Part 11
Le trou sous la colonne ouvrait son boyau sombre. La mère chienne n'était pas là. Mais je devinais qu'elle ne pouvait être bien loin, le code canin lui interdisant toute excursion hors du quartier. J'attendis donc. Et, en attendant, l'idée me vint d'enfoncer un bras dans la tanière. Les chiots y devaient être. Ma main rencontra, en effet, le petit tas de chair tiède. Alors, pour les voir à mon aise, je pris les deux bestioles l'une après l'autre et les mis au soleil. Ils pleurèrent incontinent, pas très fort.
Pas très, mais assez! Dans le temps de trois gémissements, le quartier entier, flairant un crime possible, accourut à la rescousse. Je fus le centre d'un cercle de cinq cents chiens, tous hurlant à plein gosier. Aucun, d'ailleurs, ne montrait les dents: les petits chiots, intacts à mes pieds, prouvaient mon innocence. Mais je crois bien que, coupable, mes mollets, pour le moins, eussent couru quelques risques.
Et, alors, un véritable coup de théâtre se produisit:
La mère chienne, avertie, arrivait déjà, galopant au secours de sa progéniture. Elle se précipitait, toute langue dehors, craignant sans doute le pire. Mais tout à coup, elle me vit et me reconnut.
Alors, ce fut le plus étrange, le plus prodigieux spectacle! En un clin d'œil, il n'y eut plus un seul chien sur la place. Tous, informés par un aboi éperdu, avaient fait demi-tour. Et la chienne, à plat ventre dans le sable, et la langue sur mes souliers, me suppliait, visiblement, d'accepter mille excuses, et les plus humbles, pour l'inconvenante réception qui venait de m'être faite, de m'être faite à moi! un ami, un bienfaiteur! à moi, que ces bébés stupides n'avaient même pas su reconnaître!... outrage inconcevable, qu'on me conjurait de daigner oublier!...
Quand j'eus caressé la pauvre tête aplatie, et hélé le marchand de pain noir, pour sceller d'un festin notre réconciliation, la mère, relevée d'un bond et joyeuse, fit d'abord mille pirouettes. Mais ensuite, ramenée au souci de son devoir maternel, elle me stupéfia par la plus extraordinaire preuve d'intelligence et de civilisation qui jamais m'ait-été donnée par aucune bête au monde:
Attrapant d'une gueule vigoureuse ses deux chiots l'un après l'autre, elle vint les secouer, sévèrement, sous mes yeux: sans nul doute, en manière de correction indispensable et légitime. Il seyait évidemment de ne pas molester les hommes charitables qui achètent pour les chiens affamés le précieux pain noir. Et il seyait d'enfoncer dans la caboche des bébés chiens cette vérité utilitaire, fût-ce à bons coups de dents dans les oreilles...
_P.-S.--Il est superflu de rappeler ici l'abominable, le hideux massacre qui supprima les chiens errants de Stamboul, en 1910. Mais il n'est que juste d'innocenter les Turcs, les vrais Turcs musulmans, de ce crime imbécile. C'était alors le règne despotique du comité Union et Progrès, dont l'incapacité conduisit si promptement l'Empire ottoman vers sa ruine. Et la municipalité constantinopolitaine, qui décréta la suppression de ces cent mille chiens inoffensifs, comptait dans ses membres toutes sortes d'éléments, parmi lesquels l'élément turc ne dominait pas._
_Il y a d'ailleurs Turc et Turc. Le Turc mi-occidental, le Jeune-Turc, encanaillé par trop de contacts avec les Levantins, qui furent de tout temps les mauvais génies de la Turquie, ne m'a jamais rien dit qui vaille. Mais ce Turc-là n'est qu'une exception, Et l'autre Turc, le vrai, celui qui peuple vraiment la Turquie, le vieux Turc insouciant de politique, le Turc simple et doux qui ne sait que bêcher son champ, paître son troupeau, et travailler de ses mains à quelque honnête métier villageois, ce Turc-là, que j'ai connu, que j'ai fréquenté chez lui, dans ses hameaux d'Europe et d'Asie, ah! croyez-m'en! nulle part au monde n'existe homme plus digne d'être respecté, honoré, aimé, nul homme dont l'humanité puisse, à meilleur droit, s'enorgueillir!_
[1] Cf. le _post-scriptum_ de ce conte.
[2] Un _métallick_, ou sou (piécette de _métal_, d'un métal autre que l'or ou l'argent).
* * * * *
TRIPOLITAINE
_Pour le capitaine de vaisseau Pierre Loti._
Hors du prétoire, un feu de peloton crépita. Lors, Antonio Onaglia, greffier de la cour martiale, tourna sa face napolitaine, glabre et grasse, vers le profil busqué du colonel Carlo Torelli,--Piémontais, président,--pour annoncer d'une voix ânonnante:
--Justice est faite!
A quoi le colonel président répliqua d'un ordre bref:
--Appelez la cause suivante!
Et trois nouveaux accusés entrèrent, garrottés si prudemment que le sang leur sortait par-dessous les ongles.
C'étaient trois Arabes encore, tout comme ceux qu'on venait d'exécuter; trois Arabes fort pouilleux: un vieillard, un enfant et un homme. Tous trois portaient le burnous et le fez,--deux chefs d'accusation déjà majeurs;--et, pour comble, leurs six mains, étalées sous les yeux des juges, montraient des traces noires bien suspectes. Cela sentait la poudre à plein nez. Donc, point d'erreur probable: la cour, une fois de plus, se trouvait en face d'un trio de ces bandits coupables d'avoir, quelques heures plus tôt, traîtreusement attaqué les braves troupes italiennes. Le crime était patent. La fusillade s'imposait donc.
Carlo Torelli, colonel et président, s'inclinait déjà vers ses assesseurs, et ceux-ci déjà opinaient. Toutefois, le double geste ébauché ne s'acheva pas. Dans le prétoire, ouvert à deux battants, comme la loi l'exige, deux hommes venaient d'entrer, deux Européens, deux étrangers, deux journalistes, comme en témoignaient leurs kodaks en bandoulière et leurs carnets sans cesse crayonnés. D'un coup d'œil gêné, Carlo Torelli toisa ces deux hommes. L'un était Anglais, l'autre Français. Ironiques et impassibles, tous deux considéraient la cour. Carlo Torelli, président, toussa d'abord, hésita ensuite, et se résigna enfin,--par égard pour la presse occidentale, et quel que fût le temps perdu,--à ne pas condamner sans interrogatoire.
Il appela donc:
--Interprète!
Et le drogman s'étant précipité:
--Vous trois, qui êtes-vous?
Or, avant même que l'interprète eût traduit en arabe la question, l'un des accusés,--celui qui n'était ni l'enfant, ni le vieillard,--avança d'un pas, haussa ses mains garrottées, et, parlant d'une voix nette, en italien très pur, répondit:
--Monsieur le président, je suis, moi, Ahmed bey Alledine, colonel au service de Sa Majesté Impériale le Sultan; et ceux-ci sont mon père, Mehmed pacha, général de brigade en retraite, et mon fils, Arif, soldat volontaire.
Sur la cour martiale, une stupeur s'abattit. Ces gens-là,--déguenillés, hirsutes,--ces va-nu-pieds, pris tels quels, sans insignes et sans galons, au coin d'une haie?--des soldats?--de vrais soldats? des officiers turcs? des officiers?!! Allons donc! Carlo Torelli se retint d'éclater de rire, et d'envoyer, sans plus ample information, ces trois mauvais plaisants au mur. Sous l'œil trop attentif des deux journalistes occidentaux, il crut bon toutefois de questionner encore:
--Avez-vous des papiers, des papiers officiels, à l'appui de vos dires?
Ahmed bey Alledine, de ses deux mains liées, fouilla dans les plis de son burnous:
--Voici ma commission.
Il précisa, durant que le Piémontais, encore incrédule, examinait de tout près cette commission inattendue:
--Veuillez faire constater par votre drogman que le séraskier[1] m'accrédite comme colonel commandant le deuxième régiment des volontaires arabes du vilayet de Tripoli. Ceci pour vous bien démontrer que, chef de soldats sans uniforme, j'ai dû, pour ne pas me distinguer de mes hommes, renoncer moi-même à mon ancienne tenue de colonel ottoman.
Ahmed bey Alledine, ayant ainsi dit, se tut.
Et un tel silence succéda qu'on put entendre, dans tout le prétoire, le grattement léger des crayons sur le papier des carnets, durant que les deux journalistes griffonnaient leurs notes.
Carlo Torelli, à la fin, se ressaisit pourtant, et reprit contenance.
Froissant d'une main brusque l'importune commission, il fit tête, les yeux relevés vers le Turc impassible:
--Admis!--dit-il, la voix sèche.--Admis. Vous êtes le colonel Ahmed.--Il n'ajoutait pas le titre, ni le nom noble, inconscient peut-être de son insolence.--Vous êtes le colonel Ahmed. Et après?
Muet, l'accusé haussa les sourcils.
--Oui, après?--répéta Carlo Torelli, président.--Cela change-t-il quoi que ce soit à l'affaire? Vous êtes accusé d'avoir, le 26 octobre dernier, avant-hier, attaqué traîtreusement, par derrière, les troupes italiennes. Niez-vous le fait?
Ahmed bey, dédaigneux, sourit:
--Il n'y a point de traîtrise chez nous, Turcs, monsieur! et pas même dans notre façon de déclarer la guerre, sachez le bien! Je ne vous ai pas attaqués traîtreusement: je vous ai attaqués, tout court.
--Par derrière!
--Par derrière, en effet! puisque, comme jadis en Abyssinie, vous avez été assez mauvais soldats pour vous laisser tourner par un adversaire inférieur en nombre.
--Supérieur.
--Inférieur! Vous êtes 50.000 Italiens. Nous sommes 3.000 Ottomans, appuyés par 18.000 Arabes. Mon régiment, avant-hier, ne comptait pas 400 fusils.
--Où sont-ils, ces fusils?
--Ne vous en inquiétez pas! Ce n'est point en vain que notre arrière-garde s'est sacrifiée pour assurer la retraite. Des quatre cents, vous en retrouverez trois cent cinquante en face de vous à la prochaine affaire. Restent cinquante. De ceux-là, je veux dire des braves gens qui les portaient, quinze sont tombés au feu,--quinze seulement: vous tirez assez mal!--et trente-cinq, l'arrière-garde, tombent en ce moment même au mur, assassinés par vous, cour martiale.
Le Piémontais bondit dans son fauteuil.
--Exécutés, monsieur! exécutés légalement, après jugement en forme! Vos soi-disant soldats ne sont que des bandits, et c'est après avoir fait leur soumission à l'Italie qu'ils ont repris les armes contre elle, et tiré dans notre dos!
Pour la première fois, le Turc fronça les sourcils:
--Monsieur,--dit-il rudement,--il faut être bien lâche pour insulter des morts!
Et comme l'insulteur cherchait une réplique:
--Tout ce que vous dites est d'ailleurs faux,--reprit Ahmed bey Alledine;--et vous le savez. Mes soldats ne se sont jamais soumis à vous,--non plus qu'aucun autre Arabe des régiments volontaires, non plus qu'aucun caïd indépendant. Pas un chef n'est venu reconnaître votre drapeau.
--Allons donc! Cent, deux cents chefs sont venus, solennellement.
--Cent, deux cents mendiants, juifs pour la plupart, par vous-mêmes déguisés en chefs! Cela peut compter aux yeux de l'Europe, complice de votre brigandage[2]. Cela ne compte pas à nos yeux musulmans. Cela ne compte pas non plus aux yeux d'Allah, notre juge à tous deux, vous et moi.
Carlo Torelli, colonel et président, jeta vers les deux journalistes, qui écrivaient toujours, un coup d'œil oblique. Puis:
--Injures et calomnies!--prononça-t-il, solennel.--Peu importe! d'un prisonnier, rien ne blesse. Je passe donc outre. A présent, veuillez moins parler, et mieux répondre. Vous avouez avoir participé à l'attaque du 26 octobre?
Ahmed bey inclina la tête:
--Je l'ai commandée.
--Bien. Les deux hommes qui sont là y ont pris part aussi?
--Oui. Mon fils est soldat, et mon père, général en retraite, est redevenu soldat en s'engageant dans mon régiment.
--Bien. Tous trois, vous vous êtes battus sans uniforme?
--Oui. Vous savez pourquoi.
--Bien. Et vous avez commandé ou encadré des indigènes tripolitains?
--Des Arabes du vilayet turc de Tripoli, citoyens ottomans, soldats ottomans, oui.
--Bien. Il suffit.
Cette fois, Carlo Torelli, président de la cour martiale, se pencha tout de bon vers ses deux assesseurs, et ceux-ci, tout de bon, opinèrent du chef.
Souriants, méprisants, les trois Turcs attendaient la sentence. Pour la prononcer, Carlo Torelli, par égard pour la presse occidentale encore, jugea décent de se lever:
--La cour,--dit-il, parlant à présent du ton le plus courtois,--la cour, après interrogatoire des accusés, et retenant leur aveu formel d'avoir fait partie d'un corps irrégulier, lequel a porté les armes et combattu après soumission jurée, les condamne à la peine de mort et ordonne qu'il soit procédé sur l'heure à l'exécution
--Jugement sans appel, enregistré!--ânonna Antonio Onaglia, greffier, Napolitain.
Des trois condamnés, pas un n'interrompit son sourire.
L'homme, Ahmed bey, dit seulement, du ton le plus ferme:
--_Padishah'm tchok yacha_[3].
Et le vieillard, Mehmed pacha, ajouta, d'une voix sereine:
--_Allah ekber!_[4].
Quant à l'enfant, respectueux devant ses père et grand'père, il se tut.
Les carabiniers les emmenèrent.
Hors du prétoire, un feu de peloton crépita.
Lors Antonio Onaglia, greffier, annonça:
--Justice est faite!
Et Carlo Torelli, président, ordonna:
--Appelez la cause suivante.
Or, comme il prononçait le dernier mot, il rougit légèrement et détourna la tête, pour ne pas voir les deux journalistes, le Français et l'Anglais, qui, tous deux, s'étaient levés l'instant d'avant pour saluer chapeau bas les trois martyrs marchant à la mort, mais qui, maintenant tête couverte, tournant le dos à la cour martiale, sortaient du prétoire, et, passant le seuil, y crachaient[5].
[1] Le _séraskier_,--le ministre de la guerre de l'empire ottoman.
[2] Complice en effet, puisque personne en Europe ne protesta contre l'agression italienne, et que seule l'Allemagne, par une adroite habileté, sut exprimer alors sa sympathie aux Turcs. Qu'on s'étonne après cela qu'en 1914 la Turquie s'en soit souvenue!...
[3] Vive l'empereur!
[4] Dieu est grand!
[5] Écrit avant 1914. L'auteur toutefois, n'ayant rien avancé que la vérité, n'en retire rien. D'autant que, lui-même ayant eu l'honneur de servir sous le maréchal Lyautey, sait qu'il est d'autres méthodes que les fusillades pour importer en terres d'Islam notre civilisation d'Occident.
* * * * *
CELUI QUI EST MORT
_Aux derniers Turcs encore debout._
C'est à Constantinople que je fis sa connaissance. Il y a longtemps de cela. C'était, si j'ai bonne mémoire, en 1902 ou 1903. J'étais alors officier de quart à bord du stationnaire français; et lui, capitaine d'état-major, aide de camp de Sa Majesté Impériale, Sultan Abd-ul-Hamid II. Nous fûmes tout de suite très bons amis; d'abord parce qu'il parlait un irréprochable français, délicieux à savourer, quand on s'était longuement usé l'intelligence à interpréter le français tout autre, et vraiment spécial, que pratiquent les chrétiens du cru, les _rayas_; ensuite, parce qu'il portait un superbe uniforme rouge et bleu, étonnamment pareil aux uniformes de chez nous, aux chers uniformes pimpants de notre ancienne armée, de celle qui remporta les victoires d'Inkermann et de Solférino... Mon père en avait été, toute sa vie durant, de cette armée-là, et ce capitaine turc me fit l'effet d'un lointain cousin retrouvé tout à coup, par très grand hasard.
Il s'appelait Arif,--Arif bey, car il était bey, étant fils de pacha. La démocratique Turquie admet cette noblesse à deux degrés, semi-héréditaire, et qui ramène à la roture le petit-fils de l'homme anobli. Le père d'Arif, vieux soldat naïf comme une jeune fille, avait conquis son titre sabre au poing, sur dix champs de bataille, de Sébastopol à Plewna. Peut-être s'était-il battu en Crimée à côté de mon père à moi.
Tant qu'il y aura par le monde des Français et des Turcs, ils feront ensemble bon ménage, car les uns et les autres sont frères en bravoure. Cette fraternité-là en vaut d'autres.
Bref, je devins l'ami très intime d'Arif bey.
C'était un beau grand gars à longues moustaches blondes, et dont les yeux très bleus vous regardaient toujours droit au visage sans jamais se dérober ni fléchir. Il plaisait fort. Aux mercredis de l'ambassadrice d'Angleterre, chez qui nous nous étions rencontrés pour la première fois, maintes jolies femmes très occidentales le regardaient avec intérêt, et plusieurs d'entre elles ne se firent guère prier, j'en ai peur, pour frotter leurs peaux chrétiennes contre le cuir mécréant de cet infidèle, cuir d'ailleurs fort appétissant, circonstance bien atténuante. Un Turc, n'allez pas vous figurer que ça ressemble de près ni de loin à aucune espèce de nègre! Dieux, non! Au milieu du pêle-mêle balkanique,--parmi les Grecs à cheveux bleus, les Bulgares à pommettes jaunes, les Arméniens à nez crochu,--les vrais Osmanlis, mi-Circassiens, mi-Turkmènes, font plutôt figure d'hommes du nord, d'Anglais ou de Flamands, voire de Français, fourvoyés, Allah sait pourquoi! dans la galère levantine.
Peu nous chaut d'ailleurs. Tel que sa mère l'avait fait, Arif n'était nullement haï d'un respectable nombre de belles dames européennes; et lui-même ne les détestait point, n'en détestait aucune. Bon musulman,--sans doute pratiquait-il envers elles toutes la plus équitable polygamie? Rien à redire là-dessus. J'en parle du reste au jugé: Arif était trop gentilhomme pour se jamais permettre, sur le chapitre de ses multiples amies, la plus imperceptible confidence. Mais le Tout-Constantinople est bavard. Et les potins étaient légion.
Je me souviens, entre dix autres malheureuses, d'une adorable Athénienne, tellement dédaigneuse et silencieuse que le clan diplomatique l'avait surnommée _la Muette_. Arif lui délia si bien la langue que lui-même en fut surnommé, du coup, _Portici_.--Portici, l'homme qui a fait parler la Muette... Ne me battez pas! c'est de l'esprit à la mode chrétienne d'Orient, à la mode _pérote_.--Si vous ne savez pas ce qu'est Péra, demandez à Pierre Loti de vous l'apprendre.
En tout cas, polygame ou le contraire, mon ami Arif bey semblait s'accommoder à merveille de la vie qu'il menait. Et de ma vie je ne connus homme plus évidemment heureux, plus constamment en joie et liesse. Amoureux, j'imagine qu'il ne rencontrait guère de cruelles. Soldat, j'ai lieu de croire que sa carrière lui valait mainte satisfaction. Enfin, le fait est que, de 1902 à 1904, je ne le vis pas trois jours de suite mélancolique, et que j'appris de sa bouche, sans nulle leçon préméditée, un véritable répertoire de vieilles chansons musulmanes, chefs-d'œuvre d'une extravagante drôlerie. J'y ai puisé d'ailleurs une bonne gart de ce que je sais aujourd'hui sur l'Islam. Et si j'ai fini, notamment, par comprendre et sentir, mieux peut-être que la plupart des hommes d'Occident, Kipling et Loti exceptés, tout ce que cet Islam méconnu recèle encore d'héroïque insouciance et de résignation dédaigneuse, après tant et tant d'années d'une famine véritable, subie du fait des usuriers de Grèce et d'Arménie, du fait aussi des financiers cosmopolites, complices ... oui, si j'ai compris et senti ces choses, c'est probablement grâce aux éclats de rire d'Arif bey, mon ami! et grâce aux chansons qu'il me chantait, chansons turques, ironiques et courageuses...
Ensuite la vie nous sépara. Ce fut à l'automne de 1904. Un nouvel embarquement m'expédia du Levant au Ponant. Arif quitta Stamboul et s'en fut guerroyer au Hedjaz. Et le temps se chargea d'allonger la distance entre nous.
Or, quatre ou cinq ans plus tard ... quatre ans et quart, pour préciser: le 24 décembre 1908 ... une bonne chance me fit débarquer à Paris juste à point pour le réveillon.
Minuit sonnant, je m'asseyais en bruyante compagnie avenue de l'Opéra, au café de Paris. La boîte, naturellement, était pleine comme un œuf. Je ne pus donc moins faire que remarquer, à main droite, au fond du salon _select_, une table vraiment somptueuse, en ceci qu'elle était assez grande pour six convives au moins, et qu'un seul couple s'y prélassait. Couple d'ailleurs élégant, et de la bonne élégance. A coup sûr, des gens bien, et discrets. Rien du prince cosaque, ni du roi transatlantique. La dame, fort belle, me faisait face et je pus l'examiner à mon aise. Elle ressemblait avec exactitude à n'importe quelle Parisienne, et je m'y serais trompé, si je n'avais bientôt remarqué, dans le regard et dans l'allure de cette Parisienne-là, un étonnement contenu, mais perpétuel, un effarement véritable,--l'effarement d'une créature naguère sauvage ou recluse, et tout d'un coup lâchée en pleine bacchanale civilisée,--en plein café de Paris un 24 décembre, à minuit.--Je m'avisai alors du cavalier. Il me tournait le dos. Mais au bout d'un moment, je réussis à l'entrevoir de profil. Et je le reconnus du premier coup: c'était Arif bey.
Sitôt que je pus, je me levai de ma table, et je parvins à me faufiler jusqu'à la sienne. Lui aussi me reconnut sur-le-champ. Il renversa sa chaise pour venir à moi plus vite. Et nous nous serrâmes la main comme si nous nous étions quittés la veille.
Après quoi, et tout de go, Arif voulut me présenter à sa compagne. Il me la nomma: Natiché hanoum. Elle était une cousine à lui, turque, bien entendu, et débarquée de l'Orient-express le matin même. Il avait trouvé plaisant la débaucher un peu dès son premier soir, pour qu'elle oubliât plus vite le harem. Moi, de rire, et je protestai: «Quoi donc? c'était ainsi qu'on quittait le voile? qu'était devenu le sévère _tcharchaf_,--la grande draperie noire, à peine transparente, dont les dames musulmanes s'enveloppent entières, des cheveux aux chevilles, sitôt qu'elles mettent le bout de leurs petits pieds hors de la maison?»
Mais Arif riait plus fort que moi:
--Eh! très cher! vous n'y songez donc plus? Nous sommes en Révolution, ne l'oubliez pas!
Rien n'était plus juste. Six mois plus tôt, le Sultan Abd-ul-Hamid avait octroyé une constitution à ses peuples. 1908, aux yeux des Turcs, c'était,--pour un temps, pour le temps d'alors!... pour un très petit temps!--1789. Et quand Arif bey, à propos du visage nu de sa belle cousine, prononça ce mot,--Révolution,--je ne pus m'empêcher de songer à nos propres révolutionnaires de l'avant-dernier siècle. Eux aussi l'avaient cru,--et de très bonne foi, la Bastille à peine prise!--que l'heure des libertés, de toutes les libertés, venait de sonner pour la France...
Le lendemain, 25 décembre 1908, je fis visite à mon ancien ami. Il s'était logé coquettement entre Passy et Auteuil. Son séjour à Paris pouvait se prolonger: le nouveau régime ottoman l'avait chargé d'une mission en France.
--D'une mission militaire, je suppose?
--Militaire, barbare que vous êtes? non, dieux! d'une mission agricole.
Qu'un soldat fût chargé d'acheter des moissonneuses, cela ne me surprit pas outre mesure. Les gouvernements révolutionnaires ont assez l'habitude de ne pas s'obstiner sottement à toujours mettre «the right man in the right place»,--l'homme qu'il faut où il faut. Les autres gouvernements aussi, pour être juste.
Mais je n'eus garde de souffler mot de ces réflexions à Arif bey, car j'avais déjà constaté qu'Arif bey, jadis aide de camp de Sa Majesté Impériale, était présentement révolutionnaire, Jeune-Turc. Il ne s'en cachait d'ailleurs pas.
--Très cher,--me dit-il le plus chaleureusement du monde,--la Turquie dormait, la Turquie se réveille. Nous étions un peuple arriéré, nous étions une nation de troisième ou quatrième ordre; nous serons demain à l'avant-garde de l'Europe, et l'Europe comptera avec la puissance ottomane comme elle compte avec la puissance anglaise ou avec la puissance allemande.
Malgré moi, je hochai la tête. Arif bey me saisit les deux mains:
--Vous n'y croyez pas!--s'écria-t-il.--Mais je sais que vous nous aimez! et alors, grâce à Dieu, vous aurez bientôt fait d'être convaincu... Réfléchissez seulement une minute: l'empire turc est-il moins vaste que l'Allemagne ou que la France?
--Certes non, tout au contraire.
--Ne sommes-nous pas vingt ou vingt-deux millions d'Ottomans? En 1789, vous n'étiez guère davantage de Français.
--C'est exact.
--Enfin, vous avez vécu parmi nous. Eh bien! répondez-moi en toute franchise: trouvez-vous les Turcs moins braves, moins honnêtes, moins intelligents qu'aucune autre race orientale, et même que n'importe quelle autre race d'Europe?
Pour lui répondre, je me levai: