L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis avec six autres singulières histoires

Part 12

Chapter 121,270 wordsPublic domain

--Arif, écoutez-moi bien...: ceci n'est pas une flatterie:--Sur mon honneur d'officier français, j'affirme que les Turcs musulmans, vos compatriotes, sont parmi les plus courageux, les plus loyaux, les plus probes de tous les hommes. J'affirme pareillement qu'ils sont doux et humains, contrairement aux monstrueuses légendes sans cesse répandues par vos ennemis, les chrétiens orthodoxes et les Arméniens, tous gens fourbes et menteurs. J'affirme encore que le Turc est intelligent et industrieux, au moins autant que le Serbe et que le Hongrois plus que le Russe et que le Bulgare...

--Alors, très cher?

--Alors... Alors, Arif, vous étiez hier encore un peuple moyenâgeux, égaré parmi les nations modernes; vous êtes, aujourd'hui encore, un peuple mahométan, égaré parmi les nations chrétiennes... Arif, au lieu d'acheter des moissonneuses en France, je regrette que vous n'achetiez pas des canons.

--Oh!--dit-il,--j'ai plus de confiance que vous dans la parole d'honneur de l'Europe[1]. L'Europe a garanti l'intégrité de la Turquie. Serait-ce donc au moment que nous tentons un effort vers une civilisation plus haute, que?...

--Bon, bon!--lui dis-je.--Vous avez sans doute raison. Parlez-moi plutôt de votre jolie cousine ... que pense-t-elle de Paris, et du souper de Noël?

Alors Arif oublia la révolution turque. Il me parla de sa cousine. Et lui, l'homme infiniment discret, qui jamais n'avait, par sa propre faute, compromis la moindre maîtresse, n'en ayant jamais aimé aucune, il bavarda cette fois, et me dit tant et tant de choses que j'eus vite fait de deviner la seule chose qu'il ne me disait pas.

Natiché hanoum, fille d'un demi-frère du pacha père d'Arif bey, avait été, à la mort de ses parents, confiée au harem[2] de son oncle. Arif l'avait alors connue et aimée. Mais le pacha, soucieux de vite caser une nièce aussi grande fille,--elle touchait à ses vingt ans,--l'avait mariée en trois mois, la consultant tout juste. Beau parti d'ailleurs; fortune, situation, jeunesse même et bonne grâce de l'époux, tout y était, sauf ceci que Natiché hanoum n'aimait pas, ne pouvait pas aimer cet époux, puisque déjà Arif l'aimait, et qu'elle aimait Arif...

Pour cet amour encore, la Révolution était survenue fort à point.

--Nos femmes peuvent à présent voyager.

Et ma cousine, qui, je vous l'ai dit, ne peut souffrir sa brute de mari, s'est découvert très à point une neurasthénie qu'il faut soigner en France. A titre de parent, je l'ai naturellement accompagnée!...

--Naturellement... Mais, dites-moi, Arif... quand Natiché hanoum retournera en Turquie, ne craignez-vous pas que le tcharchaf ne lui paraisse dur à reprendre, au sortir de la liberté parisienne?

--Pensez-vous, très cher!... le tcharchaf! Mais c'est ancien régime en diable, le tcharchaf! Quand nous retournerons en Turquie, la Révolution aura déchiré le tcharchaf depuis beau temps, et nos femmes, affranchies, marcheront par les rues comme marchent les vôtres, visage découvert et front haut!

--Arif bey ... heu ... ainsi soit-il!

Ils s'aimaient très passionnément, Arif bey et Natiché hanoum. J'eus maintes fois l'occasion de les rencontrer tous deux, seul à seule, ou s'imaginant qu'ils l'étaient. Et rien ne m'apparut jamais plus émouvant que la folle tendresse de ces deux êtres, d'ores et déjà condamnés à l'impitoyable et proche séparation. Le destin était suspendu sur leurs têtes comme une épée au bout d'un cheveu.

Or, l'épée tomba. Car voici la fin de cette histoire.

C'était hier. La rue Royale venait de me renvoyer du Ponant au Levant. Et, pour rallier du côté de Beyrouth mon nouveau croiseur, il m'avait fallu prendre passage à Marseille sur le courrier de Turquie, qui passe par Constantinople et s'y arrête trente-six heures.

Je profitai de cette escale pour revoir en grande hâte la vieille ville tant aimée. Et j'avais pris, au pont de Kara keuy, le _chirket_[3] à vapeur qui remonte le Bosphore en zigzags, de Stamboul à Cavak. Soudain,--nous venions de dépasser l'échelle de Candilli,--un Turc en uniforme s'approcha de moi et me salua. Je lui rendis son salut sans le reconnaître: il dut se nommer... C'était Arif encore. Mais changé! changé, oh! à n'y pas croire!... Sa moustache blonde était devenue grise. Sa tempe s'était creusée. Ses yeux bleus, assombris, brillaient de fièvre sous l'ombre des sourcils froncés. Il ne riait plus!... jamais plus...

Nous ne causâmes point, ni lui, ni moi.--Que dire? L'avant-veille, la confédération balkanique avait forcé la Turquie à la guerre, identiquement comme Bismarck, en 1870, y força la France. Arif n'avait, ni je n'avais la moindre illusion sur l'issue. Immobiles l'un et l'autre, nous regardions fuir le long du chirket les chères rives d'Europe et d'Asie, également merveilleuses...

Cependant, au bout d'une heure de silence, Arif, tout à coup, se retourna vers moi. Nous passions devant Thérapia, où sont groupés les palais d'été des grandes ambassades. Arif me les montra:

--C'est vous qui aviez raison!--dit-il:--la parole d'honneur de l'Europe ... pouah!...

Je lui demandai alors:

--Où allez-vous?

Il me répondit, avec un signe de tête vers l'Occident:

--Là-bas!

Et il expliqua:

--Je pars ce soir pour le front. Avant, j'ai voulu, comme vous, revoir tout le Bosphore...--il baissa la voix:--revoir tout le Bosphore ... avec elle...

Étonné, je regardai autour de nous, et je ne vis personne. Mais, des yeux, il me montra le salon des hanoums, le salon des dames turques voilées, le salon interdit aux hommes, à tous les hommes, musulmans aussi bien que chrétiens.

--Elle est là,--murmura-t-il.

Je me taisais. Que dire, cette fois encore? Une angoisse de pitié serrait ma gorge.

Lui reprit, un peu plus haut:

--Oui, très cher! elle est là!... Ah! dieux! quelle faillite!... Tous nos espoirs, toutes nos chimères, tous nos enthousiasmes, ils sont là, eux aussi: dans le salon clos, sous le tcharchaf!--Et ils n'en sortiront plus, plus jamais!... Vous vous rappelez, notre réveillon du café de Paris? Vous avez eu raison, encore, ce soir-là! Pauvre révolution turque, si noblement commencée! Pauvre nation chimérique, qui voulait vivre, respirer, être libre, être grande! Union, Progrès! Ah! l'Europe y a vite mis bon ordre...

Je lui pris la main droite, et je comptai sur ses doigts:

--Arif, de 1908 à 1912, quatre ans. De 1789 à 1793, quatre ans. Vous n'en êtes qu'à 1793. Patience! Ce ne fut qu'en 1796 que Bonaparte vint.

--Parbleu!--dit-il,--Bonaparte! Vous, on vous a laissé le temps de l'attendre! Nous, l'Europe n'aura garde!

Quand le _chirket_ accosta derechef le pont de Kara keuy, nous descendîmes ensemble. Le salon des hanoums se vidait aussi, et les dames turques, quittant le bateau, s'en allaient, chacune de leur côté, toutes impénétrablement voilées du sombre tcharchaf. En vérité, non! elle n'avait rien changé à rien, la révolution!

Arif et moi demeurions cependant sur le trottoir du pont, la main dans la main. Une hanoum, à mes yeux pareille aux autres, passa devant nous, plus lentement peut-être que les autres; son voile s'agita, très peu.

--C'est elle,--me souffla Arif bey.--A présent c'est comme cela que je la vois. Jamais mieux!...

Il serra fortement ma main:

--Et maintenant, adieu! La comédie est finie.

Je retenais sa main dans la mienne:

--Pas adieu, Arif!... Au revoir!

Il haussa les épaules:

--Non, très cher! pas au revoir: adieu! Après cette chose-là, que voulez-vous qu'il me reste à faire, sauf mourir?

Il mourut.

Méditerranée, an 1330 de l'hégire.

[1] Il est déshonorant d'être contraint à constater que, vingt fois, de 1830 à 1914, l'Europe entière, et spécialement la France et l'Angleterre, garantirent sur leur parole et sur leur signature l'_intégrité_ de l'Empire Ottoman.--Chiffons de papier, sans doute?

[2] _Au harem de son oncle_, c'est-à-dire aux dames qui habitaient la maison: épouse, mère, sœurs, cousines, etc. N'oublions pas que le Turcs d'aujourd'hui sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, monogames.

[3] _Chirket-i-haïrié_, vapeurs à passagers qui faisaient le service des deux rives du Bosphore.