Part 7
Elles sont absurdes! Si on leur disait le quart... des décisions que nous prenons, ou mieux qui nous prennent, elles passeraient leur journée (surtout la nuit) à nous faire des scènes. Comme ce serait drôle et pour elles et pour nous! Nous ne sommes décidés que lorsque tout est accompli. Nous ne savons jamais rien de _la décision_ suivante. C’est plus prudent, l’impromptu épargne quelquefois de grosses gaffes.
--Voyons, ma Thilde, tu es trop solennelle... on dirait que tu vas cesser de tutoyer ton chien! On n’a pas besoin d’arrêter les aiguilles des montres sur les choses de ce genre, ce n’est fichtre pas la peine, parce que, l’aiguille arrêtée, le temps coulerait tout de même, amenant des heures pareilles. Oui, là, j’ai couché avec Lia, et puis avec d’autres, naturellement, ceci pour te faire comprendre que toutes ces _petites_, qu’elles soient une ou douze, ce sont autant de zéros que nous ajoutons à l’unité pour la mettre en valeur (Bon! Excellente image dont je me resservirai.) Ensuite, Thilde, je n’aime que toi et tu vas m’embrasser.
Conclusion bébête mais nature.
J’ai envie d’être nature aujourd’hui.
--Alors, Louis, pourquoi ne pas m’épouser, si vous voulez me traiter comme une pauvre femme légitime?
Je fronce les sourcils.
Elle ne se doute pas du tout qu’un soir où elle m’avait exaspéré avec des caresses distribuées au monstre Pleyel, je lui aurais promis de l’épouser rien que pour avoir le droit de casser le piano.
Si je lui avais promis cela, je l’aurais tenu.
J’aurais certainement cassé le piano, puis je m’en serais mordu les doigts. Ce soir... non. Je suis lié, ailleurs, par un étrange lien infâme et merveilleux, qui ne me laisse plus que la liberté de la chair, la permission de minuit. A l’aube je rentrerai... fatigué, dégoûté, ennuyé, je reviendrai seul pour me retrouver avec _mon double_ dont les yeux, deux trous, que semblent avoir creusés les miens à force de regarder dans le vide, me regarderont, m’aspireront à leur tour.
--Vous êtes au-dessus des femmes légitimes et je saurai toujours vous faire respecter... même par moi.
Du lyrisme. (Il n’est pas en or comme celui du ministre.)
--Vois-tu, Mathilde, je suis très malheureux. Je ne peux pas te dire tous mes chagrins, tu te moquerais de moi. J’ai besoin de m’étourdir, de brûler ma vie. Je suis un enfant malgré mon âge d’homme, et je suis tellement vieux. J’aime, je crois être _aimant_, puis, je n’aime plus, on ne m’aime plus. Je suis un gosse égaré sur le parvis d’un temple. Je cours après toutes les femmes qui entrent et sortent, murmurant des chapelets trop longs... Je cours, et ce n’est jamais ma mère, ce n’est jamais ma sœur, ce n’est jamais mon amie, celle-là est trop blonde, celle-là est trop brune, celle-là est trop petite... et des quêteuses passent me demandant pourquoi je pleure. (J’enrage de ne pas pouvoir tout expliquer, je suffoque, je pleure presque réellement.) Thilde! je ne suis jamais plus sincère que quand je fais de la littérature et j’ai dit, tout à l’heure, que je ne pensais pas un mot de ce que j’écrivais... je ne me reconnais plus dans la sincérité de tous mes mensonges. Ah! _Tu es écrite_, Thilde, comme les autres! Je pleure parce que la vie vraie se fait mal et fait mal, mais je ne suis pas capable de la refaire. Je ne peux que lui draper, aux épaules, le peplum de ma fantaisie. Tu n’as pas l’air de comprendre, et _Elle_ ne comprend pas non plus, moi aussi je ne comprends rien... (sanglot). Thilde, si tu me chasses, je vais tomber dans un abîme noir. Je vais tomber dans des yeux si grands qu’ils pourront refermer sur moi leurs paupières et que j’en mourrai. Ah! Thilde, protège-moi! Je ne suis plus digne que de tes caresses... et je fais serment de te les rendre, oui, toutes!...
--Serment d’ivrogne! ajoute Thilde risquant d’être spirituelle.
Je ris à travers mes larmes d’homme nerveux.
--J’ai rien bu, Thilde, je t’assure... voilà près de trois heures que tu me tiens la coupe si haute...
Ouff! Ça y est. Nous sommes au mieux. Elle m’embrasse. Cela va se terminer à mon entière satisfaction.
J’ai déjà remarqué que la littérature, peu productive au point de vue argent, nous fournissait des poses plastiques qui seraient bien ridicules sans le panache italien et l’épée en verrouil. On est mal habillé à notre époque, et le chapeau tuyau de poêle ne prédestine pas aux apothéoses. Une phrase vous revêt quelquefois de la couleur locale qui vous sied. De son fauteuil ou de votre tabouret, on gagne des batailles sensuelles fort importantes sans se déranger de sa ligne de correction moderne.
Je suis très partisan du balcon de Roméo; pourtant, quand il pleut,--et il pleut toujours ce jour-là!--c’est une fichue opération que de grimper. Moi, je grimpe assis dans l’ascenseur de mon cerveau.
Nous avons été très jeunes, Thilde et moi, ce jour d’explication orageuse. Nous avons oublié le dîner, et elle a prévenu sa bonne qu’elle ne recevrait personne pour cause de subite indisposition.
--Oui, ma fille, une migraine épouvantable, vous nous préparerez un souper vers minuit, un souper dînatoire. Monsieur non plus n’a pas faim...
_Elle_ (le matin, rayon de soleil printanier et renouvelesque derrière des stores bleuâtres): Quand reviens-tu, Loulou?
_Moi_ (du cabinet de toilette): Je ne reviens pas, je t’emmène. Nous allons dîner à Saint-Cloud. Il fait beau.
_Elle_ (réfléchissant): Non, chéri, ce n’est pas possible, j’ai deux leçons aujourd’hui. La comtesse Fashi et M. Carle Duméril pour une répétition de musique de chambre.
_Moi_ (soupirant): Toujours le monstre Pleyel. Cet animal est bien assommant. Enfin...
Et je m’en vais seul.
Pourquoi suis-je revenu dans la journée, moi qui ne fais pas deux visites à la fois, au moins à _la même_?
Ce sont de ces tours que vous joue Éros, le chasseur, quand il chasse ou vous chasse!
Je suis revenu tout naïvement pour proposer de dîner au restaurant parce que j’avais l’appétit d’huîtres entrevues chez un marchand, de mets bizarres et follement épicés, aussi de sauternes doux.
Je suis revenu avec la tendresse d’un mari préparant une seconde surprise, restauratrice puisque restaurant à la mode.
Je faisais déjà la carte en imagination (grossière littérature), et je sonne.
La servante, un peu effarée:
--Oh! Monsieur!...
--Quoi? La comtesse Fashi est encore là?
--Non, c’est... (elle hésite), c’est Madame Noisey.
Ainsi, cette horreur de Julia est revenue (comme moi... nous sommes si vicieux!) pour torturer cette charmante créature... Toi, ma petite, je vais te régler ton compte, et je me décide brusquement.
--Annoncez-moi tout de suite.
--Pas possible, Madame ne veut pas qu’on la dérange. Elle me gronderait. J’ai entendu qu’elle pleurait dans le salon.
Je me jette comme un fou dans le salon où l’on pleure.
Je ne trouve pas ces dames.
Je pénètre dans la chambre à coucher.
Pièce obscure, violentes senteurs de Chypre et d’héliotrope mélangés. Je marche sur un corset, je m’embarrasse dans une jupe, je tombe presque sur le lit.
J’entends, là, des soupirs, des râles.
Je bondis vers l’un des boutons électriques de cette chambre où il y en a deux: près de la cheminée et au fond du lit.
A tâtons, je presse celui du fond, en face de moi.
Je fais la lumière...
... Julia Noisey se tord, complètement nue, dans les bras de Mathilde, non moins bien habillée!
Et cette chambre, si remplie de boutons électriques, ne contient ni fouet, ni cravache, ni canne.
Reste l’esprit.
Je n’en ai plus.
Reste l’injure.
J’en use et en abuse.
Je crie beaucoup. Je casse des choses. Je déchire des étoffes.
Elles sont toutes deux évanouies, selon la grande loi féminine qui ne permet pas à un Monsieur de demander des explications devant un flagrant délit.
Des explications?... Ça ne me semble pas nécessaire, mais je suis féroce. J’en veux, moi.
Ça dépasse un peu ma littérature et ma psychologie, cette histoire.
Je me suis cru très malin.
Je ne peux plus faire le malin du tout.
Je constate et je ne comprends pas.
Je parle, je hurle, je frappe du poing dans des oreillers, et je crois qu’au hasard une claque résonne sur des rotondités plus fermes.
Je ne m’aperçois pas du tableau ravissant et bien vivant que forment la belle matrone romaine et la petite esclave grecque enlacées.
Très joli, d’accord, mais je me sens abominablement trahi par l’existence et j’entends qu’on m’explique pourquoi toutes les pudeurs, toutes les sentimentalités, puis tous les vices, tous les mensonges. On me bernait, chacune à son tour, et cette femme que je voulais épouser, et cette guenon à qui je voulais faire l’honneur de tuer son mari.
Tas de singes!
La vie, encore une fois, saisit le rêve à la gorge.
Moi, je rêve.
Mais, elles, me trompent par toutes les réalités bestiales.
--Sacré tonnerre! Répondrez-vous, ou je vous étrangle?
Lia ouvre un petit œil de chat inquiet. Elle se réfugie dans les bras de Thilde qui se recule, sans rien ouvrir du tout.
--Ah! vous vous réveillez, maintenant? Vous allez me permettre de vous rosser... car je vois qu’il n’y a pas d’autre leçon à vous offrir, mes petites bêtes.
Lia, qui se souvient d’une gifle déjà reçue, met ses bras en avant.
--De quoi, espèce de brutal, tu nous as trompées toutes les deux et tu n’as que ce que tu mérites, voilà!
--D’abord, toi, tu vas me faire le plaisir de m’accompagner chez ton imbécile de mari pour que je lui apprenne de quel genre de sentiment tu te chauffes. C’est honteux, tu dépraverais un couvent de carmélite... où aurait déjà passé un régiment de cuirassiers.
--Oui, murmure Thilde pleurante, s’enveloppant d’un drap parce qu’elle est la moins jeune, c’est vrai qu’elle est vicieuse et qu’elle m’a perdue... mais vous exagérez, Louis, comme toujours.
--Répète un peu que je t’ai perdue! crie Lia lui griffant la gorge. Elle en a un toupet! C’est une machination, Louis, elle a dû combiner ça exprès pour se venger de toi.
Et elle pleure.
Je suis très énervé.
Je ne peux pas corriger deux femmes qui pleurent, toutes nues.
Je commence à avoir envie de rire.
C’est ridicule ce qu’elles font.
Seulement je suis ridicule d’y attacher tant d’importance.
Elles ont, comme moi, des grands mots et des petits gestes.
Quand elles sont montées en ascenseur, elles redescendent à pied.
Tout ceci, c’est de la littérature fort ordinaire.
Il faudrait avoir du génie.
Et avoir du génie, c’est, généralement, se mettre à la hauteur de toutes les situations...
Pour comble de joie, voici venir la bonne qui gratte.
Heureusement qu’elle a le flair de gratter.
Je me précipite (au nom des mœurs) et j’ai, enfin, une idée, en poussant le verrou.
--Madame a la migraine, une migraine épouvantable; _nous_ ne recevons plus personne et vous nous préparerez, comme hier, un souper dînatoire... vers minuit.
Il m’est littéralement impossible de demeurer en frac et en gants clairs plus longtemps.
Elles finiraient par pouffer tout en séchant leurs larmes.
... Au cours de cette petite fête, Lia tient ce joli propos:
--D’abord, toi, je te défends les saletés.
Et Thilde ajoute, très digne:
--Si nous ne t’avions pas rencontré, mon cher, nous serions encore d’honnêtes femmes!
La prochaine fois j’amènerai des amis.
_Deux perdrix_ de cette envolée _dans le même carnier_, c’est un peu lourd pour un seul chasseur.
IX
«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT
Une journée d’étranges douceurs se terminant par un coup de couteau.
Je suis retourné rue _Grégoire-de-Tours_.
Parce que j’avais juré de n’y plus aller.
Des meubles neufs, des meubles vieux, un tapis d’orient et une pendule en zinc, un mélange de tous les luxes et de toutes les misères.
Surtout, au-dessus de tout, le fameux rideau de soie rouge.
C’est toujours le sang, la tuerie, qui domine.
Elle est venue vers moi de son pas souple et muet.
--Je suis contente de te voir pour te remercier, a-t-elle dit froidement.
--Alors, tu veux bien, Reine?
--Non, je ne veux pas, c’est bête. On peut rencontrer des gens.
Elle me parle presque en français. Je suis si ému que je tremble.
--Des gens?
--Des types qui te connaissent. Puis j’ai pas de toilette et je veux pas en faire. Je te plaque.
--Reine... la voiture est en bas. J’ai pris une voiture fermée. Nous irons gare d’Orléans et nous ne rencontrerons personne. Tu es folle! Ou tu as peur que je te viole à la campagne, loin des sergots de ville. Toujours la pensée du monomane qui plante des épingles dans les seins, dis?
Je ris et je me sens désespéré. Je comptais tellement sur cette partie de plaisir.
J’étais plein d’idées chastes.
Depuis ma dernière visite chez Mme Mathilde Saint-Clair, je suis plein d’idées chastes, je ne sais pas pourquoi.
--Reine, je te jure que tu n’as rien à craindre
A-t-on jamais songé à lui faire voir le ciel sans le lui faire payer de tout le paradis de son corps?
Elle réfléchit une minute, le doigt sur sa bouche, l’œil très sombre.
--Sans blaguer, hein! Ça gâterait tout Oui, là, je veux bien.
Nous sommes partis.
Dans le compartiment du train qui nous emporte, nous sommes seuls et elle risque cette singulière réflexion:
--Pourquoi qu’ils sont gris maintenant les wagons?
Elle est assise en face de moi, vêtue d’un petit costume en laine noire. Son chapeau est en paille noire avec une aile noire et une voilette d’une nuance ambrée lui faisant le teint plus pâle et des yeux plus doux.
Malgré cette toilette simple, j’ai vu un homme, un rouleur de bagages, s’arrêter un instant comme flairant l’odeur de ses jupes!
--Reine, quel est ton pays?
--Je crois que c’est l’Auvergne, mais je ne suis pas bien sûre. Je suis venue à Paris quand j’avais seize ans avec une... (Elle esquisse le mot d’un geste)... de Clermont. J’étais tellement saoule en montant en chemin de fer, que je ne me rappelle plus la couleur des compartiments. Je venais d’une maison et on m’a versée dans une autre maison; puis, un cousin à moi, un parent, m’a retirée pour me mettre en chambre, dans mes meubles, et... voilà. (Elle reprend soucieuse:) Oui, je crois que c’est d’Auvergne, parce que j’ai été nourrie à la campagne chez une fille-mère en service, seulement, il y a eu des manigances rapport aux papiers. La police garde tout ça.
Elle se tait, les lèvres mordues.
J’ose lui demander, plus bas:
--Te rappelles-tu ton premier amant?
Elle répond, l’œil un peu étonné:
--Non.
--Tu bois beaucoup, Reine, dans... ta profession, cela te fera mal.
--Je bois beaucoup, mais je ne me saoule jamais, il m’en faut trop. Maintenant, y a des types qui... (elle s’arrête).
Elle étire ses gants, s’arrange les ongles avec soin. Ses mouvements sont souples et brusques. Elle a des mains larges de paumes et longues de doigts, mais très fines du poignet. C’est une race inconnue à nos parisiennes de papier mâché, si croulantes au déballage, toujours prêtes à ramasser leurs formes comme avec une cuillère.
Elle a une petite bague en argent ornée d’une petite croix. Ce n’est ni un bijou faux, ni un bijou cher. Elle semble y tenir, car elle la retourne plusieurs fois pour que la croix soit bien droite au milieu de sa main.
--Reine, es-tu contente?
--Moi, je ne suis jamais gaie.
--Je ne te veux pas gaie, au contraire. Sois belle et sois triste... tout à ton aise.
--Vous savez. Ça ne m’empêche pas de savoir faire rire le monde.
Cette phrase, si vulgaire lue en le sens où les gens vulgaires l’entendent, devient immense quand on songe à la lire en le sens du mot Monde, c’est-à-dire du globe entier.
Oui, elle est la dispensatrice des rires du Monde, et c’est pour cela qu’elle ne peut plus rire.
Oh! comme je me crois bon, tendre et dévoué! Comme je n’avais pas encore vu que le ciel était bleu, les arbres d’un vert léger, les toitures des villas bourgeoises ridicules au soleil!
J’apprends des vérités premières qui me font apprécier, à leur juste valeur, les derniers mensonges des civilisations.
Je suis heureux de constater un malheur irrémédiable.
J’ai toute l’eau du sadisme à la bouche.
Et je la crache, par la portière, sur une coquette maison qui passe en dessous.
--Reine, ta chambre te plaît? Pourquoi ces affreux rideaux rouges? N’aimerais-tu pas du damas jaune?
--Non, merci, mes clients se trotteraient. Le jaune c’est pas l’usage. Puis quand ma garce de concierge ira vous faire casquer comme l’autre jour, faudra l’envoyer à la balançoire, vous avez eu tort de lui donner une pièce, vous savez, elle rappliquera souvent. Elle plumerait une tête chauve, celle-là.
--Elle a bien fait, ma chérie, mais ce n’est donc pas toi, l’auteur de cette petite lettre amusante?
Et je lui passe ce billet écrit en style connu:
«Mon gros chat,
«J’ai besoin de cent balles pour avoir des nippes.
«A toi de cœur,
«Ninie.»
Dédaigneuse, elle déchire le billet et le jette par l’autre portière.
--Moi, j’écris jamais à personne et si j’écrivais je ne signerais pas Ninie... pour vous.
J’ai le cœur dilaté.
--Comment signerais-tu?
Elle se tait.
Cela lui coûterait beaucoup de l’avouer, puisqu’elle est _en exil_.
--Sur les cent francs, elle a gardé sa moitié, ajoute-t-elle revenant à des pensées plus terre à terre.
--Et tu n’as pas réclamé?
--Non. Je lui dois _le foin_ (et elle rit, de son petit rire muet, en dedans), vous savez, _le foin_?
--Tais-toi! (J’essaye de réagir, en riant à mon tour, par une plaisanterie dans le ton de l’idylle.) Enfin, où il n’y a rien l’âne perd ses droits, ce me semble. Tiens! Reine, cela m’ennuie de ne pas avoir un petit morceau de toi plié dans du papier... cette lettre...
Elle hausse les épaules.
--Pour ce que ça te servirait, mon pauvre garçon!
--Dis donc, tu ne me prends pas du tout pour un homme.
--Pas ma faute si vous êtes maboul.
--Il est nécessaire d’agir en rustre pour te paraître raisonnable. C’est drôle...
--Oh! ça viendra. Vous finirez comme les autres... Mais vous voudriez bien m’acheter de l’amitié avant.
Cette idée bizarre de prononcer amitié pour amour!
Nous descendons sans regarder le nom de la gare.
Une allée de verdure; la Seine, au bout.
Nous filons très vite. Elle a des mouvements prestes d’animal plus libre.
On entend chantonner des laveuses qui battent du linge au bord du fleuve.
Reine s’arrête, admire.
--En voilà des chemises! Moi, j’en mets pas, c’est trop salissant.
L’eau du fleuve est lisse comme une plaque de métal et paraît s’enfoncer lourdement en faisant baisser les deux rives sous son poids.
Un chemin de halage, des arbres penchent, et de temps en temps, une péniche passe, chargée de pierres ou de tonneaux, sifflant, soufflant, l’air d’une sirène trop grasse.
J’ai mis mon bras autour des épaules de Reine pour qu’elle ne les hausse pas toutes les cinq minutes en ayant un regard ironique. Je m’appuie un peu. Elle n’a pas la sensation du fardeau et j’ai tout à coup très peur qu’elle soit plus forte que moi.
--Est-ce que je te fatigue?
--Si tu veux que je te porte...
Je suis furieux, brusquement.
--Reine, tu es une sale bête, et je te défends de me toucher.
Elle se croise les bras sans une syllabe; elle regarde l’eau et n’a pas entendu.
--Mon Dieu! Reine, ma petite reine de douleurs! J’étais fou. C’est moi qui salis tous les reflets, toutes les clartés, tout le ciel avec mes pensées obscures. Pardonne-moi, Reine chérie, ou flanque-moi des gifles, je le mérite. Et tant mieux si tu es la plus forte. Puisque tu marches volontairement courbée sous toute l’existence, c’est que tu en as reçu la mission. Tu dois expier des gloires farouches. Si je comprends pour toi, de quel droit vais-je t’accuser? Ne me garde pas rancune, dis?
Un petit frisson de sa bouche, ses yeux qui se ferment, mais elle se tait.
--Je voudrais bien t’avoir fait de la peine aussi... Reine!
Je boude.
Nous marchons un moment silencieux.
--Alors, vous écrivez des livres? Faudra m’en prêter un. Je vous le rendrai.
Je remets mon bras sur ses épaules
--Tu lis donc quelquefois?
--L’hiver... en attendant... (Elle hésite.) Pour ne pas avoir envie de bâiller toute la nuit. J’ai déjà lu les _Trois mousquetaires_, la _Dame aux Camélias_ et (elle cherche) des chansons de Monsieur _Frédéric_ de Musset.
Je suis un peu interdit.
Je ne lui prêterai pas de livres.
--Frédéric de Musset... Tu ne te trompes pas, bébé?
--Non. C’était des vers, je me rappelle bien, un petit livre tout mince: _L’Examen de Flora_.
Ouff! Je suis au bout de ce mignon calvaire intellectuel. Il y a là une croix. Arrêtons-nous. Je m’étends dans l’herbe, au bord de l’eau, et je cache mon visage dans mes bras.
Je suis honteux; ce n’est pas à cause d’elle.
Reine est assise sur une grosse pierre. Elle s’amuse à lancer des petits morceaux de joncs qui font flèches.
Un grand silence.
Une torpeur peu à peu délicieuse et un rêve:
Cléopâtre sur la proue de sa trirème. Le petit nègre tient le parasol éclatant, des esclaves accroupies brûlent des parfums dont la nuée légère estompe leurs membres nus. Un homme, ivre du soleil et du vin qu’on lui fait boire, est couché aux pieds de la jeune reine et laisse pendre une de ses jambes dans l’eau. Cet homme est pâle. Il a l’air de mourir chaque fois que Cléopâtre se tourne vers lui. Elle se tourne vers lui, mais elle ne le regarde pas. Ses yeux ont la fixité des yeux d’idole et ne voient point. Je crois que cet homme est très malade. Il est couvert de cicatrices. Il a enlevé l’étoffe de pourpre qui le couvrait, posé une cuirasse d’or et des armes. Il ne lui reste, au cou, qu’une espèce de carcan de métal où étincellent des gemmes énormes. Ce n’est pas un esclave, car il a la peau blanche et soignée des patriciens qui vont aux étuves. Ce n’est pas non plus un simple soldat. Il serait déjà mort de toutes les blessures qu’il a reçues. Ni beau ni laid, il a le profil accusé des volontaires, le menton fendu et la bouche mince des voluptueux cruels. On devine son habitude de dompter ou des chevaux ou des hommes. Seulement, sous le charme, à son tour, d’un dompteur plus féroce que lui, le malheureux se laisse aller au fil de son plaisir.
La barque glisse et s’éloigne, emportant les esclaves qui brûlent des herbes odorantes, les mains levées.
Je suis réveillé par une phrase de Reine:
--Voilà des types nus avec une corde.
--Hein! des hommes nus?
Je bondis et la saisis à la taille pour la défendre contre les soldats de César.
Il s’agit seulement de hâleurs qui passent un bateau rempli de fumier. Reine les suit des yeux.
--Ça t’amuse donc bien les hommes nus?
--Ceux-là sont solides, tu sais. (Elle baisse la tête, sournoisement.) Vous me prêterez un livre, n’est-ce pas?
--Oui, et ça t’embêtera ferme, je t’en préviens.
--Vous racontez des histoires de femmes, d’amour... il y a celle de votre ancienne, hein?
--Il y a tout excepté toi, ma chère. Marchons plus vite.
La vue de ces torses de hâleurs m’a un peu troublé. J’ai la tête lourde. Il me semble que j’ai bu quelque chose.
J’essaye de lui faire dire son histoire à elle.
Je m’aperçois qu’elle n’a pas de souvenirs, pas de mémoire. Tout est au présent.
Elle a été battue peut-être étant petite fille, battue ou trop aimée, elle ne sait plus très bien. Elle a vécu dans une usine et connu des métiers fatigants, ajoute ceci, d’un ton calme:
--Je pouvais pas suffire à ces garçons de la forge. Ils étaient sept après moi tous les soirs.
Je réponds, philosophiquement.
--En effet.
Silence. Crépuscule. Un oiseau chante.
--C’est doux comme du lait à boire, la campagne, murmure-t-elle de sa voix sourde, si dure.
J’entoure sa taille de mon bras et nous cherchons une auberge, pour dîner.
Un instant, sous des branches fleuries, des branches de pruniers qui sentent l’amande, elle tressaille:
--J’ai vu un crapaud, tiens, là. Il va sauter.
--Si tu levais la tête, tu ne verrais que des fleurs. Pourquoi marches-tu la tête basse?
Elle lève le front, rencontre le mien, penché sur elle.
Nous nous regardons, éperdument effrayés l’un de l’autre, sans un geste.
--Eh bien, quoi! fait-elle de son ton sourd, impatient. Quand nous resterions là toute la vie, à nous pourrir...
Quelle admirable précision de langage!