Part 4
--Sire Roi,--répliqua Achmet,--lorsqu'il s'agit de délivrer le plus noble chevalier de la chevalerie, les moyens manqueraient-ils que tout chevalier digne du nom viendrait bien à bout de les inventer. Quand la force est trop faible, la ruse y supplée; et je ne sache pas qu'elle soit à déshonneur.
--Par saint Denis! je ne sache pas non plus!--approuva le Roi.--Mais mon frère le Grand Seigneur aurait-il donc songé à me racheter et payer ma rançon? Compère marquis, cela, cette fois, serait déshonneur à moi: si pauvre que je sois, je n'accepte point que personne paie mes dettes, et pas même mon éternel ami, ni mon perpétuel allié!
--Sire Roi,--dit Achmet,--ni Sa Hautesse, ni moi-même, jamais n'aurions osé faire cette injure au Roi de France! Et, d'ailleurs, si j'avais été si butor que d'y songer, le Padishah m'eût vite rappelé qu'Allah tout seul, mon Dieu, votre Dieu aussi,--l'Unique,--est seul assez riche pour payer la rançon du Roi François Ier. Tout l'Islam, et toute la chrétienté et toute l'idolâtrie en surplus, ne seraient, dans la balance, que plume et Votre Majesté qu'or pur.
--Marquis,--dit le Roi,--tu parles, cette fois, trop bien... Mais, s'il en est ainsi, me voilà tout éberlué: ni fer, ni argent? Alors, quoi donc?
Entendant ces paroles, messires, messeigneurs, qui fut fier? Je vous le laisse à deviner. Achmet cambra sa taille et pesa de son poing sur sa hanche:
--Sire Roi,--dit-il,--j'ai dit au Padishah les paroles mêmes que dans sa bonté me répète à l'instant même le Roi de France. Or, quand le Padishah entendit ma réponse et mon excuse, il me fit la grâce suprême de me répliquer: «Où le fer ne peut sortir du fourreau, où l'or n'est pas assez lourd pour le plateau de la balance, j'emploie mes serviteurs ou mes amis, qui font ce qu'il faut faire. Tu es, toi, mon serviteur et mon ami, ensemble. Va donc!» Sire Roi, je suis venu et me voici.
--Mais, que feras-tu?--insistait le Roi.
--Sais-je?--dit Achmet.--Je m'en rapporte à la sagesse de Celui qui permit naguère que le vainqueur de Marignan fut vaincu à Pavie. _Insh'Allah!_ l'épreuve ne peut être bien longue; et le vaincu de Pavie, sous peu, s'évadera de Madrid.
Messires, messeigneurs, daignez permettre qu'ici le chanteur s'arrête et médite, son esprit tout étonné d'admiration... Daignez vous-mêmes méditer avec le chanteur,--votre serf!--sur ce grand enseignement d'un Roi captif et d'un pacha marmitonné... Considérez ce Roi franc, sage à ce point que ses peuples l'adorent; brave à ce point que les rois l'appellent le Chevalier des Rois; noble à ce point que les chevaliers l'appellent le Roi des Chevaliers!... Considérez ce pacha turc, chef tcherkess, marquis français, amiral, compagnon de l'Ordre sublime d'Ehrtogrul, et, qui mieux est, serviteur et ami du plus grand Padishah de tous les Padishah qui furent et de tous les Padishah qui seront... Les voilà donc face à face, le prince assis, le chef debout, qui se regardent et se réjouissent à se voir l'un l'autre bon visage; fiers tous deux: celui-ci, du maître qu'il sert, celui-là, du serviteur dont il est servi. Et tant de grandeur tient dans cette geôle étroite! Alentour, épées nues, hallebardes, mousquets, cuirasses. Les dalles des corridors résonnent au choc des crosses et des éperons. Officiers, geôliers, guichetiers, estafiers, veillent. Le péril est partout. Mais roi franc et pacha turc s'en soucient comme de leur premier ennemi abattu: car dangers, fatigues, souffrances, tortures même et la mort, rien n'existe pour ces hommes, l'un comme l'autre vraiment hommes, et vraiment sublimes l'un autant que l'autre; rien, dis-je! sauf leur honneur sans tache, leur vertu sans reproche et leur vaillance sans l'ombre d'une peur.
Méditons et puis poursuivons, car voici qu'approche le plus beau du chant; oyez, messires, et messeigneurs!
--Sire Roi,--dit Achmet,--je rougirais à mourir si, parlant au Roi Chevalier, je mentais du quart d'un mot; et davantage encore si c'était, de ma part, simple et vil amour-propre. Le Roi m'a fait la grâce de me demander comment il sortirait de ce lieu? Je n'en sais rien, messire! Mais vous en sortirez, s'il plaît à Dieu. Je supplie seulement le Roi de me dire s'il répugnerait, le cas échéant, de devenir, comme me voilà, vil marmiton ou pauvre mendiant ... ou prêtre tonsuré ... voire porte-clé ou guichetier de sa propre geôle?
--Marquis,--fit le Roi, grave,--fors remettre en croix Notre-Seigneur Jésus... (c'est le doux Prophète Christ, messires, qu'ainsi nomment les Francs, lesquels croient qu'il est Fils de Dieu ... est-il pas vrai, messeigneurs?... alors que nous, gens d'Islam, Le croyons seulement Sa créature et la plus parfaite qu'Il fit jamais... Béni soit-Il!...) Marquis, fors remettre en croix Notre-Seigneur Jésus, je ferai, pour redevenir libre et Roi, tout.
--Il suffit!--dit Achmet, content.--Désormais, sire Roi, qu'Allah nous garde l'un et l'autre, vous, le maître, moi, le serf ... et daignez à présent m'accorder mon congé; je ferai, quant au reste, tout l'impossible: le possible devant toujours être déjà fait et d'avance.
--Béni sois-tu, marquis!--cria le Roi joyeux.--Montjoie Saint-Denis! (tel était, messires, le cri de guerre des vrais Rois francs, des Rois du royaume de France...) Montjoie Saint-Denis! tu es bien celui que j'espérais et escomptais, tant d'après ta mine que d'après les sentiments que t'a marqués ton maître, mon compère et frère germain, le Magnifique Grand Seigneur!... (c'est le nom que les Francs ont souvent donné, par amitié, estime et respect, à nos Padishah...) Vive Dieu!--continuait François,--je loue mon compère et frère de t'avoir nommé son serviteur, préférablement à tant d'autres fiers hommes qui le servent; et je le loue davantage de t'avoir élu pour ami... A présent, Dieu m'écoute! car je vais prêter devant Lui serment, et serment royal... Mais d'abord, marquis, écoute, et réponds-moi: j'aime ton maître; et je t'aime aussi, toi qui l'aimes, lui, comme tu l'aimes. Tu me plais donc fort. Me veux-tu pour deuxième compère et compagnon, tel que le Padishah t'est déjà? À trois amis tels que nous, unis comme trois doigts d'une seule main, l'Empereur, mon gardien de geôle, aura mauvais jeu; et nul doute qu'il ne trouve bientôt cage vide et faucon envolé!
Achmet s'agenouilla:
--Allah!--dit-il, acceptant et approuvant tant qu'il pouvait.--Sire Roi, je vous ai écouté comme jadis j'écoutais mon autre maître le Padishah, Commandeur de la Foi: pour obéir! Au demeurant, compère Roi, si je te plais, par le Croissant! tu me plais davantage! Je suis donc tien, dès ce jour-ci, des pieds à la tête et du cœur à l'âme. L'Unique m'est témoin! Et je réponds devant Lui pour ma parole! et ma race répond entière avec moi!
--Amen!--conclut le pieux Roi, parlant comme parlent les prêtres francs dans leurs mosquées qu'ils nomment églises.--Ce que tu me donnes, compère pacha, je le prends de tout cœur: dès ce jour donc, tu es mien. Et maintenant à mon tour. Voici mon serment de Roi: marquis, j'appelle à témoin Celui qui peut tout; puisse-t-il me foudroyer de sa plus foudroyante foudre, si, dès qu'à ton bras j'aurai repassé ces Pyrénées du diable, mon présent cauchemar, tu n'es pas doté du plus beau, du plus riche et du plus illustre de mes marquisats, n'importe comme il sera vacant, par mort, déchéance, rachat, voire bon plaisir! J'ajoute à cela, j'en jure la Sainte-Croix de Jésus--celui-là c'est toujours notre doux Prophète, messires, béni soit-il!--j'ajoute à cela que ton premier souhait qui viendra jusqu'aux oreilles de ton compère et ami, moi, le Roi, nous te l'accordons, d'ores et déjà, et d'avance. Le tout, foi d'homme, de chevalier, de prince et de Français!
Achmet, à genoux, ne s'était pas relevé.
--_Mash'Allah!_--cria-t-il.--Quand donne le prince, quel sujet refuserait? Sire Roi, merci! j'étais votre homme, me voilà votre féal et votre vassal. Compère le Roi, j'étais ton ami, me voilà ton obligé et débiteur. Dette n'est pas lourde, de brave homme à brave homme! Mais, puisque légère, souffre que je t'en charge à mon tour, comme tu m'en as chargé. Mon premier souhait, celui-là même que tu m'accordas sans le connaître, le voici: Puisse l'Unique permettre que je meure un jour, avec l'agrément de mon autre et premier maître, en te servant, toi, mon maître second! Pour le surplus de la besogne, Allah aide!
Hors la chambre royale, des pas sonnèrent, des armes aussi. Achmet pacha, soudain debout, redevint le licencié don Alonso Lupa... non! qu'ai-je dit? redevint marmiton; et remit sur son chef le bonnet des gâte-sauce.
La porte s'ouvrait:
--Mille ans de prospérité sur votre clémente Majesté! Puisque le roi François a daigné pardonner, à son butor de marmiton, la plus grossière des butordises, ledit marmiton butor, jusqu'à son dernier souffle, priera Dieu pour qu'il assiste puissamment le roi François dans tout ses projets et entreprises et principalement dans celle qu'il médite en cet instant même!
Ainsi cria, feignant un servile enthousiasme, le faux marmiton, faux licencié, mais vrai pacha. Ce disant, il mentait si peu que le roi de France, dévotement, se signa à la mode chrétienne, avant de répondre, à la mode chrétienne aussi et bien dévotement:
--Ainsi soit-il! Compère, tu crains Dieu: cela pour moi te parachève.
Il parlait à voix fort basse; la porte déjà s'était ouverte et quatre gens d'armes de Castille, tout habillés de fer, pénétraient dans la prison royale.
Tel était l'ordre du Roi soi-disant Empereur don Carlos: le Roi franc, son prisonnier, lorsqu'il dînait ou soupait, avait bien la faveur d'un couteau qui n'était pas d'argent; mais, tout le temps qu'il s'en servait, quatre gardes veillaient, l'épée nue, sur ce prisonnier redoutable dont le couteau à lame ronde, qui sait! était peut-être bien capable de crever cuirasses, casques, poitrines!... les Espagnols, au moins, le croyaient ainsi!... et redoutaient que ce couteau à lame ronde put ainsi frayer passage à l'auguste captif, de Madrid jusqu'aux montagnes neigeuses qu'on nomme Pyrénées, et de ces montagnes-là jusqu'au Louvre de Paris, tant regretté du Roi de France!...
Les gens d'armes étaient entrés. Achmet se ploya devant le roi, son front dans la poussière:
--Sire,--dit-il,--me retiré-je?
François de France inclina le front:
--Nous t'octroyons congé,--dit-il;--va!
Et tandis qu'il se retirait, Achmet pacha, toujours incertain, et nullement rassuré, songeait de plus belle, et non sans force hochements de tête:
--Il n'empêche que je n'en sais pas plus long que naguère, sur le moyen de changer ce bon roi captif en bon roi libre. Par Allah! quel chemin vais-je imaginer pour aller de cette ville de Madrid où je suis, jusqu'en cette ville de Paris où je voudrais être, mais où je risque de ne point arriver de si tôt?...
Ainsi donc vous le voyez, messires et messeigneurs: Achmet pacha ne savait encore nullement comment il viendrait à bout de sa tâche.--Tâche géante, je supplie vos Hautes Excellences d'y songer: le bon Roi franc était enfermé dans une salle toute peuplée d'épées nues; cette salle, aux murs pareils à des remparts, gisait au plus profond d'un château plus fermé, plus crénelé, plus barricadé qu'une forteresse; ce château, bâti au milieu même de la plus grande cité des Espagnes, apparaissait tout de bon cerné par je ne sais combien de guerriers, de bourgeois et d'autres sujets du roi don Carlos, dont pas un qui ne fût ennemi juré de l'Islam et de l'Empire, et du royaume franc pareillement; cette grande ville est en outre bâtie juste au centre du royaume de Castille, lequel est situé juste au milieu des autres royaumes de toutes les Espagnes; des centaines et des centaines de lieues la séparent donc du royaume de la vraie France des Francs, seule terre d'asile pour celui qui en était le Roi et qui ne pouvait nulle part ailleurs retrouver liberté et puissance. Enfin, dernier obstacle, entre Espagne et France se dressent des montagnes tellement hautes, sauvages et glacées, que jamais la neige, qu'Iblis y jette par avalanches, ne peut y fondre et que, d'hiver en hiver, les voyageurs en passent les cols avec des fatigues si terribles, que nous, bonnes gens du Turkestan ou du Caucase, même en nous rappelant les pics et les chaos de notre enfance, ne pouvons nous figurer tant de rochers en tels tas, ni tant de glaces trop éternelles. Voilà ce que le héros Achmet pacha, soi-disant licencié, parfois même marmiton, mais toujours seul de sa race et de sa foi, dans Madrid, seul contre cent fois cent mille! avait à vaincre, surmonter, traverser ou dompter, pour se rendre digne tout à fait de la double et glorieuse confiance que ses deux sublimes princes et souverains, le Padishah Magnifique et le Roi Chevalier, lui avaient marquée, affirmée, confirmée et qu'il se jurait à soi-même de justifier entière, ou de mourir. Ainsi font les vrais seigneurs et nobles hommes quand ils servent leur prince, leur empire et leur Foi...
Mais pourquoi le chanteur Abdullah, le chétif, chanterait-il à de nobles hommes comme ceux-ci que je vois, et tels que la caravane n'en connaît point d'autres, d'inutiles moralités, qu'eux tous pourraient, à meilleur droit, chanter à lui, tant indigne d'eux?
Sans plus tarder, j'en viens donc à ce moyen qu'imagina Achmet pacha, pour délivrer François, le Roi franc... Ho!... j'ai mal dit: qu'Allah imagina en son lieu et pour lui, Allah l'Unique!... parce que trop difficile était cette imagination-là!... et parce que, là où les hommes ne peuvent plus, l'Unique peut encore, et toujours!... et que jamais Il n'abandonne celles d'entre ses créatures qui s'en remettent à Lui de toutes leurs trop surhumaines affaires!... _La illah il Allah!_ messires et messeigneurs! il n'est qu'un Dieu, Lui, l'Unique!
Or, un soir de cet hiver, la plus mal famée des _posadas_ tout à fait ignobles de Madrid,--_posada_, dans le patois de ces grossiers, est dit pour _han_ ou auberge...--la plus vilaine, donc, des plus vilaines posadas de là-bas assemblait la plus laide des plus laides bandes malandrines que vous pouvez imaginer.--Comme juste, rien en cette posada ne pouvait advenir dont personne s'étonnât jamais, sauf ceci: qu'un homme de bien se hasardât à salir ses semelles en pareille caverne.--Le soir que je vous dis, un cavalier de la plus haute mine entra cependant tout à coup dans la posada, et s'assit, tranquille et superbe à la fois, au milieu des cinquante ou soixante coupe-jarrets qui étaient là, buvant, bavardant et se divertissant ... je veux dire: s'enivrant, blasphémant et s'entrevolant leurs écus par le moyen de maintes sortes de jeux fripons, tels que dés, osselets, tarots, que sais-je!... Et voilà pour la compagnie qui emplissait la posada! compagnie bien faite pour déplaire aux délicats de la caravane. Et voici pour le cavalier qui troubla cette compagnie, de laquelle il différait, en vérité, comme l'eau du feu: c'était un gentilhomme tel que les plus sots n'auraient pu se tromper, au reste, sur sa qualité; un seigneur même, et très magnifique, quant à la taille et quant à l'habit: grand, large, fort, vêtu tout d'or, de soie et de pierreries, le tout bien visible, quoique bien enveloppé d'une cape très ample, qui le couvrait du collet aux éperons; quant à ses armes, elles crevèrent, si j'ose dire, tout de suite l'œil de tout chacun: car, sitôt assis, le nouveau venu dégrafa son buffle et détacha d'abord une longue épée italienne qu'il posa sur la table; puis deux paires des meilleurs pistolets qu'on fît en ce temps-là; enfin une miséricorde d'acier bleu, si niellée, gravée, dorée, que, certes, Tolède ni Damas n'avaient trempé cette miséricorde-là, dont les armuriers de Perse[7] seuls avaient pu fabriquer la lame: lame plus dangereuse encore que splendide: le cavalier, négligemment, en fournit la preuve, car, ayant dégainé, comme afin d'en éprouver du doigt le tranchant, il ficha la pointe dans le bois de la table, à travers deux ou trois écus d'argent qu'il avait empilés, et que la miséricorde perça tous ensemble d'un coup, comme si c'eût été galettes au beurre.
Il y avait eu grogneries lors de l'entrée du gentilhomme si bien armé. Les grogneries se turent tout net, sitôt la miséricorde plantée dans la table à travers les écus.
Le robuste seigneur n'en tira pourtant nul avantage. Au contraire, il commença de sourire très gracieusement, rejeta sa cape en arrière, prit ses aises sur l'escabeau qu'il avait choisi et, tout à coup, pour le plus grand étonnement de tout le monde, il abattit un poing vigoureux sur la table et, toussant avec fracas, il apostropha l'assistance du ton le plus cordial, quoique brusquement:
--Compagnons!--dit-il... (et sa voix sonore usait d'un espagnol parfait, mais prononcé plus doux que ne font ces gens, rudes en toutes choses...), compagnons! à me voir passer sans façons votre porte, force bons lurons d'entre vous s'étonnèrent: qu'ils s'assurent en pleine quiétude sur mes intentions; elles sont honnêtes, par ma foi!--Je viens chez vous rendre à qui je le dois ce qui n'est pas mien: cette bourse!
Et, dans sa main, dansa un sac ventru où tintait de l'or.
--Voici quelque cent carolus... (les carolus étaient les écus que frappait le Roi don Carlos d'Espagne...) ils sont à vous: car deux douzaines des vôtres m'ont demandé l'aumône, voilà quinze ou vingt jours, sur la plazza Mayor, le soir de la Saint-Eloi ... et moi, stupide, je n'ai pas compris la demande; en sorte qu'au lieu d'y souscrire, comme j'aurais dû ... comme je regrette de n'avoir fait ... j'ai sottement tiré cette dague-ci du fourreau et tué dix ou quinze des quémandeurs ... paix sur eux! Pardonnez, messires, au brutal et ne refusez pas les excuses qu'il vous offre... Regardez-les plutôt: elles sont bonnes catholiques, et vous y pouvez voir, luisante, sonnante et trébuchante, l'effigie de Sa Majesté d'Espagne...
Lestement lancée au milieu de la laide séquelle, la bourse aux carolus ne toucha même pas terre; cinquante griffes noires l'agrippèrent au vol et la déchiquetèrent; en un clin d'œil, contenant, contenu, tout s'évanouit; à telles enseignes que, des cent carolus annoncés, pas un ne montra sa couleur.
--Mort diable!--jura le si généreux tueur de tire-laines,--que voilà de fidèles sujets de l'Empereur et Roi, notre maître!... et que j'aime ce brave empressement à recueillir et préserver si bien les nobles effigies de Sa Majesté catholique, par Elle-même frappées dans cet or étincelant! Sangdieu! ce ne sont point de honteux ducats comme ceux-ci qui recevraient, j'ose le dire, pareil accueil d'aussi bons Espagnols!...
Il avait pris, toujours dans sa ceinture, une deuxième bourse tout aussi gonflée que la première, mais non pas de pareille monnaie. Il s'en expliqua sur-le-champ, parlant clair, tandis qu'à son tour le nouveau sac dansait dans sa large main:
--... Car ces laides images, qui salissent l'or de ces monnaies malsonnantes, sont images de rois français soi-disant Très Chrétiens: du défunt Roi Louis, en cercueil; du vivant Roi François, en cage ... viles richesses que celles-ci, et qui vont être fièrement dédaignées en si bon lieu, j'imagine!...
Et le harangueur, comme il avait jeté le sac des carolus d'Espagne, jeta le sac des louis de France.
Or, il advint cette chose extraordinaire: que les louis disparurent avant d'avoir chu, et tout justement aussi vite qu'avaient disparu les carolus!
--Tudieu!--jura de plus belle l'étrange cavalier cousu d'or,--voilà, d'honneur, que je n'y comprends plus rien!... Qu'est-ce à dire? nous aurions donc, ici, parmi nos superbes hidalgos d'Espagne, quelques laides engeances de France?
Il médita, tout éberlué, ou feignant de l'être, et feignant si bien, que vous-mêmes, messires et messeigneurs, subtils comme je vous vois, n'auriez pu décider s'il feignait ou ne feignait pas. Habile homme, convenez-en, que cet étrange seigneur! étrange par sa richesse toute magnifique, et plus étrange encore par la façon dont il semait ses trésors comme sésame ou blé noir! Or, tout à coup, s'étant frappé le front, il chercha une fois de plus aux plis de sa ceinture et, une fois de plus, en tira un sac aussi glorieusement pansu que les deux premiers, mais, tout de même, fort différent de l'un comme de l'autre par l'essentielle substance qui arrondissait si glorieusement sa panse... Et celui qui le tenait ne faisait que le supporter à bout de bras, à bout de doigts, et tant loin de soi qu'il pouvait... On eût dit que c'était là, non sac d'écus, mais sac d'ordures bien puantes....
--Tripes, cornes, fourches!--cria-t-il à tue-tête et, cette fois, n'appelant plus à témoin l'Unique, mais bien le Maudit:--Sabots, griffes, queues!... Ça, mes maîtres... Rois Catholiques et Rois Très chrétiens, cela peut, à la rigueur, faire ménage ensemble, soit!... Mais, cela, qui est la Croix, votre Croix, que peut-elle faire avec ceci, qui est le Croissant?... oui! le Croissant d'Islam!...
Et ceci, qui était le troisième, sac, l'étrange seigneur le laissa choir avec dégoût, plutôt qu'il ne le jeta comme il avait jeté les précédents.
Sur quoi, voici la chose qui advint: le troisième sac était vieux; l'étoffe usée creva, avant que personne y eût touché; des pièces d'or s'en échappèrent; et on les put voir bien clairement, d'autant qu'elles tombaient celles-ci pile et celles-là face; et que, d'effigie, face ni pile n'en montraient... Vous devinez pourquoi, messires: c'est que ces pièces-là étaient monnaies non d'infidèles, mais de Croyants; c'est que le prince qui les frappait, pur d'idolâtrie comme de vanité, obéissait à la Loi, qui interdit aux hommes d'Islam de jamais tailler images d'hommes, car cela est vanité, non plus qu'images de Dieu, car cela est idolâtrie; c'est enfin que ce prince, pieux entre les plus pieux, et qui ne timbrait son or que d'un sceau,--du sceau de Salomon, du sceau deux fois triangulaire!--C'est que ce prince s'appelait Souléïman le Magnifique; et que son envoyé, c'est-à-dire le seigneur mystérieux, si brave, si noble, si riche et si beau, s'appelait Achmet... Oui, Achmet pacha Djemaleddine!... qui, pour une heure, avait ainsi cessé d'être don Alonzo Lupa...
Oui dà! comme j'ai dit!... Et ce furent cent doublons turcs, cent souléïmaniehs d'or pur qui ruisselèrent sur le sale pavé de l'ignoble posada ... justement de même que si les vitres crasseuses de la seule lucarne du lieu eussent laissé passer tous ensemble cent rayons de soleil! Car les souléïmaniehs, au rebours des écus de France et des carolus de Castille,--le sac éclaté en fut la cause,--n'avaient point été escamotés par les vide-goussets avant que d'avoir touché terre. Au contraire! et ce fut éblouissement d'or dans la geôle. Cinquante fois au moins, le sceau des Fils d'Osman étincela, là où n'avait pas brillé la noble face franque du Roi François, non plus que la froide face flamande du roi don Carlos, soi-disant Empereur!
Malgré quoi, messires, et malgré quoi, messeigneurs,--et voilà peut-être le plus extravagant, le plus fabuleux de l'aventure!--les doubles livres de Turquie s'évaporèrent comme avaient fait les louis français et les carolus d'Espagne. Je ne mens point: s'évaporèrent, tout turcs et mahométans qu'ils étaient, entre ces cent paires de mains évidemment chrétiennes, pourtant; probablement aragonaises, navarraises, andalouses ou castillanes; ennemies, par conséquent, jusqu'à mort et jusqu'à géhenne, de tout ce qui était Islam, Turquie, Padishah, Coran, bien plus encore que de tout ce qui pouvait être peuple de France, Roi Très Chrétien et autres choses vraiment franques. De quoi le gentilhomme à la miséricorde persane, aux écus panachés et à la fantastique hardiesse, Achmet pacha Djemaleddine, pour lui rendre définitivement son vrai nom, feignit encore une stupeur totale, mais courte; car, tout aûssitôt, reprenant son calme oriental, voire une joyeuse gaieté: