Part 16
C'est ainsi que s'accomplissaient les conquêtes des barbares. «Les empereurs, dit l'historien grec Procope, cité par M. de Pétigny, les empereurs ne pouvaient pas empêcher les barbares d'entrer dans les provinces; mais les barbares, de leur côté, ne croyaient point posséder en sûreté les terres qu'ils occupaient tant que le fait de leur possession n'avait pas été changé en droit par l'autorité impériale.»
Les Franks Salyens et Ripuaires firent fidèlement leur devoir dans la guerre contre Attila. Mérovée, roi des Salyens, et bien probablement fils de Clodion, était particulièrement dévoué à Aétius. Après la mort de ce grand général, lâchement assassiné par l'empereur Valentinien, en 454, les Franks se crurent déliés de leurs obligations envers l'empire, et pillèrent la Belgique. Soumis de nouveau par Avitus et par Majorien, les Salyens, qui avaient chassé leur roi Childéric, prirent pour chef Egidius maître des milices de la Gaule, et à ce titre chef suprême de tous les barbares vassaux de l'empire. Egidius fut le dernier des officiers de l'empire qui ait su maintenir l'autorité du nom romain.
Depuis 457 Egidius gouverna les Franks jusqu'en 464, qu'ils reprirent leur roi Childéric et qu'Egidius mourut, après avoir été battu par ses ancien sujets. A son tour, Childéric devint maître des milices vers 469. Peu après, l'empire s'écroula en Italie, et les monarchies barbares, jusque là vassales et fédérées de l'empire, devinrent indépendantes, et restèrent enfin maîtresses des territoires qu'elles avaient conquis. (Cf. l'ouvrage de M. de Pétigny déjà cité.)
SAINT DENIS, PREMIER ÉVÊQUE DE PARIS.
Vers 250.
Saint Irénée, successeur de saint Pothin, donna une nouvelle vigueur à l'église des Gaules; mais après son martyre et les terribles persécutions de Septime Sévère et de Dèce, l'église des Gaules se trouva fort affaiblie; on n'y voyait vers le milieu du troisième siècle que peu d'églises et un assez petit nombre de chrétiens. La propagation de l'Évangile dans les Gaules se fit lentement, jusqu'à ce que la miséricorde divine y envoya saint Martin.
L'état des églises des Gaules toucha les saints évêques des pays voisins, et le pape saint Fabien envoya sept évêques prêcher dans les Gaules. Ces sept apôtres furent saint Gatien de Tours, saint Trophime d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint Denis de Paris, saint Austremoine de Clermont et saint Martial de Limoges. Des six évêques qui vinrent avec saint Denis, ce fut lui qui porta le plus loin la prédication de l'Évangile; car les autres étant demeurés dans les pays plus méridionaux, il s'avança jusqu'à Lutèce, capitale des Parisii, suivi de onze compagnons, parmi lesquels on remarque les saints Éleuthère et Rustique. Une persécution s'étant élevée tout d'un coup contre l'Église, comme on cherchait partout les chrétiens dans l'Occident, les persécuteurs trouvèrent saint Denis à Lutèce, et le prirent avec saint Rustique, prêtre, et saint Éleuthère, diacre. Le préfet Fescennius fit battre de verges le saint apôtre, ainsi que ses compagnons, parce qu'il avait converti beaucoup de gens à la religion chrétienne. Comme il persévérait très-courageusement dans la prédication de la foi du Christ, on le coucha sur un gril sous lequel on avait mis des charbons ardents, et on lui fit en outre endurer beaucoup d'autres supplices en même temps qu'à ses compagnons. Mais les martyrs ayant souffert tous ces divers tourments avec un courage et une joie héroïques, Denis eut avec les autres la tête tranchée, à Montmartre[126].
[126] _Mons Martyrum_, mont des martyrs.
La tradition nous apprend que ce saint martyr releva sa tête et la porta dans ses mains en faisant deux mille pas. L'on dit qu'il s'arrêta non loin des bords de la Seine, dans l'endroit où depuis, en 638, a été fondée par Dagobert Ier l'abbaye de Saint-Denis, pour y conserver les reliques du saint.
Sainte Geneviève avait déjà fait bâtir en l'honneur de saint Denis une première église, qui fut le théâtre de nombreux miracles et qui fut en très-grande vénération chez les peuples de France du temps de nos premiers rois. On y venait des extrémités du royaume en pèlerinage. On y venait aussi faire serment pour déclarer la vérité des choses qu'on ne pouvait découvrir par les voies ordinaires. Le tombeau du saint y était orné dès lors de meubles précieux et de beaucoup de richesses; c'était un monument bâti en forme de tour, ou plutôt environné de petites tours. Saint Éloi prit plaisir à l'enrichir davantage, et il en fit l'un des plus grands ornements de la France, avant même qu'on parlât d'y bâtir une abbaye. Il semble que cette église eût été choisie dès lors pour le lieu de la sépulture de la famille royale. Au moins trouve-t-on qu'un fils du roi Chilpéric fut enterré avant le règne de Dagobert.
Les honneurs qui se rendaient à saint Denis n'étaient point renfermés dans les limites du diocèse de Paris; il ne serait pas facile de compter le nombre des églises qui furent bâties dans toutes les provinces du royaume en l'honneur du saint, depuis la fondation de l'abbaye, et principalement depuis le neuvième siècle, où l'on reçut l'opinion de ceux qui le prenaient pour Denis l'Aréopagite d'Athènes, converti par saint Paul.
Les rois de France ont toujours honoré saint Denis comme leur patron et comme le protecteur de leur couronne, parce qu'il l'était de la capitale de leur royaume. Ils avaient soin de visiter son tombeau, et ils venaient demander son intercession avec beaucoup de cérémonie quand ils étaient sur le point d'aller à la guerre ou de faire quelque voyage important. Ils y prenaient l'étendard qui devait marcher devant eux; et l'on sait que l'oriflamme, si célèbre dans notre histoire, n'était autre chose que la bannière de l'abbaye de Saint-Denis. Ils le réclamaient dans les combats et les périls; et portant la confiance qu'ils avaient en sa protection jusqu'au tombeau, ils comptaient encore pour un avantage et une faveur particulière que leurs cendres reposassent auprès des siennes. Cette dévotion de nos rois était aussi celle de leur cour et celle de leurs sujets. C'est peut-être ce qui a contribué principalement à faire regarder saint Denis comme le patron et l'apôtre de la France.
Extrait de:
BAILLET, _Vies des Saints_; in-4º, 1739;
LE NAIN DE TILLEMONT, _Mémoires pour l'histoire de l'Église_; in-4º, 1696.
LES BAGAUDES.
285.
Les Bagaudes ont joué un grand rôle dans l'histoire des derniers temps de l'empire; leurs soulèvements prirent un caractère formidable dans les anciennes contrées celtiques, telles que la Gaule et le nord de l'Espagne.
Dans toutes les contrées soumises à la puissance de Rome, la population des campagnes était presque uniquement composée d'esclaves, dont la condition variait à quelques égards chez les différents peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à celle des serfs du moyen âge. Sous les premiers Césars on se plaignait déjà en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis que celui des esclaves allait toujours croissant. Dès cette époque la proportion des hommes libres relativement aux esclaves n'était guère plus élevée que celle des blancs par rapport aux nègres dans nos colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas été aussi profondément enraciné dans les mœurs des nations antiques, cet état de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes réduits à la condition des bêtes par une aristocratie peu nombreuse auraient au moins fait quelques efforts pour conquérir leur liberté; mais la légitimité de l'esclavage était alors reconnue par tout le monde, par les esclaves comme par les maîtres. Aucun des philosophes, aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une société sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois sur la terre l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer cette grande révolution dans les idées.
Néanmoins, et malgré l'acquiescement universel du genre humain au principe de la servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes d'esclaves qui donnèrent quelquefois lieu à des guerres sérieuses. Sous la république, Spartacus en Italie, Sertorius en Espagne soulevèrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-être pas de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé plus d'embarras à l'aristocratie romaine.
Dans la Gaule, toute la population agricole était de temps immémorial réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage romain, et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée comme les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne; elle marchait au combat comme les serfs du moyen âge, sous la direction de la caste guerrière; en temps de paix, elle travaillait pour les nobles, seuls propriétaires du sol; elle leur obéissait en temps de guerre comme à ses commandants-nés. Quelquefois même l'aristocratie n'était point maîtresse de contenir les mouvements de cette foule, qui se levait spontanément quand elle croyait le territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule, trouva presque partout des alliés parmi les factions aristocratiques; mais le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à combattre malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques vaincus alléguèrent pour excuse de leur résistance, que la guerre avait été engagée malgré le sénat, ou la caste noble, par la glèbe ignorante.
Sous la domination impériale la scission devint plus profonde entre le peuple des campagnes et la caste des propriétaires, qui devenus tout à fait romains avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins et renié la langue, les mœurs et la religion de leurs ancêtres. Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir à la cour des césars, et dissipaient en Italie dans de monstrueuses profusions leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait à parler la langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré les édits des empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques, obéissait avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui se cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux persécutions exercées contre leur culte. Il y avait là des ferments d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.
Pendant les troubles qui suivirent la mort de Néron (68), les paysans de la Gaule centrale se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs, nommé _Mariccus_ ou Maric; il se donnait le titre de dieu et de libérateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme toutes les autres du même genre, avait à la fois pour principes le fanatisme religieux et les souvenirs de l'indépendance nationale[127]. L'aristocratie des Éduens, secondée par la jeunesse noble, qui fréquentait en grand nombre les célèbres écoles d'Autun, suffit, en l'absence des armées romaines, pour comprimer ce mouvement, dont le chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les historiens latins parlent de ce plébéien inconnu, _quidam e plebe Boiorum_, qui avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de l'époque. Et quels événements! La querelle d'un Vitellius et d'un Othon[128].
[127] Je ne parle point ici des révoltes de Sacrovir, sous Tibère, et de Vindex sous Néron. Ces soulèvements eurent un caractère politique, une allure pour ainsi dire officielle. Ce n'étaient pas des émeutes populaires, c'étaient des conjurations d'ambitieux, des mouvements de parti, auxquels se mêlèrent les plus hauts personnages des cités gauloises.
[128] TACITE, _Hist._, liv. II, ch. 61.
Ces soulèvements, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à l'extinction de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus de gravité dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des Antonins. Déjà, sous le règne de Commode, un simple soldat, nommé _Maternus_, avait rassemblé dans la Gaule une troupe de bandits et de déserteurs, si nombreuse qu'il fallut envoyer contre lui une armée commandée par Niger, général estimé, qui disputa, quelques années plus tard, l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux projet de pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats déguisés et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua dans ce complot, qu'il paya de sa vie; mais l'idée seule n'était point d'un vulgaire chef de brigand[129].
[129] HÉRODIEN. Cet historien, grec de nation, a écrit une histoire estimée, allant de 180 à 238 ap. J.-C. (L. D.)
L'insurrection fut encore alors facilement réprimée; l'excès des misères publiques la fit bientôt reparaître, plus terrible. Pendant les troubles du troisième siècle la Gaule fut horriblement ravagée par les barbares et par les armées des généraux romains qui se disputaient la pourpre impériale. Les villages furent incendiés, les vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les massacres décimèrent la population.
Au milieu de tant de calamités, les usurpateurs, maîtres impitoyables auxquels l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des campagnes leurs dernières ressources, tandis que les propriétaires, appauvris, exigeaient le payement des redevances avec une dureté inaccoutumée. Le désespoir mit enfin la rage au cœur des malheureux paysans; de toutes parts ils s'armèrent, se jetèrent dans les bois et dans les landes désertes; puis, réunis en bandes, ils infestèrent les routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du fisc, pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent tenir tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de chouans ou de guérillas, comme en font toutes les populations soulevées, mais dont la race celtique semble avoir plus particulièrement le génie ou l'instinct.
L'anarchie qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre les paysans révoltés des forces suffisantes, ni surtout de les poursuivre avec la ténacité et la persévérance qui peuvent seules triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succès; leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient plus rien à perdre ou qui espéraient gagner au désordre; leurs bandes devinrent des corps d'armée considérables, qui ne craignirent plus de s'attaquer même aux grandes villes. En 269, ils prirent et saccagèrent, après sept mois de siége, l'opulente cité d'Autun, première alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la cupidité et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur implora en vain les secours de la puissance romaine, qu'elle avait si bien servie[130].
[130] EUMÈNE, _Panégyr. de Constance_.
Ce fut alors qu'on commença à donner à ces rassemblements armés le nom de _Bagaudes_, emprunté à l'idiome celtique. Je ne rapporterai pas ici toutes les étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Du Cange[131] en indique une, qui paraît assez plausible; c'est celle qu'il dérive du mot celtique, _Bagat_, conservé dans la langue celtique, et qui signifie une troupe, une réunion nombreuse.
[131] _Glossarium médiæ et infimæ Latinitatis_ (1678).--MM. Didot ont publié une excellente édition de ce précieux livre. (L. D.)
Le pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des Bagaudes qui éclatait partout en même temps. Sur tous les points du pays ils avaient des lieux fortifiés qui leur servaient de retraites, et d'où ils se répandaient dans la campagne. Retranchés dans ces forts, ils occupaient les avenues des grandes villes où la classe riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs approvisionnements, et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre.
Auprès de Lutèce, cité déjà considérable et siége d'un commerce florissant, ils s'étaient établis dans la presqu'île que forme la Marne avant de s'unir à la Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une abbaye consacrée à saint Maur, et qu'on appela Saint-Maur-les-Fossés, à cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette position était admirablement choisie pour arrêter à la fois les arrivages de la Marne et de la Seine; ils s'y maintinrent pendant plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette direction, à l'est de la ville, en prit le nom de porte des Bagaudes. Dans le moyen âge cette même porte s'appela Porte Baudoyer, et la place où elle était située conserve encore ce nom[132]. Il semble donc que dans la prononciation le mot _Bagaude_ se rapprochait beaucoup du mot _badaud_, dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer, habiter, et qui s'est conservé dans l'italien _badare_. Le mot latin, _manens_, manant, en est la traduction littérale. Ainsi, bagaude, badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui tous désignaient l'_habitant_ serf des campagnes, et qui par cette raison ont fini par être tous pris en mauvaise part, comme exprimant l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance.
[132] Cette place a disparu récemment, dans les changements qui ont été faits autour de l'hôtel de ville. (L. D.)
La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, _Bacaudia_, suivant l'expression des historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la _Jacquerie_ du quatorzième siècle. Elle fut provoquée par les mêmes causes, les maux affreux que l'invasion étrangère faisait peser sur la population des campagnes, impitoyablement pressurée par les seigneurs et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des riches, des nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque des villes, le brigandage sur les routes; elle eut la même marche, les mêmes vicissitudes et la même fin; on peut dire que l'histoire de l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre.
Que les rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient été composés en grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parlé s'expriment clairement à cet égard. A l'occasion du soulèvement qui éclata de 280 à 285, après que Carinus eut emmené l'armée des Gaules en Italie, Eutrope et Aurelius Victor s'accordent à dire que les paysans gaulois, _rusticani, agrestes_, avaient formé les rassemblements que l'on nomma _Bagaudes_[133]. La Chronique de Prosper, à l'année 435, dit que la Bagaudie était une conspiration de tous les serfs de la Gaule. L'évêque Salvien trace un éloquent tableau des misères du peuple gaulois[134]. Rien ne fait mieux connaître les véritables causes de l'insurrection que ces paroles inspirées par une indignation vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes inférieures ne prenaient pas seules part à la révolte; des hommes même d'une naissance distinguée et d'une éducation libérale étaient contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au moins leur vie, après avoir perdu tous leurs biens par les exactions du fisc. Cette allégation est confirmée par un fait que rapporte la Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin d'un mérite éminent, nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulèvement de Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice qu'en se réfugiant chez les Huns.
[133] EUTROPE, _Hist._, liv. 9.
[134] Que nous reproduisons plus loin.
Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du troisième siècle; car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires que ces Helianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes, et qui osèrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste, fut fatale à leur parti. Tant que les Bagaudes s'étaient bornés à infester les routes, à massacrer les propriétaires, à piller les villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés, et les cités gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines. Mais l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer Maximien au delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit pour dissiper ces bandes, qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de troupes réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs forts, entre autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce, dans la presqu'île de la Marne, et termina cette guerre en 285.
L'insurrection parut alors étouffée, mais elle ne fut jamais entièrement éteinte; il y eut toujours quelques bandes disséminées dans le pays, et le feu de la révolte éclata avec plus de violence et plus d'étendue que jamais au cinquième siècle, lorsque l'invasion des Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les affreuses calamités dont les avait frappés, au troisième siècle, l'invasion des Alémans.
Il est à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont toujours formés dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls; dans ces provinces qui ont été au moyen âge le principal foyer de la jacquerie et de nos jours même encore le théâtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de Bagaudes dans la Belgique, où dominait l'esprit militaire de la Germanie et où se recrutaient les légions.
PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions de l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º; Paris, A. Durand, 1851; t. I, p. 192.
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE DE TOURS.
316-400.
Martin naquit en 316, à Salarie, ville de Pannonie, dont on voit aujourd'hui les ruines à deux lieues de Sarwar, en Hongrie. Dès sa jeunesse il montra par toutes ses actions qu'il ne vivait que pour Dieu. Il avait pour les pauvres un amour ardent; on le vit une fois à la porte d'Amiens donner la moitié de sa casaque, parce qu'il ne lui restait aucune autre chose qu'il put donner. Cette action ne manqua pas de lui attirer des railleries de la part des libertins; mais quand on ne veut plaire qu'à Jésus-Christ, on est peu sensible aux faux jugements des hommes, et souvent on reçoit de lui dès ce monde même l'approbation que ceux-ci refusent; c'est ce qui arriva à Martin. La nuit suivante, pendant qu'il donnait à ses membres fatigués un court repos, qu'il avait coutume d'interrompre souvent par la prière, Jésus-Christ se montra à lui, revêtu de cette moitié de casaque qu'il avait donnée et environné d'une multitude d'anges à qui il dit: Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a couvert de cet habit.
Un ordre de l'empereur obligeant les enfants des officiers et des soldats vétérans à porter les armes, le père de Martin découvrit lui-même son fils, et le contraignit de suivre une profession qu'il jugeait préférable à toute autre. Ainsi Martin entra à quinze ans dans la cavalerie. Il sut se préserver des vices qui ne déshonorent que trop la profession des armes, et gagna l'estime de ceux qui vivaient avec lui. Il fut un soldat vraiment chrétien, exact à remplir ses devoirs. A l'âge de dix-huit ans il demanda et reçut le baptême. Deux ans après il se retira du service, malgré les instances de son tribun, avec lequel il vivait dans une étroite amitié.