Part 6
--Votre Impériale Majesté sait assurément combien le palais royal de Madrid comptait naguère de mousquetaires et de hallebardiers!... Mais Votre Impériale Majesté ignore probablement combien les faubourgs de Madrid comptent, à toutes heures, de mauvaises gens, très peu fidèles sujets de leur prince. Ce sont quelques-unes de ces mauvaises gens qui tout à l'heure ont si mal célébré la messe du Roi dans sa chapelle; c'en sont d'autres qui, maintenant, remplacent dans le palais du Roi la garde royale, désarmée par mes soins. Votre Majesté m'excusera si j'ai dû lever, pour la combattre, d'aussi traîtres soldats: c'est que je n'en pouvais pas trouver d'autres. Au surplus, pas un seul de ces soldats-là n'offensera, de sa vue, le Roi qu'ils ont trahi! Ils en mourraient plutôt! tous ... et de ma main?
Ayant entendu, l'Empereur et Roi ne trouva, cette fois, plus rien à dire.
Et Achmet pacha, une fois encore, parla sans être interrogé:
--J'ose donc prier Votre Majesté de bien vouloir me suivre.
L'Empereur et Roi, docile, fit un pas. Puis:
--Et ces gentilshommes qui sont à moi?--demanda-t-il.
Achmet pacha ne les regarda pas. Hors l'Empereur et Roi, qui donc, dans tout Madrid, était digne de son regard?
--Ceux-là?--dit-il seulement, et parlant d'une écrasante hauteur...
Sans un mot de plus, il continua de montrer le chemin à son prisonnier. Puis, par-dessus son épaule, ayant jeté son ordre, d'un coup de sourcils, aux gentilshommes d'Espagne, il commanda:
--Que les chiens suivent le Maître!
Et c'est ainsi, messires et messeigneurs ... je chante toujours vrai chant!... c'est ainsi que sire Charles-Quint quitta la chambre aux tapis, passa par d'autres galeries, passa d'autres cours, passa par la porte de son palais ... (et cette porte n'était gardée ni par mousquetaires, ni par hallebardiers, ni par qui que ce fût: cette porte était ouverte!...) pour aller prendre place dans la geôle du Roi de France, du Roi François, ainsi devenu, miraculeusement, de captif, maître, et de prince vaincu, prince victorieux.
Passé la porte du palais, le cortège: pacha, empereur, gentilshommes, tous se suivant l'un l'autre, chemina, du logis royal d'Espagne, jusqu'au logis royal de France ... celui-ci toutefois moins somptueux que celui-là: car telle est la petitesse espagnole: au roi de France vaincu, le roi d'Espagne vainqueur ... (vainqueur ... naguère!...) n'avait pas su donner un palais!... il l'avait enfermé, comme on enferme un meurtrier, voire un voleur!... Messires! nous autres, d'Islam, savons mieux être courtois.
Mais c'est alors qu'advinrent force péripéties par lesquelles la Merveilleuse Histoire qui, peut-être, semblait d'ores et déjà finie à tout ce noble auditoire, va, d'ici jusqu'à sa fin finale, changer de dénouement plus de fois qu'il ne faut d'instants pour le chanter.
Et voici qu'il va falloir peut-être moins d'instants encore, pour que l'aurore soit rose ... l'aube déjà blanchit à l'Orient ... vers la Mecque sainte...
Hâte, hâte! _La illah il Allah!_
Ai-je bien dit, messires et messeigneurs, combien proches l'un et l'autre étaient les deux logis: le palais, la geôle?
Pas assez proches, pourtant: puisque, de l'un à l'autre, le cortège susdit du pacha, de l'Empereur et des gens qui suivaient s'y heurta contre la première des susdites péripéties!
Le cortège marchait donc, Achmet pacha précédant sire Charles-Quint, et, respectueux toujours de toute Majesté, et davantage encore de toute Majesté tombée, Achmet pacha n'avait donc rien dépouillé de sa parure, ni de ses ordres étincelants ... et l'éclat de son habit était dans la nuit noire comme l'éclat d'un feu d'artifice.
C'est pourquoi, justement à la moitié du chemin, quelqu'un, attiré, survint... Et, certes, Achmet eût mieux aimé rencontrer Iblis!
Car ce quelqu'un fut le marquis don Pedro. Le marquis don Pedro, passant par hasard, et voyant l'habit turc, n'en crut pas ses yeux ... mais, tout de même, il tira d'abord l'épée:
--Par saint Jacques!--cria-t-il:--holà! l'homme à turban! bas les armes ou je vous tue!...
Achmet pacha, devant cette épée nue, ne toucha pas à son cimeterre, non plus pour le jeter que pour le dégainer:
--Señor,--dit-il, tout simplement,--reconnaissez-vous pas votre hôte don Alonzo Lupa? Avec ou sans turban, je baise les mains de Votre Grâce.
Et, vite, avant que le marquis, tout stupéfait, eût répondu:
--Au surplus,--poursuivit-il,--ai-je pas votre serment? et devez-vous pas accomplir le premier souhait que je souhaiterai devant vous? Voici mon souhait, don Pedro! Je souhaite que Votre Grâce daigne ne pas voir ou ne se point rappeler aucun des douze seigneurs qui me suivent; et qu'elle oublie aussi, pour tout jamais, ce lieu, ce temps, cette rencontre et l'habit que je porte aujourd'hui.
Entendant ces paroles, le marquis don Pedro fut comme un homme que le tonnerre écrase: pis que mort. Car il ne tomba pas: les hommes tués par la foudre restent d'abord debout, puis, tout d'un coup, deviennent poussière. Le marquis don Pedro devint moins que cela. Beaucoup moins! Quand, après un long temps, il se reprit de broncher, ce fut, proprement, pour cesser d'être vu puisqu'il devint ceci: le sujet qui, bien que fidèle à son Prince, le voit captif et, tout de même, sous les yeux de ce prince, remet l'épée au fourreau, sans avoir combattu; et fait retraite, sans avoir dit mot; et boit sa honte, sans s'être justifié.
Cela, pour tenir, son serment! Honneur, messires et messeigneurs! honneur à don Pedro! Ainsi font les hommes, vrais hommes de cœur.
Or s'en fut, par ici, le marquis don Pedro, et, parla, le pacha Achmet... Et celui-ci, certes! était triste autant que celui-là. Quant aux autres gens, Empereur et gentilshommes, ils suivirent en silence celui qu'ils devaient suivre.
Et parvint le cortège où il devait parvenir; chez le Roi franc François Ier, lequel, meilleur dévot que le Roi Charles-Quint, était encore à ses prières; ce dont il eut, de l'Unique, bien prompte récompense: car ce fut Achmet pacha qui interrompit la dernière des oraisons royales; et, sans plus de façons, entrant dans la geôle du Roi (que ses soldats-bandits avaient, une heure auparavant, pris et conquis, à l'escalade, ni plus ni moins vitement et silencieusement qu'ils avaient fait, un peu plus tôt, pour le palais de l'autre Roi):
--Sire Roi,--dit-il, parlant au Roi François,--tu m'as, naguère, commandé ... et tu me commandais gentiment, comme de compère à compagnon! Il fallait donc bien que je trouvasse!... Tu m'as donc commandé de te trouver le bon chemin de Madrid à Paris; de ta geôle à ta capitale. Moi, naïf, aurais-je su? Non!--Mais, naguère aussi, mon maître avant toi, le Padishah le Magnifique m'avait commandé de te tirer d'ici. Et, comme je lui demandais moi-même: «Sera-ce par la force?» Il m'avait répondu: «Madrid de Stamboul est trop loin!» Et comme je lui redemandais: «Sera-ce par le lucre?» Il m'avait répondu: «François de France est trop précieux! Nul trésor, même celui du Sultan, ne vaut le Roi de France!» Alors il poursuivit: «Je ne sais qu'un moyen: ce moyen est un pacha turc; ce pacha turc est l'amiral d'Islam; cet amiral d'Islam s'appelle mon Serviteur ... et je daigne l'appeler aussi mon Ami.» Sire Roi, je ne peux mieux dire qu'a dit le Padishah. Je répète donc, et ne réponds: «Madrid, de Paris comme de Stamboul, est trop lointain! François de France est trop précieux! Je ne sais donc qu'un moyen: ce moyen est un Prince; ce Prince est un Roi; ses peuples l'appellent Empereur. Tu le nommes ton frère Charles ... et je te l'apporte!... Prends, c'est à Toi.»
Sur quoi Achmet, les deux genoux en terre ... tels de tout petits pages du harem,--au Iéni-Séraï ... ayant baisé la main du Chevalier-Roi, sortit. Et sire Charles-Quint, dès lors entra, captif de son captif.
Messires, messeigneurs! voilà l'aube qui s'en va, voici l'aurore qui s'en vient. Et voici donc venir la troisième des péripéties par quoi finit la Merveilleuse Histoire ... et voilà tout à heure la Merveilleuse Histoire finie:
Achmet pacha, quatre minutes plus tôt, avait laissé l'Empereur et Roi dans l'antichambre de la geôle, seul; et, dans la salle des gardes, les gentilshommes espagnols désarmés.
Pour ses gardes à lui ... je veux dire pour sa bande de brigands tire-laine, déjà deux fois vainqueurs (lui les menant), des gardes royaux du Roi des Castilles...--et ces gardes royaux, messires et messeigneurs! soyez-m'en tous témoins!... étaient certes les premiers soldats de tous les soldats francs de ce temps: ceux-là qui avaient vaincu et capturé, sur un sinistre champ de bataille, le Roi François Ier lui-même!...--pour les bandits qui donc étaient ses gardes à lui, Achmet les avait postés aux portes et murs de la bastille...
Or, sortant de la geôle, il retrouva fort bien son prisonnier dans l'antichambre, et lui ouvrit, de sa main, la geôle royale... Mais, dans la salle des gardes, il ne retrouva plus les gentilshommes du Roi Carlos: à leur place, et prisonniers à leur tour, et désarmés, et garrottés, étaient ses propres hommes, à lui: la bande entière des coupe-jarrets dont il avait fait ses soldats! Oui-dà! Lui n'étant plus à leur tête, ces pauvres hères avaient tout aussitôt cessé d'être des guerriers, cessé d'être des hommes pour redevenir des vilains et des lâches. Toutefois, qui donc les avait en un clin d'œil vaincus et pris? Achmet s'en courut à la porte... Là, sur le seuil, avec tous les gentilshommes délivrés, quelqu'un se tenait ... quelqu'un qu'Achmet avait déjà vu peu avant, l'épée au fourreau ... et qu'il revoyait d'ailleurs, l'épée au fourreau pareillement ... mais qu'il eût mieux aimé voir changé en quelque autre, quelque autre, fût-il Iblis même glaive, griffes, cornes et dents nus.
Don Pedro salua, très bas:
--Señor--dit-il--je baise les mains de Votre Grâce ... et je rougirais de lui rappeler qu'elle daigna, l'autre mois...
Achmet pacha rendit salut pour salut:
--... Vous donner un serment, señor?... Je dis «donner!»: car, telle Votre Grâce elle-même, je donne ces dons-là et ne prête pas. Le tout est donc à vous. Oserai-je m'étonner de revoir si tôt et dans ce lieu?...
Don Pedro mit la main à l'épée:
--A la disposition de Votre Grâce!--s'écria-t-il:--Mais qu'Elle sache d'abord que c'était ma consigne, écrite de la main même du Roi mon maître ... ma consigne d'être ici, ce soir, à l'heure même où j'y suis venu. Et Votre Grâce peut voir que j'y suis venu seul!
La consigne écrite, qu'offrait don Pedro, tomba aux pieds d'Achmet, qui la ramassa, ne la lut point, et, pour la rendre à qui elle était, ploya le genou:
--Je fais mes excuses au marquis don Pedro,--dit-il:--au marquis don Pedro, plus loyal que je ne suis!
--Beaucoup moins!--protesta don Pedro.
--Mais mon souhait, señor?... daignez-vous?... Achmet pacha ne soupira point, et fit seulement le signe d'obéissance:
--Señor,--fit don Pedro,--je souhaite que Votre Grâce m'introduise elle-même auprès de Sa Majesté ... j'ai voulu dire auprès de Leurs Majestés!...
Ainsi fit Achmet.--Ainsi font, en pareilles occurrences, les hommes, qui sont vrais hommes de cœur.--Achmet pacha, le cimeterre au fourreau, rentra donc dans la geôle royale, précédant don Pedro, l'épée nue.
Or, les princes, messires et messeigneurs! comprennent mille choses que les sujets ne comprennent jamais. Et ces mille choses, mille fois plus vite! La Merveilleuse Histoire, que nul chanteur jamais ne leur avait chantée, François Ier de France et Charles-Quint d'Espagne n'en ignoraient déjà rien, l'un ni l'autre. Lors, Achmet pacha, le cimeterre au fourreau, ne but nulle honte; non plus que don Pedro, l'épée nue ... car celui-ci, fort plaisamment, fut tancé par l'Empereur et Roi:
--Armé devant moi, señor marquis? êtes-vous rebelle? remettez!... Au fait... non! rendez!...
Sire Charles-Quint s'était saisi de l'épée nue:
--Don Pedro, recevez!--il le frappa aux deux épaules:--C'est la Toison...
(La Toison, messires et messeigneurs, valait le Saint-Michel qui valait l'Ehrtogrul).
Le Roi d'Espagne avait détaché son collier.
Il n'en avait, comme juste, qu'un. Mais le Roi de France en portait, ce soir-là par extraordinaire, un pareil. Et le Roi d'Espagne lui dit:
--Mon frère, puisque vos bons sujets vous ont, ce soir, racheté contre rançon, avant même que ce compagnon-là n'ait failli vous échanger contre ce compagnon-ci,--il se touchait du doigt après avoir touché du doigt Achmet,--et puisque vous nous faites, en marque de réconciliation et d'amitié ravivée, l'honneur de porter nos Ordres comme je porte les vôtres, vous plaît-il de donner de notre part votre propre Toison au pacha amiral que naguère vous fîtes marquis et chevalier?
--De tout cœur affectueux!--cria le Roi de France!--Compère, prends donc et sois fier: La Toison est grande. Mais à ton noble ami, donne toi-même, et de ma part, non pas mon manteau, mais le manteau du Roi-Empereur: qu'il prenne...
--Et sois fier, acheva sire Charles-Quint, si grande que soit la Toison, le Saint-Michel n'est pas plus petit.
Ainsi savent les vrais Maîtres honorer les vrais Serviteurs.
L'aurore est rose. L'aurore rougit. Messires, messeigneurs! on bâte les chameaux, le chant est chanté, l'histoire est dite,--la Merveilleuse Histoire d'Achmet Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, pacha, vali, grand d'Espagne, marquis de France, amiral d'Islam, ami de trois Sublimes Princes: François de France, Carlos d'Espagne et Souléïman le Magnifique! Elle est dite, du premier mot au dernier mot messires, messeigneurs! A présent, bénédiction d'Allah sur tous! Et de tous, sur le chanteur, générosité! générosité, messires, messeigneurs! générosité sur moi, votre serf, Abdullah, fils d'Atik-Ali, sur moi, le chétif! générosité! au nom de l'Unique! car voici le muezzin qui déjà chante, tel le troisième coq: _La illah il Allah!..._
[1] _Han_, auberge ou _caravansérail_ en Anatolie.
[2] Messires, en turc: _effendi_; appellation très courtoise, originellement réservée aux seuls musulmans.
[3] Messeigneurs, en turc: _Tchelebi_, appellation d'une égale courtoisie, mais à l'usage des chrétiens.--Jules Verne, écrivant son Kéraban le-Têtu, eut tort de lui donner du «Seigneur Kéraban.» Il eût fallu: «Sire Kéraban,» puisque _Keraban effendi_ était de la Foi.
[4] Le suffixe _eddine_ équivaut à notre particule _de_; au _von_ des Allemands; au _van_ des Hollandais; au _sir_ des Anglais; et octroie la noblesse.
[5] _Vicaire_, en turc _Khalifa_. Le Khalife de l'Islam n'est rien de plus que le Vicaire d'Allah.
[6] _L'alaïk_, l'esclave chargée du service des tchibouks, laquelle se tient à genoux auprès du maître, tout le temps que le maître fume le tchibouk,--qui est la longue pipe de merisier ou de jasmin.
[7] Les armes d'acier dur, niellé d'or, furent d'abord trempées en Perse. Puis Damas imita Ispahan. Puis Tolède imita Damas. Et, à chaque fois, la qualité baissa d'un degré.
[8] Le peintre Ribeira.
[9] 683 ans musulmans,--ans lunaires,--qui valent 632 ans solaires de notre calendrier.
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SEPT LETTRES DE PRINCESSE
ÉCRITES IL Y A DIX ANS (1911)[1]
_Pour le capitaine Tewfik bey Kibrizli, pour l'émir Mohammed Arslan, morts pour leur patrie._
[1] Le conte précédent,--_L'Extraordinaire Aventure..._--nous reportait aux premiers temps, aux temps les plus héroïques de l'amitié franco-turque. Les _Sept Lettres de Princesse..._ que voici nous reportent à la très pire époque d'il y a dix années. C'est, en effet, vers 1911 que la France,--je veux dire l'opinion française, plus encore que le gouvernement français, oublia son histoire et ses intérêts, et prit imbécilement, contre la Turquie isolée et attaquée, le parti des mauvaises nations qui attaquaient notre vieille alliée. De cette stupide erreur découla le ressentiment turc, et l'alliance germano-turque de 1914. La Turquie en est tout innocente. Et je l'atteste sur mon honneur de marin et de Français.--C. F.
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LETTRE I
_La princesse Séniha Hâkassi-zadeh_
_à madame Simone de La Cherté,_
_91, rue de Varenne, Paris._
Constantinople, le 18 zilhidjé 1328[1].
Ma sœur jolie, tant aimée,
C'est une terrible résolution que je prends là, de vous écrire en français! Jusqu'ici, vous le savez, j'ai toujours écrit toutes mes lettres en turc, toutes, sans exception! Mais voilà! vous, vous ne savez pas lire le turc ... ou, du moins, vous ne savez pas très bien ... vous épelez seulement... Alors, ce serait une corvée pour vous, une affreuse corvée, quatre pages à déchiffrer de droite à gauche![2]. Sûrement, vous n'en viendriez pas à bout. Et vous ne les liriez pas, mes quatre pauvres pages. Alors, comme je tiens à ce que vous les lisiez ... même quand elles seront huit ... ou douze ... il faut bien que je me résigne et que je me risque à écrire en français... Par exemple, dites? mes deux chers beaux yeux[3]? vous ne vous moquerez pas trop j'ai si peu l'habitude du français! Comment voulez-vous que je fasse? Je vais penser chaque phrase en turc, et puis traduire. Ce sera ridicule, forcément, quoique vous m'avez dit parfois, jadis, que mes traductions faisaient en somme un français presque classique... En tout cas, soyez indulgente!
D'abord, il faut que vous soyez indulgente! Oui: _il faut_, parce que, si je fais trop de fautes, c'est vous qui serez responsable.--Vous, oui, vous, mes deux chers yeux! vous qui exigez que je vous écrive des lettres difficiles... Vous comprenez, s'il avait suffi de vous dire les choses ordinaires, les choses simples, par exemple, les choses tendres dont mon cœur est plein à déborder, pour vous:--que je suis au désespoir, à cause de votre départ, que j'en pleure à rider mes joues, que mon âme fidèle est partie aussi, avec vous, dans ce vilain Orient-express, que je n'ai pas ouvert une fois mon piano depuis que vous n'êtes plus là pour jouer à quatre mains ... oh! s'il avait suffi de dire cela, j'aurais su. Ces choses tendres, ça se dit certainement en français, tout comme en turc. On s'aime avec les mêmes baisers dans tous les pays, n'est-ce pas?--Mais, vous autres Françaises, vous n'êtes pas du tout, du tout sentimentales! Je me souviens: du temps que vous étiez ici, et que vous veniez me rendre visite, je n'ai jamais pu vous dire trois paroles un peu douces sans vous faire éclater de rire, très méchamment. Et après, vous vous moquiez, vous vous moquiez! Alors, je pense bien qu'à présent, lointaine comme vous voilà, vous vous moqueriez dix fois plus méchamment, dix fois au moins. Et si vous saviez quelle peur nous en avons, toutes tant que nous sommes, de vos terribles moqueries françaises![4] Je ne vais pas m'y risquer, soyez tranquille!
D'ailleurs, vous m'avez expliqué très clairement ce que vous vouliez que j'y mette, dans ces longues lettres difficiles que vous exigez de votre petite sœur obéissante. Vous voulez que je vous donne les nouvelles d'ici, toutes les nouvelles, et les nouvelles vraies;--pas celles que choisissent, découpent, cuisinent et mijotent, prudemment, pour vos estomacs européens, nos journaux soi-disant libres[5]. Vous voulez que je vous montre, avec beaucoup, beaucoup de détails, notre vie actuelle dans nos harems d'aujourd'hui,--notre vie modifiée, transformée, moderne, enfin! celle que nous vivons depuis la Révolution, «depuis l'Affranchissement!» comme vous dites.--Vous voulez que je vous expose avec encore beaucoup, beaucoup de détails, nos idées, nos théories, nos vœux, nos revendications... (toujours comme vous dites); notre programme, enfin! Vous voulez que je vous fasse suivre le mouvement féministe en Turquie... Naturellement, je copie tout ça, mot à mot, sur votre lettre à vous ... parce qu'il y a là un tas de mots que, moi, je n'emploie guère souvent, et dont le sens précis m'échappe même un peu...
Au fait, avant de commencer ... voyons, ma grande sœur bien chérie! vous me demandez là des choses ... des choses assez extraordinaires, savez-vous?... Vous n'êtes pourtant pas, vous, une de ces Françaises qui, jamais, au grand jamais, n'ont mis leurs jolis pieds hors de France... Vous n'êtes pas de ces Parisiennes dont vous m'avez parlé jadis, et sur lesquelles vous-même faisiez tant de plaisanteries: de ces Parisiennes qui vivent toute leur vie dans l'un des trois arrondissements vraiment parisiens,--oh! je me rappelle même leurs numéros: le septième, le huitième et le seizième!--de ces Parisiennes qui naissent là, meurent là, et n'en sortent pas plus que le pauvre vieux Sultan Abd-ul-Hamid ne sortait jadis de ses palais d'Yildiz: en tout et pour tout, une fois par semaine! le vendredi:--lui pour aller à sa mosquée, faire la prière; elles pour aller à l'Opéra, manger des fruits glacés.--Que j'avais ri avec vous, le jour où vous m'aviez raconté ça!--Oui! mais, vous, c'est autre chose!... Vous, sœur aimée, vous êtes une voyageuse. Vous avez suivi M. de La Cherté dans tous ses postes diplomatiques, à Madrid, à Pétersbourg, à Pékin même. Et vous êtes restée un an ici, à Constantinople. Vous connaissiez plusieurs harems. Vous y étiez reçue familièrement, vous étiez mon amie la plus intime, et l'amie de beaucoup de mes amies. Alors? comment pouvez-vous employer des mots si considérables pour parler de nous? de nous qui sommes de si petites choses! Est-ce donc qu'à peine rentrée à Paris, Paris vous a fait oublier tout ce que Stamboul vous avait appris?
Alors, il faut donc que je vous redise tout?--comme je dirais tout à une étrangère?--mais, par exemple! plus franchement: car vous pensez bien qu'à une vraie étrangère, je n'oserais guère dire que ce que tout le monde sait.
Enfin!... commençons!--Mes deux chers beaux yeux, nous, femmes turques, nous sommes très inconnues de l'Europe, plus inconnues, je crois, que ne sont les femmes chinoises ou les femmes japonaises. Et pourtant, Pékin et Tokio sont bien loin de Paris, et Constantinople tout près.
N'importe! on se figure à notre sujet des choses impossibles, effarantes. On se figure que nous sommes des esclaves, vivant enfermées, encagées, presque enchaînées, et gardées à vue par d'autres esclaves, nègres et féroces, armés jusqu'aux dents, lesquels, de temps en temps, nous cousent dans des sacs et nous jettent dans des Bosphore. On se figure que nous vivons par groupes nombreux d'épouses rivales, chaque mari turc ayant pour soi seul tout un «harem», c'est-à-dire huit ou dix femmes, pour le moins. On se figure que, dans nos cages, nous vivons, vêtues de satin rose tendre ou de velours vert d'eau, d'une façon tout à fait poétique, parmi des danses, des chansons, des cigarettes et des confitures à la rose, parmi des narguilés, parmi des pipes d'opium aussi. On se figure enfin,--depuis que notre cher grand Loti a écrit son si beau livre, si mal compris, _les Désenchantées_,--on se figure également que la plupart d'entre nous savent à merveille le grec et le latin, l'algèbre et la philosophie, et que toutes, femmes savantes ou ignorantes, rêvons exclusivement, jour et nuit, de secouer «notre joug» et de reconquérir «notre liberté, notre dignité et nos droits de la femme». N'est-ce pas, mes deux beaux yeux, que c'est tout à fait ça qu'on se figure à Paris, au moins dans le monde des jolies dames qui jamais ne sortent des fameux septième, huitième et seizième arrondissements? Mais vous, ma grande sœur tant aimée, vous êtes une toute autre dame,--quoique la rue de Varenne en soit justement, ce me semble, des trois arrondissements sacrés?--N'importe! vous, vous savez!