Part 20
Tout ce qui se peut rencontrer de plus varié, de plus extraordinaire, de plus féroce dans les coutumes des sauvages, s'offrit aux yeux de Rome: elle vit d'abord successivement, et ensuite tout à la fois, dans le cœur et dans les provinces de son empire, de petits hommes maigres et basanés, ou des espèces de géants aux yeux verts, à la chevelure blonde lavée dans l'eau de chaux, frottée de beurre aigre ou de cendres de frêne; les uns nus, ornés de colliers, d'anneaux de fer, de bracelets d'or; les autres couverts de peaux, de sayons, de larges braies, de tuniques étroites et bigarrées; d'autres encore la tête chargée de casques faits en guise de mufles de bêtes féroces; d'autres encore le menton et l'occiput rasés, ou portant longues barbes et moustaches. Ceux-ci s'escrimaient à pied avec des massues, des maillets, des marteaux, des framées, des angons à deux crochets, des haches à deux tranchants, des frondes, des flèches armées d'os pointus, des filets et des lanières de cuir, de courtes et de longues épées; ceux-là enfourchaient de hauts destriers bardés de fer ou de laides et chétives cavales, mais rapides comme des aigles. En plaine, ces hommes hostoyaient éparpillés, ou formés en coin, ou roulés en masse; parmi les bois, ils montaient sur les arbres, objets de leur culte, et combattaient portés sur les épaules et dans les bras de leurs dieux.
Des volumes suffiraient à peine au tableau des mœurs et des usages de tant de peuples.
Les Agathyrses, comme les Pictes, se tachetaient le corps et les cheveux d'une couleur bleue; les gens d'une moindre espèce portaient leurs mouchetures rares et petites; les nobles les avaient larges et rapprochées.
Les Alains ne cultivaient point la terre; ils se nourrissaient de lait et de la chair des troupeaux; ils erraient avec leurs chariots d'écorce, de désert en désert. Quand leurs bêtes avaient consommé tous les herbages, ils remettaient leurs villes sur leurs chariots, et les allaient planter ailleurs. Le lieu où ils s'arrêtaient devenait leur patrie. Les Alains étaient grands et beaux; ils avaient la chevelure presque blonde, et quelque chose de terrible et de doux dans le regard. L'esclavage était inconnu chez eux; ils sortaient tous d'une source libre.
Les Goths, comme les Alains, de race scandinave, leur ressemblaient; mais ils avaient moins contracté les habitudes slaves, et ils inclinaient plus à la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de vieillards Goths: «Selon leur ancien usage, leurs vieillards se réunissent au lever du soleil; sous les glaces de l'âge, ils ont le feu de la jeunesse. On ne peut voir sans dégoût la toile qui couvre leur corps décharné; les peaux dont ils sont vêtus leur descendent à peine au dessous du genou. Ils portent des bottines de cuir de cheval, qu'ils attachent par un simple nœud au milieu de la jambe, dont la partie supérieure reste découverte.» Et pourquoi ces Goths étaient-ils assemblés? Pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale, et pour élire un empereur romain!
Le Sarrasin, ainsi que l'Alain, était nomade: monté sur son dromadaire, vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant à chaque instant de terre et de ciel, sa vie n'était qu'une fuite.
Les Huns parurent effroyables aux barbares eux-mêmes: ils considéraient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues déchiquetées, au visage noir, aplati et sans barbe; à la tête en forme de boule d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que des yeux; ces cavaliers dont la voix était grêle et le geste sauvage. La renommée les représentait aux Romains comme des bêtes marchant sur deux pieds, ou comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçait sur les ponts. On leur donnait une origine digne de la terreur qu'ils inspiraient: on les faisait descendre de certaines sorcières appelées _Aliorumna_, qui, bannies de la société par le roi des Goths Félimer, s'étaient accouplées dans les déserts avec les démons.
Différents en tout des autres hommes, les Huns n'usaient ni de feu ni de mets apprêtés; ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses, ou échauffées entre leur siége et le dos de leurs chevaux. Leurs tuniques, de toile colorée et de peaux de rats des champs, étaient nouées autour de leur cou; ils ne les abandonnaient que lorsqu'elles tombaient en lambeaux. Ils enfonçaient leur tête dans des bonnets de peau arrondis, et leurs jambes velues dans des tuyaux de cuir de chèvre. On eût dit qu'ils étaient cloués sur leurs chevaux, petits et mal formés, mais infatigables. Souvent ils s'y tenaient assis comme les femmes; ils y traitaient d'affaires, délibérant, vendant, achetant, buvant, mangeant, dormant sur le cou étroit de leur bête, s'y livrant, dans un profond sommeil, à toutes sortes de songes.
Sans demeure fixe, sans foyer, sans loi, sans habitudes domestiques, les Huns erraient avec les chariots qu'ils habitaient. Dans ces huttes mobiles, les femmes façonnaient leurs vêtements, accouchaient, allaitaient leurs nourrissons jusqu'à l'âge de puberté. Nul, chez ces générations, ne pouvait dire d'où il venait, car il avait été conçu loin du lieu où il était né, et élevé plus loin encore. Cette manière de vivre dans des voitures roulantes était en usage chez beaucoup de peuples, et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de cette nation: «Le coteau voisin retentissait du bruit d'une noce; les ennemis célébraient en dansant, à la manière des Scythes, l'hymen d'un époux à la blonde chevelure. Après la défaite on trouva les préparatifs de la fête errante, les marmites, les mets des convives, tout le régal prisonnier et les odorantes couronnes de fleurs........ Le vainqueur enleva le chariot de la mariée[172]»
[172] SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de Majorien_.
Sidoine est un témoin considérable des mœurs des barbares dont il voyait l'invasion. «Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus, obligé d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un visage contraint, au chant du Bourguignon ivre, les cheveux graissés avec du beurre acide....... Heureux vos yeux, heureuses vos oreilles, qui ne les voient et ne les entendent point! heureux votre nez, qui ne respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de l'ail et de l'oignon!»
Tous les barbares n'étaient pas aussi brutaux. Les Franks, mêlés depuis longtemps aux Romains, avaient pris quelque chose de leur propreté et de leur élégance. «Le jeune chef marchait à pied au milieu des siens; son vêtement d'écarlate et de soie blanche était enrichi d'or; sa chevelure et son teint avaient l'éclat de sa parure. Ses compagnons portaient pour chaussure des peaux de bête garnies de tous leurs poils: leurs jambes et leurs genoux étaient nus; les casaques bigarrées de ces guerriers montaient très-haut, serraient les hanches, et descendaient à peine au jarret; les manches de ces casaques ne dépassaient pas le coude. Par-dessous ce premier vêtement se voyait une saie de couleur verte bordée d'écarlate, puis une rhénone fourrée, retenue par une agrafe[173]. Les épées de ces guerriers se suspendaient à un étroit ceinturon, et leurs armes leur servaient autant d'ornement que de défense: ils tenaient dans la main droite des piques à deux crochets, ou des haches à lancer; leur bras gauche était caché par un bouclier aux limbes d'argent et à la bosse dorée[174].» Tels étaient nos pères.
[173] Sorte de manteau en usage chez les peuples des bords du Rhin.
[174] S. APOLLINARIUS, lib. IV, _Epist. ad Domnit._
Sidoine arrive à Bordeaux, et trouve auprès d'Euric, roi des Visigoths, divers barbares qui subissaient le joug de la conquête. «Ici se présente le Saxon aux yeux d'azur: ferme sur les flots, il chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre, à l'occiput tondu, tire en arrière, depuis qu'il est vaincu, ses cheveux renaissants sur son cou vieilli; ici vagabonde l'Hérule aux joues verdâtres, qui laboure le fond de l'Océan, et dispute de couleur avec les algues; ici le Bourguignon, haut de sept pieds, mendie la paix en fléchissant le genou[175].»
[175] APOLLINARIUS, lib. VIII, epist. IX.
Une coutume assez générale chez tous les barbares était de boire la cervoise (la bière), l'eau, le lait et le vin, dans le crâne des ennemis. Étaient-ils vainqueurs, ils se livraient à mille actes de férocité; les têtes des Romains entourèrent le camp de Varus, et les centurions furent égorgés sur les autels de la divinité de la guerre. Étaient-ils vaincus, ils tournaient leur fureur contre eux-mêmes. Les compagnons de la première ligue des Cimbres que défit Marius furent trouvés sur le champ de bataille attachés les uns aux autres; ils avaient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs femmes s'armèrent d'épées et de haches; hurlant, grinçant des dents de rage et de douleur, elles frappaient et Cimbres et Romains, les premiers comme des lâches, les seconds comme des ennemis: au fort de la mêlée, elles saisissaient avec leurs mains nues les épées tranchantes des légionnaires, leur arrachaient leurs boucliers, et se faisaient massacrer. Sanglantes, échevelées, vêtues de noir, on les vit, montées sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frères, leurs pères, leurs fils, étouffer leurs nouveau-nés, les jeter sous les pieds des chevaux, et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au bout du timon de son chariot, après avoir attaché par la gorge deux de ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le même supplice, le Cimbre vaincu se passait au cou un lacs coulant, nouait le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses bœufs: ce laboureur d'une espèce nouvelle, pressant l'attelage avec l'aiguillon, ouvrait sa tombe.
On retrouvait ces mœurs terribles parmi les barbares du cinquième siècle. Leur cri de guerre faisait palpiter le cœur du plus intrépide Romain: les Germains poussaient ce cri sur le bord de leurs boucliers appliqués contre leurs bouches. Le bruit de la corne des Goths était célèbre.
Avec des ressemblances et des différences de coutumes, ces peuples se distinguaient les uns des autres par des nuances de caractères: «Les Goths sont fourbes, mais chastes, dit Salvien; les Allamans, impudiques, mais sincères; les Franks, menteurs, mais hospitaliers; les Saxons, cruels, mais ennemis des voluptés[176].» Le même auteur fait aussi l'éloge de la pudicité des Goths, et surtout de celle des Vandales. Les Taïfales, peuplade de la Dacie, péchaient par le vice contraire[177].
[176] SALVIAN., _De Gubern. Dei_, lib. VII.
[177] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 9.
Les Huns, perfides dans les trêves, étaient dévorés de la soif de l'or. Abandonnés à l'instinct des brutes, ils ignoraient l'honnête et le déshonnête. Obscurs dans leur langage, libres de toute religion et de toute superstition, aucun respect divin ne les enchaînait. Colères et capricieux, dans un même jour ils se séparaient de leurs amis sans qu'on eût rien dit pour les irriter, et leur revenaient sans qu'on eût rien fait pour les adoucir[178].
[178] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 2.
Quelques-unes de ces races étaient anthropophages. Un Sarrasin tout velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se précipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivés sous les murs de Constantinople après la défaite de Valens; il colle ses lèvres au gosier de l'ennemi qu'il avait blessé, et en suce le sang aux regards épouvantés des spectateurs[179]. Les Scythes de l'Europe montraient ce même instinct du furet et de la hyène: saint Jérôme[180] avait vu dans les Gaules les Atticotes, horde bretonne, qui se nourrissaient de chair humaine: quand ils rencontraient dans les bois des troupeaux de porcs et d'autre bétail, ils coupaient les mamelles des bergères et les parties les plus succulentes des pâtres, délicieux festin pour eux. Les Alains arrachaient la tête de l'ennemi abattu, et de la peau de son cadavre ils caparaçonnaient leurs chevaux. Les Budins et les Gélons se faisaient aussi des vêtements et des couvertures de cheval avec la peau des vaincus, dont ils se réservaient la tête. Ces mêmes Gélons se découpaient les joues; un visage tailladé, des blessures qui présentaient des écailles livides, surmontées d'une crête rouge, étaient le suprême honneur.
[179] _Idem_, XXXI, 16.
[180] T. IV, p. 201, _adv. Jovin._, lib. II.
L'indépendance était tout le fond d'un barbare, comme la patrie était tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuet. Être vaincu ou enchaîné paraissait à ces hommes de bataille et de solitude chose plus insupportable que la mort: rire en expirant était la marque distinctive du héros. Saxon le Grammairien dit d'un guerrier: «Il tomba, rit et mourut.» Il y avait un nom particulier dans les langues germaniques pour désigner ces enthousiastes de la mort: le monde devait être la conquête de tels hommes.
Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poëtes: les barbares avaient la passion de la musique et des vers; leur muse s'éveillait aux combats, aux festins et aux funérailles. Les Germains exaltaient leur dieu Tuiston dans de vieux cantiques: lorsqu'ils s'ébranlaient pour la charge, ils entonnaient en chœur le bardit; et de la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissait, ils présageaient le destin futur du combat.
Chez les Gaulois, les bardes étaient chargés de transmettre le souvenir des choses dignes de louanges.
Jornandès raconte qu'à l'époque où il écrivait on entendait encore les Goths répéter les vers consacrés à leur législateur. Au banquet royal d'Attila, deux Gépides célébrèrent les exploits des anciens guerriers: ces chansons de la gloire attablée animaient d'un attendrissement martial le visage des convives. Les cavaliers qui exécutaient autour du cercueil du héros tartare une espèce de tournoi funèbre, chantaient: «C'est ici Attila, roi des Huns, engendré par son père Mundzuch. Vainqueur des plus fières nations, il réunit sous sa puissance la Scythie et la Germanie, ce que nul n'avait fait avant lui. L'une et l'autre capitale de l'Empire Romain chancelaient à son nom: apaisé par leur soumission, il se contenta de les rendre tributaires. Attila, aimé jusqu'au bout du destin, a fini ses jours, non par le fer de l'ennemi, non par la trahison domestique, mais sans douleurs, au milieu de la joie. Est-il une plus douce mort que celle qui n'appelle aucune vengeance?[181]»
[181] Jornandès. Chap. 45.
Un manuscrit originaire de l'abbaye de Fulde, maintenant à Cassel, a par hasard sauvé de la destruction le fragment d'un poëme teutonique qui réunit les noms d'Hildebrand, de Théodoric, d'Hermanric, d'Odoacre et d'Attila. Hildebrand, que son fils ne veut pas reconnaître, s'écrie: «Quelle destinée est la mienne! J'ai erré hors de mon pays soixante hivers et soixante étés, et maintenant il faut que mon propre enfant m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier.»
L'Edda (l'aïeule), recueil de la mythologie scandinave, les Sagga ou les traditions historiques des mêmes pays, les chants des Scaldes rappelés par Saxon le Grammairien, ou conservés par Olaüs Wormius dans sa _Littérature runique_, offrent une multitude d'exemples de ces poésies. J'ai donné ailleurs[182] une imitation du poëme lyrique de Lodbrog, guerrier scalde et pirate. «Nous avons combattu avec l'épée......... Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie.......... Les vierges ont pleuré longtemps......... Les heures de la vie s'écoulent: nous sourirons quand il faudra mourir.» Un autre chant tiré de l'Edda reproduit la même énergie et la même férocité.
[182] _Martyrs_, liv. VI.
Pugnavimus ensibus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vitæ elapsæ sunt horæ: Ridens moriar.
On trouvera plus loin ce chant reproduit tout entier.
Hogni et Gunar, deux héros de la race des Nifflungs, sont prisonniers d'Attila. On demande à Gunar de révéler où est le trésor des Nifflungs, et d'acheter sa vie pour de l'or.
Le héros répond:
«Je veux tenir dans ma main le cœur d'Hogni, tiré sanglant de la poitrine du vaillant héros, arraché avec un poignard émoussé du sein de ce fils de roi.
«Ils arrachèrent le cœur d'un lâche qui s'appelait Hialli; ils le posèrent tout sanglant sur un plat, et l'apportèrent à Gunar.
«Alors Gunar, ce chef du peuple, chanta: «Ici je vois le cœur sanglant d'Hialli; il n'est pas comme le cœur d'Hogni le brave; il tremble sur le plat où il est placé; il tremblait la moitié davantage quand il était dans le sein du lâche.»
«Quand on arracha le cœur d'Hogni de son sein, il rit; le guerrier vaillant ne songea pas à gémir. On posa son cœur sanglant sur un plat, et on le porta à Gunar.
«Alors ce noble héros, de la race des Nifflungs, chanta: Ici je vois le cœur d'Hogni le brave; il ne ressemble pas au cœur d'Hialli le lâche; il tremble peu sur le plat où on l'a placé; il tremblait la moitié moins quand il était dans la poitrine du brave.
«Que n'es-tu, ô Atli (Attila), aussi loin de mes yeux que tu le seras toujours de nos trésors! En ma puissance est désormais le trésor caché des Nifflungs; car Hogni ne vit plus.
«J'étais toujours inquiet quand nous vivions tous les deux, maintenant je ne crains rien; je suis seul!»
Ce dernier trait est d'une tendresse sublime.
Ce caractère de la poésie héroïque primitive est le même parmi tous les peuples barbares; il se retrouve chez l'Iroquois qui précéda la société dans les forêts du Canada, comme chez le Grec redevenu sauvage, qui survit à la société sur ces montagnes du Pinde, où il n'est resté que la muse armée. «Je ne crains pas la mort, disait l'Iroquois; je me ris des tourments. Que ne puis-je dévorer le cœur de mes ennemis!»
«Mange, oiseau (c'est une tête qui parle à un aigle, dans l'énergique traduction de M. Fauriel); mange, oiseau, mange ma jeunesse; repais-toi de ma bravoure; ton aile en deviendra grande d'une aune, et ta serre d'un empan[183].»
[183] Chants populaires de la Grèce.
Les lois mêmes étaient du domaine de la poésie. Un homme d'un rare talent dans l'histoire, M. Thierry, a fort ingénieusement remarqué que les _premières lignes du prologue_ de la loi salique semblent être le texte littéral d'une ancienne chanson; il les rend ainsi, d'un style ferme et noble:
«La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d'une blancheur et d'une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d'hérésie; lorsqu'elle était encore sous une croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la nature de ses qualités; désirant la justice, gardant sa pitié; la _loi salique_ fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.
«Vive le Christ, qui aime les Franks! Qu'il regarde leur royaume...... Cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains.»
La métaphore abondait dans les chants des scaldes: les fleuves sont la _sueur de la terre et le sang des vallées_, les flèches sont les _filles de l'infortune_, la hache est la _main de l'homicide_, l'herbe est la _chevelure de la terre_, la terre est le _vaisseau qui flotte sur les âges_, la mer est le _champ des pirates_, un vaisseau est leur _patin_ ou le _coursier_ des flots.
Les Scandinaves avaient de plus quelques poésies mythologiques. «Les déesses qui président aux combats, les belles Walkyries, étaient à cheval, couvertes de leur casque et de leur bouclier. Allons, disent-elles, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux.»
Les premiers préceptes moraux étaient aussi confiés en vers à la mémoire: «L'hôte qui vient chez vous a les genoux froids, donnez-lui du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de trop boire de bière: l'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent, et leur dérobe leur âme. Le gourmand mange sa mort. Quand un homme allume du feu, la mort entre chez lui avant que ce feu soit éteint. Louez la beauté du jour quand il sera fini. Ne vous fiez ni à la glace d'une nuit, ni au serpent qui dort, ni au tronçon de l'épée, ni au champ nouvellement semé.»
Enfin les barbares connaissaient aussi les chants d'amour: «Je me battis dans ma jeunesse avec les peuples de Devonstheim, je tuai leur jeune roi; cependant une fille de Russie me méprise.
«Je sais faire huit exercices: je me tiens ferme à cheval, je nage, je glisse sur des patins, je lance le javelot, je manie la rame; cependant une fille de Russie me méprise[184].»
[184] _Les deux Edda, les Sagga_; WORM., _Litt. runic._; MALLET, _Hist. de Danemark_.
Plusieurs siècles après la conquête de l'empire romain, l'usage des hymnes guerriers continua: les défaites amenaient des complaintes latines, dont l'air est quelquefois noté dans les vieux manuscrits: Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle, qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du huitième, du neuvième et du dixième siècle. Un chant teutonique conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an 881, par Louis, fils de Louis le Bègue. «J'ai connu un roi appelé le seigneur Louis, qui servait Dieu de bon cœur, parce que Dieu le récompensait.... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement à cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis[185].» Personne n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons des Germains.
[185] _Rerum Gall. et Franc. Script._, tom. IX, pag. 99.
La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglais sur les Danois, et l'Histoire de Norvège, l'apothéose d'un pirate du Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur les côtes d'Albion[186].
[186] Voyez ces chants dans l'_Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands_, de M. A. Thierry, tom. I, pag. 131 de la 3e édition.
Les nautoniers normands célébraient eux-mêmes leurs courses; un d'entre eux disait: «Je suis né dans le haut pays de Norvège, chez des peuples habiles à manier l'arc; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les écueils, _loin du séjour des hommes_.» Et ce scalde des mers avait raison, puisque les _Danes_ ont découvert le Vineland ou l'Amérique.
Ces rhythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland, qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. «A la bataille d'Hastings, dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens de citer, un Normand appelé Taillefer poussa son cheval en avant du front de la bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main droite; les Normands répétaient ses refrains, ou criaient: Dieu aide! Dieu aide!»
Wace nous a conservé le même fait dans une autre langue:
Taillefer, qui moult bien chantoit, Sur un cheval qui tost alloit, Devant eus alloit chantant De Karlemagne et de Rollant, Et d'Olivier et des vassaux Qui moururent à Rainschevaux.
Cette ballade héroïque, qui se devrait retrouver dans le roman de Roland et d'Olivier, de la bibliothèque des rois Charles V, VI et VII[187], fut encore chantée à la bataille de Poitiers.
[187] DU CANGE, voce _Cantilena Rollandi_; _Mém. de l'Ac. des Inscript._, tom. I, part. I, pag. 317; _Hist. litt. de la France_, tom. VII, Avertiss., pag. 73.