur cette épée, qu'il appelle l'épée de Mars, il jure ses droits à la domination du monde. Il disait: «L'étoile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de l'univers». Il mit lui-même parmi ses titres le nom de _Fléau de Dieu_, que lui donnait la terre[199].
[199] _Rerum Hungararum Scriptores varii_; Francofurti, 1660.
C'était cet homme que la vanité des Romains traitait de _général au service de l'empire_; le tribut qu'ils lui payaient était à leurs yeux ses _appointements_: ils en usaient de même avec les chefs des Goths et des Burgondes. Le Hun disait à ce propos: «Les généraux des empereurs sont des valets; les généraux d'Attila, des empereurs.»
Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étaient représentés prosternés devant les empereurs; il commanda de le peindre, lui Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules des sacs d'or qu'ils répandaient à ses pieds.
«Croyez-vous, demandait-il aux ambassadeurs de Théodose II, qu'il puisse exister une forteresse ou une ville s'il me plaît de la faire disparaître du sol?»
Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message: «Attila, mon maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais.»
«L'herbe ne croît plus, disait encore cet exterminateur, partout où le cheval d'Attila a passé.»