Part 3
Et voici le plus merveilleux de cette merveilleuse histoire:--Ai-je bien chanté, selon la vérité, que toutes ces belles paroles s'étaient dites un vendredi matin? Or, le samedi, lendemain de ce vendredi, il advint au soi-disant licencié,--c'est au Seigneur Achmet que je veux dire,--de rentrer tard au logis de l'Espagnol son hôte. Cela, parce qu'Achmet, tout plein de ses projets d'évasion, avait passé toute la brune à bayer aux corneilles, face à la maison que le faux empereur don Carlos, cinquième du nom, avait assignée pour geôle au bon roi frank, François de France. Achmet, donc, rentrant vers la cinquième ou la sixième heure à la turque,--et la cinquième heure turque tombait, ce jour là, vers la minuit des Francs,--Achmet fut assailli, à quatre pas de la plazza, par une douzaine de très méchantes gens, voleurs de profession, assassins d'occasion, et guère plus Espagnols que Turcs, Vénitiens, Hongrois ou Bougres.
Achmet, certes, n'eût pas craint deux, trois ou quatre douzaines de pareils pauvres gredins; mais avec son cimeterre au flanc, son poignard à la ceinture et ses pistolets chargés! toutes choses dont il n'avait en l'occurrence aucune.
Si bien qu'assailli par derrière, assailli par devant, assailli par la droite, assailli par la gauche, par beaucoup d'ennemis, tous très bien armés, Achmet, seul et sans un couteau, se trouva vite en dangereuse posture. Il cria sur-le-champ: «_La illah il..._», puis, avec sang-froid, s'arrêta, ayant sagement pensé qu'un homme vivant n'est jamais sûr de son heure, que certes lui-même voyait la mort de près, mais pouvait encore très bien y échapper, et qu'en cette heureuse alternative, force gens de Madrid s'étonneraient, non sans risque pour l'objet de cet étonnement, qu'un licencié docteur de Salamanque eût n'importe quand psalmodié le témoignage du Prophète. Le reste du verset fut donc psalmodié bouche close, mais cœur large ouvert, avec toute ferveur et foi, vers Dieu,l'Unique. Or Allah, entendant la prière, se souvint de celui qui priait: comme Achmet esquivait, faute de le pouvoir parer à la turque, c'est-à-dire en chargeant, haut le sabre, le premier coup de dague du premier des bandits ses agresseurs, le pied manqua à ce larron qui chuta lourdement, face contre terre, et lâcha sa dague dont le pacha se put saisir. Il la mania si terriblement que nombre de ses adversaires tombèrent dans l'instant sous ses coups et ne se relevèrent point. Toutefois, une dague ne vaut guère contre force épées, sabres, haches et coutelas, sans parler des tromblons et autres aboyeurs à balles, dont les brigands étaient pourvus à foison. En sorte que le pacha Achmet eût probablement fini par succomber sous trop d'adversaires trop bien armés, si le marquis don Pedro, fort inopinément, n'était intervenu.
L'excellent marquis, en effet, soucieux de son hôte trop attardé, avait lui-même passé tout le soir à sa fenêtre, guettant. Si bien que, par bonne chance, le fracas lui parvint de la dague et les épées chaudement entrechoquées. En un clin d'œil, et sans même s'assurer du tout que l'affaire fût ou ne fût pas sienne, don Pedro jaillit de sa fenêtre et tomba, les pieds joints, dans la rue. Ainsi font les gens de cœur!
Il s'abattit au milieu des bandits effarés, comme, sur un troupeau de moutons, s'abat un aigle en furie. Dans chacune de ses mains brillait une bonne épée. Et ce fut la meilleure des deux qu'il tendit au pacha, y ajoutant un pistolet de sa paire et sa propre miséricorde, dont il se passa joyeusement. Les coups continuaient de pleuvoir. Mais le pacha, ayant maintenant rapière au poing, s'en souciait comme de neige en canicule. Tirant, parant, taillant, ripostant, bref, luisant loques et lambeaux de la bande assassine, il n'en prit pas moins tout le loisir de courtoisement remercier son noble second et ne manqua point de lui offrir, en échange de la miséricorde reçue, la dague qu'il avait prise à son premier adversaire. L'Espagnol, pour mieux faire honneur au présent, jeta au diable son pistolet, quoique encore tout chargé; et cependant il ne manquait, lui non plus, de répondre aux compliments par des compliments et aux révérences par des révérences. Le tout s'ajoutant à la malemort de six ou huit des malandrins occis, le débris de la bande malandrine, terrifiée, crut avoir affaire à deux géants plutôt qu'à deux gentilshommes. Cela s'enfuit pêle-mêle, hurlant de peur. Et, demeures seuls, le seigneur turc et le seigneur castillan n'eurent enfin d'autre besogne qu'à se féliciter l'un et l'autre. Ce qu'ils firent plus attentivement qu'ils n'avaient combattu, et sans rien négliger de toutes les cérémonies convenables.
--Señor,--commença par dire Achmet pacha,--je tiens que vous m'avez sauvé...
--La vie, Señor! et rien que la vie,--commença par répondre le marquis don Pedro:--fort peu de chose, donc, en vérité, à l'estime d'un homme de cœur ... si peu de chose, même qu'il serait malséant d'honorer du plus simple merci un si simple service.
--Señor,--fit alors assez gravement Achmet pacha (quoique toujours déguisé, et sous les traits d'un simple licencié d'Espagne),--señor, Votre Grâce a cent mille fois raison, et j'estime quant à moi la vie à beaucoup moins que rien. Toutefois, tant vaut la liqueur, tant vaut la tasse. La vie quelquefois peut enfermer mieux qu'elle ne paraît. Señor, si Votre Grâce m'a rencontré dans Madrid, c'est qu'il m'y fallait être pour l'accomplissement d'un vœu que je fis. L'honneur m'ordonne d'accomplir mon vœu: l'honneur m'ordonne donc de vivre. C'est par conséquent l'honneur que Votre Grâce me vient de sauver. La vie ne compte pas. L'honneur compte. Souffrez donc que je me dise votre obligé et que je vous engage ma parole d'homme et de gentilhomme. La voici: je me déclare et me voue dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme, à vous. Et je prie Dieu qu'Il couvre d'opprobre toute ma race avec moi-même si je manque de répondre par l'obéissance au premier désir que Votre Grâce m'exprimera.
--Par Dieu!--dit le Castillan, très grave aussi,--il me faudra désormais prendre garde et veiller à ce que jamais vœu inconsidéré n'aille de ma bouche aux oreilles de Votre Grâce!... Il me plaît grandement, au surplus, d'avoir ainsi tous droits sur un cavalier de votre mérite et pouvoir compter si sûrement, pour le jour qu'il faudrait, sur deux épées au lieu d'une ... d'autant que la deuxième vaut mieux que deux fois la première!...
Ainsi, messires et messeigneurs, se complimentaient galamment entre eux, sans souci ni prévoyance de l'avenir, le marquis don Pedro et le pacha Achmet. Car telle était la bonne mode au temps que vivaient ces magnifiques personnages.
Mais voici quelque chose de plus merveilleux encore que tout ce que j'ai dit jusqu'ici:--Ai-je bien chanté, comme la vérité l'exige, que tous ces beaux coups de taille et d'estoc s'étaient distribués un samedi minuit sonnant?--Or, ce fut le dimanche, lendemain de ce samedi; ce fut le dimanche, midi sonnant, qu'à son tour le soi-disant licencié don Alonzo, ou pour parler vrai, le pacha Djemaleddine, à son tour, sauva la vie et l'honneur du marquis don Pedro, rendant ainsi pièce pour pièce et monnaie pour monnaie,--douze heures à peine après avoir reçu.
Ainsi les gens de cœur sont favorisés par Celui qu'attesta le Prophète, par l'Unique! Et, j'y songe, messires, messeigneurs ... il m'apparaît ainsi, fort clairement,--sauf sacrilège de moi, chétif,--que l'Unique s'inquiète ainsi fort peu d'être nommé soit Allah, comme nous faisons, nous, Croyants, messires ... soit Dieu, ou Jésus, comme vous, Francs, faites, messeigneurs... Et m'est avis qu'à vous comme à nous, Lui octroie parts égales de bienfaits.
Adonc ce dimanche-là, dès la cinquième heure (qui tombait la dixième à la franque), le marquis don Pedro, vieux chrétien, ne manqua pas d'aller ouïr la messe, qui est pour vous, messeigneurs les Francs, est-il vrai? ce qu'est pour nous, messires les Croyants, notre prière du vendredi, jour saint. Et son hôte ... qu'il ne soupçonnait certes pas d'avoir hanté, plus souvent que les églises, les mosquées ... n'eut garde de ne pas l'y accompagner: vous imaginez combien le soi-disant licencié don Alonzo souhaitait qu'une si profitable erreur--l'erreur du marquis don Pedro sur la vraie qualité du licencié don Alonzo Lupa,--ne fut pas trop tôt dissipée.
Le hasard voulut que ce dimanche-là, le marquis don Pedro fût de service--et de service de sûreté--auprès de Sa Majesté le Roi-empereur. Comme tel il entendait la messe, debout, l'épée nue, montant la garde auprès d'une porte dérobée par laquelle, en cas d'incendie de la cathédrale, Sa Majesté Castillane devait faire retrait. Or, tout ensemble il advint qu'il y eut incendie et que la clef de la porte dérobée fut perdue. Grand aurait été l'embarras du marquis don Pedro et plus grand son déshonneur, si, par bonheur pour lui, son hôte, le soi-disant licencié, n'avait pas tenu à gloire de monter la garde avec lui. Achmet pacha, pour dire comme disent les incroyants, était fort comme un Turc, ce qui ne surprendra personne: il se précipita donc, épaule en avant, contre la porte qu'il enfonça du premier coup et le Roi-Empereur put se retirer sans encombre.
--Voilà qui paie au centuple le mince service que j'eus l'honneur de rendre à Votre Grâce hier!--déclara tout aussitôt le marquis.
--Je ne l'entends point ainsi,--répliqua Achmet pacha:--vous m'avez, au contraire, donné beaucoup et je vous ai rendu peu.
--Souffrez,--dit don Pedro,--que je ne sois pas de votre avis! Je n'ai d'ailleurs garde de vouloir libérer Votre Grâce du vœu d'amitié qu'elle a fait à mon bénéfice, mais il me plaît de m'engager par un vœu semblable, et de me vouer, dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme à vous!... je prie Dieu, comme vous avez fait, qu'il couvre d'opprobre toute ma race avec moi-même si je manque de répondre par l'obéissance au premier désir que Votre Grâce m'exprimera.
Ainsi donc s'étaient liés l'un à l'autre ces deux très galants seigneurs.
Or, messires, or, messeigneurs ... c'est ici qu'il sied d'écouter des deux oreilles, voire de déplorer n'en avoir que deux!... Songez, en effet, messires et messeigneurs, que toutes ces si belles aventures dont je viens de chanter quelques-unes ne détournaient pas de sa mission sainte et sacrée la pensée constante de celui que le Padishah Souléïman avait, une fois pour toutes, nommé son serviteur et son ami.
Achmet pacha Djemaleddine, tout licencié castillan qu'il fût devenu de la tête aux pieds, n'en demeurait pas moins seigneur osmanli du cœur à l'âme. Et, comme tel, songeait-il donc nuit et jour, sans pause ni trêve, aux bons moyens de parvenir d'abord en la présence du fier roi chevalier, du grand roi franc François, pour l'heure prisonnier du méchant et faux empereur don Carlos ... ensuite, y étant parvenu, aux bons moyens d'enlever ledit prisonnier hors de sa dite prison, et de le ramener triomphalement soit en terre franque, soit en terre turque, celle-ci comme celle-là tirant d'avance grande gloire d'être ainsi, pour le royal captif, terre de délivrance et de liberté à jamais recouvrée.
Ayant à la fin songé son saoul, Achmet pacha,--de moins en moins pacha, de moins en moins Achmet, mais Lupa, et Alonzo, et don, et licencié, le tout de plus en plus, au fur et à mesure qu'approchait le temps de justifier la confiance du Sultan Magnifique, en brisant la geôle du Roi Chevalier, Achmet, ou plutôt don Alonzo, s'assura que le premier point était, à n'en pas douter, de se faire connaître de celui qu'il venait secourir et de gagner sa confiance. Ce point-là gagné, mille chemins s'ouvriraient sûrement dont l'un ou l'autre, _insh, Allah!_ (Dieu aidant!) serait le bon chemin pour le roi franc vers son royaume...
Audience du roi François Ier; l'obtenir.--Telle fut donc désormais la préoccupation fervente et le constant souci du licencié don Alonzo, hôte du marquis don Pedro. Par l'entremise du marquis, c'eût été faveur tôt obtenue: don Pedro était homme de crédit autant qu'hôte de bon vouloir. Mais don Alonzo n'y songea pas le temps d'un seul éclair: car ne l'oubliez pas, messires et messeigneurs, don Alonzo, tout Alonzo qu'il parût, n'en demeurait pas moins Achmet pacha Djemaleddine, Chef tcherkess, Pirate, Amiral, et Ami de ce sublime Prince, Souléïman le Magnifique. Et noblesse oblige! De mémoire d'homme, pas un Tcherkess du sang Djemal, pas un _eddine_, qui vaut baron, pas un _pacha_, qui vaut marquis, et moins encore aucun ami du Padishah, qui vaut Khalife ou Vicaire de Dieu même, ne songea, fût-ce dans le pire délire, à trahir l'hospitalité. Et qu'eût-ce été de moins déshonorant, je vous prie, que mêler un noble Espagnol à une entreprise menée contre l'Espagne et qui ne pouvait couvrir que de honte et de méchef le roi même des Espagnes, le propre don Carlos, cinquième du nom?... qu'eût-ce été, que félonie, traîtrise, dol et vilenie? Achmet pacha fût mort mille fois et de mille morts mille fois infamantes, et tout son clan tcherkess fût mort par surcroît avec lui, avant qu'une telle ignominie eût traversé aucune cervelle cousine, fût-ce au dernier degré, de sa cervelle de chef. Non! pour arriver au Roi Chevalier, captif, il était certes d'autres voies que celle-ci: abuser de la loyale confiance d'un irréprochable gentilhomme, dont le seul malheur était d'appartenir à l'autre roi, au roi soi-disant empereur, et geôlier.
Contraint pour lors de marcher par ces autres chemins, l'ami du Padishah sut en bon temps se souvenir qu'il est une clef magique, bonne pour toute serrure au monde, et qui, de tout temps et dans tous lieux, vint toujours à bout des huis les mieux barricadés: portes de harem, grilles de geôles, poternes de forteresses même. Cette clef, pareille au soleil, tant par la couleur que par l'éclat, Achmet pacha quittant Stamboul n'avait eu garde de ne s'en pas munir très abondamment; tant et tellement que don Alonzo, après des semaines à Madrid, n'en était point encore du tout dépourvu.
Ce pourquoi la prison du roi franc s'ouvrit-elle sans trop d'efforts devant le pacha turc, plus licencié salamanquois en l'occurrence que jamais encore il n'avait été.
Messires, messeigneurs, je manquerais à tous devoirs: devoir de chanteur qui sait chanter, devoir d'humble serf de Vos Hautes Excellences, et de serf sachant servir, si je négligeais de vous retracer ce capital épisode de ma merveilleuse histoire: cette première entrevue du roi François, Premier du nom, et du pacha Achmet, ami du Sultan Magnifique:
Je vais donc tout vous dire, messeigneurs et messires, et dans tout le détail qui convient:
Ce fut sous l'habit d'un très ignoble marmiton (et sa barbe vénérable y dut périr, rasée court), qu'Achmet, un soir favorisé d'Allah, parvint à remporter ce prélude de sa victoire, désormais imminente, sur le roi d'Espagne, et ce, dans la propre capitale de ce pauvre prince d'avance déconfit: dans Madrid, capitale de toutes les Espagnes.
Remplaçant fort à propos un marmiton, lequel, mystérieusement, s'était trouvé malade à décourager la médecine entière, Achmet pacha... don Alonzo, veux-je dire!... bonnet blanc, sur le chef et plat d'argent sur les mains, entra dans la salle basse où le Roi franc, François de France, assis dans son fauteuil et son tabouret sous ses semelles, attendait que la valetaille de Castille lui voulût bien servir à dîner.
Or, introduit, lui, tiers ou quatrième, devant Sa Majesté Très Chrétienne,--ainsi se surnomment eux-mêmes, tout pieusement, les rois du royaume de France!--le marmiton Lupa se souvint d'être, à son ordinaire, mieux qu'il ne paraissait pour l'instant, et d'avoir eu souvent au flanc un cimeterre peut-être aussi durement trempé que l'épée même qu'avait naguère brandie le roi captif, du temps qu'il était libre. Le marmiton Lupa, risquant fort négligemment l'équilibre du plat qu'il apportait, mit donc un poing sur sa hanche et considéra le Roi François, durant que, surpris un tantinet, le Roi François toisait le marmiton Lupa.
Deux nobles hommes qui se regardent face à face et l'œil dans l'œil ont tôt fait de se prendre l'un à l'autre juste mesure, et de s'estimer pour ce qu'ils valent. Le Roi François, ayant regardé son marmiton, se leva, marcha et, comme par mégarde, jeta bas le plat d'argent que le marmiton portait. De quoi jaillit, comme eau de source, malédictions, menaces, injures et clameurs diverses que déversa sur Alonzo le chef cuisinier, très vilaine engeance que ses compagnons mêmes, les autres gâte-sauces de la geôle, réputaient mal embouché.
Le Roi Très Chrétien, à l'oreille délicate, leva sans mot dire le lourd bâton qui lui tenait lieu d'épée et l'abattit sur le braillard, lequel, net assommé, se tut pour fort longtemps. Je dis bâton: car d'épée, le Roi Très Chrétien n'en avait point. Son estramaçon milanais, celui-là même dont l'avait armé chevalier, après l'étonnante victoire de Marignan, l'étonnant chevalier Bavard, réputé par tout chacun, Croyant ou Franc, sans peur et sans reproche ... son estramaçon, donc, son estramaçon de Roi Très Chrétien brillait maintenant au flanc du Roi Catholique... (ainsi se sont eux-mêmes surnommés les princes de Castille et d'Aragon, en des temps qu'on ne sait plus... Au fait?--le savez-vous pas mieux que moi, messires et messeigneurs?...)
N'importe, au demeurant: il importe seulement que le bâton qui remplaçait l'épée caressa royalement l'échine du cuisinier butor. Et voilà, pour que celui-ci sût désormais de bonne science respecter tout ce qui est pacha, même sous l'habit de marmiton!...
Tout de go, vous l'imaginez sans peine, le chef cuisinier quitta la place. Les marmitons l'allaient suivre, en corps, quand François, le Roi franc, ayant donné un second regard au marmiton dont l'apparence l'avait, d'abord et du premier coup d'œil, intrigué, étendit vers lui ce même bâton dont le chef cuisinier s'était naguère trouvé si mal; puis, parlant haut:
--Demeure!--dit-il.
Et telle est la majesté des vrais princes,--vraiment sublimes,--telle est cette majesté unique, image de la majesté d'Allah même, qu'Achmet pacha Djemaleddine, entendant et voyant le verbe et le geste de François le Chevalier, Roi de France, crut voir et entendre le geste et le verbe de Souléïman le Magnifique, Padishah.
--Dis ton nom?--commandait le Roi.
Achmet, d'un doigt, éprouva d'abord la promptitude de sa miséricorde à jaillir, si nécessité venait, du fourreau. Puis, la miséricorde étant bien comme elle devait être:
--Mon nom, sire Roi,--répondit-il, parlant, après avoir écouté, pour obéir, comme il se doit--mon nom n'est certes pas digne des trop nobles oreilles qui vont l'entendre! Mais, tout de même, ces oreilles-là, tout de bon franques, ont trop souffert depuis trop et trop de mois, à ouïr sans paix ni trêve, à ouïr à surdité les seuls noms,--chiens de noms! noms de chiens--de vos seuls geôliers, guichetiers, porte-clés et autres fieffés païens d'Espagnols! J'ose donc m'assurer qu'elles accueilleront bien ce nom mien, indigne, mais honorable ... puisque c'est le nom que porte le plus fidèle sujet d'un prince éternellement ami et perpétuellement allié du prince des Francs.
--Éternellement et perpétuellement?
Le Roi, d'abord surpris, vite s'était pris à sourire.
--Je n'ai qu'un éternel ami, je n'ai qu'un perpétuel allié!... Compère, es-tu donc au Padishah?
--Par le Croissant!... Oui...
--_Evvet, Effendim!_--s'écrie joyeusement François de France, parlant turc.
Il avait appris cette belle langue--la nôtre, messire!--lorsque Souléïman de Turquie avait lui même appris le français, avant de l'instituer langue officielle de l'empire d'Osman, de pair avec le turc,--ainsi qu'elle est restée depuis, et jusqu'à ce jour. Par de tels procédés rivalisent de courtoisie, pour la plus grande gloire du Créateur, deux princes tout de bon sublimes dont l'un ne peut souffrir que l'autre le dépasse en chevalerie! de quoi leurs peuples se trouvent fort bien, puisqu'ils en tirent paix, bons procédés réciproques, alliances, et facilités sans nombre, tant pour le commerce des marchands que pour les recherches des savants, la sécurité des voyageurs et la grandeur de l'un et de l'autre État, confiants dans la loyale assistance qu'ils sont prêts à se donner l'un à l'autre.
--Par le Croissant, oui!--avait donc dit Achmet pacha:--je suis au Padishah, sire Roi, et le Padishah m'a commandé de venir ici pour être à vous et vous tirer des mains du faux et félon empereur, votre ennemi. Pour le reste, quoique ce reste soit bien insignifiant, mon nom est Achmet Djemal, et la faveur du Padishah m'a fait Achmet pacha Djemaleddine.
--Par son Dieu et par mon Dieu, qui ne font qu'un seul et même Dieu!--s'écria le Roi franc,--tu dis mal, compère! et c'est moi qui vais dire en ta place: tu t'appelles Achmet Djemal, soit; mais la double faveur de tes deux maîtres et amis, le Padishah turc et le Roi franc, l'ont fait marquis Achmet pacha Djemaleddine! Fie-t'en maintenant à ton compère, moi, le Roi, pour que soient joints, à ce marquisat, des terres et des trésors qui ne le dépareront pas... Chut! chut! compère; point de génuflexions: on s'agenouille devant les princes, non devant les captifs... Debout donc, marquis! et parle. Çà?... tu me veux tirer d'ici et remettre en mon royaume de France?..... Montjoie! l'idée n'est pas mauvaise... Mais, par saint Denis, patron des Rois mes aïeux!... comment vas-tu t'y prendre?... Je te vois, certes, tel que tu es, puisque mon frère t'a choisi: solide janissaire et rude compagnon, subtil par surcroît autant que vaillant. Mais si j'en vaux moi-même cent, si tu en vaux toi seul mille, que pèserons-nous, ce néanmoins, contre les onze cents fois mille soldats du Roi Carlos, qui n'en a pas beaucoup moins, si je ne m'abuse?... Je serais sot de n'estimer pas ces gens-là aussi braves et bons guerriers qu'ils sont nombreux, puisqu'ils m'ont vaincu et pris, moi, le Roi, le Roi François de France!
Debout, mais respectueux,--car le respect ne tient pas dans les genoux ployés, non plus que dans les mains jointes,--debout devant le Roi captif, qui croisait familièrement sa jambe droite, au bas de soie brodée, sur sa jambe gauche, au bas de soie crevée, Achmet pacha songea un temps; puis, se souvenant des augustes paroles dont l'avait jadis favorisé le Padishah,--près de remonter en caïque:
--Sire Roi,--commença-t-il,--grande est ma confusion lorsque vous poussez la raillerie jusqu'à me priser mille fois plus que je ne vaux. Mais, vaudrais-je dix mille fois davantage, et non seulement mille, que ma mission n'en serait pas mieux remplie et que vous n'en seriez pas plus libre. Quand mon auguste souverain, votre ami et allié, me fit l'honneur suprême de me dire ce qu'il m'a dit et de me confier ce qu'il m'a confié, j'ai objecté à Sa Hautesse ce qu'à moi-même vient d'objecter Votre Majesté. Et le Padishah s'est pris à rire, et moi, chétif, j'ai ri comme il riait. En vérité, il ne s'agit point ici d'une entreprise ordinaire. Ce ne sont en effet ni les soldats, ni les épées, ni les vaisseaux qui manquent à l'Islam; et, si n'importe quel champ de bataille s'offrait aux armées turques pour combattre les armées de l'Espagne, nous aurions tôt fait d'écrire, sur les étendards du Padishah, assez de victoires décisives pour que, promptement, Votre Majesté fût libre, et le roi Carlos captif. Mais ce champ de bataille, où le trouver? Mon auguste maître vainement l'a cherché; et c'est parce qu'il ne l'a pas trouvé que je suis ici, moi, chétif.
--Montjoie!--dit le Roi franc,--si mon frère le Grand Seigneur n'a pas trouvé, je ne chercherai pas. Pourtant, compère, te voilà dans Madrid et par l'ordre du Padishah. Qu'est-ce à dire? As-tu donc, pour venir à bout de ma délivrance, quelque autre moyen que celui que j'aperçois dans le fourreau de ton poignard?