Part 17
La haute réputation de saint Hilaire l'attira à Poitiers. Quand ce grand homme eut été élevé sur le siége qu'il a tant illustré, il voulut ordonner diacre Martin, qui refusa cet honneur par humilité, et ne consentit qu'à être ordonné exorciste. Peu de temps après, le désir de revoir sa famille le conduisit en Pannonie. En revenant, il apprit, comme il traversait l'Italie, que les Ariens opprimaient l'église des Gaules et qu'ils avaient fait exiler saint Hilaire. Martin choisit alors une retraite près de Milan, et y pratiqua tous les exercices de la vie monastique. Ayant appris, en 360, que saint Hilaire retournait dans son diocèse, il se hâta de se rendre auprès de lui. Ce grand évêque reçut avec joie son disciple, et lui donna un terrain[135] pour bâtir un monastère[136], dans lequel on vit bientôt des hommes de différents pays se réunir pour servir Dieu sous une même discipline. Saint Martin s'y renferma lui-même pour se sanctifier et conduire les autres à Jésus-Christ.
[135] A Ligugé, à deux lieues de Poitiers.
[136] A peine reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de l'église de ce monastère, qui est détruit depuis un grand nombre d'années. L'église paroissiale actuelle a été bâtie sur l'ancienne cellule de saint Martin.
Vers l'an 371, le peuple de Tours et des villes voisines le demanda pour évêque. Il fallut user d'artifice et employer la violence pour l'arracher de sa solitude. Il joignit toutes les vertus épiscopales à celles de la profession monastique, qu'il n'abandonna point. Il conserva toujours la même humilité dans le cœur, la même pauvreté dans ses habits et dans ses meubles. Il demeura quelque temps dans une étroite cellule, qui tenait à l'église; mais, ne pouvant souffrir les visites, qu'il recevait fréquemment, il bâtit de l'autre côté de la Loire le célèbre monastère de Marmoutier, que l'on regarde comme la plus ancienne abbaye de France.
Saint Martin se vit à la tête de quatre-vingts moines, qui rappelaient le temps des plus austères anachorètes et dont plusieurs furent enlevés, à cause de leur sainteté, pour être évêques en différentes villes. Pour lui, il fut comme l'apôtre de toute la Gaule; il dissipa l'incrédulité des païens, détruisit les temples et fit bâtir des églises en l'honneur du vrai Dieu dans les lieux où l'on rendait auparavant aux fausses divinités un culte superstitieux. Partout il établissait la piété sur la connaissance de Jésus-Christ. Ce qu'il enseignait de vive voix, il le confirmait par des miracles sans nombre, et le persuadait, pour ainsi dire, par sa fidélité à le pratiquer le premier. Son zèle s'étendit jusqu'en Bourgogne, où il arracha un grand nombre de victimes au démon pour les donner à Jésus-Christ. Étant un jour dans un bourg rempli de païens, il entreprit, comme il avait fait ailleurs, de les convertir au vrai Dieu et de leur faire abandonner leurs vaines superstitions. Après les avoir exhortés assez longtemps, il leur dit d'abattre un arbre qui était dans ce lieu et que le peuple regardait avec vénération. Les païens dirent à saint Martin: Nous voulons bien le couper, pourvu que vous consentiez à rester dessous. Il accepta la condition. On abattit l'arbre; il penchait du côté de saint Martin. Les païens le crurent déjà écrasé; mais le saint ayant fait le signe de la croix, l'arbre se redressa, et tomba du côté des païens; plusieurs auraient été tués s'ils n'eussent évité la mort par une prompte fuite. Dieu se servit de ce miracle pour amollir le cœur féroce des idolâtres et les porter à demander le baptême.
Quelquefois il sollicitait auprès des princes le pardon des criminels, la liberté des captifs, le retour des exilés ou le soulagement des personnes affligées. Ce fut pour obtenir quelques-unes de ces grâces qu'il alla à Trèves, vers l'an 383, trouver le tyran Maxime, qui après s'être révolté contre l'empereur Gratien s'était emparé des Gaules, de l'Angleterre et de l'Espagne. Martin demanda ces grâces en évêque, c'est-à-dire sans les acheter par des bassesses. Il faisait connaître au prince que c'était plaider pour ses propres intérêts que de prendre en main auprès de lui la cause de la veuve, de l'orphelin ou du prisonnier; que sa gloire la plus solide était de faire du bien aux malheureux, et qu'il devait remercier ceux qui lui montraient les objets sur qui devaient tomber ses faveurs. L'empereur Maxime, loin de se choquer de cette sainte hardiesse, en conçut plus d'estime pour le saint évêque, et il le pria plusieurs fois de manger à sa table. Saint Martin refusa d'abord l'honneur que lui faisait ce prince, mais dans la suite il crut devoir l'accepter. Maxime convia les plus illustres de sa cour pour le jour où le saint lui avait promis de dîner avec lui. Dans le repas, Martin fut assis à la droite du prince, et un prêtre qui l'avait accompagné fut placé entre le frère et l'oncle de l'empereur. Quand on donna à boire, l'officier présenta la coupe à Maxime, qui la fit donner au saint évêque pour la recevoir lui-même de sa main; mais celui-ci la donna au prêtre dont on vient de parler. Cette action fut admirée par l'empereur même et de tous les assistants.
Vers l'an 400, saint Martin alla recevoir la récompense que Dieu accorde à ses fidèles serviteurs.
_Abrégé des vies des Saints_, par RICHARD, t. 2, p. 398.
PARIS EN 358.
Julien[137] passa au moins à Lutèce[138] les deux hivers de 358 et de 359. Il aimait cette bourgade, qu'il appelait sa _chère Lutèce_, et où il avait rassemblé, autant qu'il avait pu au milieu de ses entreprises militaires, des savants et des philosophes. Oribase[139] le médecin, dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son abrégé de Galien[140]; c'est le premier ouvrage publié dans une ville qui devait enrichir les lettres de tant de chefs-d'œuvre.
[137] Julien, neveu de Constantin, né en 331, fut nommé gouverneur des Gaules, avec le titre de césar, puis empereur en 360; il mourut en 363. Il est aussi célèbre par son apostasie que par l'habileté de son gouvernement.
[138] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii (Parisiens).
[139] Médecin de l'empereur Julien, né à Pergame. Il a laissé un recueil d'extraits des écrits des anciens médecins.
[140] Célèbre médecin grec de la fin du second siècle de l'ère chrétienne. Il reste de lui plusieurs ouvrages importants.
On se plaît à rechercher l'origine des grandes cités, comme à remonter à la source des grands fleuves; vous serez bien aise de relire le propre texte de Julien[141]:
«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce; c'est ainsi qu'on appelle dans les Gaules la ville des Parisii. Elle occupe une île au milieu d'une rivière[142]; des ponts de bois la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue; telle elle est en été, telle elle demeure en hiver; on en boit volontiers l'eau, très-pure et très-riante à la vue. Comme les Parisii habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d'autre eau. La température de l'hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l'Océan, qui, n'étant éloigné que de 900 stades, envoie un air tiède jusqu'à Lutèce. L'eau de mer est en effet moins froide que l'eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j'ignore, les choses sont ainsi[143]. L'hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l'art d'élever des figuiers[144] en les enveloppant de paille de blé comme d'un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l'abri de l'intempérie des saisons.
[141] L'ouvrage de Julien, dont ce fragment est extrait, est écrit en grec, et porte le titre de _Misopogon_, ce qui veut dire _haine de la barbe_. C'est une satire contre la ville d'Antioche, dans laquelle Julien fait semblant d'écrire contre lui-même. La barbe que portait Julien déplaisait beaucoup aux habitants d'Antioche.
[142] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii (Parisiens).
[143] L'observation des Gaulois-Romains était juste; les hivers sont plus humides, mais moins froids, aux bords de la mer que dans l'intérieur des terres. (_Note de Chateaubriand._)
[144] On voit que le climat de Paris n'a guère changé. Il y a longtemps que l'on cultive la vigne à Surène. Julien ne se piquait pas de se connaître en bon vin. Quant aux figuiers, on les enterre et on les empaille encore à Argenteuil. (_Note de Chateaubriand._)
«Or, il arriva que l'hiver que je passais à Lutèce fut d'une violence inaccoutumée; la rivière charriait des glaçons comme des carreaux de marbre. Vous connaissez les pierres de Phrygie? tels étaient par leur blancheur ces glaçons bruts, larges, se pressant les uns les autres, jusqu'à ce que, venant à s'agglomérer, ils formassent un pont[145]. Plus dur à moi-même et plus rustique que jamais, je ne voulus point souffrir que l'on échauffât à la manière du pays, avec des fourneaux, la chambre où je couchais[146].»
[145] Julien peint très-bien ce que nous avons vu ces derniers hivers. Les glaçons que la Seine laisse sur ses bords, après la débâcle, pourraient être pris pour des blocs de marbre. (_Note de Chateaubriand._)
[146] Ces fourneaux étaient apparemment des poêles.
Julien raconte qu'il permit enfin de porter dans sa chambre quelques charbons, dont la vapeur faillit l'étouffer.
CHATEAUBRIAND, _Études ou discours historiques sur la chute de l'empire romain, la naissance et les progrès du christianisme et l'invasion des barbares_.
GOUVERNEMENT DE JULIEN.
359.
La Gaule commençait à respirer, et Julien, libre un moment des soins de la guerre, reportait sa sollicitude sur tout ce qui pouvait contribuer au bien-être des provinces. Veiller à l'égale répartition de l'impôt, prévenir tout abus de pouvoir, écarter des affaires cette classe de gens qui spéculent sur les malheurs publics, ne souffrir chez les magistrats aucune déviation de la stricte équité, telle était l'occupation de tous ses instants. Ce qui aidait aux réformes dans cette dernière partie de l'administration, c'est que le prince siégeait lui-même comme juge, pour peu que les procès eussent d'importance par la gravité des cas ou par le rang des personnes; et jamais la justice n'eut de dispensateur plus intègre. Un exemple, entre mille, suffira pour établir son caractère sous ce rapport. Numerius, ancien gouverneur de la Narbonnaise, avait à répondre devant lui à la charge de dilapidation, et, contre l'usage dans les causes criminelles, les débats étaient publics. Numerius se renferma dans la dénégation, et les preuves manquaient contre lui. Son adversaire Delphidius, homme passionné, voyant l'accusation désarmée, ne put s'empêcher de s'écrier: «Mais, illustre césar, s'il suffit de nier, où seront désormais les coupables?» A quoi Julien répliqua sans s'émouvoir: «S'il suffit d'accuser, où seront les innocents?» Ce trait le peint comme juge.
AMMIEN MARCELLIN, _Histoire_, liv. XVIII, trad. de M. Savalète.
Ammien Marcellin, historien latin du quatrième siècle de l'ère chrétienne, a composé une histoire des empereurs depuis Nerva jusqu'à Valentinien, en 31 livres, dont les 13 premiers sont perdus. C'est un ouvrage précieux par les détails exacts qu'il fournit, Ammien ayant vu lui-même tout ce qu'il raconte dans ses derniers livres; il avait longtemps servi dans les armées de la Gaule, et fit avec Julien la campagne de Perse.
TYRANNIE DE L'ADMINISTRATION ROMAINE.
285-450.
La société antique, bien différente de la nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie. Consommant toujours et ne produisant plus, elle demandait toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.
Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance[147] de cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population impuissante, qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient[148] en comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts..... Je ne sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province, sur chaque ville, _magistri_, _rationales_, vicaires des préfets. Tous ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions, exactions; exactions, non pas fréquentes mais perpétuelles, et dans les exactions, d'intolérables outrages.... Mais la calamité publique, le deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout, bouleversèrent tout; vous auriez dit une invasion ennemie, une ville prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes; on enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades, les infirmes. On estimait l'âge de chacun; on ajoutait des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents; on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins l'impôt pour les morts[149].»
[147] Lactance, écrivain chrétien, né vers 250, mort vers 325. Il fut chargé par Constantin de l'éducation de son fils Crispus. Il est auteur des ouvrages suivants: _Institutions divines_, _L'Œuvre de Dieu_, _La Colère de Dieu_, _La Mort des persécuteurs_. C'est un écrivain élégant, que l'on a surnommé le Cicéron chrétien.
[148] L'armée, les fonctionnaires civils, les juges, les percepteurs ou exacteurs, etc. C'est Dioclétien qui créa l'administration civile et cette armée d'employés civils.
[149] LACTANCE, Mort des Persécuteurs.
Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[150]. En un instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent plusieurs villes, et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire les barbares. Ils s'étaient choisis deux chefs, Ælianus et Amandus, qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant que cette réclamation des droits naturels de l'homme ait été en partie inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur Maximien accabla ces multitudes indisciplinées (en 286).....
[150] _Bagat_, en celtique, assemblée, multitude de gens. Ces révoltes, sans cesse renaissantes, duraient encore au milieu du cinquième siècle. (L. D.)
L'avénement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore, il était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la capitation en Gaule de 25,000 à 18,000. L'armée avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à cette dernière province.
Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente à l'empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin, s'écrie-t-il, loin du peuple, les mains rapaces des agents fiscaux! Tous ceux qui ont souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser leurs plaintes à tous les comtes de provinces ou au préfet du prétoire, s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu'ils méritent[151].»
[151] Lois de Constantin, dans le Code Théodosien.
Ces paroles ranimèrent l'empire. La vue seule de la croix triomphante consolait déjà les cœurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs maux.
Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle en effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du colon, de le protéger contre le propriétaire, et le propriétaire criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage[152], s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste la grandeur du mal avait provoqué les lois qui sacrifiaient tout à l'intérêt de la population. Pertinax avait assuré la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez les rois alliés. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de transplanter de la Germanie des hommes et des bœufs pour cultiver la Gaule. Il y fit replanter les vignes arrachées par Domitien. Maximien et Constance Chlore transportèrent des Franks et d'autres Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt; ceux qui restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en prenait de tout déficit aux curiales[153], aux magistrats municipaux.
[152] La loi finit par identifier le colon à l'esclave. «Que les colons soient liés par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition, ils paraissent des hommes libres, qu'ils soient tenus pour serfs de la terre sur laquelle ils sont nés.» (_Code Justinien._)--«Si un colon se cache ou s'efforce de se séparer de la terre où il habite, qu'il soit considéré comme ayant voulu se dérober frauduleusement à son patron, ainsi que l'esclave fugitif.» (_Code Justinien._)
[153] Les villes de la Gaule avaient pour les administrer une curie (assemblée, sénat). Les membres de ces curies étaient appelés curiales; on les choisissait dans les moyens propriétaires. Dans les derniers siècles de l'empire leur sort était devenu intolérable.
Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les _serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui manque est sur leur compte[154]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur l'_aurum coronarium_[155]. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité, l'ordre _très-illustre_ de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur bonheur, qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise curule. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens.... Nous ne les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de l'attachement pour leurs biens[156].»
[154] Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne peuvent vendre sans autorisation. Le curiale qui n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.
[155] Impôts prétendus volontaires, que les curiales étaient obligés de payer aux empereurs en monnaie ou en couronnes d'or, dans diverses circonstances heureuses ou malheureuses, pour témoigner de leur joie ou pour venir en aide au trésor public, à peu près dans les circonstances où l'on fait aujourd'hui des adresses au souverain. (L. D.)
[156] _Code Théodosien_, XII, 1.
L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la servitude. La mort poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs essayèrent par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le cultivateur sur son champ abandonné. Rien n'y fit. Le désert s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y avait dans l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout l'empire, 528,000 arpents en friche.
Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées. Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[157]; il engagea, pria, menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas. Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la mort de l'empire et l'invasion des barbares.
[157] Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I. L'assemblée est annuelle.--II. Elle se tient aux ides d'août.--III. Elle est composée des honorés, des possesseurs et des magistrats de chaque province.--IV. Si les magistrats de la Novempopulanie et de l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent retenus par leurs fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des députés.--V. La peine contre les absents sera de cinq livres d'or pour les magistrats, et de trois pour les honorés et les curiales.--VI. Le devoir de l'assemblée est de délibérer sagement sur les intérêts publics.