Chapter 4
Le 25 juin 1906, le cardinal Porporelli achevait de dîner lorsqu'on lui annonça la visite d'un prêtre français, l'abbé Delhonneau. Il était trois heures de l'après-midi. L'implacable soleil qui exalta la ruse triomphatrice des anciens Romains et qui échauffe avec peine la froide rouerie de ceux de nos temps, s'il laissait tomber des rayons insoutenables sur la place d'Espagne où s'élève le palais cardinalice, respectait l'appartement de Mgr Porporelli. Des persiennes entretenaient une fraîcheur agréable et un demi-jour presque voluptueux.
L'abbé Delhonneau fut introduit dans la salle à manger. C'était un prêtre morvandiau. Son aspect têtu n'allait point sans analogie avec celui des Peaux-Rouges.
Autunois, il aurait dû naître dans l'enceinte celtique de l'ancienne Bibracte, sur le mont Beuvray. Il y a encore à Autun, ville d'origine gallo-romaine, et aux environs, des Gaulois dans les veines desquels il ne coule point de sang latin, et l'abbé Delhonneau était de ce nombre.
Il s'approcha du prince de l'Église et lui baisa l'anneau selon l'usage. Refusant les fruits de Sicile que Mgr Porporelli lui offrait dans une corbeille, il exposa le but de sa démarche.
--Je souhaite, dit-il, avoir une entrevue avec notre Saint-Père le Pape, mais en audience privée.
--Mission secrète gouvernementale? demanda le cardinal en clignant d'un oeil.
--Non point, Monseigneur! répondit l'abbé Delhonneau, les raisons qui me font solliciter cette audience n'intéressent pas seulement l'Église de France, mais la Catholicité tout entière.
--_Dio mio!_ s'écria le cardinal en mordant dans une figue sèche, farcie avec une noisette et de l'anis. Est-ce réellement si grave?
--Très grave, Monseigneur, répéta le prêtre français, tandis qu'apercevant quelques taches de bougie sur sa soutane, il s'efforçait de les gratter.
Le prélat gémit:
--Que peut-il encore y avoir? Nous avons déjà assez d'ennuis avec votre loi sur la séparation et les divagations de ce chanoine Bierbaum, de Landshut, en Bavière, qui ne cesse d'écrire contre l'Infaillibilité...
--L'imprudent! interrompit l'abbé Delhonneau.
Mgr Porporelli se mordit les lèvres. Dans sa jeunesse, alors qu'il n'était qu'un prêtre mondain de Florence, il avait combattu l'Infaillibilité, mais il s'était incliné ensuite devant le dogme.
--Vous aurez audience demain, signor abbé, dit-il, vous connaissez le cérémonial?
Il tendit la main; le prêtre s'inclina, y appliqua un baiser sonore, et se retira, marchant à reculons jusqu'à la porte où il s'inclina une seconde fois, tandis que le cardinal, d'un air las, le bénissait de la main droite, pendant que de la gauche il tâtait des pêches dans la corbeille.
* * * * *
Lorsque le lendemain l'abbé Delhonneau fut introduit chez le pape, il se jeta à genoux et baisa la mule du blanc Pontife, puis s'étant relevé délibérément, il le pria en latin de l'entendre seul, comme en confession. Et quelle condescendance! Le Saint-Père accueillit cette requête osée.
Lorsqu'ils furent seuls, l'abbé Delhonneau se mit à parler lentement. Il s'efforçait de prononcer le latin à l'italienne, mais les gallicismes abondaient dans son langage de séminaire; de plus, l'_u_ français y revenait souvent, incompréhensible pour le pape qui interrompait l'orateur et se faisait répéter ce qu'il ne comprenait point.
--Saint-Père, disait l'abbé Delhonneau, à la suite d'études et de réflexions pénibles j'ai acquis la certitude que nos dogmes ne sont pas d'origine divine. J'ai perdu la foi et je suis convaincu que chez aucun homme elle ne peut résister à un examen honnête. Il n'est pas une branche de la science qui ne contredise par des faits irréfutables les soi-disant vérités de la religion. Hélas! Saint-Père, quelle peine pour un prêtre de découvrir ces erreurs et quelle douleur d'oser les avouer!
--Mon enfant, dit le pape, je pense que dans ces conditions vous avez cessé de célébrer la Sainte-Messe. Les doutes qui sont venus vous assaillir, aucun prêtre ne peut se vanter de ne pas les avoir connus; mais une retraite dans cette ville, berceau du catholicisme, vous rendra la foi perdue, et par les mérites de...
--Non! Non! Saint-Père. J'ai fait tout ce qui était possible pour recouvrer une foi qui, d'abord vacillante, s'est effondrée à jamais. Je me suis efforcé de me détourner de pensées qui me torturaient. C'était en vain!... Et vous-même, Saint-Père, vous l'avez déclaré, des doutes vous sont venus. Que dis-je? des doutes? Non! mais des clartés, des illuminations, des certitudes! Avouez-le, le trirègne qui pèse sur votre front est lourd de faussetés sacrées. Et si la politique vous empêche d'affirmer les négations qui roulent dans votre cerveau, elles n'en existent pas moins. Et l'effroi de régner au moyen de mensonges séculaires, voilà le vrai fardeau de la papauté, fardeau qui fait hésiter les élus au sortir du conclave...
... Répondez-moi, Saint-Père: Vous savez tout cela. Un pontife romain ne doit pas être moins perspicace qu'un pauvre prêtre du Morvan!
* * * * *
Le pape était assis immobile, grave, et pendant cette dernière partie du discours il n'ouvrit pas la bouche. Devant lui, l'abbé Delhonneau semblait un de ces Gaulois qui pendant le sac de Rome venaient agacer les sénateurs majestueux, pareils à des statues, sur leur chaise curule. Levant lentement les yeux, le pontife demanda:
--Prêtre! où voulez-vous en venir?
--Saint-Père, répondit l'abbé Delhonneau, vous détenez une puissance formidable, vous avez le droit de décréter le Bien et le Mal. Votre Infaillibilité, ce dogme incontestable parce qu'il repose sur une réalité terrestre, vous donne un magistère qui ne souffre point de contradiction. Vous pouvez imposer aux catholiques la vérité ou l'erreur, à votre choix. Soyez bon! Soyez humain! Enseignez ce qui est vrai! Ordonnez _ex cathedra_ que le catholicisme soit dissous! Proclamez que ses pratiques sont superstitieuses! Annoncez que le rôle glorieux et millénaire de l'Église est terminé! Érigez ces vérités en dogme et vous aurez acquis la reconnaissance de l'Humanité. Vous descendrez ensuite dignement d'un trône d'où vous dominiez par l'erreur et que nul ne pourrait désormais légitimement occuper si vous le déclariez vacant à jamais!
* * * * *
Le pape s'était levé. Dédaigneux de tout cérémonial, il sortit de la pièce sans adresser un mot ni un regard au prêtre français qui souriait avec mépris, et qu'un garde-noble vint guider à travers les galeries somptueuses du Vatican, jusqu'à la sortie.
* * * * *
Quelque temps après, la curie romaine créa un nouvel évêché à Fontainebleau et y nomma l'abbé Delhonneau.
Lors de son premier voyage _ad limina_, cet évêque ayant proposé au Saint-Siège l'érection en dogme de la croyance à la mission divine de la France, le cardinal Porporelli, quand il l'apprit, s'écria:
--Pur gallicanisme! Mais l'administration gallo-romaine, quel bienfait pour les Gaules! Elle est nécessaire pour dompter la turbulence des Français. Et que de peine pour les civiliser!...
TROIS HISTOIRES DE CHÂTIMENTS DIVINS
I
LE GITON
Le nommé Louis Gian, fils d'un petit marchand d'huiles à Nice, ne manifesta jamais la moindre piété au contraire des autres enfants qui, au moins à l'époque de leur première communion, font preuve d'une dévotion touchante.
Le vicaire boiteux de Sainte-Réparate lui avait dit, un jour, pendant le catéchisme, en essuyant ses lunettes avec sa soutane sale:
--Toi, Louis! il t'arrivera malheur, parce que tu es faux. À te voir, on te prendrait pour un ange. La vérité? tu es plat comme une punaise à genoux. Tu te moques de moi. Je le sais, et tu le peux. Mais on ne se rit pas de Dieu. D'ailleurs, tu l'apprendras, trop tôt à ton souhait.
Louis Gian avait écouté, debout et les yeux baissés, l'admonestation du vicaire. Mais, dès que celui-ci eut le dos tourné, l'impie singea sa marche chancelante et chantonna:
--Cinq et trois font huit. Cinq et trois font huit.
Le jeune Nissard ne s'amenda pas. Jusqu'à quatorze ans il fréquenta peu l'école, mais paillarda sous les ponts du Paillon et au Château, d'abord avec les garçons de son âge, ensuite avec les petites filles.
À quatorze ans, il fut placé chez un chemisier et quitta le vieux Nice aux parfums de fruits et d'aromates mêlés aux odeurs de chair crue, de pâte aigre, de morue et de latrines, pour une boutique dans la ville neuve. Dès les premiers jours il fut remarqué par le patron et la patronne qui, en bons Nissards, ne firent chômer l'apprenti ni le jour, ni la nuit.
La patronne était rousse comme une orange, mais le patron sentait le _pissala_. Louis Gian se fit enlever en temps de carnaval par un Russe quinquagénaire et méticuleux qu'il fallait appeler: «Mon général!» et qui l'appelait: «Ganymède!»
Ayant reconnu que le Russe était exigeant et avare, il le vola et le quitta.
Ensuite il se prodigua à un Turc brutal et gourmand.
Le Turc, s'étant décavé à Monte-Carlo, fut remplacé par un Américain. Louis Gian avait compris que sa condition fructueuse le vouait, comme une mappemonde, à toutes les nationalités.
Pourtant il ne sut pas dans la fortune garder cette sérénité qui est le privilège des vertueux. Il méprisa ses compagnons d'autrefois et passait près d'eux sans paraître les voir. Ceux-ci lui rendirent d'abord mépris pour mépris. Ils ne manquaient pas, lorsqu'ils le rencontraient, de faire le geste qui consiste à placer le bras gauche à la jointure du droit plié et à agiter le poing droit fermé. Ou bien encore, ils mimaient, à son passage, l'obscène lettre Z d'un alphabet muet qu'emploient volontiers les Nissards, les Monégasques, les Turbiasques et les Mentonasques.
À la fin, l'inconduite de Louis Gian fut en horreur au Ciel, comme elle l'était à ses anciens camarades. Celui qui pisse contre le vent se mouille la chemise; il plut à Dieu de punir par la peine du talion les péchés du giton.
Louis Gian insulta un ami d'autrefois qui l'avait apostrophé. Il y eut querelle, bataille et promesse de vengeance.
Quatre jeunes gens, qui ne valaient en somme pas mieux que Louis Gian, l'attendirent un soir qu'il était allé seul au théâtre. Ils se saoulèrent de ce vin de Corse bien tombé de la réputation qu'il eut au XVIe siècle, puis guettèrent en face de la villa où l'encroupé vivait avec un Autrichien morbide.
Lorsque Louis Gian arriva après minuit, ils se précipitèrent sur lui, le bâillonnèrent et, l'ayant hissé sur la grille de la ville, l'empalèrent et se sauvèrent en se donnant des tapes...
L'empalé mourut, avec volupté peut-être. Il était beau comme Attys. Les lucioles luisaient autour de lui...
II
LA DANSEUSE
J'ai lu, jadis, dans un vieil auteur, ce récit authentique ou légendaire de la mort de Salomé. Je n'ai point orné le conte de mots hébreux, de descriptions exactes de costumes et de palais; sophisteries qui eussent donné au récit cette couleur locale tant cherchée aujourd'hui. À la vérité, mon ignorance m'eût empêché de le faire, et j'ai même conservé à mes personnages les noms qu'ils portent dans nos évangiles.
Ceux qui avaient fait mourir saint Jean-Baptiste furent châtiés. Hérodiade avait été férue de la maigreur ragoutante du pénitent qui invitait les hommes à prendre des bains. Bien qu'ayant agi comme Joseph chez Putiphar, le mangeur de sauterelles avait sans doute éprouvé des désirs charnels, tôt réprimés, pour celle qui le voulait. Lorsqu'Hérodiade, incestueuse selon la loi des Juifs, eut épousé son beau-frère Hérode Antipas, il se mêla un peu de jalousie aux reproches faits par le Baptiste. Salomé, enjolivée, attifée, diaprée, fardée, dansa devant le roi et, excitant un vouloir doublement incestueux, obtint la tête du Saint refusée à sa mère.
Hérodiade reçut dans un vaisseau d'or la tête chevelue à face barbue. Sa passion se réveillant soudain, elle baisa ardemment les lèvres violâtres du Baptiste décollé. Mais son ressentiment fut plus fort. Elle le satisfit en perçant à coups d'épingle la langue, les yeux et toutes les parties du chef sanglant. Le sacrilège cessa par la mort d'Hérodiade, qui, jouant encore avec la tête précieuse, succomba suivant toute vraisemblance à une rupture d'anévrisme.
Cette femme orgueilleuse ne demeura point en enfer. Elle fait partie de ces hordes d'esprits qui peuplent les airs, et que, lorsqu'ils sont bons, j'aime fort à appeler des dieux. Bien entendu, j'entends par dieu ce sur quoi l'homme n'a nul pouvoir, et non pas cette âme du monde que Speusippe d'Athènes a le premier cru gouverner sans entendement l'univers. Les nuits d'orage, Hérodiade, annoncée par les ululements des hiboux et l'effroi des animaux, mène une chasse fantastique qui passe au-dessus de la cime de nos forêts.
Hérode Antipas, roi de Judée, dont le pouvoir équivalait à celui du bey de Tunis de nos jours, fut exilé par Tibère et mourut malheureux à Lyon.
Salomé, dont la belle danse avait sillé les yeux du roi, périt en dansant; mort étrange qu'envieront les ballerines.
Cette dame dansa une fois pendant une fête sur la terrasse de marbre incrusté de serpentine d'un proconsul, et celui-ci l'emmena, lorsqu'il quitta la Judée pour une province barbare au bord du Danube.
Il arriva que, s'étant un jour d'hiver égarée seule au bord du fleuve gelé, elle fut séduite par la glace bleuâtre et s'élança dessus en dansant. Elle était comme toujours richement accoutrée et dorée de ces chaînes à mailles minuscules pareilles à celles que firent depuis les joailliers vénitiens, que ce travail rendait aveugles vers l'âge de trente ans. Elle dansa longtemps, mimant l'amour, la mort et la folie. Et, de vrai, il paraissait qu'il y eût un peu de foleur dans sa grâce et sa joliesse. Selon les attitudes de son corps înel, ses mains gesticulaient en chironomie. Nostalgiquement, elle mima encore les mouvements lents des oliveuses de Judée gantées et accroupies, quand choient les olives mûres.
Puis, les yeux mi-clos, elle essaya des pas presque oubliés: cette danse damnable qui lui avait valu jadis la tête du Baptiste. Soudain, la glace se brisa sous elle qui s'enfonça dans le Danube, mais de telle façon que, le corps étant baigné, la tête resta au-dessus des glaces rapprochées et ressoudées. Quelques cris terribles effrayèrent de grands oiseaux au vol lourd, et, lorsque la malheureuse se tut, sa tête semblait tranchée et posée sur un plat d'argent.
La nuit vint, claire et froide. Les constellations luisaient. Des bêtes sauvages venaient flairer la mourante qui les regardait encore avec terreur. Enfin, en un dernier effort, elle détourna ses yeux des ourses de la terre pour les reporter vers les ourses du ciel, et expira.
Comme une gemme terne, la tête demeura longtemps au-dessus des glaces lisses autour d'elle. Les oiseaux rapaces et les bêtes sauvages la respectèrent. Et l'hiver passa. Puis, au soleil de Pâques, ce fut la débâcle et le corps paré, incrusté de joyaux, jeté sur une rive pour les pourritures fatales.
Certains rabbins pensent que l'âme d'Adam anima aussi Moïse et David. Je ne suis pas éloigné de croire que celle de Salomé avait empli la fille de Jephté, et que, n'ayant jamais chômé depuis, elle survit en Espagne, en Turquie, ou peut-être aux provinces danubiennes, dans le corps d'une danseuse de kolo,--cette ronde obscène qu'on peut appeler: la danse de la croupe.
III
D'UN MONSTRE À LYON OU L'ENVIE
Il y eut une fois, à Lyon, un soyeux nommé Gorène auquel ses parents, fort pieux, avaient donné le prénom de Gaétan parce qu'il était né le jour de la fuite du pape à Gaète.
Gaétan Gorène était devenu un bon catholique. Il hérita de la grande fortune de son père, et, lui ayant succédé, il prit pour femme une fille de sa condition.
Ses biens s'augmentaient; il était heureux en ménage, mais sa félicité n'était pas complète. Après trois ans de mariage, il n'avait pas encore d'enfant.
Dans l'espoir d'en obtenir un, il fit suivre à sa femme les prescriptions des plus grands médecins. Il la mena en vain aux sources réputées merveilleuses contre la stérilité.
Enfin, connaissant que les ressorts humains étaient impuissants, d'accord avec sa femme, il eut recours à la religion. Il écouta les conseils du confesseur de son épouse. Mais la vertu des pèlerinages les plus fameux fut trouvée en défaut, et les prières les plus ferventes furent dites inutilement.
Le fabricant lyonnais gagna un nombre incalculable de jours d'indulgence, mais son épouse resta bréhaigne comme avant. Il blasphéma contre le ciel, douta des vérités religieuses et finalement perdit la foi de ses pères. Cet homme présomptueux ne pouvait supporter que la Divinité n'eût point fait de miracle en sa faveur. Il ne se confessa plus, ne communia plus, n'alla plus aux offices religieux et cessa de donner aux oeuvres pieuses qu'il avait soutenues jusque-là.
Il relut l'histoire de Napoléon, et délibéra même de répudier une épouse stérile, demeurée pieuse malgré son mari. Il se trouva alors un médecin sans renom, mais de haute science, qui, ayant appris la détresse du riche soyeux, entreprit la cure, et, de façon ou d'autre, rendit propre à être ensemencée la terre inféconde.
Gaétan Gorène pensa étouffer de joie lorsque sa femme lui annonça un jour que, par divers signes irrécusables, elle avait reconnu être enceinte et qu'elle espérait même ne pas demeurer primipare si cette grossesse avait une heureuse issue. Le fabricant fut ainsi confirmé dans son impiété et s'ouvrit sur ce sujet à sa femme pour la détourner des pratiques dévotieuses.
La dame en bonne chrétienne ne manqua pas de tout raconter à son confesseur.
Celui-ci était un prêtre robuste, dans la force de l'âge, têtu dans la foi, pensant que tout est permis pour que le règne de Dieu arrive. Il avait appris avec douleur le scandale causé par l'irréligion du fabricant, et voyant le résultat obtenu par ceux qui avaient suivi ses conseils sincères, il en éprouva du dépit. Comprenant qu'à cause de la grossesse de la dame, Satan avait été le plus fort, le prêtre entreprit de ramener au bercail la brebis égarée.
Vraiment, le ciel tira une éclatante vengeance de l'impiété de Gaétan Gorène. Une nuit de prières inspira au religieux un tour qui réussit pleinement.
Un jour d'été, sachant que le mari était à Lyon pour ses affaires et la femme à la campagne, le prêtre, abandonnant la soutane, se vêtit du plus mal qu'il put, simulant un vagabond, colporteur, gueux, mendiant, bélître, fainéant ou chemineau, comme on en voit sur toutes les routes.
Ainsi accoutré, il alla à la ville où la dame enceinte, s'ennuyant seule, regardait par la fenêtre. C'était un jour violent d'été, à l'heure de midi dont Pan, caché dans les moissons, symbolise le rut effrayant. Le faux vagabond s'approcha de la muraille, sous la fenêtre de la dame qui s'ennuyait. Il accomplit un acte naturel qu'il est inutile de nommer et exposait un pilon à mortier, un bâton pastoral, une flûte à Robin, et mieux, un rossignol tel que beaucoup de dames l'eussent voulu entendre chanter _Kyrie eleison_. Celle-ci, malgré sa dévotion, ne fut pas indifférente et eut _envie_ d'être le mortier du pilon, la cage du rossignol. Mais, étant honnête, elle ne pouvait satisfaire son vouloir. Néanmoins, il est certain qu'éprouvant des démangeaisons, elle se gratta.
Bien que les phénomènes relatifs aux envies des femmes grosses soient contestés par plusieurs savants, il me paraît certain aussi que la dame était enceinte d'une fille. Car, quelques mois après, elle accoucha, et, lorsque le mari, haletant d'émotion, voulut savoir de quel sexe était l'enfant, la sage-femme leva les bras au ciel en disant: «C'est un monstre!», et le médecin qui l'assistait dit: «C'est un hermaphrodite!»
À la suite de ce monstrueux événement, le riche soyeux faillit devenir fou de douleur. Reconnaissant que tout arrive par la main de Dieu, il se résigna, devint dévot, donna de grandes sommes aux oeuvres, et édifia tout le monde par sa piété.
Le prêtre, apprenant ce qui était arrivé, rit à éclater, se roula, sauta, toussa, et finalement alla à confesse. Mais le curé lui refusa l'absolution et il dut l'implorer chez l'archevêque.
L'androgyne mourut bientôt. Gaétan, redevenu pieux, vécut heureux avec sa femme et ils eurent beaucoup d'enfants.
SIMON MAGE
... Et tandis que la foule rendait gloire à celui dont les disciples accomplissaient tant de prodiges, un homme aux cheveux noirs et frisés, à la barbe rousse et fine, à la face fardée, s'approcha du diacre Philippe et lui dit:
--Devin! veuille, en retour de ta science que je désire apprendre, te laisser inculquer la mienne qui comprend avant tout les dix degrés démoniaques. Depuis longtemps, mon entendement a franchi les trois degrés ténébreux et je connais à présent les sept parvis de l'enfer proprement dit.
--Arrière! cria le diacre Philippe, il n'y a rien de commun, sorcier, entre toi et moi. Je suis le disciple de Celui qui dans sa bonté livra tes maîtres maudits à toutes les douleurs. Je suis de son Église, et, selon son vouloir, les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.
Mais l'homme sourit, et, assujetissant sur sa tête, de la main droite, la tiare couleur de safran où, comme le Méandre au soleil, brillait un serpent fait d'opales, il reprit:
--Je commande durement aux légions de démons et communique avec les myriades d'anges. En leur suavité consiste ma force, et, le plus riche, le plus savant de Samarie, je veux me soumettre à celui dont les suppôts accomplissent tant de prodiges. Comment se nomme ton maître?
--C'est, répondit le diacre, Jésus de Nazareth, le Messie, Fils de Dieu.
Puis il l'endoctrina, et voyant qu'humble et soumis il reconnaissait la vérité, il lui demanda son nom, et l'homme saisit dans chaque main un anneau d'or de ses oreilles. À ses doigts, des pierres opaques, serties dans des bagues d'or, portaient gravés des signes divers. Dans cette position, le haut du corps, les bras et la tête figuraient un triangle isocèle. De longues paupières violettes voilèrent l'éclat des yeux noirs, et la bouche peinte prononça:
--Simon.
Le diacre se souvint de ce nom qui avait été celui du chef des apôtres, puis il baptisa l'homme, l'appelant Pierre, et ajoutant:
--Simon, désormais tu es Pierre, comme l'est le Vicaire de Dieu sur la terre.
À ce moment, le peuple ayant crié: «Place», en s'écartant, Philippe vit venir Pierre lui-même, les yeux troublés par les larmes, qui ne tarissaient plus depuis que, par trois fois, il avait renié son divin Maître. Près de l'ancien pêcheur du lac de Tibériade marchait Jean, le disciple bien-aimé.
Et le diacre dit:
--Voici que Pierre vient en pleurant. À côté de lui, marche, jeune et grave, Jean le préféré. Homme que le baptême a renouvelé, demande-leur de te conférer le Saint-Esprit.
Le peuple s'était dispersé. Il ne restait plus sur la place, avec le diacre Philippe et Jean, que le nouveau baptisé. Il ramena par devant les plis de sa robe traînante, dont l'étoffe jaune était tramée de dessins violets figurant des bêtes fantastiques, et découvrit ainsi des sandales de cuir azuré, ornées au cou-de-pied d'un quadruple triangle d'or. Et Pierre, se penchant vers Philippe, demanda:
--Quel est cet homme à l'attitude orgueilleuse? Il ne paraît avoir la véritable humilité du coeur.
Et le diacre Philippe répondit:
--C'est un magicien. À son dire, il commandait durement aux légions de démons et s'accordait avec les myriades d'anges. Il s'est soumis, lui, sa science et ses suppôts surnaturels à la divine autorité du Christ, notre Maître, et il a été baptisé.
Une longue théorie de femmes gantées, portant une cruche sur la tête, traversa la place. Elles s'approchèrent des apôtres, et l'une d'elles, gracieuse et forte, ayant déposé sa cruche, s'agenouilla devant Pierre en disant:
--Maître, on assure que vous parlez au nom de Jésus de Nazareth. Un jour, il s'entretint avec moi. J'étais assise, à peu de distance de la ville, sur la margelle du puits où nous allons. Maître, parlez-nous de Jésus.
Et le sorcier se mit devant elle, disant: