L'heure décisive

Part 7

Chapter 73,773 wordsPublic domain

--De vos méditations... à mon sujet?

--Si j’osais, je répondrais... oui. Ne m’en veuillez pas trop de mon audace. Elle vient de ce que... Mais faut-il vous avouer quelque chose?

--Quoi donc?... Avouez toujours, nous verrons ensuite...

--Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement rencontré de femme qui, autant que vous, m’induise en tentation de curiosité et d’investigations psychologiques!

Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont la chaude lumière laissait pourtant les secrets de l’âme bien voilés. Une lueur d’amusement y brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse:

--Et alors, ayant succombé à la tentation, vous êtes arrivé à la conclusion que vous pourriez, à merveille, démêler ce qui se passe dans mon cerveau, étant donné que, par discrétion, vous avez, bien entendu, laissé mon cœur de côté?...

Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles, il dit en souriant:

--J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très difficile à connaître. Or le mystère attire fatalement les curieux de mon espèce.

Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son fauteuil de paille, elle regardait droit devant elle, et il apercevait seulement le profil souple, les lèvres un peu entr’ouvertes par une expression de scepticisme.

--Vous me faites trop d’honneur! J’imagine que si les curieux pénétraient le mystère qui les tente,--surtout parce que c’est le mystère!--ils se trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils se sont mis en bien inutiles frais d’imagination!

--Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr!

--Parce que?

--Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes possédant chacune ses richesses propres et son imprévu...

Elle eut un imperceptible froncement de sourcils et le regarda bien en face, intéressée malgré elle, pourtant.

--Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique je déteste me voir mise en jeu, je serai, pour une fois, indifférente à cette impression afin d’apprendre quelles sont les différentes femmes que vous avez découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire, n’est-ce pas?

--Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je pense qu’en la circonstance, vous êtes savante à ne pouvoir désirer l’être davantage! Ne vous moquez donc pas de ma petite science et des résultats de mon humble travail d’observation... La première _vous_ que j’ai rencontrée chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse, elle enthousiasmait un public de snobs, qui l’écoutait pourtant de son mieux; sans mériter, d’ailleurs, pareille fortune, je le reconnais en toute conviction... Et cela est ma très modeste opinion!

Cette fois, elle riait franchement.

--Vous faites bien d’ajouter cette explication, car j’allais renier cette _moi_, si ridiculement juchée sur le piédestal de sa haute opinion d’elle-même.

--Vous l’eussiez reniée, soit! Mais si vous daigniez livrer toute votre pensée, vous avoueriez que vous teniez en piètre considération, la partie peut-être la plus brillante de votre brillant auditoire, et que les hommages les plus respectueux étaient impuissants à monter jusqu’à vous!

Presque bas, elle murmura avec amertume:

--Les plus respectueux!...

--Oui, les plus respectueux; il n’en est pas d’autres qui puissent s’adresser à vous...

De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le comprit si sincère,--en cette minute-là, du moins!--qu’elle eut envie de lui crier merci. Mais ses yeux seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien fragile tendu tout à coup entre eux.

--Me direz-vous comment vous êtes arrivé à une telle conclusion quant à mes impressions chez Mme Arnales?

--En vous entendant chanter chez Mme Champdray et chez Vanore. Vous étiez toujours la même admirable artiste,--laissez-moi vous le dire, c’est tout uniment la vérité...,--mais vous n’aviez plus à faire l’effort d’oublier votre public; vous vous sentiez trop bien, chez Vanore, en union d’âme avec ceux qui vous écoutaient, des fervents de musique comme vous-même... Aussi, comme vous avez chanté ce soir-là! Je crois que dans mes plus vieux jours, je posséderai encore vivant le souvenir de l’absolue jouissance artistique que je vous ai due pendant cette inoubliable soirée.

Son visage se rosa un peu, tant était expressif l’accent de d’Astyèves. Sans répondre, elle songea tout haut, très simple:

--Oui, je me souviens de la soirée dont vous parlez... La nuit était admirable!... Je me rappelle que, tout en chantant, je la regardais, et sa beauté opérait sur moi comme un charme... Encore une autre _moi_, celle qui subit si fort la magie des belles nuits d’été...

--La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller à la dérive sur le lac...

Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur et caressant:

--Décidément, vous êtes un homme de grande perspicacité! Comment avez-vous deviné que je goûtais autant mes promenades sur le lac?

--Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées, pour vous sentir conquise toute par la beauté souriante de ce paysage de verdure et d’eau bleue...

Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac qui se moirait de pourpre et d’or et, pensive, elle dit:

--C’est vrai, j’aime Gérardmer... Vous, pas?

--Oh! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée, en trop mondaine compagnie pour avoir eu le loisir même d’en sentir le charme...

--Eh bien, si vous voulez être séduit en une seule promenade, si vous ne craignez pas les montées un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure favorite, sans importune société, en un lieu tout près d’ici, appelé les Gouttridos. Vous y trouverez une ferme isolée sur la hauteur d’une colline, au milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux de vallon tout boisé... Puis, par delà le lac, vous apercevrez un lointain de montagnes fuyant les unes derrière les autres, obscures ou presque pâles dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme vivant, un souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau des sources de ce pays!... Et tout cela vous fera rêver ou penser,--selon que vous avez une âme de poète ou de... philosophe... Tout cela vous charmera, si vous avez des yeux de peintre. Et tout cela vous laissera indifférent, si vous avez tout bonnement une âme mondaine de clubman!

--Espèce d’âme que vous méprisez de toutes vos forces! Ah! quelle artiste vous êtes aussi pour peindre la nature!...

De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se ravivait en lui,--envahissant comme un flot,--de tenter de l’éveiller à l’amour qui ferait d’elle une incomparable créature, de conquérir son âme et sa pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune beauté.

L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait, que, peut-être, il eût dû prendre congé. Mais il ne se résignait pas à dire les mots qui rompraient le charme que tout son être subissait, surtout à cette heure exquise des fins de jour qu’il aimait entre toutes. Les paroles que les âmes entendent lui montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La cloche d’entrée vibrait de nouveau, et Mme Champdray apparaissait sur le seuil du jardin.

VIII

Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur l’horizon du lac, où la lumière pénétrait doucement tamisée par les larges stores écrus, Mme Champdray écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre la voix de Denise et, repoussant un peu le feuillet que noircissait sa haute écriture, presque masculine, elle appela:

--Denise, vous sortez?

La porte s’ouvrit.

--Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger, entrer vous dire au revoir?

--Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très bien venue. Où courez-vous encore après avoir circulé toute la matinée? intrépide petite promeneuse.

--Ce matin, je n’étais pas en route pour mon plaisir. J’avais la répétition du concert de charité au casino et de la messe en musique de dimanche. Vanore est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes les occasions lui paraissent bonnes.

--Parce que, sachant mieux que personne tout ce que vous valez, petite, il est fier de vous et prépare, dans son affection pour vous et dans son amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont vous ne vous souciez pas assez.

Une ombre voila le jeune visage souriant.

--Follement, j’espère toujours y échapper, quoique chaque jour me pénètre davantage de la conviction que j’espère en vain. Les circonstances seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra à un moment ou à un autre. Pendant que je suis ici, au moins, je veux l’oublier...

--Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes, ma pauvre petite. Pourtant Dieu sait que je trouve sage de vivre pleinement dans l’heure présente quand elle n’est pas trop mauvaise... Fuyez-moi, ma chérie. Allez-vous-en jouir de cette belle journée... Où cela?

--Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter ses enfants et leurs amis.

--Une petite fête enfantine à laquelle leur père se dérobera, tandis que le bon Grisel y figurera allégrement dans la certitude de vous y retrouver. Ma mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui tournez pas absolument la tête comme aux autres...

--Aux autres?...

Mme Champdray sourit:

--Je parle de la colonie masculine habitant la villa Arnales qui m’a l’air de brûler en votre honneur plus ou moins discrètement.

--Comme on brûle pour un modeste professeur de chant, puisque c’est surtout le personnage que je remplis chaque jour en ce moment chez Mme Arnales.

--Une vraie corvée que vous avez acceptée là, enfant. Il fallait confier à Vanore le soin de leur déclarer que les amateurs de leur qualité ne devaient point se mêler de chanter sa musique et laisser ces musiciennes, du genre perruches, patauger à leur aise dans les chœurs qu’elles ont la regrettable ambition d’exécuter!

Une amertume un peu mélancolique effleura la bouche fraîche.

--Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment, car j’ai le caractère si malheureux que le professorat me paraît sans nul charme; mais ce n’eût pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être sage!

Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à d’inutiles confidences sur ses soucis matériels. Ah! oui, certes, elle n’avait que trop de motifs de ne négliger nulle occasion de parer aux dépenses inattendues provoquées par la façon de vivre de Mme Muriel, aux eaux. Mais cela ne devait regarder qu’elle seule. Et, sans permettre à sa vieille amie de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver un accent gai:

--D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas aussi absolument insipides que vous le supposez! Elles se trouvent coupées par toutes sortes d’incidents pouvant être qualifiés d’amusants, quand on les regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et les appréciations de Mme Arnales sur l’effet des chœurs, les rappels à l’ordre adressés à Sabine qui bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences contenues d’Yvonne, quand elle s’aperçoit trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc., etc... C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue aux répétitions! Les choristes masculins, heureusement, relèvent le niveau des chanteurs. Plusieurs sont vraiment bons musiciens...

--Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas? Ce garçon est décidément doué à merveille en tout. Il est né pourvu de ce qui peut constituer un séducteur moderne... Physiquement, il a pour lui son allure de gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique... Au moral, il possède une très vive intelligence de raffiné, une discrète ambition, un égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût habitué à suivre sa seule fantaisie, à rechercher les choses finement délectables, pour sa propre satisfaction; susceptible d’emballements violents que sa froide volonté saura toujours maîtriser, coûte que coûte, quand il le jugera sage, ayant juste assez de cœur pour réussir à jouer un personnage de charmeur, sans compromettre son propre repos... Une nature intéressante à étudier, en somme; sinon à laquelle il faudrait se fier! Cet homme, si chevaleresquement courtois pour les femmes, saurait, j’en suis sûre, se montrer cruel,--dans l’ordre sentimental, s’entend!--non pas avec une inconscience, mais avec une insouciance parfaite!

Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée, avec la mordante vivacité dont elle était coutumière quand un sujet la préoccupait. Denise, droite devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement très net, qu’elle sentait si juste, lui était délicatement destiné. Car la femme clairvoyante qu’était Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de séduction entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement ou non...

Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans celui de sa vieille amie, avouant sans honte qu’elle avait compris le conseil; puis, se penchant, d’un geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray:

--Merci de veiller ainsi sur votre fille! Mais ne craignez rien pour elle... Vous savez que les circonstances se sont chargées de la rendre aussi sceptique que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est bien résolue à ne pas se permettre de souffrir par le fait de M. d’Astyèves ni d’un autre...

--Et ce sera sagement à elle!... Sur cette double conclusion, sauvez-vous, ma chérie, vous serez en retard, et j’oublie, moi, tout à fait mes paperasses en bavardant avec vous.

Elle obéit et sortit.

Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été remarquablement beau. A travers les frondaisons vertes, l’air vibrait de chaud soleil et bruissait dans les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait dans la brise... Et une fois encore, tandis que de son pas souple, elle descendait la côte des Xettes, toute la jeunesse de Denise lui monta au cerveau, la pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci dans la sérénité de l’heure présente. En bas de la côte, elle dut s’arrêter, au moment de traverser la route pour gagner le sentier qui grimpait aux Gouttridos. Dans un fin poudroiement de poussière, un mail arrivait, lancé au trot de ses quatre chevaux dont les sabots heurtaient la terre très sèche, celui des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes claires, de chapeaux fleuris...

Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde la bouche de Denise:

--Eux en haut! moi en bas, dans la poussière, ainsi qu’il convient! Comme c’est symbolique!

Les hommes s’étaient découverts pour la saluer, plus d’un, avec le regret ravivé qu’elle se fût refusée le matin à faire partie de la promenade. Bertrand d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux; peut-être retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une semaine à Gérardmer, et installée dans une villa où il habitait maintenant avec elle.

Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir que son séjour à Gérardmer, en même temps que les Arnales, pourrait favoriser le mariage avec Yvonne que souhaitait tout bas son ambition maternelle.

La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa liberté d’action qu’il ne pouvait posséder, étant l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré de toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être entravé par l’hospitalité reçue.

Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il le lui eût hardiment avoué dans l’abandon soudain d’une causerie...

Oh! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses, nouant entre eux d’indéfinissables liens dont elle avait à peine conscience. Tout à coup, parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours d’août qui s’étaient écoulés légers et doux, elle s’apercevait soudain de la place qu’y avait tenue Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement, elle l’avait vu, pendant des excursions faites en une même société; aux brillantes réceptions de Mme Arnales où elle remplissait son personnage d’artiste; et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises soirées musicales chez les Vanore et chez Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne se ressemblaient; quelques-unes avaient été spirituellement gaies; d’autres, presque graves, les meilleures peut-être... D’autres encore avaient ressemblé à des escarmouches dans lesquelles leurs deux personnalités,--masculine et féminine,--s’attiraient, se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient; dans lesquelles, sourdement, grondait la passion de l’homme...

Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la même curiosité, le souci constant d’elle, vers qui il était jeté par l’attrait violent dont elle avait eu l’intuition dès leurs premières rencontres. Elle avait reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui disent à une femme qu’elle est l’unique, fût-ce même pour un fugitif instant... Mais toujours aussi, avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir, de faire naître en elle, le même vertige qui l’entraînait, lui...

D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée, dédaigneuse de cette attention dont il lui faisait l’honneur; autant qu’elle l’était des hommages des autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui, tous, pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent volontiers murmuré qu’elle était mieux que belle, exquisement faite pour éveiller l’amour! Pourquoi donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les autres? Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner, la charmer même quelquefois; faire qu’elle ne s’offensât pas d’être recherchée par lui avec une sorte d’audace passionnée qui contredisait bizarrement son apparence de froideur nonchalante...

Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure plus lente, sa pensée, aiguisée par les dernières réflexions de Mme Champdray, fouillant dans son souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et nouvelle sensation d’allégresse sans nom, dans laquelle il lui semblait délicieux de vivre. Était-il possible que le parfum d’amour dont Bertrand l’enveloppait en fût l’aliment; qu’elle, toujours si bien gardée dans sa hautaine volonté de ne se permettre ni un rêve, ni un espoir, pût avoir laissé cet étranger se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors que, jamais, il ne devait être rien pour elle!... Puisqu’elle n’était pas de celles qu’on épouse, elle ne devait pas s’exposer à ce qu’on pût la croire des autres...

Lui, Bertrand, comment la jugeait-il?... Une rougeur passa sur son visage. Gravement, elle songea:

--Il me faut prendre garde à moi! En ce moment, j’ai trop fort le désir d’aimer, le besoin d’être aimée. Et je n’en ai pas le droit...

Une impatience fière la secouait d’être faible ainsi, de ne pouvoir mieux étouffer la plainte sourde de son cœur de vingt ans. Certes non, elle n’aimait pas d’Astyèves! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût si fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle éprouvât un dangereux plaisir à le sentir, près d’elle, tout vibrant du trouble où elle le jetait, non plus seulement par son chant, mais par son charme de femme. Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer l’être, la sagesse lui criait de se dérober--pour n’être pas tentée,--à la douceur grisante de se savoir la toute-puissante...

--Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner?

Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa rêverie. En bas de la rude côte qui montait aux Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et souriante de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille pour la saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules de charretier, disait dédaigneusement Yvonne Arnales, il portait un filet gonflé de paquets.

En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors s’arrêta, pour tamponner son front moite, son cou vigoureux que le soleil avait tanné et qui luisait, avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de flanelle.

--Quelle chaleur! Comment pouvez-vous trotter si vite, mademoiselle Denise! Je vous voyais détaler avec tant de prestesse que j’ai eu peur un instant de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide... Auprès de vous, je me produis l’effet d’un éléphant!

Il parlait avec sa bonne humeur communicative, immobilisé pour reprendre haleine, sa large poitrine de garçon trop gros, se dilatant éperdument. Il était si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente et naïve vanité de sa grande fortune de manufacturier, son manque de distinction qui n’atteignait, d’ailleurs, point la vulgarité, son absence totale de culture artistique, voire même littéraire, avec une intelligence très vive d’homme d’affaires.

A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était guère le bienvenu. Mais il paraissait si content de l’avoir rencontrée qu’elle n’eut pas le courage de se dérober et, résignée, elle interrogea, attendant de bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour entreprendre la montée:

--Mme Vanore est déjà partie avec les enfants?

--Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture à âne, emportant les provisions du goûter.

--Y en avait-il donc tant que cela?

--Mais... suffisamment; j’y ai veillé et je crois que nous goûterons bien!

Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit à rire, distraite, malgré elle, de ses préoccupations.

--Est-ce que vous seriez gourmand?

--Très gourmand! je l’avoue à ma grande confusion. J’espère qu’en vous faisant ma confession, je ne vous choque pas trop, vous qui avez l’appétit d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce défaut, si vous jugez que c’en est un, songez que dans notre province, les distractions chôment et que les bons repas finissent par en constituer une qui n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans notre région!

De toute évidence, il en était satisfait,--comme de tout ce qu’il disait ou faisait,--mais avec tant de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de lui en vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à marcher. D’un pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée où, trop rarement, des bouquets d’arbres jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec le même entrain:

--Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire goûter de ma cuisine, car elle serait digne de vous, j’en suis sûr, et capable de vous rendre gourmande à votre tour! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous faire connaître ma maison et mes serres qui sont tout à fait remarquables, disent tous les connaisseurs, mes usines et mes terres qui les entourent, riches en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne pourriez-vous...

Et soudain son accent devint presque timide, ses yeux bleu pâle prirent une expression de prière:

--Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer une journée chez moi?... Je serais très heureux de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné de belles tentures que m’a procurées un tapissier de Paris. Vous trouverez, par exemple, qu’il y manque un piano; mais je ne suis malheureusement pas musicien du tout. Jamais je ne l’avais regretté avant cet été, quand j’ai vu comme tous trouvaient beau ce que vous chantez...

--Cela ne vous semble pas ainsi? interrogea-t-elle, amusée de nouveau.

De son accent de bonne humeur, il avoua, sans façons:

--La musique de Vanore me paraît un bruit discordant et incompréhensible, qui me ferait volontiers hurler comme une bête! Je puis le déclarer carrément, car il le sait et en rit. Et pourtant, croyez-moi, c’est la simple vérité que je vous dis! Quand vous la chantez, elle me semble tout autre... Le son de votre voix est une caresse...

Un pli léger raya le front de Denise; et, pour empêcher que la conversation n’évoluât vers elle, sans relever les paroles du jeune homme, elle reprit, la pensée un peu distraite:

--Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter de n’être pas musicien! Vos journées semblent remplies par tant d’occupations!

--Ah! diable, oui, elles le sont! bien plus encore, j’en suis certain, que vous ne pouvez l’imaginer; tellement que je me sens tout désorienté quand je me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de mes heures pour mon seul plaisir!

--Cela ne vous paraît pas très agréable?