L'hérésiarque et Cie

Chapter 6

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--Omer aura Mara, allez! qu'un homme vienne à aimer une femme, il n'y a rien à faire; il l'aura, et il faudra qu'elle l'aime.

À ce moment, la cloche sonna pour la messe, et, sur la place, parut Mara donnant le bras au vieux Tenso. Près d'eux marchaient Bandi, le meneur de porcs, fier et digne, et le joli garçon qui avait interpellé Omer sur le pré. Ils entrèrent dans l'église qui s'emplit bientôt de tous les habitants du village, endimanchés. Selon la coutume, les hommes se placèrent d'un côté de la nef, les femmes de l'autre. Omer était venu aussi avec ses compagnons. Mara l'aperçut au fond de l'église et remarqua qu'il était richement vêtu. Puis, elle le vit sortir avec ses amis. L'office commença.

À l'évangile, tout le monde se dressa. Tout à coup, la petite porte près de laquelle était placée Mara s'ouvrit pour laisser passer Omer qui saisit la jeune fille à bras-le-corps, la souleva et s'enfuit en un clin d'oeil. Les femmes poussèrent des cris et se sauvèrent du côté des hommes où des jurons tonnaient formidablement. Le vieux Tenso, plusieurs jeunes gens, dont Bandi, se précipitèrent vers la sortie pour rattraper les ravisseurs. Mais le vieux prêtre, à l'autel, s'était tourné. Il cria:

--Arrêtez-vous, païens! arrêtez-vous.

À la voix de leur pasteur, les hommes s'arrêtèrent, interdits. Seul, le vieux Tenso sortit. Le prêtre continua:

--Quoi! païens! voudriez-vous manquer la messe parce qu'un garçon enlève une fille qu'il veut épouser?

Il y eut des murmures. Le prêtre reprit plus fort:

--L'_otmika_ n'est-elle pas une de nos coutumes?

Il y eut alors des exclamations approbatives, et tous reprirent leurs places tandis que le vieux prêtre parlait:

--Ferez-vous votre salut en poursuivant les _otmikari_, ou en assistant à la messe? Omer et ses amis manquent la messe, c'est affaire à leur âme. Mais, vous autres, voudriez-vous que votre pasteur n'achève la cérémonie que devant des femmes? Pécheurs, Satan a trouvé cette nouvelle ruse pour vous induire en péché mortel! Je ne ferai pas d'autre sermon aujourd'hui. Ayez confiance en Dieu et repentez-vous. C'est la grâce que je vous souhaite.

--Amen! répondit d'une voix cassée la vieille _Croix de Hongrie_.

Le prêtre se tourna et dans un silence édifiant reprit la lecture de l'évangile. Le vieux Tenso rentra bientôt en gémissant. Des rires étouffés du côté des femmes accueillirent son retour.

* * * * *

Après la messe, les groupes se reformèrent sur la place. La vieille _Croix de Hongrie_ parlait en faveur d'Omer, disant que l'_otmika_ était un fait accompli, qu'il fallait que Tenso se résignât. Les filles disaient qu'Omer était un héros. Les garçons l'enviaient en constatant que Mara était une bien belle fille. Bandi et d'autres jeunes gens étaient partis pour chercher la retraite des _otmikari_.

Le vieux Tenso, la messe finie, s'était dirigé vers la sacristie. Le curé se dévêtissait des habits sacerdotaux. Il rit en voyant entrer Tenso. Le paysan, d'un air finaud, lui dit:

--C'est vous, notre pasteur, qui avez donné cette idée à Omer. Je sais bien. Vous êtes pour les vieilles idées. Mais les idées pour lesquelles je suis ont les gendarmes pour elles, et Mara me reviendra, morte ou vive.

Le curé sourit:

--Tu as tort, Tenso. Tu as eu ta première femme, celle avec qui tu seras au ciel--si tu y vas--par l'_otmika_.

--Dieu ait son âme, interrompit Tenso, j'ai mal agi.

--Bien, répondit le curé, mais tu sais qu'au pouvoir d'un garçon, une fille ne reste pas intacte. Que feras-tu de ta fille enceinte? Personne ne voudra l'épouser, et c'est aussi une idée de la ville. Et l'enfant qui viendra, qu'en feras-tu? Et puis, Mara ne déteste pas Omer, comme elle le prétend. Elle m'a dit, au contraire, qu'il lui plaisait, mais qu'elle préférait se marier à la ville pour devenir une dame. Demain, Mara sera folle d'Omer. Ce ne sera pas elle qui refusera de se marier avec lui. Tu es riche, marie les jeunes gens, puis achète-leur un bon commerce à la ville. Ainsi Mara pourra devenir une dame et ses voeux seront comblés. Mais, sur ton âme, souviens-toi de ta jeunesse. Respecte l'_otmika_, le rapt sacré de notre race.

Le vieux Tenso hésita, toussota, et, finalement, éclata en sanglots, gémissant en phrases brisées:

--Ah! oui... l'_otmika_... l'_otmika_... Ma première femme, ma Njera... la mère de Mara... Ma Njera qui sera ma compagne au ciel... j'espère... Oui, il faut les marier... ce sera une belle noce...

Et le curé accompagna Tenso jusqu'au portail de l'église en disant:

--Oui, ce sera une belle noce! Les vêtements sont déjà prêts. Tu seras heureux, ensuite, vieux Tenso, d'avoir marié ta fille à un homme de ta race. Après, tu pourras t'endormir doucement dans la paix du Seigneur, et tes petits-enfants, de ta race, eux aussi, viendront prier sur ta tombe plantée de romarin.

Sur la place, des tziganes étaient venus, jouant de la guitare. Les filles et les garçons dansaient le kolo, et la vieille _Croix de Hongrie_ ballait avec eux.

Ils chantaient:

Il faut les marier, il faut les marier, Car après l'_otmika_ la fille est enceinte. Il faut les marier, Tenso, ou la tuer...

Le vieux Tenso regarda un instant le kolo, puis, délibérément, il prit part à la ronde. Et il faisait sauter sa croupe nerveusement, en chantant:

Il faut les marier...

QUE VLO-VE?

La guitare de Que vlo-ve? était un peu du vent qui gémit toujours dans les Ardennes de Belgique...

Que vlo-ve? était la divinité de cette forêt où erra Geneviève de Brabant, depuis les bords de la Meuse jusqu'au Rhin, par l'Eifel volcanique aux mers mortes que sont les mares de Daun, l'Eifel où jaillit la source de Saint-Apollinaire, et où le lac de Maria Laach est un crachat de la Vierge...

Les yeux de Que vlo-ve? clignotants et chassieux, à chair des paupières rouge de jambon cru, larmoyaient sans cesse et les larmes lui brûlaient les lèvres comme l'eau des fontaines acides qui abondent dans les Ardennes.

Il était le compère des sangliers, le cousin des lièvres, des écureuils, et la vie secouait son âme comme le vent d'est secoue les grappes orangées aux sorbiers des oiseaux...

Que vlo-ve? c'est-à-dire: _Que voulez-vous?_ wallon wallonant de Wallonie était né prussien à Mont, lieu appelé Berg en allemand et situé près de Malmédy sur le chemin qui mène dans ces dangereuses tourbières appelées Hautes-Fanges ou Hautes-Fagnes, ou plus justement Hohe-Venn, puisqu'on est en Prusse déjà, comme l'attestent des poteaux noir et blanc, sable et argent, couleur de nuit, couleur de jour, sur toutes les routes.

Que vlo-ve? préférait son sobriquet à son nom: Poppon Remacle Lehez. Mais si on le saluait de son surnom: _Li bai valet_ (le beau garçon), il faisait résonner l'âme de sa guitare et tapait sur le ventre de son interlocuteur en disant:

--Il sonne creux comme ma guitare, il jase la soif, il n'a plus de _péket_ à pisser.

On se prenait par le bras et sans se tutoyer, car on ne se tutoye jamais en wallon, on allait, nom de Dieu! boire du _péket_ qui est de la plus vulgaire eau-de-vie de grains, à laquelle, en parlant français, on donne par euphémisme le nom de genièvre.

Et c'eût été bien extraordinaire que dans un coin de l'auberge on ne découvrît pas Guyame le poète, qui avait le don d'ubiquité, car on le voyait chez tous les débitants de bière et de péket, entre Stavelot et Malmédy. Et combien de fois était-il arrivé que des gars s'étaient battus, parce que l'un disait:

--J'ai bu hier avec Guyame à la _station_, il était telle heure.

--Menteur, disait un autre, à la même heure, Guyame était avec nous à l'estaminet du _Bonnet à poil_, et il y avait là le _percepteur des postes_ et le _receveur des contributions_.

Et, de fil en aiguille, les gars finissaient par se flanquer des beignes en l'honneur du poète.

Guyame était phtisique et logeait à l'hospice, à Stavelot. Comme on lui donnait partout à boire gratis, Guyame allait boire partout. Et, dès qu'il avait bu, il en contait des contes bleus, des histoires de brigands, de l'autre monde ou à dormir debout! Il en déclamait des vers contre la famille protestante de la place de l'Église, contre le bossu de Francorchamps, et contre la fille rousse de Trois-Ponts, qui allait toujours en automne ramasser les champignons! Pouah! les champignons donnent la crève aux vaches, et elle en bouffait, la roussotte, sans mourir! Ah! la sorcière!... Mais il chantait aussi la gloire des airelles, des myrtilles et le bien que font aux tripes humaines du lait et des myrtilles, c'est-à-dire le _tchatcha_ archidivin, ambroisiaque. Il faisait souvent des vers pour les servantes qui pèlent les _krompires_, les bonnes pommes de terre, les _magna bona_...

* * * * *

Ce jour-là, Que vlo-ve? sur la route bordée d'arbres forts et tors, battait le briquet pour allumer sa pipe...

Quatre gars passèrent. C'étaient: Hinri de Vielsalm; Prosper le journalier, qui avait été trimardeur et avait travaillé aussi près de Paris dans les raffineries, il habitait à Stavelot présentement; Gaspard Tassin le chasseur, braconnier de Wanne: son feutre s'ornait d'une aile d'épervier et il fumait une puante bouffarde de bois de genévrier; enfin Thomas le _babo_, c'est-à-dire le coyon, ouvrier tanneur de Malmédy. Sa femme était assez jolie, ce qui était cause qu'elle couchait avec toutes sortes de gens, bourgeois et ouvriers, tandis qu'il engrossait, quand il pouvait, des ouvrières de fabrique ou des servantes allemandes, qui, disait-il, aimaient aller schlôf avec lui, parce qu'il était expert comme pas un à faire pimpam dur et longtemps.

Après avoir allumé sa pipe, Que vlo-ve? courut après eux et cria:

--_Bonjou, tertous!_

Ils se retournèrent:

--_Bonjou bai' valet!_

Que vlo-ve? les regarda joyeusement en prononçant son éternelle question, cause de son sobriquet:

--_Que vlo-ve? Nom di Dio!_ Oyez ma guitare. L'entendez-vous?

Il tapa deux coups dessus. Elle résonna.

--Elle sonne plus creux qu'un pet du diable. Nom de Dieu! Je fais le pari qu'on va boire du _péket_ chez la Chancesse, ici près!... _Oyez-ve!_...

Et ayant accordé sa guitare, il attaqua la _Brabançonne_. Mais on cria:

--Taisez-vous!

Alors il commença la _Marseillaise_, puis après le premier couplet il cria:

--_Nom di Dio!_

Et entonna:

Isch bin aïn Preusse...

Mais le _babo_ répéta:

--Taisez-vous, vous êtes un Prussien qui ne sait pas l'allemand... Taisez-vous!... je veux aller schlôf avec la Chancesse.

Et les gars chantèrent en choeur:

«... Et s'il en reste un bout ce s'ra pour la servante, S'il en rest' pas du tout elle se tapera su'l'ventre! Et zon zon zon Lisette, ma Lisette Et zon zon zon Lisette, ma Lison.»

* * * * *

On entra chez la Chancesse. Elle disait son chapelet, assise, les jambes écartées. Ses tétons, sous la camisole, semblaient dégringoler comme une avalanche.

Dans un coin, Guyame le poète parlait tout seul devant son verre de péket. En entrant, les gars saluèrent:

--_Bonjou vos deusses!_

Guyame et la Chancesse répondirent:

--_Bonjou tertous!_

Elle porta des verres et servit le péket tandis qu'on chantait:

J'entends le cul du verre...

Guyame s'approcha:

--Que vlo-ve? dit le guitariste en rallumant sa pipe.

Guyame versa du _péket_ dans un verre qu'il avait apporté. Il but, fit claquer sa langue, puis lâcha un pet en disant à Prosper:

--Essaye de l'attraper, toi qui as été Parisien.

Et comme c'était le coucher du soleil, un long troupeau de vaches, mené par une petite fille aux pieds nus, passa lentement et longtemps devant l'auberge.

* * * * *

Il faut maintenant prendre son courage à deux mains, car voici l'instant difficile. Il s'agit de dire la gloire et la beauté du gueux déguenillé Que vlo-ve? et du poète Guillaume Wirin, dont les guenilles couvraient aussi un bon gueux gueusant. Allons d'ahan!... Apollon! mon Patron, tu t'essouffles, va-t'en! Fais venir cet autre; Hermès le voleur, digne plus que toi de chanter la mort du Wallon Que vlo-ve? sur laquelle se lamentent tous les elfes de l'Ambléve. Qu'il vienne, voleur subtil, aux pieds ailés,

Hermès, dieu de la lyre et voleur de troupeaux,

qu'il jette sur Que vlo-ve? et sur la Chancesse toutes les mouches ganiques que l'on croit, au nord, tourmenter certaines vies comme une fatalité. Qu'il amène avec soi mon second Patron, en mitre et pluvial, l'évêque saint Apollinaire. Ce dernier voilera le calvaire de bois peint qui pâtit au carrefour;

Et des santons venus des bergeries qu'attristent Des bêlements et des yeux doux d'agneaux mignons Mèneront chaque soir vers la croix de ce Christ Un long troupeau lyrique avec un crâmignon.

* * * * *

La nuit était venue. La Chancesse disait toujours le chapelet. Sur la table, près des bouteilles vides ou pleines de _péket_, une lampe à pétrole brasillait et fumait. Que vlo-ve? avait tiré du pain et du fromage de tête de cochon. Il mangeait lentement en écoutant jaser ses compagnons, et aussi bouillir l'eau pour le café de la Chancesse.

Guyame raconta l'histoire de Poncin et de ses quatre frères, ce qui signifie le pouce et les quatre autres doigts. Poncin dans l'histoire rossait toujours Longuedame qui est le majeur. Guyame se leva et alla pisser à la porte. En revenant, il dit:

--Je voudrais être dans les fagnes derrière la baraque Michel, je serais assis dans les bruyères et les airelles, et plus heureux que saint Remâcle en sa châsse, _nom di Dio!_ Il y en a-t-il des boules d'or au ciel clair de ce soir! _nom di Dio di nom di Dio_, le ciel est plein de couilles lumineuses qu'on appelle astres, planètes, étoiles, lunes.

Il but du péket et le _babo_ dit:

--La femme du mayeur m'a dit que j'étais comme la lune. Mais, _nom di Dio_, Guyame, j'ai trois couilles et la lune n'en est qu'une. _Paraît!_

--_Babo! n'jasez nin_ comme ça, _v's estez_ la lune malgré vos trois couilles, _nom di Dio!_... Vous n'avez jamais parlé avec une chaise. _Paraît?... Nona!_... Eh bien! Demandez voire à une chaise: Qu'est-ce un homme?--C'est un cul, _paraît! dist-elle_. Demandez à un banc: Qu'est-ce une femme?--C'est un cul, _paraît! dist-il_. Demandez à l'escabeau et à l'escabelle: Qu'est-ce un _valet_ et une _bacelle?_ Ce sont deux culs, _paraît!_ disent-ils. Demandez au fauteuil du curé: Qu'est-ce le curé? Qu'est-ce sa servante? Qu'est-ce la nièce du curé, la _crapaute_ du fils Rawaye-Jonceux? Avec le dernier ça fait quatre culs, _dist-il_, ou huit fesses, _paraît!_ Ha! ha! nom di Dio. _V' n'en savez nin comme ça, vous qu'avez_ trois couilles. Il en faut plus que ça pour atteindre le quorum et ressembler au ciel. Allons, un peu de guitare, là, _nom di Dio!_... Que vlo-ve?...

_Nost'ogne avi li qwat pis blancs_ _Et les oreyes à l'advinant._ Et l'trou di cou tot neur Tot neur comme du tcherbon.

--Taisez vous! dit le _babo_, je veux aller schlôf avec la Chancesse.

--_Nom di Dio!_ cria Que vlo-ve?, vous le _babo_, vous n'avez même pas de _censes_ pour payer votre _péket_, vous irez schlôf à _Mâmdi_ ou à _Stavleu_. Allons, vite! Vous allez boire _on vère sol hawai_. Faites claquer _vosse lainwe_, et puis allez-vous en!

Le babo but le verre de _péket_, fit claquer sa langue, puis:

--Venez un peu, Que vlo ve? Je veux _v'grusiner one saquoué_.

Que vlo-ve? fit sa question:

--Que vlo-ve?

Puis il prit son couteau et jeta sa guitare sur ses lombes.

Ensuite il s'approcha du babo.

* * * * *

Guyame divaguait:

--De jolies petites vieilles dansent la maclotte dans un jardin de tournesols, les beaux soleils! Que vlo-ve? _m'coye binamèye_, ne vous battez pas. Le _babo_ vous étranglera comme la _rampioule_ étrangle les arbres...

Prenez garde à vous, Que vlo-ve? Il va vous fout' un coup _su l' tiesse_.

Dansons la Crâmagnole Vive le son, Vive le son...

Voilà le plus beau des crâmignons.

* * * * *

Le babo et Que vlo-ve? se dévisageaient, se défiaient, armés chacun d'un couteau. Et à ce moment la Chancesse était plus belle qu'Hélène qui n'était d'ailleurs pas plus jeune qu'elle quand Pâris l'enleva.

La Chancesse avait remis son chapelet dans sa poche et regardait les combattants _en grusinant_:

--_Nom di Dio! one parteye di toupet!_

Prosper lui cria:

--_C'estait vo, la crapaute!_

Puis il se leva et, suivi de ses deux compagnons, il sortit en chantant:

«S'il n'en reste pas du tout elle se tapera sur le ventre Depuis l' 1er janvier jusqu'au 31 décembre Et zon zon zon...»

* * * * *

Que vlo-ve? et le babo se défiaient, les yeux dans les yeux:

--Que vlo-ve? j'irai schlôf avec la Chancesse!

--Le _babo!_ La garce est pour les garçons, _Mareye, vosse_ femme est une garce.

--Que vlo-ve? Vous _n'savez nin_ la couleur de son cul.

--_Babo!_ vous _n'coucherez maïe_ avec la Chancesse et _vosse_ femme a la vérole.

Et Que vlo-ve? s'élança sur le _babo_. Ils s'étreignirent et se donnaient des coups de couteau. Leur sang coulait. La Chancesse pleurait en criant:

--_Qué n'affaire!_

Et Guyame chantait lentement:

--Je regarde ceci qui peut servir de miroir à l'amour. Belle Chancesse qui faites se battre dans votre débit un héros à trois couilles et un musicien insigne, Que vlo-ve? _Li bai valet_ errant!... Belle Chancesse, c'est moi je crois, qui irai au schlôf avec vous! Préparez, car j'ai faim, une bonne fricassée que je veux _magni_ avec vous, la belle!... Honneur aux héros, dont le sang tombe comme la cascade de Coo. Écoutez! écoutez! _oyez-ve!_... Les elfes sortent de l'Amblève... L'un pleure parce qu'il a brisé ses petits souliers de verre... Écoutez! écoutez!... Le vent bruit dans les aunes... Belle Chancesse, si les autres se battent, on va baller. Ah! _pauv'_ _babo_, je vois que c'est _vos qu'estés o labrint_.

* * * * *

Que vlo-ve? et le babo continuaient à se tirer des pintes de sang en l'honneur de la Chancesse qui dansait maintenant la maclotte vis-à-vis de Guyame, tandis que la bouilloire chantait plus fort. Le babo faiblissait. Que vlo-ve? lui avait fait sauter ses boutons de culotte et, comme elle était tombée, le cul s'étalait cauteleux, contourné, piteux comme deux quartiers de lune. Bientôt, à cause d'un coup habile porté par Que vlo-ve? sa raie culière naturellement sombre, d'un brun verdâtre et velue, s'ensanglanta et à cette aurore, le _babo_ se mit à gémir. Il criait:

--Nenni, je ne ferai pas pim-pam avec la Chancesse. Ah! Que vlo-ve? voilà que j'ai mal aux couilles!

Et Que vlo-ve? s'acharnait.

--Ah! v's avez trois couilles! Friand! Ah! Galant!

Et il lui donna un tel coup de pied dans le ventre que le babo tomba sur son derrière ensanglanté, on eût dit, à cause des menstrues; tandis que Guyame et la Chancesse cessaient leur maclotte.

* * * * *

Mais voici l'instant superbe!...

Que vlo-ve? ivre de sang se rua sur le _babo_ et de son couteau lui laboura la poitrine. Le babo râlait doucement:

--_Nom di Dio! Nom di Dio! Nom di Dio!_

Ses yeux se renversèrent. Que vlo-ve? se redressa en tenant la main du babo. De son couteau il se mit à couper le bras à la jointure. Le babo cria:

--Aïe! Aïe! _vo direz-ve à ma Mareye_ que je lui envoie _on betch_ d'amour.

Mais la Chancesse cria:

--V'estez cocu! tandis que le babo faisait un dernier soubresaut et mourait comme un poisson près du pêcheur.

Que vlo ve? continuait à couper... Le bras se détacha enfin. Que vlo-ve? poussa un cri de satisfaction et de sauvagerie. Comme son veston roussi de vieillesse et taché de sang avait une pochette sur la poitrine, Que vlo-ve? y enfonça le bras dont la main pendait comme une belle fleur...

La lampe brasillait et fumait... Sur le feu, l'eau était en colère, elle nasillait, ronflait, ronchonnait. Que vlo-ve? affalé sur un banc, caressait sa guitare. Guyame dit:

--Que vlo-ve? _m'coye binameye, arveye!_ Je vous aiderai toujours. Fuyez cette nuit, car les gendarmes vous prendraient demain. Moi, je rentre à l'hospice, et je serai grondé parce que j'arriverai en retard.

Il s'en alla doucement et ses pas résonnèrent longtemps sur la route...

* * * * *

Que vlo-ve? et la Chancesse regardaient le corps. L'eau bouillait. Tout à coup Que vlo-ve? se leva et chanta:

«... Arveye! Rabrassons-nous pour nous qwitter, Puisque, c'est houye li dléreine fèye Et voss' mohonne qui ji vins hanter.

--_N'jasez nin_ comme ça, dit la Chancesse, _j' v's ainme, bai valet_.

Elle s'approcha de Que vlo-ve? Le cadavre les séparait. Ils s'embrassèrent. Mais le bras du mort étant remonté dans la pochette, droit et pareil à une tige florie de cinq pétales, se trouva entre eux.

Dans la triste lumière, ils embrassèrent la main morte, et, comme la paume était tournée du côté de la Chancesse, les ongles du babo la chatouillèrent au visage. Elle frissonna:

--Ah! douceur de miséricorde!

Et Que vlo-ve? cria:

--_Nom di Dio! nom di Dio!_

Sur le feu, l'eau murmurait la prière des morts. Que vlo-ve? continuait:

--_Nom di Dio!_ il est mort.

La Chancesse ajouta:

--Le sang coule jusqu'à la porte.

--Il fuit sous la porte, remarqua Que vlo-ve? En descendant, il ira jusqu'à la caserne des carabiniers, et, ceux-ci, en remontant le long de la coulure, arriveront jusqu'au babo. _Nom di Dio! nom di Dio! arveye_ la Chancesse!

* * * * *

Ayant ouvert brusquement la porte il se mit à courir sur la route.

Sa guitare voletait près de lui comme un faucon privé, lui-même bondissait comme un crapaud, et le vent d'est dans la nuit claire battait des ailes comme mille compagnies de perdreaux. Les sorbiers des oiseaux, au bord du chemin, poussaient leurs branches au sud, désespérément. La Chancesse sur la porte cria longtemps:

--Que vlo-ve? _li bai valet!_ Que vlo-ve? Que vlo-ve?

Mais Que vlo-ve? marchait maintenant sur la route. Il prit sa guitare et gratta son chant de mort. En marchant et jouant, il regardait les étoiles habituelles, dont les lueurs versicolores palpitaient. Il songea:

--Je les connais toutes de vue, mais _nom di Dio!_ Je vais subitement les connaître chacune en particulier, _nom di Dio!_

Or, l'Amblève était proche et coulait froide, entre les aunes qui l'emmantellent. Les elfes faisaient craquer leurs petits souliers de verre sur les perles qui couvrent le lit de la rivière. Le vent perpétuait maintenant les sons tristes de la guitare. Les voix des Elfes traversaient l'eau, et Que vlo-ve? du bord les entendait jaser:

--Mnieu, mnieu, mnieu.

Puis il descendit dans la rivière, et, comme elle était froide, il eut peur de mourir. Heureusement les voix des Elfes se rapprochaient:

--Mnié, mnié, mnié.

Puis, _nom di Dio!_ dans la rivière il oublia brusquement tout ce qu'il savait, et connut que l'Amblève communique souterrainement avec le Lethé, puisque ses eaux font perdre connaissance. _Nom di Dio!_ Mais les elfes jasaient si joliment maintenant, de plus en plus près:

--Mniè, mniè, mniè...

Et partout, à la ronde, les Elfes des _pouhons_, ou fontaines qui bouillonnent dans la forêt, leur répondaient...

LA ROSE DE HILDESHEIM OU LES TRÉSORS DES ROIS MAGES

Il y avait, à la fin du siècle dernier, à Hildesheim, pris de Hanovre, une fille qui s'appelait Ilse. Ses cheveux, d'un blond pâle, avaient des reflets un peu dorés et donnaient l'impression d'un clair de lune. Son corps se dressait înel et svelte. Son visage était clair, avenant et rieur, avec une fossette adorable au menton grasset, et des yeux gris qui, sans être fort beaux, seyaient à sa figure et remuaient sans cesse comme des oiseaux. Sa grâce était incomparable. Elle était fort mauvaise ménagère, comme la plupart des Allemandes, et cousait très mal. Les travaux domestiques terminés, elle se mettait au piano et chantait qu'on eût dit d'une sirène, ou bien lisait et semblait, en ce cas, une poétesse.