L'hérésiarque et Cie

Chapter 12

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--Il m'a abusé, me dis-je, c'était une farce. Il est bien venu ici à l'improviste, il est entré sans que je l'entendisse, ma porte était certainement ouverte. Il s'est moqué de moi en se faisant passer pour Aldavid, c'était fantastique et charmant. Je m'y suis laissé prendre et l'ai tué... Hélas! que vais-je devenir?

Et je méditai quelque temps devant le corps ensanglanté de mon ami...

Puis, tout à coup, une rumeur extraordinaire me fit sursauter. Encore un tour d'Aldavid, pensai-je, il annonce sans doute son couronnement. Puissé-je l'avoir tué et avoir encore près de moi mon ami Dormesan.

J'ouvris la fenêtre pour connaître quel miracle avait encore accompli le prodigieux thaumaturge, et je vis une nuée de camelots porteurs de journaux divers, qui, malgré les ordonnances de police interdisant l'annonce des informations, criaient tous en courant à toutes jambes:

--_La mort du Messie, curieux détails sur sa fin subite._

Mon sang se glaça dans mes veines, et je tombai évanoui.

* * * * *

Je me réveillai vers une heure du matin, et frissonnai en touchant près de moi le cadavre. Je me levai aussitôt; puis, je soulevai le corps en rassemblant toutes mes forces et je le jetai par la fenêtre.

Je passai le reste de la nuit à effacer les taches de sang qui s'étalaient sur mon parquet, puis je sortis acheter les journaux, et j'y lus ce que tout le monde sait: la mort subite d'Aldavid dans huit cent quarante villes situées dans les cinq parties du Monde.

Celui qu'on appelait le Messie semblait prier depuis plus d'une heure, quand tout à coup il poussa un grand cri, tandis que six trous, semblables à ceux que font les balles de revolver, apparurent sur lui dans la région du coeur. Partout il s'affaissa aussitôt, et, malgré les soins qui partout lui furent prodigués, partout il était mort.

Cette profusion de corps appartenant à un seul homme--exactement huit cent quarante et un, car par un phénomène singulier on avait trouvé deux de ces corps à Paris--n'étonna pas outre mesure le public, à qui Aldavid avait donné bien d'autres sujets d'étonnement.

Partout, les Juifs lui firent des funérailles imposantes. Ils pouvaient à peine croire à sa mort et affirmaient qu'il ressusciterait. Mais c'est en vain qu'ils attendirent cet événement, et la reconstitution du Royaume de Juda fut remise à d'autres temps.

* * * * *

Je regardai attentivement le mur contre lequel Dormesan m'était apparu. J'y trouvai bien un clou, mais tellement semblable aux autres clous auxquels je le comparai, qu'il me parut impossible que ce fût là un de ses engins.

Au demeurant, ne m'avait-il pas dit lui-même qu'il me cachait les particularités essentielles des appareils qui lui servaient à faire paraître les corps postiches, grâce à sa découverte des lois du _toucher à distance_?

Aussi, suis-je incapable de donner le moindre renseignement touchant l'invention prodigieuse de ce baron d'Ormesan, dont les aventures, surprenantes ou amusantes, ont fait longtemps mes délices.

1890-1910.

TABLE DES MATIÈRES

Le passant de Prague Le sacrilège Le juif latin L'hérésiarque L'infaillibilité Trois histoires de châtiments divins I. Le giton II. La danseuse III. D'un monstre à Lyon ou L'Envie Simon Mage L'Otmika Que Vlo-ve? La rose de Hildesheim Les pèlerins piémontais La disparition d'Honoré Subrac Le matelot d'Amsterdam Histoire d'une famille vertueuse, d'une hotte et d'un calcul La serviette des poètes L'amphion faux-messie ou histoires et aventures du Baron d'Ormesan I. Le Guide II. Un beau film III. Le cigare romanesque IV. La lèpre V. Cox-City VI. Le toucher à distance

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

End of Project Gutenberg's L'hérésiarque et Cie, by Guillaume Apollinaire