Chapter 5
--Maître, ne lui répondez pas, c'est une prostituée.
Mais, Pierre répliqua:
--Mage écarte-toi!
Et souriant, tout en pleurs, il dit à la Samaritaine:
--Femme qui avez la foi, allez jusqu'au puits avec vos compagnes quérir l'eau de votre baptême, et revenez vers moi.
Et la Samaritaine, après s'être relevée, se dirigea, suivie des autres femmes, vers la porte de la ville.
Le sorcier, s'étant de nouveau approché de Pierre, lui dit:
--Je suis venu vers Philippe ton disciple, qui accomplit ici, avant ta venue, des prodiges admirables. Je te prie de me conférer le Saint-Esprit et le pouvoir de le conférer à mon tour.
Et Pierre demanda:
--Mage, pourquoi désires-tu le pouvoir de conférer le Saint-Esprit?
Et le sorcier répondit:
--À cause de la gloire que j'en acquerrai. Elle me mettra au-dessus des autres hommes, et un jour, si tu mourais avant moi, je serais digne de prendre ta place, ô Maître!
Et Pierre répliqua:
--Celui qui souhaite une autre gloire que celle du Très-Haut est indigne de conférer le Saint-Esprit. Va-t'en, mage, avec ta magie.
Mais le sorcier s'inclinant reprit:
--Maître, vous êtes pauvre et je suis riche: vendez-moi la science dont ma magie n'est que l'erreur!
Pierre se détourna de lui, et demanda à Philippe:
--Comment s'appelait cet homme?
--Simon! répondit le diacre.
Et Pierre, tombant à genoux, s'écria:
--Ô mon nom de pécheur! Que Simons soient tous ceux qui voudraient acheter les dons sacrés. Que ce péché exécrable soit en horreur au ciel et à la terre!
Le magicien s'était baissé, et, tandis que les manches lourdes et pendantes de sa robe soulevaient la poussière, il traça sur le sol les mots ABLANATANALBA et ONORARONO qui peuvent se lire indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite, et, lorsqu'il se releva, les disciples virent devant eux la vivante image de Pierre, le chef des Apôtres, mais qui ne pleurait pas et disait:
--Simon-Pierre, je ne suis nul autre que celui que tu es, et nos noms sont les mêmes. Je vivrai aussi longtemps que l'Église où tu commandes. J'en deviens pour toujours le mauvais chef, tandis que tu en es le bon pasteur. Et là où tu représenteras la bonté céleste, je serai l'infernale méchanceté qui met en branle, quand il me plaît, les légions de démons et les myriades d'anges.
Alors, il disparut, et les apôtres le cherchaient en vain des yeux sur la place, où revenait, par la porte de la ville, la théorie des Samaritaines, qui, les bras levés, maintenaient sur leur tête balancée le vase empli de leur eau baptismale.
* * * * *
... Et voyant s'avancer deux vieillards d'une ressemblance parfaite, Néron demanda:
--Lequel d'entre vous est ce Galiléen dont les miracles étonnent la ville?
Mais l'un des hommes leva les yeux au ciel sans rien répondre, tandis que son compagnon s'écriait:
--Cet autre qui me ressemble n'est qu'un imposteur. Et, dans ce jardin où tu nous accueilles, ô César, je veux m'élever devant toi comme un oiseau prenant son vol. Mon art me donne le moyen de confondre ainsi ce silencieux.
L'empereur éclata de rire:
--Étrangers, dit-il, je vous ai pris d'abord pour Castor et Pollux, mais ils s'aiment et vivent alternativement. Votre inimitié excite mon imagination. Enchanteurs, faites des prodiges. Ma musique accompagnera vos gestes. Ensuite, je célébrerai votre lutte en strophes alcaïques.
Il vit alors que le visage du vieillard qui avait parlé était calme et rusé, tandis que sur les joues du silencieux, des larmes, qui ne cessaient de couler, avaient creusé deux sillons. Prenant un luth accordé, Néron le fit sonner, et l'homme qui ne pleurait pas s'écria:
--Pierre, voici le moment où je te confondrai. Mon art détruira tous les enchantements de ton ignorance. Mes alliés veillent dans le Ciel et dans l'Enfer.
Il traça sur le sol le nom d'ANATANA, qui se lit de droite à gauche et réciproquement. Une nuée sombre s'étant élevée, le magicien lui dit:
--Anatana, prince de l'Enfer, si mon ennemi m'attaque au moment où venant de quitter la terre, j'aurai peine à me défendre, tu feras la nuit et combattras cet homme dans l'obscurité.
Il s'accroupit pour renouer les cordons de sa sandale droite, ornée au cou de pied d'un quadruple triangle d'or, et se releva en appelant:
--Eloah Quanah, Dieu jaloux, préposé aux portes de la demeure céleste, à l'ouest, écarte-toi en ouvrant pour laisser passer ceux qui me servent!
Alors il cria:
--Kokhabiel!
Et ce fut une rumeur argentine d'armes célestes, tandis que s'avançaient Kokhabiel et les trois cent soixante-cinq mille Anges qu'il commande. Le magicien jeta un regard triomphant sur Pierre qui, tombé à genoux, priait maintenant les bras en croix.
L'enchanteur appela:
--Quemuel!
Et avec un bruit semblable au chant de milliers d'oiseaux s'avancèrent Quemuel et les douze mille Esprits qui sont sous ses ordres.
Le mage commanda:
--Ange Dumiel, portier de l'enfer, laisse passer ceux qui me servent.
Et, silencieux, comme le vol des chauves-souris, s'avancèrent à califourchon sur des zèbres, des hémiones, des onagres, ou debout sur des éléphants portant de belles citadelles, ou bien assis sur des panthères, ou encore à pied, menant des ours, des onces enchaînés, les quatre-vingt dix mille Démons présents à l'exode d'Égypte.
Et le magicien dit à ceux qui lui obéissaient:
--Vous qui êtes à la fois mes maîtres et mes serviteurs, voici que je m'élèverai devant César comme l'oiseau prend son vol. Défendez-moi tandis que je serai dans l'air, afin que mon ennemi demeure sur la terre, impuissant et confondu.
Il s'approcha de Pierre et lui parla:
--Les puissances du Ciel et de l'Enfer m'obéissent. Dieu lui-même va paraître devant toi pour te confondre en attestant ma science et ton ignorance.
Il appela:
--Sidra!
Et l'Ordre qui est la Bouche de Dieu parut au firmament où, à la parole du mage, se manifestèrent Tathmahinta, qui est le Coude gauche au Corps de Dieu, Adramat, qui est un Doigt majestueux au Pied droit du Corps de Dieu, Auhez, qui est un Doigt préhensif au Pied gauche du corps de Dieu, auprès d'Hatoumah, qui, l'Intégrité même, est aussi un Orteil au Pied gauche du Corps de Dieu.
Et quelle immense Majesté emplissait le ciel, à mesure qu'apparaissaient les célestes Puissances, qui sont des Membres au Corps de Dieu!
Dagoul We Adom s'inscrivit en une distincte rubrique sur le Corps de Dieu. Alors, Kokhabiel et ses trois cent soixante-cinq mille Anges, Quemuel et ses douze mille Esprits, Anatana l'obscur, et les quatre-vingt-dix mille Démons présents à l'exode d'Égypte, les légions de démons et les myriades d'anges de toutes hiérarchies s'inclinèrent, et le fulgurant Ohaztah parut qui est le Prince de la Face divine.
Prompts et inouïs, entourant, supportant le Corps adorable se manifestèrent Afapé, Elohémancith, Tamani, Ouriel et les autres Faces d'aigles, de lions ou de chérubins qui ornent le Char céleste.
Les Ofanim, classe d'anges multicolores, qui sont les roues de ce Char plus rapide que l'esprit humain ne saurait le concevoir, tournèrent dans le ciel en jetant un éclat insupportable, et, prenant tous les tons, depuis les blancheurs totales et infiniment variées des plus pures régions étoilées jusqu'aux dernières nuances qui flamboient dans les abîmes, tandis que, sombre et terrible, comme une annonciation de tempête, dominait au zénith la profondeur violette d'Humasion, l'Améthyste, qui est une appellation de la Divinité.
Et Pierre, le front contre terre, suppliait le Très-Haut de confondre le magicien, qui s'écria:
--César! je vais maintenant m'élever devant toi, à la face de Dieu.
Il appela:
--Isda! Auhabiel! Auferethel!
Et Isda, qui est l'ange de la nourriture, s'avança, et lui donna les forces nécessaires à l'accomplissement de son faux miracle; ensuite, Auhabiel, l'ange aimé de Dieu et préposé à l'amour, étendit ses ailes, et, prenant le mage par les cheveux, l'emporta vers les régions supérieures, tandis qu'Auferethel, qui est l'ange du plomb, retenait Simon, afin qu'il ne montât pas trop vite et ne perdît point connaissance.
Mais, soudain, s'étant levé, Pierre rompit le charme d'un seul geste, et, dans un silence auguste, s'écroula l'angélique et rayonnante majesté du Corps divin, pendant qu'avec un bruit d'argent et de soie, disparaissaient les myriades d'anges, pendant qu'avec la rumeur d'un grouillement de cloaque, s'enfonçaient dans l'abîme les légions démoniaques.
* * * * *
... Et crucifié la tête en bas, par respect pour l'adorable position de son Maître, Pierre aux yeux brûlés par les larmes, Pierre sur le point de mourir, regardait un homme qui lui ressemblait s'avancer vers le bourreau, auquel il demandait:
--Combien me vendrais-tu le corps de ce supplicié?
Et le bourreau répondait:
--Étranger, ce martyr qui te ressemble est sans doute ton frère... Moi aussi, je suis chrétien, car j'ai été baptisé. J'exerce mon métier, et, faisant cela, j'accomplis la volonté divine. Mais, le corps d'un martyr est un don sacré de Dieu à ses fidèles, et il est interdit de vendre les dons sacrés. Quand cet homme sera mort, tu emporteras le cadavre, afin que les croyants puissent l'honorer... En attendant, pour passer le temps, jouons aux dés mon silence contre tes sandales azurées, qu'orne, au cou de pied, un quadruple triangle d'or.
L'OTMIKA
Sur le pré, proche les vergers aux pruniers fleuris qui entourent le village bosniaque, le kolo tournait, ronde échevelée et chantante. Les croupes s'agitaient en cadence: celles des garçons sautaient, nerveuses et étroites; celles des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient, lyriques, satiriques ou gaillardes, et en ce cas les filles faisaient semblant de ne pas comprendre. On chantait:
Le premier disait: «Tu es une rose.» Le second disait: «Tu es une étoile.» Le troisième disait: «Tu es un ange des cieux.» Mais le quatrième m'a contemplée sans rien me dire. De par mon miroir, je ne suis ni rose, ni étoile, ni ange, De par mon miroir les trois ont menti. Et celui qui s'est tu sera mon bien-aimé.
Le kolo tourna un instant en silence. Les croupes remuaient, sautillaient, frétillaient, se tortillaient. Les tziganes, hommes et femmes, assis sur le talus du chemin qui borde le pré, préludèrent un autre air sur leurs guitares, et la troupe dansante entonna:
Le vieux beg turc de Sarajevo Pesait cent dix okes. Sa fille qui n'en pesait que trente S'est enfuie chez les Serbes pour danser la poskotznika.
Puis les garçons chantèrent:
La fiancée n'était pas vierge, Elle était comme un sac troué...
À ce moment un cri retentit, sauvagement:
--_Otmika!_
Et une troupe de garçons, qui, sans doute avec la complicité des tziganes, s'étaient tenus cachés derrière une haie, de l'autre côté du chemin, s'élancèrent vers les danseurs de kolo.
Au cri d'_Otmika_ tous avaient compris qu'il s'agissait du rapt traditionnel chez les Sud-Slaves. Un amoureux éconduit, sachant que sa bien-aimée dansait le kolo sur le pré, avait réuni une troupe d'amis, et ils étaient venus, décidés à ravir la dédaigneuse. Mais le moment avait été mal choisi. Les danseuses avaient poussé un cri de terreur et s'étaient placées derrière les danseurs, parmi lesquels il y avait peut-être l'amant favorisé. Voyant qu'une résistance s'était organisée si promptement, les ravisseurs s'arrêtèrent, interdits. Ils n'étaient que six, tandis qu'il y avait onze danseurs avec autant de filles. Celles-ci chuchotaient:
--C'est Omer, le petit tailleur. Il veut enlever Mara.
Omer était au premier rang des _otmikari_; petit, brun, fort comme un taureau, il tremblait de rage. Les tziganes pincèrent leurs guitares. Les yeux d'Omer brillèrent. Il fit un pas en avant et entonna:
_Igra kolo, igra kolo nadvadeset idva._ _U tom kolu, u tom kolu, lipa Mara igra._ _Kakva Mara, kakva Mara medna asta una..._ Le kolo tourne composé de vingt-deux personnes. Dans la ronde balle la jolie Mara. Quelle bouche de miel a Mara...
Un joli garçon, grand et maigre, défenseur des filles, l'interrompit:
--Omer, tu sais que chez nous, lorsqu'on ne sait pas le nom d'une fille ou qu'on ne veut pas la nommer, on l'appelle Mara. Dis pour quelle fille tu as crié, _Otmika!_ afin qu'elle puisse se défendre.
Omer cria:
--Mara, la fille du vieux Tenso.
Mara passa sa jolie tête brune et peureuse entre ses défenseurs en disant:
--Omer, je ne te veux pas de mal. Tu as assez longtemps chanté sous mes fenêtres, en toute saison. Mais je n'ai jamais répondu. Tu sais de belles chansons, mais je ne veux pas me marier avec toi.
La troupe des danseurs de kolo cria:
--Adieu, Omer! et se mit alors en marche vers le village.
Les _otmikari_ ne s'opposèrent pas à cette retraite. Mais les tziganes, sur la route, ayant commencé l'air des _Litanies de Marco_, les ravisseurs psalmodièrent pour insulte à la belle Mara, ce chant misogyne:
Marco, des femmes délivre-nous. Marco, de ces vipères délivre-nous, Marco, de ces putains délivre-nous, Marco, de ces charognes délivre-nous, Marco, de ces traîtresses délivre-nous...
Ensuite Omer se tourna rageur vers ses compagnons:
--Dire que j'étais si empressé auprès d'elle! L'année dernière, elle se laissait faire encore. Après le kolo, elle acceptait les _gurabié_ mielleux, les tartes aux prunes, les _alvé_ de froment, saindoux et miel que je lui apportais. Mais depuis, elle a été à la ville. Elle y a vu des Italiens, des Juifs, des Turcs, des Viennois, qui sait? et peut-être de ces Grecs que je déteste et que je ne peux voir sans leur montrer les cinq doigts de la main droite en disant: «_Pendé!_», ce qui est la plus grave injure qu'on leur puisse faire!
Un des _Otmikari_ répondit:
--Si elle connaît la ville, elle ne sera pas facile à prendre. De plus, son père a aussi des idées de la ville. Il en est venu à mépriser les institutions séculaires de notre race et il sera dans le cas de se plaindre. L'_otmika_ traditionnelle est sévèrement punie quand il y a plainte, et il ferait ramener sa fille chez lui par les gendarmes.
Les tziganes s'étaient approchés et tendaient leurs mains ouvertes. Ils étaient beaux, mais sales et sournois. Omer leur jeta quelques pièces. L'un d'eux dit en ricanant:
--Les jours les plus heureux pour l'homme sont celui où il se marie et celui où sa femme crève.
Une vieille tzigane à face desséchée avait tiré de sa poche une longue chevelure noire, coupée par surprise à quelque misérable gardeuse d'oies, endormie dans une prairie. Avec un vieux peigne cassé elle peignait cette chevelure triste comme une relique de morte, en marmonnant inintelligiblement. Elle releva la tête, et, regardant fixement Omer, elle lui dit en chevrotant:
--Pourquoi ne fais-tu pas l'_otmika_ sur une fille d'un village voisin, comme cela se pratique ordinairement? Si tu veux, je t'en volerai une dont les cheveux seront plus beaux que ceux que je tiens.
Mais Omer répondit:
--Un héros ne vole pas, il ravit. Je veux Mara.
La vieille continua:
--Si tu me donnes bien de l'argent, je ravirai pour toi Mara. Car tu n'es pas rusé, mais je suis fine comme les aiguilles de sapin, moi.
Omer réfléchit, puis consentit le prix voulu par la vieille, lui donna des arrhes et s'en alla avec ses compagnons, tandis qu'en signe de joie pour l'aubaine, les tziganes, au son d'une guitare, dansaient la _khaliandra_, sautant et se battant les semelles sur les fesses, en se tenant d'une main par l'oreille et de l'autre par l'organe génital.
* * * * *
Le lendemain, Omer ne se montra pas dans le village. Il passa sa journée à coudre et à broder, accroupi à la turque. Dans les rues les gens parlaient de l'_otmika_ et beaucoup désapprouvaient Omer d'avoir interrompu le kolo. Bandi, le marchand de cochons, annonçait qu'il ferait désormais dix lieues, quand il aurait besoin d'un tailleur, plutôt que d'avoir affaire à Omer. Le vieux et riche Tenso, veuf pour la seconde fois, avait paru un instant dans la rue et avait juré qu'Omer n'aurait pas sa fille, qu'elle ne quittait plus la maison et qu'il était décidé à recourir à la gendarmerie en cas de violence. Le soir, le vieux curé entra dans la maison de Tenso. Lorsqu'il en sortit, au bout d'une heure, ceux qui le virent assurèrent qu'il avait l'air fort agité, et qu'il avait répondu d'une voix brisée par les sanglots refoulés à ceux qui lui avaient parlé.
* * * * *
Le surlendemain, vers deux heures, le village était presque désert, comme il l'est toujours pendant l'après-midi. Le vieux Tenso, dans sa chambre, souffrait d'une rage aux dents. Mara, dans la cuisine, surveillait la cuisson du remède infaillible contre le mal de dents: des figues bouillies dans du lait. À ce moment, on frappa à la porte de la maison. Mara regarda par la fenêtre et vit une vieille tzigane qui cria:
--_Frajle! Frajle!_[1]
[1] Mademoiselle.
Mara descendit ouvrir et la vieille lui dit:
--N'as-tu pas besoin de mes services, la belle!
--D'où viens-tu? demanda Mara.
--De Bohême, le pays merveilleux où l'on doit passer mais non séjourner, sous peine d'y demeurer envoûté, ensorcelé, incanté.
--Que sais-tu?
--J'enseigne à danser, chanter. Je sais jeter les sorts les plus insidieux. Je sais lire l'avenir dans la main, dans les cartes. Je sais coiffer, épiler, et même repuceler une nourrice.
Mara lui tendit la main gauche en disant:
--Regarde!
La vieille l'examina et répliqua:
--Tu te marieras sous peu.
Mara lui donna une pièce de monnaie, en disant:
--Va-t'en, vieille! Je sais danser, chanter. Nul n'a encore écarté mes jambes. Je me coiffe seule et je ne veux pas être épilée.
La vieille ricana:
--_Téremtété!_ J'ai épilé de belles musulmanes, dans l'Herzégovine, et des chrétiennes aussi. Le goût de la chair lisse se propage, ma fille, et les touffes de fenouil, aux endroits secrets d'un corps poli, répugnent à plus d'un homme, même parmi les chrétiens.
Mara tapa du pied et cria:
--Va-t'en!
Mais la vieille leva la main, et, d'un coup, défit la chevelure de Mara dont les nattes retombèrent:
--Vois-tu, la belle, tu ne sais pas te coiffer. Je vais te recoiffer pour rien. Tourne-toi.
Honteuse de son impatience, Mara se laissa faire docilement. La vieille tira une paire de ciseaux, mais, à ce moment, une main nerveuse la saisit à la gorge. La vieille poussa un cri en laissant tomber les ciseaux, qui firent un bruit métallique sur le pavé. Mara se retourna et vit d'un coup d'oeil les ciseaux ouverts sur le sol et le curé serrant la tzigane à la gorge. Omer, à qui la vieille avait promis de retenir Mara à la porte, afin qu'il pût l'enlever, arrivait en courant. L'apercevant, Mara poussa un cri et referma violemment la porte, qu'elle verrouilla. Omer s'arrêta désespéré en murmurant:
--Trop tard!
À ce moment, une troupe de cochons déboucha à un tournant. Les bêtes flaireuses, aux petits yeux, aux jambes courtes, grognaient, gargouillaient, ronflaient, renâclaient, reniflaient. Derrière, le troupeau grouillant et rose sale, venait Bandi qui, armé d'un gourdin, dirigeait les cochons en se dandinant, et sifflotant. À la vue d'Omer, Bandi fit tournoyer son bâton en menaçant le tailleur. Mais le curé lui cria:
--Hé, Bandi! laisse Omer, j'en fais mon affaire. Occupe-toi de cette vieille qui voulait voler la chevelure de Mara.
Le curé se dirigea vers Omer, qu'il saisit par l'oreille et entraîna. De l'autre côté, la vieille courait: les cochons la suivaient de près, en trottant plus vite, en frétillant et en remuant leur queue tortillée. Bandi en quelques sauts la rattrapa, et lui administra une volée qui, bien que rudement appliquée, ne retarda pas la fuite de la tzigane. En courant, elle poussait des hurlements, criait des malédictions et vomissait des jurons immondes...
* * * * *
Le curé tira Omer par l'oreille jusque devant le presbytère. Là, il le lâcha enfin et parla:
--Omer, tu es le scandale de ce village. Tu veux enlever une fille qui ne veut pas de toi. Séduire une fille est une mauvaise action, mon fils!
Omer se récria:
--Je ne veux pas la séduire, je veux l'épouser. Qu'importe qu'elle ne me veuille pas? L'homme doit-il s'embarrasser des volontés des femmes qui pleurent quand elles veulent et rient quand elles peuvent?
Le curé l'écouta d'un air attendri:
--Ainsi, c'est différent. Omer, mon enfant, tes intentions sont donc pures... L'as-tu demandée à son père?
--Oui! cria Omer, Tenso a juré que je n'aurais pas sa fille. Mais je veux épouser Mara. D'ailleurs vous savez tout. Vous êtes resté plus d'une heure, hier, dans sa maison.
--Oui! répliqua le curé, je sais tout ce qui s'est passé avant. Mais j'avais pensé, comme croit Tenso, du reste, que, ne pouvant avoir Mara pour épouse, tu voulais l'enlever pour la déshonorer et l'abandonner.
--Le vieux Tenso mépriserait-il assez nos coutumes, dit d'une-voix sombre Omer, pour me refuser sa fille au cas où, l'otmika ayant réussi, j'aurais enlevé Mara?
--Hélas! dit tristement le curé. Hélas! mais toi, Omer, méprises-tu assez les divertissements de notre race, pour venir interrompre le kolo, la danse nationale et crier: _Otmika!_ pendant les rondes?
--Je croyais que les prêtres considéraient la danse comme mauvaise.
--Quoi?... Il en est, c'est vrai, qui croient que la danse est l'oeuvre de Satan. Moi, je suis de l'avis du curé Spangenberg qui, en 1547, prêcha que la danse est bonne, car on dansa aux noces de Cana, et Jésus y dansa peut-être aussi. Mais toi, Omer, qu'as-tu fait! N'ayant pas réussi l'enlèvement pendant la danse, qu'as-tu imaginé, Omer! Car j'ai tout deviné. Tu as pris pour complice une possédée, un être infâme, une receleuse de démons, une tzigane voleuse de chevelures.
--Le diable couche avec! dit Omer, elle m'a induit en lâcheté. Mais aussi, comment avoir Mara maintenant? Elle ne sortira plus, sinon accompagnée pour aller à la messe. Le vieux Tenso, dit-on, veut aller habiter en ville. Je suis forcé de recourir à la ruse.
Le curé réfléchit:
--Non, il n'y a rien à faire du côté du vieux Tenso. Mara veut se marier à la ville. Mon pauvre Omer, renonce à l'otmika, désaime Mara. Marie-toi avec une autre.
--Jamais! Je veux Mara!
* * * * *
À ce moment des enfants qui passaient vinrent baiser les mains du curé. Quand ils s'en furent allés, il sourit:
--Omer! la place de Mara à l'église est à gauche près de la petite porte.
Omer tressaillit:
--Mais... le péché... un rapt dans l'église... pendant la messe...
--À ta place, Omer, je commettrais ce péché. Sois héroïque, mais demande pardon à Dieu, avant et après. Moi, je t'absoudrai quand tu viendras te confesser.
Omer parut hésiter:
--Mais... les gendarmes.
--Sois héroïque, Omer, le ciel ne t'abandonnera pas. Moi, je te bénis.
Il le bénit en souriant et disparut derrière la porte du presbytère. Omer fixa un instant le sol, se gratta la tête, fit un grand signe de croix et revint dans son atelier. Le soir tombait. Plus tôt que de coutume, il alluma la lampe. Il tira des ballots d'étoffes et coupa deux vêtements, l'un d'homme, l'autre de femme. Puis, avant de s'accroupir pour coudre, il se signa et murmura:
--Notre Père, qui êtes aux Cieux, que votre règne arrive, que l'_otmika_ réussisse...
* * * * *
Le dimanche suivant fut un beau jour sans nuages. Sur la place de l'église s'était installé un de ces hommes qui promènent des phonographes de village en village. Il avait placé, pour donner l'exemple, deux des tubes de son appareil à ses oreilles, et invitait les passants à en faire autant, moyennant dix kreutzer. Des enfants, rangés autour, le regardaient. Des hommes, groupés plus loin, parlaient de la partie de quilles de la veille. Quelques femmes babillaient en tricotant. L'une d'elles, vieille, édentée, qu'on appelait _Croix de Hongrie_ parce qu'elle était penchée comme la croix qui termine la couronne figurée sur les monnaies hongroises, déclara: