Part 13
Dès qu'il en a connaissance, César envoie sur ce point Labienus avec six cohortes; il lui ordonne, s'il ne peut tenir, de retirer les cohortes et de faire une sortie, mais seulement à la dernière extrémité. Il va lui-même exhorter les autres à ne pas céder à la fatigue; il leur expose que le fruit de tous les combats précédents dépend de ce jour, de cette heure. Les assiégés, désespérant de forcer les retranchements de la plaine, à cause de leur étendue, tentent d'escalader les hauteurs, et y dirigent tous leurs moyens d'attaque; ils chassent par une grêle de traits ceux qui combattaient du haut des tours; ils comblent les fossés de terre et de fascines, et se frayent un chemin; ils coupent avec des faux le rempart et le parapet.
César y envoie d'abord le jeune Brutus avec six cohortes, ensuite le lieutenant C. Fabius avec sept autres; enfin, l'action devenant plus vive, il s'y porte lui-même avec un renfort de troupes fraîches. Le combat rétabli et les ennemis repoussés, il se dirige vers le point où il avait envoyé Labienus, tire quatre cohortes du fort le plus voisin, ordonne à une partie de la cavalerie de le suivre, et à l'autre de faire le tour des lignes à l'extérieur et de prendre les ennemis à dos. Labienus, voyant que ni les remparts ni les fossés ne peuvent arrêter leur impétuosité, rassemble trente-neuf cohortes sorties des forts voisins et que le hasard lui présente, et dépêche à César des courriers qui l'informent de son dessein.
César hâte sa marche pour assister à l'action. A son arrivée, on le reconnaît à la couleur du vêtement qu'il avait coutume de porter dans les batailles; les ennemis, qui de la hauteur le voient sur la pente avec les escadrons et les cohortes dont il s'était fait suivre, engagent le combat. Un cri s'élève de part et d'autre, et est répété sur le rempart et dans tous les retranchements. Nos soldats, laissant de côté le javelot, tirent le glaive. Tout à coup, sur les derrières de l'ennemi, paraît notre cavalerie; d'autres cohortes approchent: les Gaulois prennent la fuite; notre cavalerie barre le passage aux fuyards, et en fait un grand carnage. Sédule, chef et prince des Lémovikes, est tué, et l'Arverne Vergasillaunus pris vivant dans la déroute. Soixante-quatorze enseignes militaires sont rapportées à César; d'un si grand nombre d'hommes, bien peu rentrent au camp sans blessure. Les assiégés, apercevant du haut de leurs murs la fuite des leurs et le carnage qu'on en fait, désespèrent de leur salut, et retirent leurs troupes de l'attaque de nos retranchements. La nouvelle en arrive au camp des Gaulois, qui l'évacuent à l'instant. Si les soldats n'eussent été harassés par d'aussi nombreux engagements et par les travaux de tout le jour, l'armée ennemie eût pu être détruite tout entière. Au milieu de la nuit, la cavalerie, envoyée à sa poursuite, atteint l'arrière-garde; une grande partie est prise ou tuée; le reste, échappé par la fuite, se réfugia dans les cités.
Le lendemain Vercingétorix convoque l'assemblée et dit, «qu'il n'a pas entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la défense de la liberté commune; que puisqu'il fallait céder à la fortune, il s'offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix d'apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant». On envoie à ce sujet des députés à César. Il ordonne qu'on lui apporte les armes, qu'on lui amène les chefs. Assis sur son tribunal, à la tête de son camp, il fait paraître devant lui les généraux ennemis. Vercingétorix est mis en son pouvoir; les armes sont jetées à ses pieds. A l'exception des Éduebs et des Arvernes, dont il voulait se servir pour tâcher de regagner ces peuples, le reste des prisonniers fut distribué par tête à chaque soldat, à titre de butin.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 79 à 89.
VERCINGÉTORIX SE REND A CÉSAR.
52 av. J.-C.
Vercingétorix, ayant pris ses plus belles armes et un cheval magnifiquement harnaché, sortit des portes d'Alise, et après avoir fait quelque passade autour de César qui était assis sur son tribunal devant son camp, il sauta de son cheval, dépouilla ses armes, et vint se mettre aux pieds de César, où il demeura dans un profond silence jusqu'à ce que César le donnât en garde à ses gens, afin qu'on le réservât pour son triomphe.
PLUTARQUE, _Vie de César_; trad. de Dacier.
Plutarque, écrivain grec, naquit en 48 ap. J.-C. à Chéronée en Béotie, et y mourut très-vieux, après avoir enseigné la philosophie à Rome pendant quelques années. Il est auteur d'un assez grand nombre de biographies d'hommes illustres de la Grèce et de Rome, et d'une quantité de traités de politique et de morale.
AUTRE RÉCIT DU MÊME FAIT.
Après sa défaite, Vercingétorix, qui n'avait été ni pris ni blessé, pouvait fuir; mais espérant que l'amitié qui l'avait uni autrefois à César lui ferait obtenir grâce, il se rendit auprès de lui, sans avoir fait demander la paix par un héraut, et parut soudainement en sa présence au moment où il siégeait dans son tribunal. Son apparition inspira quelque effroi, car il était d'une haute stature et il avait un aspect fort imposant sous les armes. Il se fit un profond silence: le chef gaulois tomba aux genoux de César, et le supplia, en lui pressant les mains, sans proférer une parole. Cette scène excita la pitié des assistants, par le souvenir de l'ancienne fortune de Vercingétorix, comparée à son malheur présent. César, au contraire, lui fit un crime des souvenirs sur lesquels il avait compté pour son salut. Il mit sa lutte récente en opposition avec l'amitié qu'il rappelait, et par là fit ressortir plus vivement l'odieux de sa conduite. Ainsi, loin d'être touché de son infortune en ce moment, il le jeta sur-le-champ dans les fers et le fit mettre plus tard à mort, après en avoir orné son triomphe.
DION CASSIUS, _Histoire romaine_, liv. XL, h. 41.
CONQUÊTE DE LA GAULE PAR CÉSAR.
César nous a soumis une région immense et des villes innombrables, dont nous ne savions pas même le nom; et bien que n'ayant reçu de nous ni les forces, ni les sommes suffisantes, il a accompli son ouvrage avec une telle célérité, que nous avons appris la victoire avant d'avoir appris la guerre. Il a tout conduit d'une manière si sûre que c'est par les Gaulois eux-mêmes qu'il s'est fait ouvrir et la Celtique et la Bretagne. Et aujourd'hui cette Gaule qui nous a autrefois envoyé les Ambrons et les Cimbres vit en servitude, et s'occupe à l'agriculture comme l'Italie elle-même.
_Oraison funèbre de César prononcée par Antoine, dans l'Histoire romaine de_ DION CASSIUS, liv. XLIV.
Dion Cassius, historien grec, naquit à Nicée, en 155 ap. J.-C., et mourut après 235. Il remplit de hauts emplois sous les empereurs Commode, Pertinax et Alexandre Sévère. Son Histoire romaine s'étendait depuis l'arrivée d'Énée en Italie jusqu'au temps du consulat de Dion Cassius; des quatre-vingts livres qui la composaient, il n'en reste que dix-neuf.
DE LA CIVILISATION GAULOISE AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE.
1. _Organisation politique de la Gaule._
Les trois races des Belges, des Galls et des Aquitains différaient entre elles de langue, d'institutions politiques et de lois civiles. Elles se subdivisaient en plusieurs centaines de petites peuples, plus ou moins indépendants, fixés avec des destinées diverses dans les vallées qui sillonnent la Gaule ou sur les plateaux qui la dominent, défendant des intérêts souvent opposés, et adonnés à des travaux aussi variés que les contrées qu'ils cultivaient. Ces peuplades, ou cités indépendantes, étaient quelquefois unies par des liens de confédération, mais le plus souvent désunies par la passion ou l'intérêt. Aucune influence permanente ne dirigeait leurs mouvements; aucune discipline ne réglait leur action commune; aucune intelligence ne donnait à leur force collective la puissance de l'unité...... La Gaule n'avait donc point de constitution politique commune et régulière. Des formes différentes de gouvernement coexistaient sur le même territoire ou se succédaient avec le temps. Mais la moins constante et la moins goûtée était la forme monarchique. Ce ne fut jamais que pour de courtes années qu'un pouvoir unique put s'établir parmi les peuples appartenant à la même famille. Toutes les institutions étaient variables et changeantes, car la Gaule était gouvernée par des factions. Les passions individuelles étouffaient l'esprit public. Au demeurant, chaque état administrait librement ses affaires intérieures. La liberté communale régnait dans les cités, mais souvent avec le cortége de l'anarchie. Les Arvernes, les Séquanes (Francs-Comtois), les Éduens (Bourgogne), étaient en dispute perpétuelle pour la suprématie des confédérations. Cette agitation donnait de l'importance aux plus petits événements. La vie sociale était dans une instabilité continuelle. Dans chaque État, ou chaque confédération, les affaires se réglaient en assemblée publique. Mais rien ne prouve qu'avant l'invasion de César la Gaule eût des assemblées générales et périodiques où les questions d'intérêt territorial et commun fussent examinées et décidées. Tous les textes allégués à ce sujet ne se rapportent qu'à des réunions extraordinaires, motivées par la nécessité momentanée de la défense contre les Romains.
La puissance nationale était encore morcelée et comme éparpillée par le régime des _clans_, régime analogue au système féodal dans ce que ce dernier avait de plus arbitraire et de plus diversifié, mais dépourvu de la gigantesque unité de la hiérarchie, et qui paraît avoir été répandu anciennement dans l'Occident, comme le régime patriarcal dans l'Orient. Il était tellement propre à la race celtique qu'il s'est maintenu en Écosse et en Irlande jusqu'à la destruction de l'indépendance politique de ces contrées. César considère le système des clans sous la forme romaine du patronat et de la clientèle. Il s'appliquait aux individus comme aux cités, et de même que les premiers choisissaient un patron puissant dont ils devenaient souvent les serviteurs _dévoués_ à la vie et à la mort[79], de même les petits États se plaçaient sous la protection et l'obéissance d'un peuple puissant. Mais ce lien était purement moral ou politique; il n'emportait aucune obligation de tribut. La soumission au tribut était une condition réservée aux peuples vaincus. Ce patronat paraît avoir reposé de toute antiquité, dans les villes, sur le libre consentement de ceux qui s'y soumettaient, et en cela il se rapprochait du _comitatus_ germanique. Mais nul doute que l'obligation du client ne fût au moins viagère; dans les campagnes, elle a dû constituer un droit héréditaire, comme dans les clans écossais.....
[79] _Quos illi soldurios appellant._ (César, III, 22.)
Les peuples de la Gaule n'avaient à vrai dire qu'un lien commun, qu'un seul élément d'unité: c'était la religion. Une constitution théocratique, à la tête de laquelle se trouvait une caste plus ou moins puissante, selon les temps et selon les lieux, imprima momentanément une communauté d'action au gouvernement des clans. Les druides formaient une caste supérieure comme les brahmes et les mages. Mais ils avaient été contraints d'abandonner le principe de l'hérédité. Au temps de César, ils ne se recrutaient plus que par l'initiation et le noviciat. Malgré la force qu'avait encore leur association hiérarchique, cette révolution fut fatale à la race celtique; car, appuyés seulement sur l'autorité religieuse, disséminés sur une vaste étendue de territoire, et placés, par l'application du principe électif, dans une contradiction fréquente avec leurs traditions et leurs coutumes mystérieuses, ils ne purent prendre un ascendant décisif sur la puissance des clans et les diriger vers un but politique. Leur ambition fut réduite à la domination du collége des prêtres, et ne s'éleva point à l'intérêt d'État. Elle abaissa les caractères et leur communiqua un fanatisme stérile, au lieu de donner aux âmes une activité féconde, ferme et durable; car l'organisation religieuse, quelque habilement disposée qu'elle soit, ne tient pas lieu d'organisation politique pour soutenir et développer la vitalité des nations. Le corps redoutable des druides demeura donc impuissant pour civiliser et pour défendre la Gaule; il ne put ni arrêter ni diriger un mouvement démocratique qui se manifestait dans les villes et qui tendait à dissoudre le pouvoir fondé sur la distinction des rangs, des castes et des lois héréditaires....
Les anciennes formes de la vie gallique étaient en voie de dissolution au moment de l'invasion romaine. L'anarchie se manifestait par une méfiance générale et par une haine jalouse qui s'attachait à tous les personnages éminents, quelque noble et patriotique que fût leur caractère: je ne citerai que l'exemple de Vercingétorix. Aussi une simple commune italienne, que les Celtes avaient jadis réduite aux abois, eut raison de leur effrayante puissance, par sa fermeté inébranlable et l'habile persistance de sa politique. Les Romains, si souvent maltraités, reportèrent la guerre dans les foyers des Celtes et finirent par les subjuguer. César lui-même atteste que les Celtes étaient déchus de leur ancienne vigueur lorsqu'il entreprit la conquête des Gaules.....
2. _De la condition du droit chez les Gaulois._
Il n'y avait pas plus d'uniformité dans le droit que dans l'organisation politique de la Gaule. Chacune des trois grandes familles des Ibères, des Gauls et des Belges avait des institutions différentes; et chacun encore des petits peuples qui composaient ces grandes familles avait ses coutumes propres et ses lois municipales. César observe comme une chose digne de remarque que les Rémois et les Suessiones obéissaient aux mêmes lois.
On peut cependant assigner un caractère général à l'administration judiciaire de la Gaule; c'est qu'elle était abandonnée aux chefs de clan et à la congrégation des druides. La protection des premiers avait les attributs d'une magistrature paternelle quand elle s'exerçait sur les hommes du même clan; elle tournait en violentes querelles et en rivalités passionnées entre des familles puissantes lorsqu'elle se manifestait à l'occasion d'individus appartenant à des clans différents. Quant aux druides, ils avaient l'attribution régulière et souveraine du droit de juger toutes les contestations privées, relatives soit à l'état des personnes, soit à l'interprétation et à l'exécution des conventions, soit aux mutations de propriété par succession ou autrement, soit aux limites des champs; ils avaient aussi la connaissance des délits et des crimes commis contre les personnes et les propriétés. Ils partageaient avec les assemblées publiques le droit de réprimer les attentats dirigés contre la sûreté de l'État; et la sanction de leur pouvoir était la peine redoutée de l'excommunication, par laquelle ils punissaient la désobéissance à leur autorité. Cette concentration des fonctions du sacerdoce et de la magistrature dans les mains des prêtres donne au droit gaulois la couleur d'un _jus sacrum_, droit pontifical, mystérieux et caché; sa culture scientifique a dû être peu développée. Si nous en croyons Strabon, les druides jouissaient d'une grande réputation de justice; mais les principes généraux du droit, ceux au moins dont la connaissance était divulguée et la pratique arrêtée, étaient certainement en petit nombre. Le droit d'enseigner appartenait aux druides. L'enseignement de la jurisprudence, en particulier, devait faire partie de l'initiation sacerdotale: probablement les règles du droit étaient fixées par des poëmes; les symboles devaient y abonder, comme dans toutes les législations théocratiques. Et comme les lois n'étaient pas écrites, le peuple ne pouvait se rappeler que les applications qu'il en avait vu faire.
La population gauloise se divisait en trois castes. La première était la caste sacerdotale, qui, bien qu'elle ne fût plus établie sur l'hérédité, avait pourtant conservé les caractères d'une caste dominante. Elle comprenait les druides et divers ordres inférieurs ou subordonnés, tels que les bardes, les eubages, les femmes fanatisées auxquelles étaient confiées des fonctions religieuses. Les druides, comme les brahmes, étaient vêtus de lin[80]; seuls ils avaient le droit d'offrir des sacrifices, et de plus ils jouissaient de plusieurs prérogatives politiques. Ils avaient le dépôt des lois, et ils ne le conservaient que par la mémoire et les traditions. Ils possédaient de grandes richesses et se recrutaient dans la classe des nobles. Ils obéissaient à un chef unique ou grand pontife, ordinairement électif. Ils étaient exempts d'impôts, de service militaire et de toute charge publique. Mais ils pouvaient cumuler le sacerdoce avec les fonctions politiques. César dit que chez les Éduens les druides intervenaient dans la nomination du principal magistrat. Ils étaient de droit membres du sénat, et probablement ils exerçaient une grande influence sur les assemblées publiques et sur leurs délibérations, à l'exemple des prêtres germains. Ils cumulaient donc, avec le pouvoir religieux, le pouvoir judiciaire, le privilége de l'enseignement et de la direction de la jeunesse, et une partie importante du pouvoir politique. Mais leur puissance était déjà fort diminuée, et leur influence amoindrie, par les envahissements toujours croissants de la classe des nobles et les progrès de l'anarchie. Ajoutons que, pour achever de subjuguer le peuple gaulois, les druides avaient, comme les mages de Perse, le droit exclusif d'exercer l'art de guérir les hommes et les animaux.
[80] Les Bas-Bretons appellent encore aujourd'hui nos prêtres des _belhhec_, c'est-à-dire des _porte-lin_.
La seconde caste était celle des nobles ou des guerriers (_equites_). Elle faisait profession du métier des armes. Elle occupait les grandes charges politiques, administratives et militaires. Elle formait le corps véritable de la nation, car elle était toute-puissante dans les assemblées publiques, où l'influence ne lui était disputée que par le collége des prêtres, qui recruté par la noblesse finit par identifier avec elle ses intérêts et ses prétentions. La noblesse était fort nombreuse; elle avait conservé jusqu'à César son vieux privilége de l'hérédité; mais les progrés de l'esprit démocratique, favorisés par les Romains, avaient ménagé à la fortune et au crédit personnel les moyens de pénétrer dans ses rangs. Elle payait peu d'impôts, possédait de grands biens, et se groupait autour des nobles devenus chefs de faction ou de clientèle. Elle formait la principale force des clans. Les jeunes nobles qui n'étaient point encore chefs de famille pouvaient choisir un chef auquel ils attachaient leur fortune et dont ils devenaient les _soldures_ dévoués, en échange de la protection et de la solde qu'ils en recevaient. La noblesse se composait donc de différents degrés et conditions, entre lesquels il n'existait aucun lien hiérarchique. Elle avait dans certains cas ses assemblées particulières. Ses prérogatives et ses habitudes militaires donnèrent à son influence une force toujours croissante chez un peuple qui abusa de la guerre; mais la division des clans, jointe au caractère inconstant de la noblesse gauloise, fut une cause de dissolution. Aux nobles s'applique principalement le reproche que César adresse aux Celtes, de n'avoir point dans l'esprit cette persévérance par laquelle le courage et la ténacité viennent à bout de la fortune. Il paraît qu'indépendamment du service dans les bandes guerrières, la noblesse fournissait encore un service régulier pour la défense de chaque cité ou pour la sûreté publique. Le nombreux cortége d'une clientèle puissante était l'objet principal de son ambition.
Le troisième ordre de la population, le peuple (_plebs_), était adonné aux travaux agricoles et se composait d'individus de diverses conditions, les uns libres, les autres réduits à un état voisin de la servitude, d'autres, enfin, en servitude complète. Qu'il y eût des hommes libres dans la _plebs_, on n'en saurait douter. Que cette classe libre jouît même de certains droits politiques, cela paraît incontestable, au moins pour quelques régions de la Gaule; mais la _plebs_ entière formait une masse inerte, subjuguée par l'ascendant moral des deux premiers ordres, timide, craintive, méprisée et privée de toute participation aux emplois politiques ou administratifs. Les uns naissaient dans une sorte de servage héréditaire; d'autres étaient réduits à l'esclavage par la misère; d'autres, enfin, vivaient dans une condition intermédiaire, de nature servile, mais qui pourtant ne saurait être assimilée à la servitude domestique des Romains. César en avait fait l'observation. C'étaient plutôt des colons que des esclaves. Libres et serfs, tous formaient la foule des _clients_ attachés à la puissance et à la fortune des chefs de clan.
La constitution politique de la Gaule était donc essentiellement aristocratique, quoique à différents degrés selon les pays. C'était encore la division orientale des personnes. Il est à croire que les trois castes n'avaient point entre elles le _connubium_[81], et que si la prohibition des mésalliances tomba en désuétude, à l'égard des druides, après que la caste sacerdotale fut dépouillée du privilége de l'hérédité, elle continua d'exister à l'égard de la _plebs_ et des deux premiers ordres.
[81] Le droit de contracter des mariages.
La _plebs_ gauloise supportait à peu près tout le fardeau des charges publiques; elle était accablée d'impôts, de vexations, de redevances[82]. Il y avait encore des esclaves domestiques, qui étaient sacrifiés sur la tombe de leurs maîtres. Tel était aussi le sort réservé aux _clients_ que le maître avait honorés d'une affection particulière. Cette vieille coutume asiatique avait cessé d'exister au temps où César écrivait.
[82] La _plebs_ conservait un culte populaire, plus ancien que le druidisme; c'était un polythéisme dans lequel les forces et les phénomènes de la nature étaient divinisés. La différence des religions, l'esclavage de la _plebs_, la puissance des classes supérieures, la constatation de types différents dans les peuples gaulois, l'un grand et blond, l'autre petit et brun, amènent naturellement à supposer qu'une conquête avait eu lieu dans les Gaules à une époque reculée, et que la race celtique avait soumis et réduit à l'esclavage la race primitive. On ne sait quelle est cette race primitive, mais tout porte à croire que c'est la race ibérienne, qui se conserva indépendante dans tout le midi de la Gaule. (Sur le polythéisme populaire de la Gaule, voir D. MARTIN, _La Religion des Gaulois_.)
La polygamie était encore en usage à la même époque chez les Gaulois, au moins pour les grands personnages[83]. Les femmes jouissaient en général de moins de considération chez les Gaulois que chez les Germains. Le mari avait sur elles droit de vie et de mort, et lorsqu'on les soupçonnait d'un attentat à la vie de leur époux, un tribunal de famille, composé des parents du mari, pouvait, sans l'intervention du magistrat, les soumettre à la même torture que les esclaves. L'usage barbare de jeter dans le même bûcher la femme préférée et le cadavre du mari a régné chez les Celtes. Mais l'adoucissement des mœurs avait avec le temps sauvé l'épouse. On lui avait substitué le _dévoué_, ou l'esclave de prédilection. Lorsque les Romains sont entrés dans les Gaules, on ne jetait plus dans le bûcher que les objets dont la possession avait été chère au défunt.
[83] CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 19.