L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Part 14

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La femme celtique était donc vis-à-vis de son époux et des agnats[84] de ce dernier dans une condition civile analogue à celle de la femme indoue. Elle ne recevait de son époux aucun don de mariage, mais elle lui portait une dot, au sujet de laquelle existait une singulière coutume. Le mari mettait en fonds commun cette dot avec une valeur exactement équivalente fournie par lui-même. Ce capital social était exploité dans l'intérêt des époux, pendant le mariage, mais les produits en étaient constamment réservés et accumulés; et ces fruits réservés, ainsi que le capital, appartenaient au survivant après la dissolution du mariage.

[84] Collatéraux descendant par les mâles d'une même souche masculine.

La coutume celtique n'a réellement d'analogue dans aucune autre coutume connue, et son caractère essentiellement national a disparu avec la constitution celtique elle-même. Ce qu'elle a de remarquable dans l'antiquité _barbare_, c'est d'offrir l'alliance du principe sévère de l'autorité maritale avec le principe moral et religieux de la société civile entre les époux, principe inconnu encore aux peuples civilisés de la Grèce et de l'Italie. Sous ce point de vue, le droit gaulois a été le précurseur le plus ancien du droit fondé plus tard par le christianisme et pressenti par la philosophie stoïcienne. Les soins intérieurs de la famille étaient abandonnés aux femmes.

Les pères avaient sur leurs enfants droit de vie et de mort; et je dois remarquer ici que les Gaulois avaient bien moins de goût que les Germains pour la vie intérieure de la famille. On peut en juger par ce que dit César, que les enfants des Celtes n'étaient admis auprès de leur père qu'à l'époque où ils étaient devenus aptes à porter les armes.

CH. GIRAUD, _Essai sur l'Histoire du Droit français au moyen âge_, t. I, p. 17.

LA RÉPUBLIQUE DE MARSEILLE.

Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne.

Marseille, fondée par les Phocéens[85], est bâtie sur un sol pierreux. Son port[86] est situé au midi[87], au-dessous d'un rocher en amphithéâtre, entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière, qui est d'une grandeur considérable. Dans la citadelle sont placés le temple de Diane d'Éphèse et celui d'Apollon Delphinien. On dit qu'au moment où les Phocéens allaient quitter leur patrie, un oracle leur prescrivit de prendre de Diane d'Éphèse un conducteur pour le voyage qu'ils se proposaient de faire. S'étant donc rendus à la ville d'Éphèse[88], pendant qu'ils s'y informaient de quelle manière ils pouvaient obtenir de la déesse ce que l'oracle venait de leur prescrire, Diane, dit-on, apparut en songe à Aristarché, une des femmes les plus considérées d'Éphèse, et lui ordonna de partir avec les Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son temple. L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux où ils devaient s'établir, les Phocéens y bâtirent le temple dont j'ai parlé, et témoignèrent pour Aristarché la plus grande estime, en la nommant prêtresse de Diane. De là vient que toutes les colonies sorties du sein de Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et se sont conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son culte, à ce qui était pratiqué dans la métropole.

[85] Les Phocéens fondèrent Marseille 600 ans av. J.-C. Phocée était une ville grecque de l'Asie Mineure, dont les habitants étaient de race ionienne.

[86] Le port s'appelait _Lacydon_.

[87] Marseille était alors située près du cap de La Croisette, où l'on voit encore ses ruines, et son port s'ouvrait alors au midi.

[88] Ville grecque de l'Asie Mineure.

Le gouvernement des Marseillais est une aristocratie bien réglée. Ils ont un conseil composé de six cents personnes, qu'ils nomment _timouques_[89], et qui jouissent de cette dignité durant leur vie. De ce nombre, quinze président le conseil et sont chargés d'expédier les affaires courantes. Ceux-ci sont présidés à leur tour par trois d'entre eux, en qui réside la plus grande autorité. Personne ne peut devenir timouque qu'il n'ait des enfants et qu'il ne soit citoyen depuis trois générations. Les lois des Marseillais sont des lois ioniennes; et elles sont exposées en public, de manière que tout le monde peut en prendre connaissance.

[89] _Timouques_, ceux qui possèdent les honneurs.

Leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais la rudesse du terroir fait que le blé y est rare. Aussi, comptant plutôt sur les ressources que leur offre la mer, se sont-ils appliqués de préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation. Cependant leur courage leur a fait dans la suite conquérir quelques plaines des environs, par les mêmes moyens qui leur valurent la fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celle qu'ils fondèrent en Ibérie[90] pour se prémunir contre les Ibères; et elles reçurent aussi d'eux le culte de la Diane d'Éphèse et tous les autres rites grecs, tels qu'ils les observaient dans leur patrie, sans excepter les sacrifices. Il en est de même des villes qu'ils fondèrent dans la Gaule, telles que _Rhode_[91], _Agatha_[92], pour contenir les barbares[93] qui habitent les environs du Rhône, ainsi que de _Taurentium_[94], d'_Olbia_[95], d'_Antipolis_[96] et de _Nicæa_[97], qu'ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des Salyens[98] et des Ligures[99] qui habitent les Alpes.

[90] L'Ibérie ou l'Espagne. Ces villes sont: _Hemeroscopium_ (Denia), _Emporium_ (Ampurias), _Rhode_ (Rosas).

[91] Rhode était bâtie sur le Rhône (Rhodanus), et lui donna sans doute son nom; la position de cette ville est inconnue.

[92] Agde.

[93] Les Grecs et les Romains appelaient barbares tous les peuples qui n'appartenaient pas à leur civilisation.

[94] Torento, aujourd'hui en ruines, au fond du golfe des Lèques.

[95] Eoube.

[96] Antibes.

[97] Nice. Ces quatre villes étaient situées sur la côte de Provence.

[98] Peuple des environs d'Aix.

[99] Les Ligures étaient d'origine ibérienne, et couvraient une partie du Roussillon, du Languedoc, de la Provence et du pays de Gênes.

Marseille possède encore des chantiers et un arsenal de marine. Autrefois on y voyait aussi un grand nombre de vaisseaux, d'armes de toutes espèces, de machines propres à la navigation et aux siéges. C'est à l'aide de ces moyens que les Marseillais se soutinrent contre les barbares et qu'ils s'acquirent l'alliance des Romains, auxquels ils rendirent de grands services, et qui les aidèrent à leur tour à s'agrandir. En effet, Sextius, après avoir défait les Salyens, fonda, non loin de Marseille, une ville qui tire son nom de ce général[100] et des eaux thermales qui s'y trouvent, et dont quelques-unes, dit-on, ont perdu leur chaleur. Il mit dans cette nouvelle ville une garnison romaine; il chassa de la côte qui conduit de Marseille en Italie les barbares, que les Marseillais seuls n'avaient pu entièrement repousser, et céda aux Marseillais le terrain qu'ils avaient été obligés d'abandonner.

[100] Aix, en latin _Aquæ Sextiæ_, les Eaux Sextiennes ou de Sextius.

Dans la citadelle de Marseille, on voit déposée quantité de dépouilles, fruits des victoires que les flottes marseillaises ont remportées à diverses époques sur ceux qui leur disputaient injustement la mer[101]. Jadis les Marseillais étaient florissants, et ils jouissaient de plus de l'avantage d'être unis avec les Romains par les liens d'une amitié particulière.

[101] Marseille soutint de longues luttes contre les Étrusques et les Carthaginois; ces guerres furent causées par des raisons commerciales.

Cette prospérité a en grande partie diminué, depuis que dans la guerre de Pompée contre César[102] les Marseillais eurent embrassé le parti du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de guerre et de tout ce qui sert à la marine; mais ils s'en occupent avec beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les jours de son intérêt, à mesure que les barbares leurs voisins, soumis aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper d'agriculture.

[102] Marseille s'était déclarée pour Pompée contre César, celui-ci l'assiégea, et fut d'abord repoussé. Obligé de partir pour l'Espagne, il laissa à ses lieutenants le soin de continuer le siége et de prendre la ville.

Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui à Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considération s'appliquent à l'éloquence et à la philosophie; et cette ville, qui était autrefois l'école des barbares et communiquait aux Gaulois le goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec jusqu'à leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres Romains même de préférer pour leur instruction le voyage de Marseille à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, et profitant d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers leur temps à des occupations semblables; et cette émulation a passé des particuliers à des villes entières[104]; car non-seulement les personnes privées, mais les communautés des villes font venir à leurs frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des médecins.

[103] Ceci ne doit s'appliquer qu'aux Gaulois de la Province Romaine, c'est-à-dire du midi.

[104] Autun (Bibracte), Toulouse, Lyon, Bordeaux, Nîmes, Vienne, Arles, Narbonne avaient des écoles justement célèbres.

Quant à la vie simple des Marseillais et à la sagesse de leur conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot n'excède pas la somme de cent pièces d'or[106]; ils y en ajoutent cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or.

[105] Plus lard, le luxe et la dissolution des mœurs firent de tels progrès à Marseille, qu'il s'établit deux proverbes: _Tu viens de Marseille_, _Tu devrais faire le voyage de Marseille_, qu'on appliquait aux débauchés.

[106] 2,500 francs.

[107] 125 francs.

César et ses successeurs, malgré les sujets de plainte que les Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, les ont traités avec modération, en considération de leur ancienne amitié, et ils les ont maintenus dans la liberté de se gouverner selon leurs anciennes lois; de manière que ni Marseille ni les villes qui en dépendent ne sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise.

STRABON, _Géographie_, liv. VI, ch. 3.

RÉVOLTE DE SACROVIR.

21 ap. J.-C.

Cette même année, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un commencement de révolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir chez les Éduens[108], et Florus chez les Trévires[109], tous deux distingués par leur naissance et par les belles actions de leurs ancêtres, à qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le temps que cette récompense se donnait rarement et toujours au mérite. Ces deux hommes, après de secrètes conférences, après s'être associés les plus entreprenants, tous ceux à qui la misère ou la crainte des supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son voisinage. Se mêlant donc dans toutes les assemblées générales et particulières, ils se répandaient en discours séditieux sur la prolongation des impôts, sur l'énormité des usures, sur l'orgueil et la cruauté des présidents[110]. «Le soldat romain, disaient-ils, était en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer leur liberté; ne voyaient-ils pas eux-mêmes combien les Gaules étaient florissantes, l'Italie dénuée de ressources, le peuple de Rome efféminé, et que les étrangers faisaient seuls la force de ses armées?»

[108] Bourgogne.

[109] Pays de Trèves.

[110] Gouverneurs de province.

Il n'y eut presque pas de cité où ils ne portèrent les semences de cette révolte; mais les Andécaves et les Turons[111] éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui était en garnison à Lyon, fit rentrer les Andécaves dans le devoir. Ce même Acilius défit aussi les Turons avec un corps de légionnaires que Varron, lieutenant de l'armée de la Germanie inférieure, lui avait envoyé et avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur défection. Il n'y eut pas jusqu'à Sacrovir qui ne signalât son zèle. On le vit combattre pour nous la tête découverte; ce qu'il faisait, disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui reprochaient de ne s'être fait ainsi reconnaître des siens que pour n'être point en butte à leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibère, qui négligea l'avis, et par sa négligence fomenta la rébellion.

[111] Habitants des cités d'Angers et de Tours.

[112] _Primores Galliarum._

Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait levé à Trèves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la méthode romaine. Il mit en œuvre la séduction pour l'engager à massacrer les marchands Romains et à commencer la guerre. Quelques-uns se laissèrent corrompre; la plupart restèrent fidèles. Il n'en fut pas ainsi de ses clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les armes. Florus se disposait à gagner avec eux la forêt des Ardennes, mais les légions des deux armées de Varron et de Silius, arrivant par des chemins opposés, lui fermèrent le passage. On avait aussi envoyé en avant, avec un corps d'élite, Julius Indus, qui était de la cité de Trèves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par là même plus ardent à nous servir. Celui-ci eut bientôt dissipé cette multitude, qui n'était encore qu'un attroupement. Florus en se tenant caché trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes les issues occupées par les soldats, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la révolte des Trévires.

Celle des Éduens fut plus sérieuse, et par la puissance de ce peuple, et par l'éloignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les auxiliaires de sa nation, s'était emparé d'Autun. Cette capitale des Gaules, en le rendant maître de toute la jeune noblesse qu'y rassemble la réputation de ses écoles, lui répondait des familles. On avait fabriqué des armes secrètement: il les fit distribuer aux habitants. On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires; le reste avait des épieux, des couteaux et d'autres armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on nomme des esclaves destinés au métier de gladiateur, qu'on revêt, suivant l'usage du pays, d'une armure complète de fer, qui les rend impénétrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mêmes. Ces forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes voisines, qui sans être autorisés publiquement par leur cité venaient séparément offrir leurs services, et par la mésintelligence de nos généraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et vieux, le céda à Silius, qui était dans la vigueur de l'âge.

[113] Toutes les légions étaient établies le long du Rhin.

Cependant, à Rome ce n'était pas seulement, disait-on, Trèves et Autun qui se révoltaient, c'étaient les soixante-quatre cités de la Gaule; elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraîner les Espagnes; on enchérissait encore sur les exagérations ordinaires de la renommée. Les bons citoyens gémissaient par intérêt pour la patrie; mais une foule de mécontents, dans l'espoir d'un changement, se réjouissaient de leurs dangers même, et tous s'indignaient qu'au milieu de ces grands mouvements, de viles délations occupassent tous les soins de Tibère. Irait-il aussi dénoncer Sacrovir au sénat, pour crime de lèse-majesté? Il s'était enfin trouvé des hommes de cœur qui opposaient leurs armes à ces lettres sanguinaires; la guerre même valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibère, bravant ces rumeurs, affecta encore plus de sécurité; il ne changea ni de lieu ni de visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermeté d'âme, soit qu'il sût le péril moindre qu'on l'avait publié.

Silius, ayant fait prendre les devants à un corps d'auxiliaires, marche avec deux légions, et dévaste le territoire des Séquanes[114], les plus proches voisins, les alliés des Éduens, et qui avaient aussi pris les armes. De là il gagna Autun à grandes journées; les porte-enseigne, les moindres soldats signalaient à l'envi leur impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes accoutumées; ils demandaient la présence de l'ennemi, ne voulant pour vaincre que voir et être vus. A douze milles d'Autun, on découvrit dans une plaine l'armée de Sacrovir. Il avait placé les cohortes sur les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste derrière. Lui-même, sur un cheval superbe, entouré des principaux chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait à chacun les anciens exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains; combien la liberté serait glorieuse après la victoire, et la servitude plus accablante après une nouvelle défaite.

[114] Franche-Comté.

Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les légions s'avançaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline, sans la moindre connaissance de la guerre, déjà ne voyait plus, n'entendait plus rien. De son côté, Silius, quoique des espérances si bien fondées rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les Trévires, quelques hommes de cette même armée contre les Séquanes; que les riches et voluptueux Éduens étaient encore moins redoutables. «Romains, la victoire est à vous, dit-il; je vous recommande les fuyards.» Un grand cri s'élève à ce discours. La cavalerie enveloppe les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne firent aucune résistance; on fut un peu arrêté par les crupellaires, dont l'armure résistait au javelot et à l'épée; mais les soldats, saisissant des coignées et des haches, enfoncent ces murailles de fer, fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois renversées restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidèles amis, se sauva d'abord à Autun, et de là, craignant d'être livré, dans une villa voisine; il s'y poignarda lui-même; les autres s'entretuèrent. Le feu qu'ils avaient mis aux bâtiments servit à tous de bûcher.

Pour lors, enfin, Tibère fit part au sénat de ces événements, annonçant la révolte avec la soumission; n'ajoutant, n'ôtant rien à la vérité, rendant justice à la bravoure, à la fidélité de ses lieutenants, comme aussi à la sagesse de ses propres mesures. En même temps il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'étaient point partis; il allégua la dignité de l'empire, qui ne permettait point à ses chefs de quitter, pour quelques troubles dans une ou deux villes, la capitale d'où l'on surveillait tout l'État. Il ajouta que maintenant qu'on ne pouvait plus attribuer son départ à la crainte, il irait voir le désordre et le réparer.

TACITE, _Annales_, liv. III; traduit par Dureau de la Malle.

FOLIES DE CALIGULA DANS LES GAULES.

39 et 40 ap. J.-C.

Caligula ne s'essaya qu'une seule fois à la guerre et aux affaires militaires; encore ce ne fut pas à la suite d'un projet arrêté. Étant allé voir le bois sacré et le fleuve Clitumnus[115], il avait poussé jusqu'à Mevania[116]; là, il lui vint à l'esprit de compléter la garde batave qu'il avait autour de lui, et sur-le-champ il entreprit son expédition de Germanie. Sans aucun délai, il leva de toutes parts des légions et des troupes auxiliaires, se montra fort sévère sur le recrutement, fit en tous genres des approvisionnements tels qu'on n'en avait jamais vu, et se mit en route. Il marchait parfois avec tant de préoccupation et si rapidement, que pour le suivre les cohortes prétoriennes se virent contraintes, contre l'usage, de mettre leurs enseignes sur des bêtes de somme. Quelquefois aussi, il s'avançait avec tant de négligence et de mollesse, que huit personnes portaient sa litière, et qu'il exigeait du peuple des villes voisines qu'on balayât les chemins et qu'on les arrosât pour lui épargner la poussière.

[115] Dans l'Ombrie.

[116] Bevagna, dans l'État de l'Église.

Lorsqu'il fut arrivé au camp, il congédia ignominieusement ceux de ses lieutenants qui avaient amené leurs troupes trop tard, car il voulait se montrer chef exact et sévère. Mais à la revue qu'il fit de son armée il prétexta la vieillesse et la faiblesse des centurions d'un âge mur, et leur enleva leurs places de primipiles. Quelques-uns même n'avaient plus que quelques jours à servir pour accomplir leur temps. Il accusa les autres de cupidité, et restreignit à 6,000 sesterces[117] les avantages de la retraite. Du reste, il se borna pour tout exploit à recevoir la soumission d'Adminius, fils de Cynobellinus, roi des Bretons, qui, chassé par son père, s'était enfui avec fort peu de troupes. Néanmoins, comme si on lui eût livré l'île[118] tout entière, Caligula écrivit à Rome des lettres pompeuses, ordonna aux courriers de se rendre en char au forum et jusqu'à la curie, et de ne remettre ces dépêches aux consuls que dans le temple de Mars et en plein sénat.

[117] 1,168 francs.

[118] La Grande-Bretagne.

Bientôt, ne sachant plus contre qui faire la guerre, il ordonna qu'on fît passer le Rhin à quelques Germains de sa garde, et qu'on les cachât, afin qu'après son dîner on vînt avec le plus grand trouble lui annoncer que l'ennemi était là. Cela fut fait. Aussitôt il se précipita avec ses amis et une partie des cavaliers prétoriens dans le bois le plus voisin. Après y avoir coupé des arbres et les avoir ornés en forme de trophées, il revint à la lueur des flambeaux, accusant de timidité et de lâcheté ceux qui ne l'avaient pas suivi. Quant aux compagnons qui avaient participé à sa victoire, il imagina pour eux un genre de couronnes, qu'il nomma d'un nom nouveau. Ces couronnes étaient ornées des images du soleil, de la lune et des astres, et il les appela exploratoires. Une autre fois, il fit enlever de l'école et partir secrètement quelques jeunes otages; puis, quittant tout à coup le festin, il les poursuivit avec sa cavalerie, et les ramena chargés de chaînes, comme s'il les eût saisis dans leur fuite. Il ne garda pas plus de mesure dans cette comédie que dans tout le reste. Lorsqu'on revint à table, il dit à ceux qui lui annonçaient que la troupe était réunie, de s'asseoir cuirassés comme ils étaient. Il cita dans cette occasion un vers fort connu de Virgile, les engageant à «se conserver pour des temps plus heureux». Cependant il publia un édit très-sévère contre le sénat et le peuple, sur ce qu'ils s'adonnaient à des excès de table, au cirque, au théâtre, et se reposaient doucement pendant que César combattait.

Enfin, comme s'il voulait terminer la guerre d'un coup, il rangea son armée en bataille sur le rivage de l'Océan, et disposa les machines et les balistes. Personne ne savait ni ne soupçonnait ce qu'il allait entreprendre; tout à coup il ordonna de ramasser des coquillages, et d'en remplir les casques et les poches. «C'étaient, disait-il, les dépouilles de l'Océan; on les devait au Capitole.» Pour marquer sa victoire, il éleva une très-haute tour, au sommet de laquelle des feux devaient, comme sur le phare[119], briller pendant les nuits, pour diriger la course des vaisseaux[120]. Il décerna aussi des récompenses aux soldats; chacun eut cent deniers (70 fr.). Alors, comme s'il eût dépassé toutes les libéralités des temps passés, il leur dit: «Allez-vous-en joyeux, allez-vous-en riches.»

[119] D'Alexandrie.