L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 15

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[120] Cette tour s'est écroulée en 1644. Le dessin se trouve dans le _magasin pittoresque_, 1847, p. 332.

Occupé désormais du soin de son triomphe, il ne se contenta pas d'emmener les captifs et les transfuges barbares; il choisit les Gaulois les plus grands et, comme il le disait, de la tournure la plus triomphale, quelques-uns même des plus illustres familles, et les réserva pour le cortége. Non-seulement il les contraignit à se teindre les cheveux en blond[121], il leur fit encore apprendre la langue germanique, et leur imposa des noms barbares. Enfin il écrivit à ses gens d'affaires «de préparer son triomphe avec le moins de frais possible, mais de le faire tel que jamais on n'en eût vu de pareil, puisqu'ils avaient le droit de disposer des biens de tous».

SUÉTONE.

[121] Pour ressembler aux Germains, qui étaient blonds.

PREMIÈRE PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS DANS LA GAULE.

177 ap. J.-C.

Vers l'année 160, l'église d'Asie Mineure envoya en Gaule les premiers missionnaires. Le christianisme s'établit à Lyon, où saint Pothin et saint Irénée, disciples de saint Polycarpe, qui l'était lui-même de saint Jean, fondèrent la première église des Gaules. L'église de Lyon a conservé dans sa liturgie, jusqu'à ces dernières années, les traces de son origine grecque. A peine établi dans la Gaule, le christianisme y fut persécuté.

LETTRE DES CHRÉTIENS DE VIENNE ET DE LYON AUX CHRÉTIENS D'ASIE.

_Les serviteurs de Jésus-Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon, dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance, paix, grâce et gloire de la part de Notre Seigneur Jésus-Christ._

L'animosité des païens était telle contre nous, que l'on nous chassait des maisons particulières, des bains, de la place publique, et qu'en général on ne souffrait pas qu'aucun de nous parût en quelque lieu que ce fût. Les plus faibles se sauvèrent, les plus courageux s'exposèrent à la persécution. D'abord le peuple s'emportait contre eux en confusion et en grandes troupes, par des cris et des coups, les tirant, les pillant, leur jetant des pierres, les enfermant et faisant tout ce que peut une multitude effarouchée. On les mena dans la place, où ils furent examinés publiquement par le tribun et par les magistrats de la ville, et ayant confessé, ils furent mis en prison jusques à la venue du gouverneur. Ensuite ils lui furent présentés; et comme il les traitait cruellement, Vettius Epagatus, jeune homme d'une vie irréprochable et d'un grand zèle, ne le put souffrir, et demanda d'être écouté pour les défendre et pour montrer qu'il n'y a aucune impiété chez nous. Tous ceux qui étaient autour du tribunal s'écrièrent contre lui, car il était fort connu, et le gouverneur, au lieu de recevoir sa requête, lui demanda seulement s'il était aussi chrétien? Vettius le confessa à haute voix, et fut mis au nombre des martyrs, avec le titre d'avocat des chrétiens. Il y en eut environ dix qui tombèrent par faiblesse, étant mal préparés au combat. Leur chute nous affligea sensiblement, et abattit le courage des autres qui, n'étant pas encore pris, assistaient les martyrs et ne les quittaient point malgré tout ce qu'il fallait souffrir. Nous étions tous dans de grandes alarmes, à cause de l'incertitude de la confession; nous n'avions pas peur des tourments, mais nous regardions la fin, et nous craignions que quelqu'un ne tombât. On faisait tous les jours des captures, en sorte que l'on rassembla tous les bons sujets des deux églises qui les soutenaient principalement.

Avec les chrétiens on prit aussi quelques païens qui les servaient, car le gouverneur avait fait une ordonnance publique de les chercher tous. Ces esclaves païens, craignant les tourments qu'ils voyaient souffrir aux fidèles et poussés par les soldats, accusèrent faussement les chrétiens des festins de Thyeste, c'est-à-dire des repas de chair humaine, et de tout ce qu'il ne nous est permis ni de dire, ni de penser, ni même de croire que jamais des hommes l'aient commis. Ces calomnies étant divulguées, tout le peuple fut saisi de fureur contre nous; en sorte que s'il y en avait qui gardassent encore quelque mesure d'amitié, ils s'emportaient alors frémissant de rage. On voyait l'accomplissement de la prophétie du Sauveur: «que ceux qui feraient mourir ses disciples croiraient rendre service à Dieu». (SAINT JEAN, XVI, 21.)

Ceux que la fureur du peuple, du gouverneur et des soldats attaqua le plus violemment furent: Sanctus, diacre, natif de Vienne; Maturus, néophyte; Attalus, né à Pergame, mais qui avait toujours été le soutien de ces églises; et Blandine, esclave. Nous tous et principalement sa maîtresse, qui était du nombre des martyrs, nous craignions qu'elle n'eût pas même la hardiesse de confesser, à cause de la faiblesse de son corps. Cependant elle mit à bout ceux qui l'un après l'autre lui firent souffrir toutes sortes de tourments, depuis le matin jusqu'au soir. Ils se confessaient vaincus, ne sachant plus que lui faire; ils admiraient qu'elle respirât encore, ayant tout le corps ouvert et disloqué, et témoignaient qu'une seule espèce de torture était capable de lui arracher l'âme, bien loin qu'elle en dût souffrir tant et de si fortes. Pour elle, la confession du nom chrétien la renouvelait; son rafraîchissement et son repos était de dire: «Je suis chrétienne, et il ne se fait point de mal parmi nous.» Ces paroles semblaient la rendre insensible.

Le diacre Sanctus souffrit aussi des tourments excessifs. Les païens espéraient par là en tirer quelque parole indigne de lui, mais il eut une telle fermeté que jamais il ne leur dit ni son nom, ni sa nation, ni la ville d'où il était, ni s'il était libre ou esclave. A toutes ces questions il répondit en latin: «Je suis chrétien.» Ils ne l'entendirent jamais dire autre chose. Le gouverneur et les bourreaux en furent tellement irrités contre lui que, ne sachant plus que lui faire, ils lui appliquèrent enfin sur les parties les plus délicates des lames de cuivre embrasées. Ainsi brûlé, il demeurait immobile et ferme dans la confession. Son corps était tout plaie et meurtrissure, tout retiré, et il n'y paraissait plus de figure humaine. Quelques jours après, les païens voulurent le remettre à la gêne[122], croyant le vaincre en appliquant les mêmes tourments à ces plaies enflammées qui ne pouvaient pas même souffrir d'être touchées avec les mains, ou du moins qu'il mourrait dans les tourments et épouvanterait les autres. Mais contre toute apparence, son corps se redressa et se rétablit à la seconde gêne; il reprit sa première forme et l'usage de ses membres; en sorte qu'il semblait que ce fût plutôt le panser que le tourmenter.

[122] A la torture.

Biblis, l'une de ceux qui avaient nié, fut appliquée à la gêne, pour lui faire avouer les impiétés dont on accusait les chrétiens. Les tourments la réveillèrent comme d'un profond sommeil; ces douleurs passagères la firent penser aux peines éternelles de l'enfer. «Et comment, dit-elle, mangerions-nous des enfants, nous à qui il n'est pas même permis de manger le sang des bêtes?» Dès lors elle se confessa chrétienne, et fut mise avec les martyrs. (Les chrétiens observaient encore alors, et plusieurs siècles après, la défense de manger du sang, portée par l'ancienne loi et confirmée par le concile des apôtres.)

Les tourments se trouvant inutiles par la vertu de Jésus-Christ et la patience des martyrs, on les enferma dans une prison obscure et incommode; on leur mit les pieds dans des entraves de bois, les étendant jusqu'au cinquième trou, et on les traita si cruellement, que la plupart furent étouffés dans la prison. Quelques-uns après avoir été si violemment tourmentés, qu'ils semblaient ne pouvoir vivre, quand ils auraient été pansés avec tout le soin imaginable, demeurèrent dans la prison, privés de tout secours humain, mais tellement fortifiés par le Seigneur qu'ils consolaient et encourageaient les autres. D'autres, tout frais et nouvellement pris, dont les corps n'avaient point été maltraités, ne pouvaient souffrir l'incommodité de la prison, et y mouraient.

Pothin, évêque de Lyon, fut de ce nombre. Il était âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, faible et infirme, en sorte qu'à peine pouvait-il respirer. Le zèle et le désir du martyre le fortifiaient. Il fut traîné devant le tribunal, conduit par les magistrats et regardé de tout le peuple, qui jetait toutes sortes d'imprécations contre lui, comme si c'eût été Jésus-Christ même. Il rendit témoignage à la vérité; et comme le gouverneur lui demanda qui était le Dieu des chrétiens, il dit: «Si vous en êtes digne, vous le connaîtrez.» Alors on ne l'épargna plus, il fut traîné et battu de tous côtés. Ceux qui étaient proche le frappaient des mains et des pieds, sans aucun respect pour son âge. Ceux qui étaient loin lui jetaient ce qu'ils trouvaient dans leurs mains. Tous croyaient commettre une grande impiété s'ils manquaient à l'insulter, pensant venger ainsi leurs dieux. A peine respirait-il encore quand il fut jeté dans la prison, et il y rendit l'âme deux jours après.

Dans cette prison étaient avec les martyrs ceux qui avaient renié la première fois qu'ils avaient été pris; car en ce temps-là il ne servait de rien de nier. Ceux qui avaient confessé étaient enfermés comme chrétiens, sans être accusés d'autre chose; ceux-ci étaient gardés comme des meurtriers et des scélérats. En sorte que les uns étaient soulagés par la joie de leur confession, par l'espérance des promesses, par l'amour pour Jésus-Christ et par l'esprit du Père; les autres étaient tourmentés par leur conscience. Cette différence paraissait au dehors. Les uns avaient le visage gai et plein de dignité et de grâce, plutôt ornés que chargés de leurs chaînes; répandant une bonne odeur, qui faisait croire à quelques-uns qu'ils se servaient de parfums; les autres étaient tristes, abattus et défigurés; les païens même leur reprochaient leur lâcheté. Ce spectacle confirmait les autres chrétiens.

On tira premièrement de prison quatre martyrs pour les exposer aux bêtes, en un spectacle qui fut donné exprès pour les nôtres. Ces quatre furent Maturus, Sanctus, Blandine et Attale. Maturus et Sanctus passèrent de nouveau par tous les tourments, dans l'amphithéâtre, comme s'ils n'avaient rien souffert auparavant. Ils furent traînés par les bêtes. On leur fit souffrir tous les maux que le peuple enragé demandait par divers cris, les uns d'un côté, les autres d'un autre, et surtout la chaise de fer, où on les fit rôtir, en sorte que l'odeur frappait les spectateurs; mais ils n'en étaient que plus furieux. Ils ne purent toutefois tirer autre parole de Sanctus que la confession qu'il avait accoutumé de faire dès le commencement. Enfin ces deux martyrs, après avoir longtemps résisté, furent immolés ce jour-là, ayant tenu lieu, dans ce spectacle, de tous les divers combats de gladiateurs.

Blandine fut attachée à une pièce de bois, pour être dévorée par les bêtes; et ce spectacle donnait courage aux martyrs, à qui elle représentait le Sauveur crucifié. On la traitait ainsi parce qu'elle était esclave. Aucune des bêtes ne la toucha; elle fut détachée et remise dans la prison. Le peuple demandait instamment Attale, car il était connu. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre avec un écriteau devant lui, où était en latin: «C'est le chrétien Attale.» Le peuple frémissait contre lui, mais le gouverneur ayant appris qu'il était citoyen romain, le fit remettre en prison avec les autres, attendant la réponse de l'empereur[123], à qui il avait écrit à leur sujet.

[123] Marc-Aurèle.

En cet état, les martyrs firent paraître leur humilité et leur charité. Ils désiraient tellement d'imiter Jésus-Christ, qu'après avoir confessé son nom, non-seulement une fois ou deux, mais plusieurs fois, ayant été exposés aux bêtes, brûlés, couverts de plaies, ils ne s'attribuaient pas le nom de martyrs et ne nous permettaient pas de le leur donner. Mais si quelqu'un de nous les nommait martyrs, en leur écrivant ou en leur parlant, ils s'en plaignaient amèrement. Ils cédaient ce titre à Jésus-Christ, le vrai et fidèle témoin, le premier né d'entre les morts, le chef de la vie divine, et faisaient mention de ceux qui étaient déjà sortis du monde. «Ceux-là, disaient-ils, sont martyrs que Jésus-Christ a daigné recevoir dans la confession de son nom, la scellant ainsi par leur mort; nous autres ne sommes que de petits confesseurs.» Ils priaient les frères avec larmes, de faire pour eux de ferventes prières afin qu'ils souffrissent jusqu'à la fin, et ils montraient par leurs actions la force du martyre, parlant aux païens avec grande liberté. Ils étaient remplis de la crainte de Dieu et s'humiliaient sous sa main puissante, excusant tout le monde, n'accusant personne et priant pour ceux qui les maltraitaient. Leur plus grande application était de retirer de la gueule de l'enfer ceux qu'il semblait avoir engloutis; car ils ne s'élevait pas de gloire contre ceux qui étaient tombés, mais ils suppléaient aux besoins des autres par leur abondance, leur montrant une tendresse maternelle et répandant pour eux beaucoup de larmes devant le Père céleste. Leur patience et leurs exhortations donnèrent du cœur à ceux qui avaient renié la foi, et les disposèrent à confesser.

Entre les martyrs était un nommé Alcibiade, accoutumé à mener une vie très-austère et à ne prendre pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Il voulait continuer dans la prison; mais Attale, après son premier combat de l'amphithéâtre, apprit par révélation qu'Alcibiade ne faisait pas bien de ne pas user des créatures de Dieu et qu'il était aux autres une occasion de scandale. Alcibiade se laissa persuader, et dès lors il mangea de tout avec actions de grâces. Dieu visitait les martyrs par ses faveurs, et le Saint-Esprit était leur conseil.

La réponse de l'empereur vint cependant. Elle portait que l'on fît mourir ceux qui confesseraient, et que ceux qui nieraient fussent mis en liberté. Donc au commencement de l'assemblée des jeux solennels qui se tient en ce lieu-là, et qui est très-nombreuse, parce que toutes les nations y viennent, le gouverneur fit amener les martyrs à son tribunal, voulant encore les montrer au peuple et lui en donner le spectacle. Il les interrogea de nouveau, et fit couper la tête à tous ceux qui étaient citoyens romains; les autres furent envoyés aux bêtes. Il examina séparément ceux qui avaient nié, croyant n'avoir qu'à les renvoyer; mais, contre l'attente des païens, ils confessèrent, et furent joints à la troupe des martyrs. Quelques-uns demeurèrent dehors; mais ceux-là n'avaient jamais eu ni trace de foi, ni respect pour la robe nuptiale, ni pensée de la crainte de Dieu, et avaient déshonoré la religion par leur conduite.

Pendant l'interrogatoire, un nommé Alexandre, phrygien de nation et médecin de profession, qui avait demeuré plusieurs années dans les Gaules et était connu de tout le monde par sa charité envers Dieu et sa liberté à publier la doctrine, car il avait part à la grâce apostolique, Alexandre étant près du tribunal, leur faisait des signes pour les exciter à la confession de Jésus-Christ, et se donnait tant d'action que tout le peuple le remarquait. Comme ils étaient indignés de voir que ceux qui avaient nié confessaient alors, ils s'écrièrent contre Alexandre, comme s'il en eût été cause. Le gouverneur se tourna vers lui, et lui demanda qui il était; il dit qu'il était chrétien, et le gouverneur, en colère, le condamna aux bêtes. Il entra donc le lendemain dans l'arène avec Attale, que le gouverneur exposa encore aux bêtes, par complaisance pour le peuple. Après avoir passé par tous les tourments que l'on pratiquait dans l'amphithéâtre, ils furent enfin égorgés. Alexandre ne jeta pas un soupir et ne dit pas le moindre mot, se contenta de s'entretenir avec Dieu en son cœur. Attale étant mis sur la chaise de fer, comme son corps brûlait et que l'odeur de la graisse s'élevait, il dit au peuple en latin: «Voilà ce que c'est de manger des hommes; c'est ce que vous faites ici; pour nous, nous ne mangeons point d'hommes et ne faisons aucun mal.» On lui demanda quel nom avait Dieu; et il répondit: «Dieu n'a pas un nom comme un homme.»

Après eux tous, le dernier jour des gladiateurs, Blandine fut encore amenée avec un enfant d'environ quinze ans, nommé Ponticus. On les avait amenés tous les jours pour voir les supplices des autres, et on les voulait contraindre à jurer par les idoles. Comme ils demeurèrent fermes à les mépriser, le peuple entra en fureur contre eux, et, sans avoir égard ni à l'âge de l'un, ni au sexe de l'autre, ils les firent passer par tous les tourments, les pressant l'un après l'autre de jurer. Ils n'en purent venir à bout, car Ponticus était encouragé par Blandine, en sorte que tout le peuple s'en apercevait. Il souffrit donc tous les tourments, et rendit l'esprit. Blandine fut la dernière. Elle allait à la mort avec plus de joie qu'à un festin de noces. Après les fouets, les bêtes, la chaise ardente; enfin, on l'enferma dans un filet et on l'exposa à un taureau qui la secoua longtemps. Mais elle ne sentait rien de ce qu'on lui faisait, par l'espérance et l'attachement à ce qu'elle croyait et par les entretiens qu'elle avait avec Jésus-Christ. Enfin elle fut aussi égorgée; et les païens mêmes disaient qu'ils n'avaient jamais vu une femme tant souffrir.

Ils ne furent pas contents de la mort des martyrs; ils étendirent la persécution sur leurs cadavres. Ceux qui avaient été étouffés dans la prison furent jetés aux chiens et gardés soigneusement nuit et jour, de peur que nous ne les enterrassions. Ils assemblèrent aussi les restes de ceux qui avaient souffert dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire ce que les bêtes ou le feu avaient laissé de leurs membres déchirés ou réduits en charbon, et les têtes coupées des autres, avec leurs troncs. Ils firent garder tous ces restes pendant plusieurs jours par des soldats. Les uns frémissaient et grinçaient les dents en regardant ces reliques; les autres riaient et se moquaient, exaltant leurs idoles et leur attribuant la punition de leurs ennemis. Les plus raisonnables témoignaient quelque compassion, et leur faisaient des reproches en disant: «Où est leur Dieu? et que leur a servi cette religion qu'ils ont préférée à leur propre vie?» Cependant nous étions sensiblement affligés de ne pouvoir enterrer ces corps. La nuit n'y servait de rien. Les gardes ne se laissaient gagner ni par argent ni par prière; ils semblaient faire un grand profit si ces corps demeuraient sans sépulture. Après les avoir laissés à l'air, exposés en spectacle pendant six jours, ils les brûlèrent et les réduisirent en cendre, puis les jetèrent dans le Rhône afin qu'il n'en parût aucun reste sur la terre. Ils le faisaient pour ôter aux chrétiens l'espérance de la résurrection, qui leur donne, disaient-ils, la confiance de nous introduire une religion étrangère et nouvelle, de mépriser les tourments et d'aller à la mort avec joie. Voyons maintenant s'ils ressusciteront, si leur Dieu pourra les secourir et les tirer de nos mains.

EUSÈBE, traduit par l'abbé Fleury, dans son _histoire ecclésiastique_, livre IV, chap. 12 à 15.

Eusèbe, nommé évêque de Césarée en Palestine, en 315, a laissé une Histoire ecclésiastique (traduite en français par le président Cousin), une Chronique allant depuis la création du monde jusqu'à la 20e année du règne de Constantin[124], une Vie de Constantin, et la Préparation évangélique.

[124] L'original grec est perdu; on a conservé heureusement la traduction latine que saint Jérôme en avait faite et une traduction en langue arménenne.

CANTILÈNE,

_Dans laquelle se trouve la première mention du nom des Franks_.

Composée vers 241.

Aurélien, étant alors tribun de la sixième légion gauloise, battit près de Mayence les Franks, qui ravageaient toute la Gaule; il en tua sept cents et en fit prisonniers trois cents, qu'il vendit à l'encan. Les soldats firent cette chanson à l'occasion de sa victoire:

«Nous avons tué mille Franks et mille Sarmates ensemble;

«Nous cherchons maintenant mille, mille, mille, mille, mille Perses[125].»

FLAVIUS VOPISCUS, dans les écrivains de l'_Histoire Auguste_.

[125] L'histoire des Franks est extrêmement obscure et disséminée dans les écrivains contemporains. A défaut d'un récit, nous essayerons de résumer dans cette note les événements principaux de l'histoire de ces barbares.

C'est vers 240 que les tribus germaniques habitant entre le Rhin, le Mein, le Weser et la Lippe, formèrent entre elles une confédération et prirent le nom de Franks (_Franken_), mot dont le sens paraît répondre à celui du latin _ferox_, fier et belliqueux. Les tribus qui entrèrent dans cette confédération furent les Bructères, les Teuctères, les Chamaves, les Sicambres, les Cattes et les Angrivariens. Le pays des Franks prit le nom de _Francia_ (France), conservé encore aujourd'hui dans celui de Franconie.

Depuis 241 jusqu'en 287, les Franks s'emparent de la Batavie, pillent et dévastent la Belgique. En 287, l'empereur Maximien, malgré quelques avantages remportés sur eux, leur céda le pays dévasté des Trévires et des Nerviens, qui comprenait la partie de la Belgique entre Trèves et Tournay (Toxandrie), à titre de bénéfice militaire, c'est-à-dire à condition du service militaire et de l'obéissance envers l'empire.

Constance Chlore, en 292, battit de nouveau les Franks, mais ne put pas les détruire ni les chasser; il les força à se soumettre à l'empire, et leur céda la Germanie inférieure, située entre la Meuse et le Rhin.

Cependant les Franks d'outre-Rhin continuèrent à attaquer l'empire, et la guerre fut continuelle contre eux. Constantin (306-12) leur fit une guerre acharnée, livra aux bêtes, dans l'amphithéâtre de Trèves, deux de leur rois; mais il finit, comme ses prédécesseurs, par admettre un grand nombre de ces barbares dans les colonies militaires de la Belgique.

Depuis lors les Franks fournissent de nombreux contingents aux armées impériales, et leurs rois ou chefs occupent d'importants emplois à la cour; l'un d'eux, le ripuaire Arbogaste (mort en 394), est le plus célèbre de ces rois franks vassaux de l'empire.

En 358, Julien fit la guerre aux Salyens, dont le nom paraît alors pour la première fois dans l'histoire, et renouvela les traités en vertu desquels ils étaient établis depuis 287 dans le pays appelé la Toxandrie, c'est-à-dire entre la Meuse et l'Escaut. C'est la tribu établie dès cette époque dans la Toxandrie qui est la principale des tribus franques; c'est elle qui est le noyau de la nation, et qui deviendra sous Clovis le peuple prépondérant de la Gaule.

Arbogaste, qui était général des forces militaires et le maître de l'empire, lutta contre les Franks d'outre-Rhin et battit leurs chefs Marcomer et Sunnon. En 407 les Franks essayèrent de défendre le Rhin contre les Vandales, les Suèves et les Alains, mais ils furent vaincus.

Les désordres de l'empire (407-428) permirent aux Franks de secouer l'autorité romaine et de conquérir de nouveaux territoires dans la Belgique; les Salyens s'emparèrent de la Morinie, d'Amiens, Cambray, Tournay, Arras, et étendirent leur domination jusqu'à la Somme; les Ripuaires prirent Trèves et Cologne (413).

En 428, Aétius, qui restaura pour un moment l'autorité impériale dans les Gaules, attaqua les Ripuaires, les battit, et les força de nouveau à reconnaître la suzeraineté de l'empire. En 431, il attaqua les Salyens, et battit à Helena leur roi Chlodion (Chloio, Chlogio, ou Clovis), qui résidait à Dispargum (Duisbourg?). Vaincus dans d'autres rencontres, les Salyens se soumirent, mais restèrent maîtres de tous les territoires qu'ils avaient conquis.