L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis avec six autres singulières histoires

Part 2

Chapter 23,744 wordsPublic domain

Pèlerins de cette caravane, arrêtés pour la nuit dans ce han[1] de bénédiction, salut! Salut à vous, messires[2] les Croyants! Salut à vous, messeigneurs[3] les Francs! Salut même à vous, pauvres chiens d'idolâtres, tristes idiots, rebut de l'humanité ... (si toutefois caravane de tant et tant nobles pèlerins, parmi lesquels j'aperçois des émirs, des princes, des ulémahs, des docteurs, des pachas, des vizirs même! poussait l'infortune jusqu'à souffrir que espèce idolâtre se fût faufilée parmi tant de si bonnes races, et que si noire obscurité fît tache au milieu de telles lumières...) N'importe, Allah le sait, il suffit!...

A tous, donc, salut! J'ose me lever devant Vos Hautes Excellences, moi, le chétif Abdullah, fils d'Abdullah, chanteur par droit héréditaire, et seul chanteur, dans ce han béni, de toutes sortes de chants, contes, dicts et dictons; j'ose me lever de terre pour récréer ceux qui désirent veiller, pour endormir ceux qui désirent dormir, et le tout au nom de Dieu!

Messires, messeigneurs, la nuit étincelle d'étoiles. Louanges à Dieu, l'Unique! J'entreprends donc de chanter à Vos Hautes Excellences la Merveilleuse Aventure d'Achmet pacha, Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis français, et ami de plusieurs sublimes Princes. Tout cela! Iblis m'emporte si je mens d'un mot: le conte est vrai d'un bout à l'autre!

Je n'entreprends point, cependant, de chanter, tout entière, l'Histoire du dit et prodigieux Achmet pacha: il y faudrait, après cette nuit-ci, douze autres nuits pareillement étoilées; et demain n'appartient qu'à l'Unique. Mais j'entreprends d'en chanter à Vos Hautes Excellences ce qui s'y trouve de plus extravagant: à savoir, la fin. Vos Hautes Excellences vont donc ouïr le chant d'Achmet alors qu'il n'est plus simple chef tcherkess, ni page dans l'Iéni-Séraï, ni pirate, ni amiral! alors néanmoins qu'il n'est point encore vali, ni grand, ni marquis, mais qu'il va devenir tout cela, tout d'un coup, et sans y songer, puisque, l'histoire le prouve, il ne songe alors qu'à mériter le plus beau de tous les titres qu'il eût jamais: celui d'ami des plusieurs sublimes princes dont j'ai parlé déjà et dont la gloire emplit encore le monde, quoique tous aient cessé de vivre depuis je ne sais combien de centaines d'années. Si glorieux qu'ils soient tous, d'ailleurs, l'histoire vous prouvera qu'Achmet pacha le fut, lui tout seul, autant certes qu'eux tous ensemble.

Messires, Messeigneurs! il était une fois ... Allah m'est témoin, Lui qui sait mieux que moi!... il était une fois, dans le pays tcherkess, un chef de clan qui, jamais, de mémoire d'homme, n'avait, dans son clan, compté de guerriers seulement et simplement braves ... je veux dire «braves» comme il sied à tout guerrier d'être brave: car le plus lâche des guerriers de ce clan-là avait toujours été brave beaucoup davantage, c'est-à-dire beaucoup trop. Ce disant, messires et messeigneurs je dis vrai, et ne mens pas. Qui donc oserait dire que je mens, mentirait lui-même.

Ce chef de clan, né du sang le plus fier, avait passé à sa naissance, pour citer le poète, «des reins les plus vaillants dans le ventre le plus chaste!» Et il s'appelait, à la mode tcherkess, d'un nom double: Rechid Djemal. Rechid, comme son père l'avait nommé; Djemal, comme son père se nommait lui-même. Car, vous le savez assurément, messires, et vous ne l'ignorez sans doute pas, messeigneurs, les Tcherkess,--gens de Circassie,--sont moins simples que nous, les Turkmènes,--gens du Turkestan--: tout vrais croyants qu'ils sont, ils ne se contentent point de se déclarer fils de leur père; ils poussent l'orgueil jusqu'à se proclamer petit-fils de leur aïeul et à proclamer cet aïeul-là petit-fils de son aïeul à lui! tout cela inclus dans un seul nom, commun à tous, fils, père, grand-père, aïeul, aïeux ... tant et tant qu'ils prétendent ainsi, d'aïeul en bisaïeul et de bisaïeul en trisaïeul, remonter jusqu'aux temps bénis du Prophète, voire jusqu'aux temps de Moïse ou de l'ancêtre Adam. Il n'importe, d'ailleurs. Le chef Rechid Djemal, pour commencer, puis, pour continuer, le fils du chef Rechid Djemal, importent seuls: car ce fils ne fut autre qu'Achmet Djemal en personne, plus tard Achmet pacha Djemaleddine...[4].

Et voici comment il naquit... (Allah le sait d'ailleurs mieux que moi!...)

Quand le chef Rechid entra dans sa cinquantième année, il alla, un matin de soleil, se baigner dans la rivière la plus proche et, s'étant regardé dans l'eau claire, il se vit tel qu'il était: vieux. Il se hâta de rentrer au camp, s'enferma dans sa tente, songea, puis, voulant goûter une dernière fois, avant qu'il fût trop tard et que l'âge lui en eût ôté la force, du plaisir que votre Dieu, messeigneurs, permet et qu'à nous, messires, notre Allah commande... _la illah il Allah!_ Il n'est qu'Un: vôtre, nôtre, c'est le même!...

... Le chef Rechid, voulant donc, une dernière fois, goûter du plaisir d'amour, épousa une dernière épouse, sa huitième--_huit est le nombre divin!_ disent les initiés, savants ès la Kabbale!--Cette épouse huitième était une vierge très belle et du plus noble sang tcherkess. Et neuf mois après, le jour même qu'elle atteignait son quatorzième printemps...--_quatorze_, disent les savants initiés, _est le nombre deux fois sage!_--l'épouse offrit à l'époux un fils irréprochable, portrait vivant de son père, donc vivante preuve de la vertu de sa mère. Rechid Djemal le nomma Achmet. Et, la naissance de ce fils ayant achevé la tâche assignée par Allah au père de l'enfant, Rechid Djemal s'en fut au paradis, content de mourir comme d'avoir vécu.

En ce temps-là, messires et messeigneurs, le propre père du plus sublime de tous nos padishahs, Souléïman! celui-là même que les Infidèles ont surnommé le Magnifique ... les infidèles, oui! les Infidèles que vainquit, détruisit ou conquit Souléïman, qu'ils admiraient plus encore qu'ils ne le détestaient! Et tout justement, le jour qu'Achmet Djemal, fils de Rechid et principal héros de cette histoire héroïque, entrait dans sa neuvième saison, Allah--louanges à Lui!--se souvint de son peuple et fit à l'archange le signe. Azraël ... la foudre est moins prompte qu'Azraël!... Azraël étendit ses ailes noires, vola jusqu'à Stamboul, s'abattit sur l'Iéni-Séraï et, de l'épée, toucha l'ancien Padishah, père du Padishah Souléïman, au cheveu que vous savez; alors le Padishah, père du Padishah Souléïman, s'en fut au paradis, comme naguère Rechid Djemal.

Or, âgé de neuf ans,--et les initiés nomment le nombre neuf,_ nombre de la pleine promesse_,--Achmet Djemal fut très sagement envoyé par sa mère, ses oncles et ses frères, à l'Iéni-Séraï du Padishah, comme page du harem impérial. Et ce harem, justement à point, se trouvait devenu le harem du Magnifique Souléïman, pour le plus grand bien de toute la Foi, de tous les Croyants et, notamment, de ce Croyant, nouveau page dans le harem de Iéni-Séraï, Achmet Djemal, fils du chef défunt, Rechid.

Adonc, voilà devenu page au harem,--et sous l'œil de Celui de qui vient tout honneur, puisque vicaire d'Allah,--adonc voilà, devenu tel, Achmet. Et c'est ainsi. Nul doute que, si bien placé comme il était, le héros dont je chante l'histoire ne manqua pas de courir mille et mille probables hasards et d'accomplir dix mille et dix mille hauts faits, dès ce temps du Iéni-Séraï et dès cette époque du Souléïmanieh Harem...--Mais, daignent Vos Hautes Excellences pardonner au chanteur, si, de ces mille-là, non plus que de ces dix mille-ci, le chanteur ne chante pas un chant: l'histoire est longue, la nuit courte; trop cruel est mon regret; il me faut cependant passer sur toutes ces délectables années qui séparent la neuvième de la quatorzième saison du page Achmet...

... Sauf pourtant sur un jour d'une de ces années, un seul jour d'une seule année! sur ce jour qui, saintement, tomba un vendredi, et un vendredi du saint mois de Ramazan! Ce vendredi-là, entre le coup de canon du matin et le coup de canon du soir, tout chacun dans le Séraï étant à jeun, comme l'exige la loi du Prophète, il plut à Sa Majesté Impériale d'aller promener Sa rêverie et Sa méditation aux Eaux Douces d'Asie: car le Ramazan, cette année-là, tombait en été. Le Padishah s'était d'abord allé reposer au harem, et le page Achmet était, auprès de Sa Personne, de service, et l'épée nue. Lors, Souléïman commanda:

--Page! va!... et ordonne qu'on arme Notre caïque!

Le page Achmet posa son épée nue sur un coussin de Brousse, salua, recula d'un pas, salua encore, recula d'un autre pas, salua de nouveau, recula d'un troisième pas, puis s'agenouilla, mains jointes et front par terre: ainsi l'ordonnait l'étiquette du Séraï. Alors seulement il dit:

--J'écoute pour obéir. Le caïque, plaît-il au Padishah qu'il soit à onze paires?

Lors, Souléïman commanda:

--A sept paires: nous sommes au saint mois du Ramazan; il sied donc de se montrer humble et ne point déployer une pompe qui serait indécente.

Lors, le page répéta:

--J'ai écouté pour obéir.

Et il s'en fut exécuter l'ordre reçu.

Il l'exécuta si vite qu'il n'y avait pas encore eu le temps d'une impatience impériale quand il revint. Promptement il salua comme devant, recula, resalua, recula encore, resalua derechef, recula une troisième fois, s'agenouilla et dit:

--Le caïque attend le bon plaisir de Sa Majesté Impériale.

--Tu sais faire vite ce que tu fais,--dit Souléïman,--et tu sais aussi le faire bien. Il est possible qu'un jour tu réussisses dans les grandes choses comme dans les petites.

Il ajouta:

--Viens.

Si vite qu'avait fait le page Achmet, il n'avait point omis de passer la revue du caïque: rien n'y manquait, ni avirons, ni tolets, ni tapis, ni coussins, ni voile. Et les caïkdjis n'avaient pas une tache sur la neige de leur mousseline. Toutefois, au lieu de la veste soutachée d'or, ils portaient la veste soutachée d'argent.

--Pourquoi?--demanda le Padishah.

--Nous sommes au saint mois du Ramazan,--dit Achmet:--il sied de se montrer modeste et ne point déployer une pompe qui serait indécente.

Le Padishah reconnut ses propres paroles et se prit à rire:

--Tu sais bien retenir aussi ce que tu retiens,--dit-il:--tu es un bon serviteur.

Et il fit asseoir Achmet sur un des coussins de la chambre. Mais, lorsque lui-même se fut étendu sur le voile, Achmet se releva; et, demeurant toutefois sur le coussin qui lui avait été désigné, s'y agenouilla.

--Pourquoi? dit encore Souléïman.

--Que suis-je, auprès du Vicaire d'Allah?[5] dit Achmet.--S'il sied de se montrer modeste au saint mois du Ramazan, il sied, tous les mois de l'année, de se montrer respectueux auprès du Vicaire d'Allah, lorsqu'on est ce que je suis: rien.

Lors le Padishah considéra son page et daigna lui dire:

--Tu sais décidément plus de choses que je n'avais cru. Et tu dois être un bon ami.

Ainsi, le même jour, Achmet Djemaleddine, n'ayant point encore achevé sa quatorzième année, et n'étant donc point encore exclu de la société des femmes, mérita de recevoir, d'un Prince sublime entre les plus sublimes, deux éloges dont plus tard il se montra digne, comme la suite de l'histoire le va prouver.

Mais cette histoire, messires et messeigneurs, il sied que je la commence, ou jamais je ne la finirai. Je passerai donc, en grande hâte, sur le temps qu'Achmet Djemaleddine, hors de page, s'est distingué aux armées, tant sur terre que sur mer, et sur le temps, qu'après avoir été soldat, matelot, chef de dix hommes, chef de cent hommes, chef d'une barque, chef d'un chébec, il commanda enfin un vaisseau qui était sien et pirata par toutes les mers, sur tous les ennemis de la Foi et principalement sur les rapaces marchands de Venise. Je passerai en plus grande hâte encore sur le temps qu'il devînt Amiral et commanda non plus un seul vaisseau, mais une flotte, puis des flottes nombreuses, puis toutes les flottes qui arboraient en poupe l'étendard rouge au croissant d'or... Et j'en viens au récit que je vous ai promis et que je vais vous chanter:

En ce temps-là, Achmet Djemaleddine se reposait de ses glorieux travaux dans son yali d'Amiral, et, honorablement, étalait les marques de sa grandeur et les insignes des hautes dignités dont la faveur du Padishah l'avait comblé. Assis sur la plus haute terrasse de son palais, face au Boghazi, Achmet Djemaleddine oisif, et bien aise de l'être, fumait un soir le tchibouk en contemplant d'un regard on ne peut plus heureux, satisfait et paisible, toute une escadre de ses plus beaux vaisseaux, ancrés autour de leur amiral--en demi-cercle--c'est-à-dire, messires, en croissant: et un tel croissant était bien fait pour enivrer de joie et d'orgueil tout cœur vraiment musulman, tout cœur vraiment turc! quand, au perron du palais, un caïque aborda, tout à coup, caïque à onze paires, donc caïque impérial, puisque les lois et la bienséance ne permettent que trois paires à n'importe quel Croyant, fût-il grand-vizir, grand-eunuque, ou cheik ul Islam, c'est-à-dire Altesse ... et pareillement à toute femme de Croyant, fût-elle même Majesté, c'est-à-dire Valideh sultane.

Le caïque à onze paires n'avait toutefois pas encore accosté la plus basse marche qu'Achmet pacha Djemaleddine (pacha, certes, il était! et depuis beau temps!...) sur cette dernière marche, s'agenouillait, et très humblement tendait le poing à la main impériale, pour que le Padishah--c'était lui, comme juste--pût mettre pied à terre sans éclabousser d'une seule goutte la semelle de ses babouches. Souléïman, ayant quitté le caïque, et relevé son serviteur et ami d'un signe de sourcils, s'appuya gentiment sur l'épaule offerte avant de lui dire:

--Pacha, te crois-tu donc encore mon page?

--Page ou pacha, que sommes-nous, sinon rien, auprès du Padishah? Auprès du Padishah, sied-il pas à ceux-ci comme à ceux-là, et tous les douze mois de l'année, de se montrer respectueux?

Telle fut la réponse d'Achmet. Et Souléïman se prit à rire. Car lui aussi se souvenait.

L'escalier du palais gravi, Souléïman, assis dans le trône toujours préparé pour le Padishah par son serviteur et ami, Souléïman parla comme je vais chanter:

--Pacha, un grand malheur est advenu, une grande tâche nous incombe. Mon frère et allié, frère de cœur et allié de sang, car c'est du sang de ma veine que j'ai signé les Capitulaires!--mon frère et allié, cet autre Moi qui règne en Occident, vertueux comme j'essaie de régner en Orient: François, premier du nom, Roi du pays franc ... celui qu'on nomme le Chevalier-Roi! François, le plus brave d'entre les plus braves! est triste, vaincu, captif. Son ennemi, celui qui s'ose intituler empereur... _La illah il Allah!_... il n'est qu'un Dieu: il n'est donc qu'un Empereur...

--Un,--dit Achmet;--l'Unique: toi, Padishah.

--Le soi-disant empereur Charles, cinquième du nom, s'est emparé du Roi-Chevalier François et l'a chargé de fers et traîné dans une geôle au fond de la barbare Espagne dans un village puant que ces chiens nomment Madrid; pacha, que dis-tu?

--Je dis que la tâche est sainte et qu'Allah nous la fera légère: tâche de délivrer le Roi-Chevalier, François Ier de France.

Telle fut la réponse d'Achmet.

--Tu parles bien comme bien toujours tu as parlé,--dit Souléïman joyeux.--Puisqu'il en est ainsi, tends tes épaules, c'est elles que je charge de la tâche.

--J'écoute pour obéir.

Ainsi répondit Achmet.

--Tu as écouté, obéis!--et le Padishah se leva.

Appuyé sur le poing de son serviteur et ami, il descendit l'escalier, retournant à son caïque. Il posa dedans le pied droit; lors Achmet, oubliant la bienséance, osa parler avant qu'on l'interrogeât:

--Padishah, comment ferai-je? Moi chétif, moi seul, moi dépourvu de toute sagesse et de toute prudence ... que pourrai-je inventer, essayer, réussir, pour délivrer des griffes de son ennemi le frère du Padishah?

--Cherche,--dit Souléïman,--tu trouveras.

--Daigne l'intelligence du Padishah éclairer la stupidité de son serviteur!

Ainsi Achmet implora Souléïman.

Et Souléïman, accueillant sa prière:

--Pacha, il me déplaît d'entendre ravaler ou mépriser mes serviteurs. Comment moi, créature d'Allah, pourrai-je t'éclairer, toi créature d'Allah? Dieu seul est grand! _Allah ek bar!_ D'ailleurs, pense, pèse, soupèse l'affaire, et dis-moi si, en pareille aventure, le Padishah en peut savoir plus ou mieux que le pacha, ou que personne? Pour délivrer des griffes du fier soi-disant empereur le Roi-Chevalier, roi du pays franc, que peut-on?

Achmet proposa:

--Combattre!

--Combattre? Connais-tu, pacha, le champ de bataille où mes janissaires pourraient rompre et tailler en pièces les soldats de l'empereur? L'empereur est trop loin.

Achmet hasarda:

--Traiter!

--Traiter? Pacha, en échange de mon frère le Roi franc, qu'offrirait-on? Qu'offrirais-je moi-même, moi, le Padishah? Toutes les terres de l'Islam, tous les trésors de l'Islam; tous mes palais, toutes mes mosquées, et moi-même, crois-tu donc qu'une si petite rançon serait digne d'un si grand capt.

Achmet se tut.

Le Padishah pesa sur son épaule:

--Pacha, tes deux moyens valent peu. J'en sais un qui vaut beaucoup.

Achmet demanda:

--Ce moyen?

Souléïman embarqua tout à fait, lâcha l'épaule de son ami et s'étendit sur le voile impérial. Alors, sans se retourner, il prononça:

--Ce moyen réside en la personne d'un serviteur d'entre mes serviteurs. Ce serviteur est pacha, ce pacha est amiral ... et je l'ai nommé mon ami.

Honoré de telle sorte, Achmet Djemaleddine ne demanda plus rien et répondit seulement par l'obéissance.

Dans l'instant, les caïkdjis pesèrent sur le manche renflé des avirons; et le caïque jaillit du perron, telle, de l'arbalète, une flèche. Souléïman donna un regard en arrière et, dégrafant de sa poitrine une étoile toute de diamants, la jeta vers Achmet:

--Prends,--dit-il:--c'est l'Ehrtogrul.

Et le pacha Achmet, comme jadis le page Achmet, s'agenouilla pour agrafer sur sa poitrine l'Ordre Sacré réservé aux seuls sultans ... aux sultans, et, quelquefois, à ceux de leurs sujets qui, plus grands et plus saints que les sultans mêmes, ont sauvé l'Islam ou l'Empire.

Messires, messeigneurs, en si troublante occurrence, pensez-y bien!... et, comme disait mon grand-père le Turkmène, dont la grand'mère venait des lointains royaumes de la Chine: pensez-y à droite et pensez-y à gauche!--à la place du pacha Achmet, tous qu'auriez-vous fait?

Vous ne savez? Par bonheur, moi, chétif, je sais ... encore qu'Allah sache assurément mieux que moi!... Je sais, parce que Achmet Djemaleddine lui-même me l'apprit, non pas certes de sa propre bouche, mais par la bouche du chanteur de contes, mon père, lequel me chanta jadis ce que je vais vous chanter aujourd'hui:

Achmet pacha Djemaleddine pensa, pensa tout justement comme je viens de vous le dire tout à l'heure: pensa très bien! pensa à droite, pensa à gauche ... puis, ayant pensé, rejeta vers l'alaïk[6] le tuyau de jasmin du tchibouk, se leva, assura son turban dont il ôta l'aigrette, ceignit son sabre dont il éprouva du doigt tout le tranchant de la pointe à la garde, puis, sortant du palais, s'en fut, et voyagea d'une traite jusqu'en Espagne et jusque dans Madrid.

Achmet Djemaleddine avait quitté Stamboul un vendredi soir, ce qui était certes d'un heureux présage; il entra dans Madrid un vendredi matin, ce qui était certes d'un plus heureux présage encore. Par le fait, sitôt passée la porte de la ville, il fit la rencontre d'un homme de haute mine qui, par mégarde, le heurta au passage.

Inutile de vous dire, messires et messeigneurs, que notre Achmet, très avisé, s'était, dès qu'il l'avait fallu, costumé à la franque. Inutile pareillement de vous chanter que notre Achmet, très savant, parlait l'espagnol aussi bien que le turc et parlait d'ailleurs pareillement toutes langues de tous pays, comme il sied à tout véritable héros de roman, propre et préparé d'avance à toutes héroïques aventures. De la sorte, tous les Espagnols de toutes les Espagnes s'étaient, sans exception, trompés sur sa croyance, trompés sur sa race, trompés sur son pays! Et tous, sans exception, le croyaient bonnement l'homme qu'il se disait: à savoir, le licencié ès lettres, docteur ès théologie, don Alonzo Lupa, natif de Salamanque.

Heurté, comme je vous l'ai dit, à son premier pas dans Madrid, le licencié docteur don Alonzo Lupa s'allait fâcher comme il convient, quand l'Espagnol maladroit le devança par de courtoises excuses, courtoisement débitées: le chapeau à la main et l'autre main près de l'épée; ainsi s'excuse-t-on de seigneur à seigneur, non par crainte ou bassesse, mais par sagesse et justice.

--Señor, que votre Grâce me daigne pardonner d'être tout ensemble si grossier et si lourdaud. Je m'appelle don Pedro Ximenès y Sylva; je suis grand d'Espagne et marquis; et je mets à vos pieds grandesse et marquisat, vous suppliant d'en user pour toutes choses. Si Votre Grâce exige cependant davantage, j'entends ne lui rien refuser! et mon épée serait mille fois honorée de se croiser contre la vôtre?

Achmet Djemaleddine pacha... C'est don Alonzo Lupa, natif de Salamanque, que je voulais dire!... Don Alonso Lupa, qui d'abord avait toisé le Ximenès, jugea dès lors tout à fait honorable de rendre courtoisie pour courtoisie. Il mit donc chapeau bas, lui aussi, et tendit la main au marquis don Pedro:

--Señor,--dit-il,--je remercie les saints, protecteurs de tout voyageur Vieux Chrétien, d'avoir voulu que le premier visage que je visse dans Madrid fût de si bonne rencontre et de si favorable augure! Nul doute que votre Grâce me favorisant de sa courtoisie, je ne réussisse ici dans toutes mes entreprises!...

Vous voyez ici, messires et messeigneurs, que l'irréprochable Achmet Pacha n'hésitait point à mentir par sa gorge, avec toute la profusion utile! Mais cela ne saurait étonner les gens de cœur, puisqu'il est mieux que permis: ordonné de mentir pour la réputation des femmes et pour la gloire du prince et de l'État...

Le marquis don Pedro, noble gentilhomme, ne pouvait manquer de se prendre à ce noble mensonge. Il s'y prit incontinent; et ce, pour son plus grand honneur.

--Quoi donc? passez-vous cette porte pour la première fois?--demanda-t-il.

--Pour la première fois,--dit Achmet.

--Par la Marie Douloureuse! il me plaît grandement d'être favorisé comme je le suis, rencontrant, moi premier, votre Grâce! Et je mets à sa disposition mon crédit, mon bras, ma maison, tout ce que je possède et tout ce que je suis! Et si vous daignez accepter mon offre, tout indigne qu'elle soit, je remercierai le Seigneur du Grand Pouvoir de m'avoir permis d'effacer un peu, de la sorte, la balourdise dont je suis, señor, coupable aujourd'hui.

--Ce qui s'offre de si bon cœur doit s'accepter d'aussi bon cœur!--répondit sur-le-champ Achmet qui, dès lors, fut l'hôte du marquis. Et l'heure d'après, entrant dans le patio du palais Ximenès, lequel avait façade sur la Plazza Mayor, il ajouta, mais pour soi-même, entre ses dents, et parlant bonne langue turque:

--Il me déplaît toutefois qu'on trouve en cette maudite Espagne d'aussi bons gentilshommes!... Et s'il en est beaucoup qui vaillent celui-ci, je ne descendrai, certes pas, jusqu'à les combattre par ruse, fourberie ou traîtrise... Toutefois, s'il me les faut combattre autrement c'est-à-dire à face découverte et cimeterre au poing, comment réussirai-je, moi, seul contre eux, mille fois mille? et comment briserai-je les chaînes et percerai-je la prison du roi François Ier?