L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 19

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Ne voit-on pas dans les Gaules que les plus grands seigneurs n'ont tiré d'autres fruits de leurs malheurs que de devenir plus déréglés dans leur conduite? J'ai vu moi-même, dans Trèves, des personnes nobles et constituées en dignité, quoique dépouillées de leurs biens, au milieu d'une province ravagée, montrer plus de corruption dans leurs mœurs qu'on ne remarquait de décadence dans leurs affaires domestiques. La désolation du pays n'avait pas été si grande qu'il ne restât encore quelque ressource; mais la corruption des mœurs était si extrême, qu'elle était sans remède. Les vices, ces cruels ennemis du cœur, faisaient au dedans plus de ravages que les barbares, ennemis seulement du corps, n'en faisaient au dehors. Les Romains étaient eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. Je devrais arroser de mes larmes la peinture des choses dont j'ai été témoin. J'ai vu des vieillards qui étaient dans les charges publiques, des chrétiens dans le dernier retour de l'âge, aimer encore la bonne chère et la volupté. Par où commencer pour leur reprocher leur corruption? Leurs dignités, leur âge, le nom de chrétiens, le péril qui les menaçait, lequel de tous ces endroits devait fournir les premiers reproches? Pourrait-on croire que des vieillards fussent capables de s'abandonner à ces déréglements pendant la paix, que des jeunes gens le pussent être, pendant la guerre, que des chrétiens le pussent jamais être? Dignités, âge, profession, religion, on oubliait tout dans la fureur de la débauche. Qui n'eût pris les principaux de cette ville pour des insensés? Cette ardeur n'a pu être ralentie par les destructions réitérées de cette ville criminelle. Quatre fois Trèves, cette ville la plus florissante des Gaules, a été prise et ruinée. Le premier malheur eut dû suffire pour déterminer les habitants à une sincère conversion, afin qu'une rechute n'attirât pas une seconde punition. Chose incroyable! le nombre des malheurs n'a fait qu'augmenter le penchant fatal pour le vice. Tel qu'on nous représente dans la fable cet hydre dont les têtes renaissaient plus nombreuses à mesure qu'on les coupait, telle était la ville de Trèves; ses malheurs croissaient, et en même temps croissait aussi la fureur de ses habitants pour le libertinage des mœurs. Le châtiment, qui dégoûte ailleurs du vice, en faisait naître ici un goût plus vif et plus empressé; et il eût été plus facile de vider Trèves d'habitants que de la purger de cette fureur impie.

Cette peinture des désordres de Trèves convient à une ville voisine, qui lui cédait peu en magnificence. Outre tous les autres vices qui s'y étaient introduits, l'avarice et l'ivrognerie y dominaient; mais l'ivrognerie surtout était si fort en usage, que les principaux de la ville ne purent se résoudre ou n'étaient pas en état de pouvoir sortir de table lorsque les barbares, maîtres des remparts, entraient de tous côtés dans la ville. Dieu le permit ainsi, afin de faire voir plus clairement la raison pourquoi il châtiait les habitants de cette ville. C'est là que j'ai vu un renversement bien déplorable. On ne voyait aucune différence de mœurs entre les vieillards et les jeunes gens; la même indiscrétion dans les discours, la même légèreté, le même luxe, le même penchant pour l'ivrognerie, les rendait semblables les uns aux autres. Des hommes âgés, élevés depuis longtemps aux charges publiques, n'ayant plus que peu de jours à vivre, buvaient comme eussent pu faire les plus robustes. Les forces, qui leur manquaient pour marcher, ne leur manquaient pas pour boire; et leurs jambes ailleurs chancelantes se fortifiaient dans les occasions de danser. Je raccourcis ce portrait odieux; et pour l'achever d'un seul trait, je n'ai qu'à dire qu'on a vu dans cette ville la vérité de ce que disait le Sage, que le vin et les femmes rendent les sages impies à l'égard de Dieu.

Après avoir décrit ce qui se faisait dans les plus fameuses villes des Gaules, que dirai-je des villes moins considérables, si ce n'est qu'elles ont de même toutes péri par les vices de leurs habitants? Le crime y avait tellement endurci tous les cœurs, qu'on était au milieu du péril sans le craindre. On était menacé d'une captivité prochaine, et on ne la craignait pas. Dieu permettait qu'on demeurât dans cette insensibilité, afin qu'on ne prît point de précautions pour détourner sa ruine. Déjà les barbares étaient présents qu'on ne voyait aucune crainte dans les hommes, et que dans les villes on ne se donnait aucun mouvement pour se garantir de l'invasion. Personne, à la vérité, n'avait envie de périr; mais tel était l'aveuglement des pécheurs, qu'on ne prenait aucun soin pour éviter sa perte. L'intempérance, l'ivrognerie, l'amour du repos avaient fait naître une négligence et une indolence incurables. Semblables à ceux dont l'Écriture dit qu'un assoupissement que Dieu permettait s'était saisi d'eux. Cet assoupissement que Dieu répand est un présage d'une ruine prochaine; car l'Écriture nous apprend que quand les iniquités du pécheur sont montées à un certain point, la Providence l'abandonne à lui-même, et qu'ainsi livré à son propre sens il court à sa perte.

Je ne crois pas devoir rien ajouter pour persuader que l'empressement des hommes pour les plaisirs criminels n'a pas cessé jusqu'à leur entière destruction. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cet aveuglement se perpétuera, et l'on peut prédire que les hommes seront toujours les mêmes. Voyons-nous qu'aucune des villes et des provinces qui sont prises ou ravagées par les barbares change de conduite? Y est-on humilié, pense-t-on à se convertir et se corriger? Tel est le caractère des Romains; on les voit périr, mais on ne les voit pas se corriger. Trois fois la première ville des Gaules a été détruite, trois fois elle a été comme le bûcher de ses habitants. La destruction même ne fut pas le plus grand mal qu'elle eut à supporter. La misère accablait ceux que la ruine de leur patrie n'avait pas fait périr. Ce qui s'était garanti de la mort gémissait dans le malheur. Les uns, couverts de blessures, traînaient une vie languissante; les autres, à demi-brûlés, sentaient longtemps les cruels effets de l'incendie. Ceux-ci périssaient par la faim, et ceux-là par la nudité; un grand nombre succombaient à la violence du mal ou à la rigueur du froid. Ainsi la même mort se faisait sentir en mille façons différentes. En un mot, la ruine d'une seule ville était une calamité pour un grand nombre d'autres. J'ai vu, et je n'ai pas refusé mon secours aux misérables, j'ai vu les cadavres des hommes et des femmes confondus, nus, déchirés, donnant un douloureux spectacle aux habitants des autres villes, et servant de nourriture aux chiens et aux oiseaux. La puanteur qu'exhalaient ces corps morts devenait mortelle pour les vivants, et ceux qui n'avaient pas été enveloppés dans le saccagement de cette ville ne laissaient pas d'en sentir les mauvais effets. Mais qu'ont produit toutes ces calamités? Si les choses n'étaient évidentes, on ne pourrait s'imaginer que les hommes fussent capables d'un endurcissement si extraordinaire; mais personne n'ignore qu'un petit nombre de gens de qualité qui étaient restés dans cette ville ruinée employèrent leurs premiers soins à obtenir des empereurs la permission de faire célébrer les jeux du cirque.

Habitants de la ville de Trèves, à qui j'adresse ici la parole, est-il possible que vous ayez pu conserver de l'empressement pour les jeux du cirque[163]! Quoi! ce triste état d'une ville prise et saccagée, tant de sang répandu, tant de tourments soufferts, tant de captifs dans les fers, tant de maux, n'ont pu vous apprendre à vous modérer! Ah, votre folie mérite les larmes de tous les hommes de bon sens. A dire le vrai, vous m'avez paru dignes de pitié lorsque votre ville a été ruinée; mais je trouve que vous l'êtes bien davantage quand je compare votre ardeur pour les spectacles. Je croyais bien que les malheurs de la guerre pouvaient faire perdre les biens temporels, mais je ne croyais pas qu'ils pussent faire perdre la raison. Vous vous adressez donc aux empereurs pour obtenir la permission d'ouvrir le théâtre et le cirque; mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous présentez cette requête? Je regarde, et je ne vois qu'une ville ensevelie dans ses cendres et un peuple dans les fers; partout je rencontre ou des cadavres ou des yeux baignés de pleurs. A peine des restes malheureux ont-ils échappé à la ruine commune, et ces restes sont dans la douleur et dans la misère, et l'on ne sait si la destinée de ceux qui ont péri n'est pas plus heureuse que le sort de ceux qui vivent encore.

[163] Les combats de gladiateurs étaient encore les principaux jeux du cirque.

Mais quel lieu choisirez-vous pour ces jeux sacrilèges? Sera-ce sur le tombeau de vos citoyens égorgés, au milieu de leur sang répandu et encore fumant et de leurs ossements dispersés. Trouverez-vous un endroit dans toute la ville où cette image de la mort et du carnage ne s'offre à vos yeux? Toutes ces circonstances ne vous ont-elles pas dû persuader que ce n'est pas le temps de demander des jeux et des fêtes publiques? Comment oserez-vous donner des marques de joie, environnés des débris de l'incendie? Et comment oserez-vous rire au milieu de tant de justes sujets de pleurer? Mais enfin quand il n'y aurait que cette seule considération à avoir, pensez que par ces spectacles impies vous allumez contre vous la colère de Dieu. Ah! je ne suis plus étonné que vous ayez été châtiés par tous les maux que vous avez soufferts! Une ville que trois renversements n'ont pu corriger méritait bien de souffrir une quatrième destruction!

SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, livre 6.

LES TYRANS.--LE PATROCINIAT.--ORIGINES DE LA FÉODALITÉ.

Chacun essayait de se soustraire aux charges intolérables de la vie civile. Ce ne fut plus la liberté que l'on rechercha, ce fut la servitude. On y courut, on s'y précipita. Ce furent les paysans des frontières, exposés sans défense aux incursions des barbares, qui donnèrent le signal de cette espèce de désertion. Bientôt elle devint générale, et au milieu du troisième siècle des villages, des villes entières renoncent à leur indépendance et se donnent un autre maître que l'empereur. Le monde romain se brise déjà à ses extrémités; une multitude infinie de petites sociétés presque imperceptibles se forment incessamment des blocs qui s'en détachent, et s'abritent au milieu de ses ruines. Le Code nous les montre se constituant au cœur même de l'empire, sous la main même de l'empereur, en dépit de toutes les menaces, par la double influence des spoliations du fisc et des déprédations des barbares. Il y eut dès lors comme un essai, une première efflorescence des institutions féodales qui un peu plus tard couvrirent l'Europe entière. Il y a déjà des _seigneurs_, cachés encore sous l'ancienne et familière dénomination de _patrons_; et il y en a autant qu'il se trouve de villages en révolte contre une autorité qui ne peut plus donner que l'oppression en retour de l'obéissance.

Ce principe de dissolution devint plus actif à mesure que la force centrale perdit de son énergie, et devait rester sans contre-poids le jour où celle-ci cesserait de se faire sentir. Au IIIe siècle, ce ne sont encore que quelques hameaux isolés qui se séparent de l'empire; un peu plus tard ce sera la Gaule et la Bretagne. La plupart de ces _tyrans_ qui remplissent l'histoire des empereurs ne sont que l'expression et le produit de cette situation nouvelle. Eux aussi sont des _patrons_, des libérateurs que les provinces opprimées croyaient se donner contre la tyrannie étrangère. C'étaient les représentants de cette force de répulsion qui tendait de plus en plus à disloquer ce grand tout, et à replacer dans l'isolement et l'indépendance les parties hétérogènes qu'un travail de huit cents ans y avait fait entrer. Ce malaise s'annonce pour la première fois par les séditions de la Gaule, sous les règnes d'Auguste et de Tibère, arrive de crise en crise à son paroxysme sous les Trente Tyrans, se continue à travers les révoltes de Carausius, d'Allectus, de Maxime, de Constantin dans la Bretagne, celles de Magnence, de Sylvanus, de Maxime, de Constantin, de Sébastien dans la Gaule (pour ne parler que de celles-là), et aboutit enfin, après tant de scissions temporaires, au partage définitif du Ve siècle.

Ainsi l'empire d'Auguste ne périt pas d'une autre manière que celui de Charlemagne; les circonstances étaient les mêmes, les résultats ne pouvaient différer. Le principe de dissolution qui brisa l'Empire Romain et qui le fractionna en autant de royaumes barbares qu'il renfermait de grandes lignes géographiques et de nationalités mal éteintes brisa l'empire carlovingien à son tour en autant de blocs qu'il renfermait de royaumes, et chacun de ceux-ci en autant de parcelles qu'il comptait de châteaux forts. Il continua d'agir sans interruption, malgré de vains et impuissants efforts, pendant six cents ans, de Dioclétien à Hugues Capet. Alors on recommença de nouveau à reconstruire. Ainsi, au point de vue de l'histoire générale, la formation des royaumes barbares à la chute de l'empire et l'établissement de la féodalité à la mort de Charlemagne ne sont, à vrai dire, que des effets de la même cause. Dioclétien, Constantin, Théodose, Théodoric, Charles Martel, Charlemagne, réussirent un moment à la paralyser, mais sans pouvoir la détruire. Leurs essais de reconstruction ont immortalisé leur mémoire, parce que les hommes admirent volontiers ce qui est grand, et ne demandent aux héros que du génie; mais si leurs efforts ont pu retarder de quelques années la formation de la société féodale, elle n'en est pas moins sortie de terre sous leurs yeux, et elle n'a conservé en s'élevant que les moins significatives peut-être des empreintes dont ils avaient voulu la marquer.

Il faut convenir que les origines de la féodalité ne sont pas toutes où l'on a coutume de les chercher; et que tels faits qui nous paraissent nouveaux aux sixième et septième siècles dataient déjà de trois cents ans. Dans ce nombre il faut placer le plus caractéristique de tous, le fractionnement du territoire et l'isolement du pouvoir. Ce mal avait déjà miné l'empire romain avant de s'attaquer aux sociétés barbares; et lorsqu'il les faisait crouler à petit bruit du sixième au dixième siècle, il ne faisait que se continuer. Il faut se donner le spectacle de cette lutte désespérée de la loi impériale contre un ennemi qui la tuera.

«Que les laboureurs[164] n'invoquent aucun patronage[165], et qu'ils soient livrés au supplice si par d'audacieuses fourberies ils cherchent à se donner de pareils appuis. Quant à ceux qui les accordent, ils devront payer pour chaque fonds et chaque contravention une amende de 25 livres d'or; mais que notre fisc ne prenne que la moitié de ce que les patrons avaient coutume de prendre en totalité.»

[164] _Code Théodosien_, XI, tit. 24, l. 2.

[165] Le petit propriétaire, libre de naissance et maître de sa terre, pour échapper au fisc, à l'impôt, aux exactions et aux violences de toutes espèces, achetait la protection, le patronage (_patrocinium_) de quelque puissant personnage, en lui donnant sa terre et en devenant _colon_, c'est-à-dire à peu près esclave, lui et sa postérité. Les grands, en devenant patrons d'un grand nombre de colons, se constituèrent d'immenses propriétés (_latifundia_) sur lesquelles ils régnaient en seigneurs presque indépendants. L'usage des _patrocinia_ se continua sous les Franks par le système de la _recommandation_. (L. D.)

«Quiconque[166] parmi les officiers, ou dans quelque classe de citoyens que ce soit, sera convaincu d'avoir accepté un _patronage_, qu'il soit soumis aux peines de droit. Quand aux possesseurs[167], qu'on les contraigne, bon gré mal gré, d'obéir aux statuts impériaux et de contribuer aux charges publiques. Que s'il se trouve des villages qui, à raison des avantages de leur position ou du nombre de leurs habitants, osent s'y refuser, qu'on leur inflige tel châtiment que de droit.»

[166] _Code Théodosien_, l. 3 (année 395).

[167] C'est-à-dire aux propriétaires qui avaient cédé leurs propriétés à des patrons et en étaient devenus les colons, échangeant la liberté et la propriété contre une espèce d'esclavage et un peu de sécurité. (L. D.)

«Quiconque[168] accordera son _patronage_ aux paysans, de quelque dignité qu'il soit, qu'il soit maître de la milice, comte, proconsul, vicaire, préfet de la province, tribun, curiale, ou de telle autre dignité, qu'il paye une amende de 40 livres d'or pour chaque patronage accordé, s'il ne renonce à l'avenir à une pareille témérité. Et non-seulement ceux qui accueilleront les paysans dans leur _clientèle_ seront frappés de l'amende en question, mais ceux qui y recourront pour échapper à l'impôt en payeront le double.»

[168] Année 396.

«Nous avons attaché des peines plus sévères aux lois faites par nos prédécesseurs pour défendre les _patronages_. Ainsi, à l'avenir, quiconque sera convaincu d'avoir accordé son patronage à des laboureurs ou à des villageois propriétaires, qu'il soit dépouillé de son propre bien. Quant aux laboureurs, qu'ils soient aussi dépouillés de leurs terres[169].»

[169] Année 399.

Toutes ces menaces furent également impuissantes, car la situation était déjà plus forte que les hommes; la dissolution suivit son cours, et marcha rapidement vers son terme.

LEHUËROU, _Histoire des institutions mérovingiennes et carlovingiennes_, t. I, p. 136.

Lehuërou, né en 1807, mort en 1843, était professeur à la faculté des lettres de Rennes. Son ouvrage a paru en 2 vol. in-8º (1841-43).

DE LA RACE CELTIQUE.

Avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule et d'assister à ce nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce qui précède, d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies sur le sol gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la contrée, de chercher pour combien ces races avaient contribué dans l'ensemble, quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette communauté, d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant d'éléments étrangers.

Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.

Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de la république, dérivent toutes les langues du bas breton; intrépides et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France, ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre droit coutumier est antérieur à César.

D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la conquête. Pour eux notre langue française est une corruption du latin, notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques dont parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule, qui arma 500,000 hommes contre César, et qui paraît encore si peuplée sous l'empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue par le mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis. Tous les Français du nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens, comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton[170] ne les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon, acharné sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien en propre, aucun génie original... Il voudrait, dans son amusante fureur, qu'on instituât des chaires de langue celtique «pour qu'on apprît à se moquer des Celtes».

[170] Géographe écossais, né en 1758, mort en 1826. L'ouvrage principal de Pinkerton est sa _Géographie_. Le livre auquel fait allusion M. Michelet est intitulé: _Recherches sur les Goths_.

Nous ne sommes plus au temps où l'on ne pouvait que choisir entre les deux systèmes et se déclarer partisan exclusif du génie indigène ou des influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois; on chercherait en vain parmi nous ces grands corps blancs et mous! ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome[171]. D'autre part, le génie français est profondément distinct du génie romain ou germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.

[171] Les Celtes étaient divisés en deux rameaux, les Gaulois et les Kymris ou Belges, et ces populations différaient entre elles par les caractères physiologiques, la taille, la couleur des cheveux et des yeux, et par les langues. Les auteurs anciens constatent chez les Celtes deux types différents: l'un, petit et aux cheveux bruns; l'autre, grand, aux cheveux blonds ou roux et aux yeux bleus. Les Gaels ou Gaulois semblent appartenir au premier, les Kymris au second, De ces deux types, c'est le premier qui l'a emporté dans la formation de la nation française et qui lui donne ses caractères les plus tranchés; mais il faut tenir compte aussi dans la création du type gallo-français, petit et brun, des influences ibériennes et de la conquête romaine.

Si les langues celtiques attestent l'existence de deux rameaux dans la race, elles prouvent en même temps que les Kymris étaient Celtes et non pas Germains, et qu'ils avaient la plus étroite parenté avec les Gaels. Modifiés au point de vue de la langue, des mœurs, de la religion et des institutions, par la conquête romaine, et sans nul doute aussi par un certain mélange avec les conquérants, les peuples gaulois sont devenus les Gallo-Romains; c'est dans cette population que sont venues se fondre les peuplades germaniques qui se sont établies en Gaule, et qui à leur tour, et dans une certaine proportion, ont modifié les Gallo-Romains. (L. D.)

Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.

La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette jeune, molle et mobile race des Gaels, bruyante, sensuelle et légère, prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles. Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible.

Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la réflexion.

MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 126.

MŒURS DES BARBARES.