Part 9
Le lendemain il donna sa démission chez l’avoué qui n’insista pas du tout pour le retenir: il ne rendait pas de services exceptionnels. Le premier venu pourrait le remplacer. Le surlendemain à sept heures du matin il prit à la Trinité le tramway pour Saint-Denis. Il vit des pays qu’il ne connaissait pas encore: Saint-Ouen avec ses cabanes et ses masures, la Plaine avec ses champs semés de détritus et ses usines dont les cheminées montaient le plus haut possible pour cracher à la face du ciel des flocons de fumée grise. Partout du brouillard, comme si au nord de Paris on avait été déjà vraiment dans le Nord de la France. Derrière des vitres de buvettes bâties en planches luisaient des lampes sans abat-jour posées sur le comptoir.
Comme celle de l’avoué l’étude de l’huissier était située au fond d’une cour, rue de Paris; mais elle était plus sommairement meublée et ses bureaux n’étaient que des tables en bois blanc. Tout de suite Vaneau regretta «son» premier clerc quand il se trouva en présence d’un homme qui, ressemblant à s’y méprendre à Malissard, mais encore plus grand et plus chauve, eût sans doute mieux employé ses forces à rouler des barriques pleines. Cet homme regarda de haut--c’est le cas de le dire,--Vaneau, le conduisit dans une pièce obscure puis regagnant le cabinet qu’il occupait ferma sa porte. Vaneau découvrit dans l’ombre un être velu et roux, à crâne pointu, qui lui dit avec un fort accent alsacien:
--C’est vous, le nouveau quatrième clerc? Vous sortez de chez un avoué? On n’y fait pas de bon travail, d’habitude.
Il se leva pour le mettre au courant. Vaneau vit qu’il était chaussé de galoches couvertes de boue, vêtu d’un pantalon graisseux, d’un paletot sans forme appréciable et d’un gilet de laine jadis brun.
--Vous avez raison, Kauffer! appuya avec un fort accent parisien un grand dadais dégingandé d’environ dix-huit ans, tiré à quatre épingles mais comme un ouvrier endimanché. Il avait cette pâleur particulière aux voyous des quartiers excentriques et de la banlieue. Il portait des bottines, un complet veston noir et une chemise dont le col mou était rabattu sur une de ces cravates cordelettes qui se terminent sur la poitrine par deux houppes.
«Que suis-je venu faire dans cette galère!» se dit Vaneau. Sa détresse n’en fut que plus grande. Mais il se mit à barbouiller du papier timbré.
Il passa là sept jours affreux. Du coin où opérait Kauffer,--derrière un amoncellement de dossiers et de paperasses de toutes formes,--s’échappait une odeur indéfinissable. Vaneau sut bientôt à quoi s’en tenir quand il eut appris que l’être roux et velu était marchand d’habits--sans doute n’avait-il pas pu vendre le sien,--et de ferraille, rue de Flandre: bien entendu c’était sa femme qui en son absence faisait marcher «le petit commerce». Il venait de Paris et y rentrait à pied pour économiser quelques sous de transport apportant chaque matin sa nourriture dans un vieux panier rafistolé qu’il remportait le soir, lourd de tous les croûtons de pain et de tous les déchets qu’il ramassait sur la route et dans les rues. L’autre, Grenier, venait de Puteaux par des combinaisons de tramways. Moins avare que Kauffer il allait déjeuner au restaurant. Désorienté, Vaneau lui avait humblement demandé la permission de l’y accompagner. De telle façon que de huit heures du matin à six heures du soir il n’avait pas une minute de vraie solitude. Mais peut-être valait-il mieux qu’il en fût ainsi. Toute la journée, c’étaient «l’accent alsacien» et «l’accent parisien» qui parlaient affaires: commandements, assignations. Ils spéculaient tout naturellement sur la misère humaine. Reniflant de loin les saisies, les ventes aux enchères, ils se frottaient les mains, comme les corbeaux croassent autour des bêtes qui n’ont plus qu’un souffle de vie.
Entre eux deux Vaneau se sentait mal à son aise, et ce n’était pas seulement à cause de l’odeur de Kauffer ni de leur inconscience. Il y avait autour de lui une atmosphère où il étouffait. C’était bien la lumière grise des pays du Nord qui pénétrait ici par la fenêtre. Les carillons qu’il entendait ajoutaient encore à son angoisse. Et il lui semblait impossible que Saint-Denis, l’automne venu, ne fût qu’à quelques kilomètres de distance de Paris. Quand il voyait aux environs de midi tout près des rues les plus fréquentées et autour de la basilique ces vieilles petites maisons aux façades suintantes d’humidité, ces espèces d’auberges où l’on vendait plus de cidre et de bière que de vin, ces noms flamands peints sur les devantures, ce morne canal qui ne servait qu’à refléter la désolation du ciel, il se faisait à lui même l’effet d’un exilé qui jamais ne rentrera dans sa patrie.
Il attendait avec impatience six heures du soir mais il n’arrivait pas à Paris avant huit heures. Ce papier timbré qu’il avait passé sa journée à noircir, il fallait qu’il le distribuât. La Courneuve, Aubervilliers, Pantin, Saint-Ouen, tout cela était soi-disant sur son chemin. Grenier «faisait» Asnières, Clichy, Colombes, Courbevoie. Kauffer avait hâte, en ce qui le concernait, de rentrer rue de Flandre. Du moins de ces localités où il semait l’inquiétude ou la désolation Grenier connaissait-il de longue date toutes les rues, toutes les venelles, toutes les impasses. Mais Vaneau! Il lui fallait s’avancer à tâtons dans la nuit noire sans même une canne, butant contre des pierres, courant le risque de tomber dans des fossés, dans des trous, marchant trois fois plus qu’il n’eût été nécessaire vu son ignorance des topographies locales, frappant pour demander son chemin à des portes qui ne s’ouvraient pas toujours, allumant un journal en guise de torche pour lire dans le quartier des chiffonniers à Saint-Ouen un numéro sur une porte au fond d’une ruelle obscure, déposant son enveloppe sur le zinc d’un bistro de la rue La Fontaine et se hâtant de fuir parce que trois rôdeurs attablés et jouant aux cartes l’avaient dévisagé et que la mine du patron n’était guère plus rassurante que la leur, courant le risque encore d’être attaqué, blessé, tué peut-être, et ne réussissant jamais à se défaire de tous ses papiers! Invariablement il en rapportait le lendemain matin. Quand il disait: «Je n’ai pas pu trouver», ou bien: «Il n’y avait personne», Kauffer haussait les épaules en baragouinant, et Grenier, à qui pourtant Vaneau offrait un petit verre à midi pour se concilier sa bienveillance, ricanait de plaisir: il ne rapportait jamais rien, lui. Qu’est-ce qu’on apprend donc, chez les avoués? Le sosie de Malissard, qui consentait quelquefois à sortir de sa retraite, regardait Vaneau d’un air qui n’était pas plus rassurant que celui du «patron» de la rue La Fontaine.
A peine cependant si Vaneau y prenait garde. Il ne faisait que penser à Lucie. Il se disait: «Je récolte ce que d’autres ont semé pour eux sans savoir de quelle amertume ce serait pour moi. Si j’avais eu de l’argent et cette audace que donnent la richesse et la confiance en soi-même je n’aurais pas agi avec elle comme j’ai fait. Elle a voulu se débarrasser de moi et c’est ma très grande faute. Si du moins je pouvais encore essayer de la revoir!» Malgré lui il ne pouvait se résigner à croire que Sidonie lui eût dit la vérité. Peut-être une entrevue avec Lucie lui eût-elle permis de la reconquérir; mais le moyen, quand il était pris par la vie jusqu’à huit heures du soir? Le dimanche précédent il avait rôdé toute l’après-midi dans le Marais. Plus de dix fois il avait traversé la rue Pavée, ayant soin de changer de trottoir pour que les curieux, s’il y en avait, eussent moins de chances de le reconnaître: inutile promenade. Il n’avait aperçu Lucie ni à sa fenêtre ni dehors. Sept jours durant il se morfondit, commettant bévue sur bévue, si bien que le samedi à quatre heures le sosie de Malissard le fit comparaître, lui aligna vingt-huit francs sur le coin de son bureau,--par exception ce n’était pas une table en bois blanc,--et lui annonça qu’à dater de cet instant il cessait d’être quatrième clerc en l’étude de Maître Rouchon. Quelle joie ce fut d’abord pour Vaneau! Par acquit de conscience--pour acquit d’autre sorte il signa un reçu,--il s’en fut serrer les mains du marchand d’habits et du jeune dadais. Il leur abandonna généreusement ses fournitures de bureau et partit sans même se retourner pour un adieu à la ville du Nord. Il ne se disait pas: «Me voici sur le pavé. Qu’est-ce que je vais devenir?» mais: «Je suis libre, maintenant. Je pourrai revoir Lucie». Pourtant par esprit d’économie comme Kauffer et parce qu’il avait deux heures devant lui il regagna Paris à pied. Il fit les cent pas devant la maison de la rue Réaumur. Il vit sortir les ouvrières. Il ne reconnut ni Sidonie ni Lucie. N’importe: être revenu là lui avait fait du bien. Il lui semblait qu’il se fût de nouveau rapproché d’elle.
Mais quand il annonça chez les Lavaud que demain il n’irait pas à Saint-Denis parce que le sosie de Malissard l’avait remercié avec vingt-huit francs à l’appui, Vaneau en entendit! «Eh bien, c’est du joli! Si nous nous attendions à cela de toi! Qu’est-ce que tu as donc fait? Si tes parents venaient à apprendre que tu es sans place!... Que vas-tu devenir?...» A la caisse, la cousine Jeanne fronçait les sourcils. L’employé de Mossamédès,--un Suisse barbu comme Kauffer, mais noir,--le seul du petit groupe qui fût resté fidèle aux Lavaud, riait silencieusement: ce Vaneau qui avait pensé se faire une brillante situation et peut-être pouvoir se payer un jour des dîners de deux francs! Le neveu d’un marchand de soupe, je vous demande un peu! Maintenant il courbait la tête, et sa pensée se détournait du pays de l’amour pour s’orienter vers le pays de la misère. Oui: qu’allait-il devenir? Pourquoi n’avait-il pas fait tout son possible pour que Maître Rouchon fût content de ses services? Resterait-il à la charge des Lavaud qui avaient toutes les peines du monde à joindre les deux bouts? L’occasion était belle de leur dire:
--J’ai ma dignité. Je vais prendre ma malle et vider votre cabinet. Avec mes vingt-huit francs je me louerai une chambre d’hôtel, et vous n’entendrez plus parler de moi. N’ayez crainte: je m’arrangerai.
Mais Lavaud ne voudrait rien entendre. Car Vaneau avec sa manie de s’analyser en même temps qu’il prononçait une phrase de vive voix ou mentalement songeait à toutes les réponses que pouvait lui faire son interlocuteur. Et son gros homme d’oncle n’eût pas manqué de lui dire:
--Ta, ta ta! Tu vas commencer par rester ici! Si tes parents t’ont confié à nous, ce n’est bien sûr pas pour que tu t’en ailles au moment où tu es dans l’embarras.
Et Vaneau voyait comme dans un rêve défiler devant lui l’armée innombrable des sans-travail: mendiants avec leurs besaces et leurs bâtons; femmes parfois proprement mises qui s’arrêtent une seconde pour demander l’aumône et n’osent pas se retourner quand on ne leur a rien donné; pauvres chanteuses des rues et des cours qui ne savent qu’une chanson: elles tiennent un petit sur leurs bras, et d’autres, accrochés à leurs jupes, se précipitent pour ramasser un sou quand il en tombe; hommes chaussés de savates avec un veston boutonné jusqu’au cou, coiffés de melons bosselés et poussiéreux, qui courent longtemps derrière un fiacre chargé de malles et à qui l’on fait signe quand la voiture s’est arrêtée qu’on n’a pas besoin d’eux; tous ceux contre qui s’acharne la vie comme un chien qui mord aux jambes le bétail qui ne va pas assez vite vers l’abattoir. Ils se pressaient comme un troupeau dans la brume et quelques-uns, n’y voyant plus clair et croyant marcher encore sur la berge du fleuve, faisaient un pas de trop. Vaneau eut un frisson. Il se reprit vite.
«J’aurai toujours la ressource, pensa-t-il, de retourner chez nous.»
Mais ce ne fut que pour se répondre aussitôt à lui-même:
«Non. Qu’y deviendrais-je? J’ai été remplacé chez M. Auribault, comme chez l’avoué, comme chez l’huissier. Nulle part je ne suis indispensable. Je m’en vais et personne ne me regrette. Je suis à Paris: j’y resterai. Ne me dois-je pas à la littérature? Et puis je ne veux pas, je ne peux pas m’éloigner de Lucie.»
Dès le lendemain il partit à la recherche d’une situation. Il traversa des cours encombrées de ballots, de caisses que clouaient des ouvriers. Il vit des hommes qui se retranchaient derrière des bureaux surchargés de papiers, de crayons et de porte-plumes; après avoir pris son nom et son adresse, ils lui disaient: «Je vous écrirai», et ne lui écrivaient pas. Il lut des journaux à la rubrique «Offres d’emplois» et il fallait frapper ou sonner à des portes; mais ou bien il ne faisait pas l’affaire, ou bien la place était déjà prise par quelqu’un qui s’était présenté dès la première heure. Il vit un vieux prêtre de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle qui l’envoya chez les Dominicains d’Arcueil; vaine démarche, ils n’avaient besoin de personne. Nulle part ses capacités ni son diplôme ne l’imposaient; et il passait dans les rues crotté jusqu’à l’échine avec plus que jamais la certitude d’être un zéro parmi cette foule de trois millions d’hommes. L’automne fut particulièrement pluvieux et sombre. Vaneau se rappelait celui de l’année précédente où il s’impatientait déjà de n’avoir point rencontré sa Muse. Hélas! Il avait suffi de quelques mois pour qu’elle se fût éloignée de lui. Mais pas un soir il ne manqua le rendez-vous qu’elle ne lui avait pas donné. Tantôt il revenait piétiner devant la maison de la rue Réaumur, espérant contre toute espérance qu’elle avait pu ce jour-là recommencer à travailler après avoir été malade; tantôt pris d’une inspiration subite il se précipitait vers la rue Pavée, pensant qu’à cette minute même elle pouvait rentrer. Pas plus ici que là il ne la voyait. Il n’osait point stationner sur le trottoir en face de «sa» maison: malgré la nuit la belle-mère aurait pu le reconnaître et peut-être l’apostropher. Et si le père s’en était mêlé? Puis au bout d’une semaine il cessa de venir avec fièvre comme à un rendez-vous qu’il eût craint de manquer. Il se préoccupa moins de l’heure. Il faisait maintenant des pèlerinages. Il pensait moins à Lucie et davantage à lui-même. Du moins le croyait-il, car même à l’époque où il ne rêvait que d’elle c’était pour sa propre joie et non pour celle de Lucie. Ce quartier qu’il avait exploré avant de la connaître prenait un sens pour lui. Avec elle il était entré dans ce café de la rue de Turenne, dans ce bar de la rue des Francs-Bourgeois, chez ce marchand de vins de la rue de Thorigny. Et il y rentrait de nouveau, seul, pour s’asseoir à la table où il avait pris place avec elle. Et c’était d’une infiniment douce mélancolie.
Aux heures de répit que lui laissaient ses courses il flânait comme autrefois à Montmartre et sur les quais. Au square Saint-Pierre les dernières feuilles mouillées tombaient des arbres. Les couvercles des boîtes étaient aux trois quarts rabattus sur les livres à cause de la pluie; et sur Paris tout entier pesait un couvercle de brume. Paris des jours de semaine que Vaneau saisissait du dehors et qu’ignorent ceux qui du matin au soir sont enfermés dans les boutiques, dans les ateliers, dans les magasins, dans les bureaux, Paris secoué par les camions et les voitures de livraison qui se reposent le dimanche, quartiers du travail où dès trois heures de l’après-midi des centaines de fenêtres s’illuminaient comme pour une fête à laquelle il ne lui était pas donné de participer! Solitaire, assis sur un banc du square haut juché, il n’en prenait pas moins plaisir à entendre siffler le vent et monter jusqu’à lui la rumeur de la ville. Se croyant grandi d’avoir souffert, il se répétait que les chants désespérés sont les chants les plus beaux; il s’évertuait à paraphraser _la Nuit de Mai_ et _la Nuit d’Octobre_.
Enfin, cicatrisée la blessure qui à la honte du poète lyrique qu’il croyait être n’avait jamais été bien profonde, la conscience tranquille,--ne faisait-il pas démarche sur démarche? Si rien ne se présentait, ce n’était pas sa faute,--il en arriva peu à peu à s’abandonner au bonheur d’être libre. Il avait le vivre et le couvert assurés. Il se mit à causer plus familièrement avec Jeanne bien qu’elle fût toujours la même petite bourgeoise. Et un soir sans qu’il lui en coûtât il s’abstint de son pèlerinage.
TROISIÈME PARTIE
I
Par un soir d’avril où l’on peut déjà laisser ouverte une fenêtre, depuis plus de deux heures assis à sa table de travail Vaneau peinait sur un poème. Quelquefois plusieurs vers venaient d’un seul jet. Souvent il fallait qu’il cherchât; son brouillon se noircissait de ratures. Enfin il se leva, joyeux tout de même, se frottant les mains. Il ne put résister au désir de faire une fois de plus en seigneur et maître le tour de sa propriété. Pourtant ce n’était qu’un logement de deux pièces et une cuisine. Mais tout s’y trouvait rangé en bon ordre, depuis le lit dans son alcôve sans rideaux, jusqu’aux cinq casseroles de tailles différentes accrochées chacune à son clou dans la cuisine; l’armoire faisait en sorte de ne pas occuper trop d’espace. Au-dessus de sa table de travail trois rayons se succédaient qui ne fléchissaient pas sous le poids des livres. Sur la cheminée la pendule vivait seconde par seconde toutes les minutes de chaque jour. Au crépuscule les derniers reflets de la lumière se réfugiaient dans la glace. Parmi cette solitude si longtemps désirée Vaneau se sentait chez lui.
Une des fenêtres donnait sur la cour où un arbre avait poussé comme s’il eût dû monter un jour plus haut que les maisons.
Des fiacres roulaient sur les pavés; des chanteurs se lamentaient à l’aide de violons et de guitares sur des déclins d’amour; mais Vaneau ne les entendait pas. Dehors la vie bruissait comme la mer. L’heure sonnait à quelques minutes d’intervalle au clocher d’une mairie et au fronton d’une église qui n’avait pas de clocher. Tout le long d’une grande avenue c’étaient les clochettes claires des tramways, les appels des marchandes des quatre-saisons; plus loin les sifflets des trains de petite ceinture et les sirènes des usines dispersées dans la plaine. Perché en haut de la maison comme un mousse à la pointe du grand mât il se laissait--plus qu’il ne pouvait se diriger lui-même--emporter vers des mondes inconnus. Parfois il abordait aux rivages de son enfance comme d’une terre qu’il eût découverte. Des sensations oubliées ayant germé s’étaient développées pareilles à de grandes fleurs dont respirer le parfum le faisait défaillir.
Les maisons des provinces ne ressemblent pas à celles de Paris que l’on quitte pour un oui pour un non. Aujourd’hui nous sommes à Montmartre; au terme prochain nous irons à Passy. Si nous ne nous y trouvons pas bien nous chercherons du côté de la porte Maillot. On prend possession d’appartements encore tièdes de la présence de ceux qui viennent de partir: on profite des clous qu’ils ont laissés aux murs. Mais dans une petite ville on ignore ce que c’est que déménager. Il faut des circonstances extraordinaires pour qu’une famille change non pas même de quartier mais de maison. Bourgeois et ouvriers ont chacun la leur où leurs habitudes se promènent avec volupté comme des chats qui ronronnent en se frottant aux boiseries familières. Chacune d’elles fut depuis des générations le centre de beaucoup de vies humaines. Elles se composent d’un rez-de-chaussée et d’un grenier qui n’est habité que par des rats à qui de temps à autre une chauve-souris rend visite. On n’y entend personne marcher au-dessus de soi. Entre les quatre murs épais qu’ils soient lambrissés ou simplement crépis à la chaux, la porte fermée on est chez soi. Pour avoir longtemps vécu dans une de ces maisons Vaneau ne pouvait ressembler à ceux qui vont d’hôtel en hôtel, de quartier en quartier. Il voulait trouver à Paris l’illusion de la réalité de naguère: l’arbre de la cour le faisait penser aux arbres. Il voulait que chaque journée de travail fût suivie du repos de chaque soir, au coin du feu l’hiver, la belle saison venue les fenêtres grandes ouvertes sur le ciel. Ici non plus il n’entendait personne marcher au-dessus de sa tête.
Il ne regrettait point d’avoir épousé Jeanne.
Bien qu’elle ne connût que Paris elle avait le sens de la vie telle que beaucoup de gens la mènent dans les petites villes. On en voit trop à Paris qui au gré de leurs impressions se laissent ballotter comme des barques qu’aucun filin ne retient à la terre ferme, qu’aucune ancre n’empêche d’aller se briser sur les récifs. Jeanne n’aimait ni les bals ni le théâtre, parce que l’on y dépense de l’argent et que l’on se couche tard lorsque le lendemain il faut tout de même être debout de bonne heure. Il s’était moqué d’elle, la traitant tout bas de petite bourgeoise assoiffée de calculs; à côté d’elle sans presque lui parler il avait cueilli des fleurs dans les bois et parmi l’herbe des champs. Avait-elle à cette époque remarqué son indifférence? Avait-elle soupçonné son intrigue avec Lucie? Maintenant il l’aimait de ce qu’elle lui recréât un intérieur qui approchait de la vraie maison. Lucie avait disparu? Tant mieux. Vaneau eût été incapable de l’attendre indéfiniment chaque soir à piétiner dans la boue, à marcher dans la poussière pendant des heures, à perdre sa vie dehors. Des exaltations, des désespoirs dont elle avait été la cause ou simplement le prétexte, il ne gardait qu’un souvenir vague et doux. Elle n’était plus que le thème de ses développements lyriques. Sa vie sentimentale il la considérait comme à jamais close.
Mais parce que les nouveaux mariés ont du mal pour commencer à joindre les deux bouts, il continuait de prendre ses repas au restaurant familial. La vie de Jeanne n’avait pour ainsi dire pas changé. Le matin elle l’accompagnait jusqu’à la porte de son bureau, puis elle s’en allait comme par le passé copier les menus.
Car il travaillait maintenant dans un bureau. C’était ce qu’il avait entendu dire lors de son arrivée à Paris:
--Il y a des maisons de banque où l’on gagne quatre francs par journée de travail.
Au bout du mois, quand par bonheur il n’y a pas eu plus de cinq dimanches, cela fait un billet de cent francs que l’on ne doit qu’à ses mérites personnels.
Il se souvenait aussi qu’autrefois son père lui avait dit:
--Tâche d’entrer dans un bureau. C’est là que l’on a sa vie assurée. Mais ce n’est pas toujours facile: pour une place ils ont cinquante demandes. Du temps où nous étions à Paris nous avons connu et ton oncle en connaît aussi, des bacheliers, même des licenciés qui meurent de faim et qui ne trouveraient pas à se faire embaucher comme balayeurs de rues.
Vaneau n’était pas licencié. Pourtant avec ses quatre francs il se chargeait de ne pas mourir de faim. Il était même fier de gagner cent francs par mois. C’est un beau début.
La grande salle, carrelée de verre, où il travaillait, faisait partie d’une maison dont les sous-sols bourrés de coffres-forts remplis de titres descendent profond dans la terre, et dont les quatre ou cinq étages reliés par des téléphones, des monte-charges, des ascenseurs, s’élèvent haut vers le ciel. Il y coudoyait des hommes vides d’humanité, aux âmes si flasques qu’elles devaient pendre au-dedans d’eux-mêmes comme des ballons dégonflés. Le temps qu’ils ne consacraient pas au travail, ils l’employaient à des bavardages de vieilles commères ou, sournois, à s’espionner les uns les autres comme des écoliers. Et ils avaient tant à cœur de se recroqueviller dans la posture du parfait employé, ils avaient si peu conscience de leur dignité personnelle qu’il lui semblait, quand il mangeait le pain qu’il venait de gagner à côté d’eux, mâcher de la cendre.
Lorsque la nuit fut tout à fait venue, il alla dîner.
Tout de suite parce que depuis quelque temps il s’y attendait il devina qu’il y avait du nouveau. Trop de fois il avait entendu Lavaud répéter:
--Le quartier a fameusement changé! Il y a quinze ans de huit heures du matin à neuf heures du soir la salle ne désemplissait pour ainsi dire pas.