L'heure sexuelle

Part 12

Chapter 12689 wordsPublic domain

... J’entends du bruit, un petit bruit de robe frôlante. Mon Dieu, c’est elle! Et je me dresse du fond de mon lit, pauvre Lazare qui ressuscite; j’écoute.

Non, plus rien.

Pourtant si... on écarte une draperie et voilà une lumière qui pâlit le plancher, sa lampe.

--Reine!

J’ouvre les bras. Elle entre de son pas souple, muet, elle a mis le costume de notre belle journée de campagne. Elle a dépouillé sa livrée d’esclave orientale, sa robe transparente lui permettant les poses cyniques et les phrases qui font frémir. Elle est en jeune femme d’occident, toute simple, toute enfantine, ses yeux sont plus doux et ses lèvres moins rouges.

Elle va me dire:

--En effet. Pourquoi n’épouserais-tu pas ta sœur, la reine, toi mon frère, le roi? Il faut sauver la maudite en la gardant éternellement sur ton cœur.

Ce serait fou. Cependant, l’honneur est une beauté généralement déchue... comme elle.

--Reine! Reine! Il y a quelque chose?

Elle s’assied sur le bord de mon lit, en tenant haut sa lampe.

--Il n’y a rien. Je m’en vais.

Et le pauvre Lazare ressuscité par sa présence bénie, se sent mourir encore de sa présence maudite.

C’est le coup de couteau final.

--Pourquoi t’en vas-tu? Que t’ai-je fait, Reine? Tu m’en veux de l’ami et des femmes? J’ai eu tort de te montrer aux gens, mais tu es si belle. Ma petite Reine, tu ne vas pas t’en aller, ce serait un crime.

--Non, je ne t’en veux pas pour le type et pour les femmes. Tu es... maboul. Pas ta faute. (Elle caresse doucement ma poitrine, et je ne l’ai jamais sentie si douce. Mon Dieu, comme elle me fait mal!) Je suis obligée de partir. Voyons, du courage, mon petit homme. _L’autre est sorti de prison._ Tu comprends bien?

Je retombe, le front caché dans mon oreiller.

Oui, je comprends bien. J’avais déjà très bien compris plusieurs fois. Je ne voulais pas le croire. J’espérais toujours... le vaincre.

--Oh! Reine, est-ce que tu reviendras? Au moins, ne m’abandonne pas complètement.

Elle me regarde, ses yeux sont fixes, de nouveau, très durs. On dirait qu’elle ne me voit plus du tout.

--Pauvre petit homme, ça me fait tant de peine... tant de peine.

On ne sait pas si elle parle de lui ou de moi.

--As-tu besoin d’argent, dis?

--J’en ai bien de trop... et il y a le turbin.

--Reine... tais-toi... Je te supplie de te taire.

Je pleure.

Je n’ose plus ni la retenir, ni la chasser, ni la toucher.

Je n’ai pas de volonté devant elle.

Elle me caresse toujours la poitrine, puis se recule; je sens ses yeux fixes brûler mon pauvre cœur, mis à nu.

Elle s’en va!

Je relève la tête, horrifié.

Sur le seuil, elle s’arrête, s’appuie contre la porte; j’entends comme un petit bruit d’aile, sa jupe qui frôle... Elle est partie.

Je ne dois pas la retenir, elle reviendra. Elle reviendra parce qu’elle a hésité, là, sur le seuil de ma chambre. Je l’ai bien vu, dans cette ombre... ses yeux n’étaient plus si durs... à moins que le reflet de sa lampe... oui... peut-être, seulement, le reflet...

Elle n’est pas revenue.

Et je suis resté seul, essayant de faire un peu d’art pour me guérir d’elle, un peu d’art avec toute ma douleur.

_O nuits d’orient!... nuits d’orient!..._

TABLE DES CHAPITRES

I.--FAITES AVANCER LE CHAMEAU DE LA REINE! 5 II.--LE GESTE DE BEAUTÉ 25 III.--LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE 39 IV.--LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES 62 V.--NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES 87 VI.--A LA COUR DE CLÉOPÂTRE, IL ÉTAIT UN TIGRE ROYAL... 111 VII.--DANS LA CHAMBRE DE MADEMOISELLE LÉONIE SE TROUVE LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT 125 VIII.--OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER 146 IX.--«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT 165 X.--MADAME ET MÈRE 187 XI.--SOUS LE NEZ DE DIEU 214 XII.--FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE! 230 XIII.--NUITS D’ORIENT 258

Poitiers.--Imp. BLAIS et ROY, 7, rue Victor-Hugo, 7.