Part 9
[5] Les maisons turques, de bois pour la plupart, sont plus aérées que les nôtres. Leurs fenêtres sont plus nombreuses, parce que l'intervalle de muraille qui les sépare deux à deux est beaucoup plus étroit que dans nos constructions de pierre. Il n'est pas rare qu'une chambre de yali compte par conséquent six ou dix fenêtres.
[6] Ces nègres sont, bien entendu, des eunuques.
[7] Le vendredi représente pour les musulmans ce qu'est le dimanche pour les chrétiens.
[8] Et comme partout, hors les cités fébriles... Comme, en France, l'an 1793 ... et comme, en Russie, l'an 1919...
[9] Le quartier Sélimieh--ainsi nommé du nom de sa mosquée, la _djami_ de Sultan Sélim--est un des plus vieux quartiers turcs de Stamboul.
[10] C'est à treize ans que d'ordinaire on fait prendre le tchartchaf aux filles turques, et qu'on les sépare des hommes.
[11] Séance du 18 avril 1911--Le parlement jeune-turc a d'ailleurs, au contraire, confirmé, par l'article 188 de son nouveau code, l'abominable barbarie en question.
[12] Les Jeunes-Turcs,--plus étrangers à la Turquie qu'un bourgeois du Marais,--tentèrent cette folie criminelle. Et la Turquie, comme on sait, en mourut.
[13] Il est extraordinaire de constater l'identité de tout ce qui se passa en Turquie, à partir de 1908, et de tout ce qui s'est passé en Russie, plus récemment. Une poignée de terroristes, tous venus de l'étranger, imposèrent leur volonté à quelque cent millions de Russes, indiscutablement partisans de l'ancien état de choses. Toutefois, en Russie, une princesse Séniha ne demanderait pas, aujourd'hui, ce que les vainqueurs ont fait du suffrage universel,--supprimé, purement et simplement, par les Soviets.--C. F.
LETTRE VI
_La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
_à madame Simone de La Cherté,_
_91, rue de Varenne, Paris._
Stamboul, 15 schaban 1329[1].
O mes yeux chers, ô ma sœur aimée, comment aurai-je la force de l'écrire, cette lettre toute funèbre, cette lettre que d'avance je vois toute noire de feu, toute rouge de sang! O ma sœur, qui allez tant pleurer, vous savez déjà le malheur immense, auprès duquel plus rien n'existe: Constantinople incendié! Vous le savez déjà par les journaux, par les récits; mais vous n'y croyez pas, vous ne pouvez pas y croire. Je veux dire: vous ne concevez pas l'immensité de la catastrophe; vous la rapetissez, d'instinct. C'est forcé, c'est inévitable; avant d'avoir vu _cela_, on ne peut pas se le représenter. Mes deux beaux yeux, tâchez de voir: vous vous rappelez notre Stamboul,--votre Byzance,--vous vous rappelez cette capitale qui est--qui était--une suite ininterrompue de villages et de hameaux, un pêle-mêle de ruelles, de venelles et d'impasses, avec profusion de maisonnettes, vieilles et neuves, les unes couleur de sapin frais coupé, les autres couleur d'ancien bois de violette; avec profusion de jardinets, de vergers, de potagers; avec profusion de cimetières aussi, de jolis cimetières turcs, souriants, aimables, de cimetières où l'on sent qu'il doit faire bon dormir et se reposer de cette lourde fatigue: la vie; cette capitale, enfin, moitié villageoise et moitié campagnarde, qui, tout de même, s'enorgueillit des plus somptueux palais, des plus splendides temples, qu'elle mêle, insouciante, à ses masures et à ses cabanes, comme une pauvresse-fée qui porterait des pierreries parmi ses haillons... Vous vous en souvenez? Vous revoyez, rien qu'en fermant vos paupières, les plus magiques de ces joyaux-là: la mosquée de Sultan Ahmed, à l'orient, avec ses six minarets, pareils à six cierges de marbre; la mosquée de Sultan Mehmed, à l'occident, non loin de cette Sélimieh djami[2] qui est ma «paroisse» à moi, comme vous dites, vous, chrétiennes;--la mosquée des Tulipes, au sud, dominant la Marmara; la mosquée de la Valideh, au nord, sur la Corne d'Or, à l'entrée du grand pont; et, au centre de ce carré-là,--qui enferme la moitié de Stamboul,--la perle et le diamant: notre Souléïmanieh, où je vous ai menée tant de fois, pour admirer les colonnes du temple d'Ephèse[3]. Vous revoyez tout, dites? Eh bien, sœur, tout n'est plus que cendres, décombres, ou pierres noircies; et les mosquées de marbre seules épargnées, parce que l'incendie des trop petites maisons de bois n'a pas eu le temps ni la force de les entamer, les hautes _djamis_, toutes revêtues de suie et de fumée, dominent à présent une sorte de farouche broussaille, la broussaille des débris épars. Là fut Stamboul. De nos Sept Collines, jadis pareilles aux Sept Collines de la Rome d'Occident, trois seulement sont épargnées. La désolation de cela, vous ne la concevez pas! Deux cent mille malheureux n'ont ni pain ni toit. Les grandes cours cloîtrées des mosquées servent de refuge à cette effroyable misère... Ma sœur chérie, vous souvient-il d'une promenade que jadis nous avons faite ensemble, dans l'enceinte crénelée du vieux château de Roumélie[4]? C'était domaine du Sultan, ce château. Et quelques émigrés du Caucase, fuyant les sanglantes persécutions des Russes, étaient venus s'y réfugier. Nous nous étions arrêtées toutes deux devant une cabane de fer-blanc et de carton, chenil dont mes chiens à moi n'auraient peut-être pas voulu. Et deux femmes en étaient sorties, deux Circassiennes, dont l'une portait un enfant dans ses bras... Comme vous les aviez trouvées misérables, ces deux pauvres créatures, si fières néanmoins qu'elles refusèrent notre aumône!... Car elles ne possédaient réellement rien, exactement rien,--sauf leurs haillons et cette hutte bâtie de leurs mains.--Oui... Eh bien! aujourd'hui, un quart des femmes de Stamboul ne possèdent rien davantage. Et c'est une misère dont aucun cataclysme européen ne pourrait donner l'équivalent...[5]
En grande hâte, ma belle-mère et moi avons quitté le Bosphore pour rentrer en ville prendre notre part du deuil public et soulager un peu de l'infortune générale. Il y a beaucoup de charité, beaucoup de solidarité parmi nous. Mais il y a peu de ressources. Ceux-là mêmes qu'on appelle ici les riches feraient à Paris figure de pauvres. Donner seulement à manger à tous ceux qui ont faim, le pourrons-nous?
Mes chers yeux bleus, voilà, voilà ce qui reste de notre Stamboul aimé. Et pour vous donner plus de détails, le cœur me manque...
Qui alluma l'incendie? On n'en sait rien. Chacun parle de malveillance et de mains criminelles. Je refuse de croire qu'une pareille chose soit même discutable. Quel monstre, quel fou épouvantable mettrait ainsi la flamme dans dix mille maisons de pauvres gens? Impossible, impossible! Le peuple, lui, veut voir la main d'Allah dans cette catastrophe, suite et couronnement d'une série d'autres malheurs dont il n'y a point de précédent dans notre histoire. L'impiété générale a provoqué la colère de Dieu, et Dieu a jeté sur nous l'Archange Noir. La jeune Turquie a méprisé le Coran. Les Jeunes-Turcs ont rompu l'ancienne loi, déposé l'ancien Sultan, préconisé mille nouveautés criminelles. Allah se venge et châtie tout son peuple coupable. Ne souriez pas!... Moi-même, en écrivant cela, je me surprends à frissonner... Quelle incroyable succession d'infortunes, véritablement, pour notre nation! Au dehors, la Bulgarie et la Roumélie refusent le tribut; la Bosnie et l'Herzégovine nous sont arrachées; la Crète est en révolte ... au dedans, l'Albanie, la Macédoine, la Syrie, l'Arabie, le Kurdistan s'insurgent et déchirent à deux mains la patrie. Partout le sang turc coule comme l'eau des fontaines. Notre Parlement fantoche use ses dernières énergies en convulsions stériles. L'étranger, de toutes parts, guette notre faiblesse; le Monténégro, lui-même, mobilise son armée, prêt à nous envahir! Comme s'il suffisait aujourd'hui du Monténégro pour mettre à bas les derniers vestiges de l'ancienne puissance ottomane... Hélas! il suffit peut-être de cela...[6]
Mais quelle tristesse, ô mes deux yeux, d'aimer passionnément son pays, comme j'aime ma Turquie, et d'assister à sa décadence chaque jour précipitée!... Encore, si cette décadence s'accompagnait de beauté! Si nous mourions comme nous avons failli mourir en 1877, parmi beaucoup de gloire, et parmi de grandes batailles noblement perdues!... Mais non... Cette Révolution même, qui semblait d'abord nous promettre sinon la résurrection turque, du moins une éclatante agonie, notre révolution s'achève dans de pauvres petites convulsions, petites, petites... Ah! ma sœur aimée! je n'oublie pas: il y a un an, c'était de féminisme que vous parliez, de ce féminisme proche que le nouveau régime ne pouvait manquer d'acclimater en terre turque... Savez-vous où nous en sommes, aujourd'hui? A ceci: que les femmes musulmanes, même voilées à triple voile, n'ont plus le droit de se promener en voiture découverte. Il faut relever les capotes des landaus, hausser les glaces, baisser les stores!... On n'avait jamais connu pareille rigueur du temps d'Abd-ul-Hamid...
Hélas! adieu, mes yeux bleus... qui sait s'il sera longtemps encore permis à votre petite sœur aimante d'écrire à sa sœur chrétienne?
SÉNIHA.
_P.-S._--Oh! je suis égoïste, égoïste, égoïste... Toute à nos malheurs turcs, je ne vous ai pas dit un mot tendre à propos de vos malheurs français... Qu'ils sont amers pourtant, et que mon cœur saigne en songeant à cette France, tant aimée des cœurs ottomans!... Adieu. Qu'Allah ait pitié de vous aussi...[7]
SÉNIHA.
[1] 10 août 1911.
[2] _Djami_, en turc, signifie mosquée importante,--église;--les simples chapelles sont appelées _mesjid_;--Sélimieh djami, ou Achmédieh, ou Souléimanieh:--mosquée de Sultan Sélim, ou de Sultan Ahmed, ou de Sultan Souléïman (du nom du fondateur); cette dernière, construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;--mosquée de la Valideh: mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier, au XVIIIe siècle;--mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire d'une des mosquées du sud de Stamboul.
[3] A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse, dédié à Astarté.
[4] _Rouméli-hissar_, sur le Bosphore, côte d'Europe.
[5] A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas! et qui n'étaient pas même bolchevicks...
[6] Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie. Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances...
[7] Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors, un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents.
LETTRE VII ET DERNIÈRE
_La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
_à madame Simone de La Cherté,_
_91, rue de Varenne, à Paris._
Corne d'Or, 19 scheval 1329[1].
O mes deux yeux tant aimés, je vous écris aujourd'hui la plus triste, la plus douloureuse lettre que j'aie jamais écrite, de toute ma vie très mélancolique pourtant! Je vous écris la dernière lettre que je vous écrirai peut-être jamais...
La dernière lettre... En traçant ces trois mots-là, ma plume s'est cassée sur mon papier. Et il a fallu attendre qu'on m'en apportât une autre. J'ai attendu, le front dans la main. Et j'ai songé... Est-ce possible?... Est-ce moi qui écris?... Est-ce moi, la petite Séniha, qui jette vers sa plus tendre amie ce terrible adieu définitif,--mortel?... Est-ce moi, qu'on vient d'embarquer sur ce grand navire étranger, dont le tumulte m'affole? est-ce moi qui vais partir pour ce voyage sans fin, d'où je ne reviendrai peut-être jamais plus,--jamais, jamais?...
Mais vous ne savez pas... D'abord, il faut que je vous dise...
C'est si simple, d'ailleurs! Comment n'ai-je pas prévu? Comment n'avons-nous pas prévu, tous?... tous ceux qui ne s'étaient pas attaché, exprès, un bandeau sur les yeux?
L'agression italienne[2], vous l'avez connue en même temps que nous ... avant nous, même... La première, vous m'avez écrit, alors, pour me dire toute votre indignation, pour protester contre cette chose abominable, ce vol à main armée, que l'Europe a toléré, comme elle fit jadis pour le partage de la Pologne... Mais la suite,--qui s'en doute, dans votre France, toujours si indifférente aux choses du dehors, et si insouciante?...
Alors, écoutez: notre peuple turc, longtemps aveugle, notre peuple, qui avait salué la révolution avec tant de joie profonde, notre peuple, qui avait cru avec une telle foi que c'en était fini de toutes les misères, de toutes les humiliations, notre peuple, à présent, commence à s'apercevoir de sa naïve erreur. Cette révolution qu'on acclamait, et dans laquelle on avait mis tout espoir et toute confiance,--qu'a-t-elle fait? qu'a-t-elle réalisé? quel est son bilan?--Au dedans, tyrannie, état de siège, cours martiales, recul évident des questions féministes, gaspillage de tous les trésors, de toutes les réserves, de tous les budgets, de tous les emprunts. Au dehors, perte de la Bulgarie, perte de la Roumélie orientale, perte de la Bosnie, perte de l'Herzégovine, perte de la Tripolitaine, perte prochaine de la Crète, inimitié de l'Angleterre, inimitié de la France, alliance allemande--l'alliance du loup et du mouton![3]--révolte de l'Yémen, révolte de l'Albanie, révolte du Kourdistan, révolte de la Syrie... Tout cela, oui! Voilà ce que le peuple turc commence à mesurer de ses yeux tout d'un coup larges ouverts!
Et voici que sa colère s'éveille. Voici qu'il veut se venger--se venger, dût-il souffrir et mourir de sa vengeance!
Or, mes chers yeux clairvoyants, cette vengeance, sur qui va-t-elle tomber--sur qui, sinon sur nous, sur nous, oui?
Sur quels autres, en effet? Quand le comité,--le comité Union et Progrès ... quels noms? quelle ironie affreuse!... quand ce comité fatal et funeste arracha le pouvoir des vieilles mains d'Abd-ul-Hamid, il n'était encore que la jeune, la très jeune réunion d'hommes honnêtes et intelligents, courageux, dévoués au bien public, mais inexpérimentés, inexpérimentés jusqu'à l'invraisemblable et jusqu'à l'impossible! Ces gens naïfs crurent, eux aussi--comme le peuple--que c'en était fini, par leur seule victoire, de tous les malheurs turcs, et que, pour guider la Turquie vers le bonheur et vers la puissance, il suffisait à ses chefs d'être probes et d'être bons! Hélas! quelle erreur! Ni probité ni vertu ne prévaut contre l'universelle perversité de tous les gouvernements du monde. Et le comité, tout irréprochable qu'il ait été à l'origine, n'en a pas moins fait plus de mal à l'empire qu'ensemble Medjid, Aziz et Hamid. Car ceux-ci, à eux trois, ont, en trois quarts de siècle, coûté moins cher à la Turquie que les Jeunes-Turcs en trois années...
Donc, aux Jeunes-Turcs la faute! à tous, bons et mauvais--car il en reste encore de bons, même aujourd'hui, même après ces trois années où tant de brebis galeuses sont venues s'ajouter au premier troupeau!--si bien que l'honneur même ne sortira pas intact de la lugubre aventure. Hier encore, rentrant du Palais, mon mari, se jetant en larmes sur notre divan, me criait cette phrase épouvantable:
«Ils me tueront. Qu'importe! Mais ils diront après que c'est moi, moi, qui ai perdu la patrie... Et l'histoire le croira. Et c'est peut-être vrai...»
Alors, voilà. Vous savez, à présent. Il me renvoie, avec ma Léïlah, avec tout le harem. Il ne veut pas que nous restions auprès de lui. Il dit qu'il se défendra mieux, seul, qu'il luttera plus habilement contre l'ennemi du dehors et contre l'émeute du dedans. Toutes, nous venons de nous embarquer sur le paquebot français qui part pour Beyrouth. Toutes quatre, sa mère, sa tante, Léïlah et moi. De Beyrouth, nous irons à Damas. De Damas, plus loin. Je ne sais où, au juste. Une ville perdue, dans le désert des sables, hors de toute atteinte. Le pacha possède là-bas un vieux domaine. C'est dans ce domaine que nous attendrons ... que nous attendrons la fin...!
Quelle fin? O mes deux yeux aimés, permette Allah le miséricordieux que cette fin-là soit seulement la mort, la mort douce et prompte!...
Les Italiens n'ont pas commis qu'un vol. Ils ont commis aussi un assassinat. Ils ont tué notre nation,--tout à fait comme, jadis, les Russes tuèrent la Pologne. Ils l'ont tuée sciemment, de sang-froid, avec préméditation. La Turquie était comme une femme qui accouche. Elle accouchait de sa liberté, de sa civilisation, de son progrès. Elle accouchait, geignante et douloureuse, désarmée, au centre du cercle hostile de nations voisines et avides, la Grèce venimeuse, la Serbie inquiète, la Bulgarie féroce, et, plus loin, l'Autriche, l'Allemagne, la Russie. Par un accord tacite, par une pudeur, peut-être, nulle de ces nations-là n'avait encore osé se jeter à la gorge de la malade sacrée. Mais ce que n'avaient osé ni la Russie, ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni la Grèce, ni la Serbie, ni la Bulgarie[4], l'Italie l'a osé. Maudite à jamais soit-elle! Elle a déchaîné la meute. Tous les appétits, toutes les convoitises vont surgir. D'heure en heure, le danger augmente. L'instant suprême approche,--l'instant de la mort.--Maudite soit l'Italie, et maudite l'Europe! Maudits, les mauvais bergers, gardiens de peuples, qui, tous ensemble, ont détourné la tête, et laissé s'accomplir le crime! Il n'y a plus de foi, plus de traités, plus de serments. Puisse donc tout le sang versé retomber sur chaque main coupable, sur chaque tête complice, sur chaque cœur perfide! Et puissent mes larmes aussi retomber, lourdes, amères, empoisonnées!...
On va lever l'ancre. Je vous dis adieu, ô ma sœur tendre... Je dis adieu à tout ce que j'ai aimé, à ma patrie, à ma ville, aux chères mosquées, à vous... N'oubliez pas, n'oubliez jamais!...
N'oubliez jamais qu'ici vivait, vit encore un peuple qui est le plus brave, le plus loyal, le plus honnête et le plus doux de tous les peuples au monde. Et n'oubliez pas, n'oubliez jamais comment et par qui ce peuple va mourir...
Et n'oubliez pas non plus votre petite sœur triste, triste infiniment,
SÉNIHA.
[1] 11 octobre 1911.
[2] L'agression italienne de 1911, dirigée contre la Turquie pour le rapt de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.
[3] Il n'est pas discutable que, si la Turquie se jeta finalement dans les bras de l'Allemagne, la faute en fut à l'Angleterre et à la France, qui prirent contre la Turquie, toujours, le parti de tous ses ennemis.
[4] Il convient d'être juste. Ces lettres furent écrites en 1911. Depuis, l'événement prouva qu'en effet la Grèce, la Bulgarie et la Serbie n'avaient pas «osé» se jeter à la gorge de la Turquie malade: mais c'était pour attendre que la Turquie fût, en outre, blessée grièvement par le poignard italien. Alors, tout de suite, les nations balkaniques, dès 1912, «osèrent».
_EN FAÇON D'ÉPILOGUE_
Ces lettres, la princesse Séniha les avait écrites au cours de cette mauvaise année 1911, qui vit le commencement de la catastrophe ottomane. Depuis, on sait ce qui s'est passé:--Vaincue par l'Italie; vaincue par la quadruple alliance des Grecs, des Serbes, des Monténégrins et des Bulgares,--lesquels, d'ailleurs, n'eurent pas plutôt déchiré leur proie qu'ils s'entre-déchirèrent eux-mêmes sur cette proie sanglante, luttant à qui boirait le plus de sang chaud;--bafouée par toute l'Europe, oui, toute!... laquelle Europe s'empressa de donner le coup de pied de l'âne au vieux lion turc expirant; trahie même par la France qui, dans son ignorance enfantine de toutes les questions extérieures, de toute la géographie et de toute l'histoire,--de toute sa propre histoire même! applaudit alors stupidement à la défaite d'une bonne, d'une loyale nation qui avait été son alliée, sans jamais manquer au pacte d'alliance, de 1527 à 1914;--bref, écrasée, dépecée et saignée à blanc, la Turquie perdit coup sur coup toutes ses possessions d'Afrique et d'Europe, et beaucoup de ses provinces d'Asie, encore que toutes fussent turques de cœur et d'âme, turques légitimement, turques pour les trois quarts de leur population, les immigrants mêmes y compris! Ce n'était vraiment pas à tort que la princesse Séniha, quittant Constantinople pour l'Anatolie,--pour Angora peut-être,--abandonnait toute espérance et priait seulement Allah, le Miséricordieux, que désormais la fin, pour elle et pour sa race, fût simplement douce, s'il se pouvait, et, s'il ne se pouvait pas, prompte...
Depuis...
Au fait, depuis... qu'est-elle devenue, la pauvre princesse?...
Nous, ses correspondants d'autrefois, n'en savons rien...
En 1913, il semblait véritablement que la Turquie eût bu la lie de son calice. Pour elle, un pire malheur ne pouvait guère s'envisager:--Gardien des détroits,--gardien des Dardanelles et du Bosphore,--le Sultan n'était-il pas l'état-tampon par excellence? l'état-tampon fait exprès pour écarter l'une de l'autre ces deux rivales séculaires, la gigantesque Angleterre et la gigantesque Russie?--Londres, comme Pétersbourg, se fût alors opposé systématiquement à toute modification d'un _statu quo_ qui, seul, s'était prouvé capable de maintenir en équilibre la balance européenne...
Hélas! 1914 vint... L'Allemagne avait su profiter des fautes, des ignorances et des lâchetés du reste de l'Europe. Constantinople, ulcérée par l'injustice occidentale, était mûre pour les projets allemands. Le Gouvernement Jeune-Turc, criminel une fois de plus, précipita la Turquie--sans même qu'elle s'en rendît compte--dans le conflit. Et ce fut le désastre final. Quand la paix revint, la perfidie anglaise avait déclenché la révolution russe; c'est-à-dire qu'il n'y avait plus de Russie; et la France ne sut pas mesurer à temps le nouveau péril dont tous ses intérêts orientaux étaient menacés. Bref, Pétersbourg n'étant plus là pour s'y opposer, et Paris n'y songeant pas[1], Londres jugea unique cette occasion de se substituer soi-même au Sultan. Le maréchal Franchet d'Espérey avait pris Constantinople: les généraux anglais se chargèrent de l'occuper,--à titre définitif.--Une fois de plus, Bertrand avait tiré les marrons du feu, et Raton les mangeait.
Quant à la princesse Séniha...
Jusqu'en 1918, il nous arriva d'avoir encore de ses nouvelles. Un des derniers rois qui règnent en Europe, et le dernier je crois, qui soit tout à fait un grand roi,--qui soit aussi tout à fait un galant homme, un gentilhomme et un grand cœur,--ce roi-là, prenant en pitié la douce infortune de notre princesse lointaine, chassée d'abord de sa maison, puis de sa ville, puis, peu à peu, chassée de son pays, daigna lui servir de vaguemestre ... lui fit passer des courriers d'Europe--malgré la guerre!--et fit aussi passer en Europe les quelques lettres qu'elle écrivait encore.
Mais quand la paix vint, tout fut fini, le blocus anglais, plus rigoureux que l'autre, exila définitivement du monde occidental, du monde parisien, la pauvre petite princesse Séniha, qui aimait tant Paris...
Définitivement?...
Au fait, qui sait? La Turquie était un corps si sain qu'il semble que ce corps, même amputé de sa tête, se résout difficilement à mourir. L'Angleterre a beau lancer contre Angora tous ses valets athéniens, le dernier mot n'est peut-être pas dit! Et peut-être reverrons-nous un jour, dans une Turquie obstinément libre, une princesse Séniha libre, elle aussi, d'écrire à qui bon lui semble, et de raconter véridiquement toutes ses souffrances, malgré la Grèce, malgré l'Arménie, malgré les soviets,--et malgré l'Angleterre.
[1] Paris, qui ne savait pas où est Mossoul, ne savait peut-être pas non plus où est Constantinople? Ou, peut-être encore, Londres avait-il mis, sur les yeux de Paris un bandeau d'or?
* * * * *
CONSCIENCE TURQUE
En ce temps-là, il était une Turquie...