L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis avec six autres singulières histoires

Part 10

Chapter 103,830 wordsPublic domain

C'était il y a longtemps,--avant que je n'eusse maison, femme et tout ce qui s'ensuit. J'étais donc parfaitement heureux, ou du moins, je crois me souvenir que je l'étais, ce qui revient au même...

Il y a longtemps!... J'habitais alors du 1er janvier à la Saint-Sylvestre à bord de mon vieux _Saint-Albans_... Vous vous rappelez?... Cette goélette qui avait gagné, en 1895, la coupe du prince de Naples. Je l'avais un peu transformée; j'en avais fait un bon bateau de croisière, confortable assez pour les longues flâneries. Et le fait est que, l'année dont je parle, le _Saint-Albans_ me promena, six mois durant, d'un bout de la Méditerranée à l'autre: Nice, Gênes, Naples, la Corse, la Sicile, Malte, Cattaro, Corfou, Lépante, Corinthe, Athènes, Santorin, Rhodes, Chypre,--et Brousse, et Stamboul, et Trébizonde,--et le Caucase, et cette émeraude sertie d'aigues-marines qu'est la Crimée,--je ne sais fichtre pas où mon ancre n'est pas tombée, par quelque soir d'or rouge ou quelque matin d'émail bleu!...

Ma parole, ce fut vraiment le plus joli temps de ma vie. Et il durerait encore, si j'avais été alors assez riche pour suivre jusqu'au bout ma fantaisie. Mais, contrairement au proverbe, jeunesse ne peut jamais. L'entretien d'une goélette de vingt tonneaux n'est pas l'affaire d'un pauvre diable. J'avais huit hommes d'équipage qui mangeaient comme seize, et un patron qui exagérait les galons d'or de ses manches: des galons à douze francs le mètre! En outre,--et c'est là que j'en voulais venir,--dans chaque port où s'imposait un ravitaillement, les indigènes nous écorchaient vifs. Italiens, Maltais et Grecs guettent aujourd'hui les yachts comme leurs pirates d'ancêtres ont jadis guetté les galères chargées d'épices. L'abordage et l'incendie n'en sont plus; mais c'est tout juste!--simple concession à la gendarmerie internationale.--On ne massacre plus l'étranger; mais on continue de le piller jusqu'à fond de cale. A telle enseigne que notre ami Vanderbilt lui-même se ruinerait à acheter trop d'olives noires aux aubergistes de l'Archipel. J'ai souvenance, spécialement, d'un pope de Chalcis en Eubée, lequel, épicier à ses moments perdus, nous rançonna, nous, chrétiens, comme il n'aurait pas rançonné des fils du Prophète! Et je songeai ce jour-là, non sans terreur, que la prochaine escale devant être Chanak en Turquie, ma bourse de giaour achèverait assurément de s'y vider d'un seul coup. Qu'attendre, en effet, des mécréants, quand les purs orthodoxes nous traitaient de Turcs à Maures?

Cependant, le _Saint-Albans_ cinglait vers les Dardanelles. Un beau matin, je vis à main gauche les falaises thraces, jaunes et blanches, et à main droite, les douze moulins à vent qui dominent le tumulus d'Achille et le tumulus de Patrocle. Le détroit s'ouvrait au milieu.

Le _Saint-Albans_ y entra. En trois bordées, nous fûmes devant Chanak, qui est une petite ville peinturlurée, au bord de l'eau. Là étaient, en ce temps reculé, qui fut le bon temps, les postes ottomans gardiens des détroits.

Je mouillai le yacht et j'armai le canot pour aller à terre. La veille au soir, nous avions soupé d'une boîte de conserves, la dernière. L'achat d'un mouton n'était point un luxe.

Or, le canot allait accoster, et déjà je prenais mon élan pour sauter sur le quai, quand ne voilà-t-il pas qu'un grand diable de soldat turc, en sentinelle, jailli de sa guérite comme un diable de sa boîte, nous couche en joue sans crier gare, et m'ordonne ensuite du ton le moins cordial de faire demi-tour et de m'en retourner d'où je venais! J'avais oublié, assez stupidement, qu'il fallait un passeport pour débarquer sur terre ottomane[1].

Le cas était épineux. Demander au consulat d'intervenir? Oui, évidemment. Mais je ne m'illusionnais pas sur le procédé: ce serait lent. La diplomatie française est formaliste. Et je ne tenais pas à mourir de faim en l'honneur du protocole.

--Que diable!--pensai-je,--nous sommes en Turquie, et la Turquie est la patrie du backchich!

(Je le croyais sur la foi des on-dit.)

Je tirai de ma bourse une superbe pièce d'or,--c'était encore aussi l'époque fabuleuse des monnaies qui trébuchaient!--une livre turque de vingt-trois francs, à l'effigie de Sa Majesté Impériale Elle-même. Et, ayant montré de loin la dite pièce au dit soldat, je la jetai à ses pieds, m'attendant à voir le désagréable fusil se relever aussitôt.

J'étais loin de compte. Le fusil ne se releva pas du tout. Et ma livre turque, dédaigneusement renvoyée d'un coup de botte, vint retomber au milieu du canot. L'Osmanli n'avait même pas voulu souiller, en la touchant, ses mains incorruptibles. J'en demeurai bleu! Depuis mon départ de France, c'était la première fois qu'un indigène méditerranéen refusait mon argent.

La situation n'en était pas plus drôle pour cela. Il n'y avait rien d'autre à faire que de retourner à bord du yacht. C'est ce que je fis, mélancoliquement.

La journée se passa, lente. J'échangeai tous les télégrammes imaginables avec le consul. Ce nonobstant, la nuit tomba, sans qu'une solution fût intervenue. Et nous commencions d'avoir faim.

A minuit, je pris un parti:

--Armez le canot!--commandai-je.--Allons, garçons, du leste! et surtout, pas de bruit!

Un canot qui se faufile la nuit, le long d'un quai, cela ne se remarque guère. Et puis, quoi! ils étaient peut-être couchés, les soldats turcs!

De fait, ils l'étaient. La fâcheuse guérite ne recélait plus personne. Et notre débarquement à la cloche de bois s'effectua sans encombre.

Je laissai le canot accosté, sous la garde d'un seul homme. Et je me hâtai, avec le reste de mon monde, de m'écarter prudemment du quai, et même de la ville. Chanak me semblait plein d'embûches. Pour l'achat du mouton, objet de mes rêves, le moindre village suffisait évidemment, et ne laissait pas d'être préférable.

A une lieue dans l'intérieur, nous trouvâmes une sorte de hameau pourvu d'une place et d'un marché. L'aube naissait comme nous y arrivions. Déjà les bergers parquaient leur bétail entre les piquets reliés par des cordes; et les maraîchers étendaient à même le sol leurs choux, leurs carottes, leurs artichauts et leurs asperges, cependant que s'amoncelaient de réjouissants sacs de pommes de terre, et que tous les fruits d'Anatolie, apportés à dos de bourricots, descendaient des bâts et des hottes, et s'alignaient sur des nattes d'osier.

Tout de suite, j'entamai les négociations. Et tout de suite ma stupéfaction fut immense. Le mouton, les légumes, les pastèques, le raisin, tout était d'un bon marché inouï, fantastique, invraisemblable. Quelque paradoxal que cela fût, les marchands turcs ne volaient point. J'avais affaire à d'honnêtes gens, exception unique de Gibraltar à Constantinople!

Abasourdi, j'achetai sans liarder, et je payai rubis sur l'ongle. Les bonnes gens n'en profitèrent point. Et il ne me parut pas que ma dernière emplette fût moins avantageuse que la première.

Bénissant du fond de l'âme les Turcs et la Turquie, je chargeai finalement ma petite cargaison sur deux ânes loués à l'ânier du village. Et je repris vivement le chemin de Chanak. Le jour s'était levé et je n'envisageais pas sans crainte l'opération du rembarquement sous les yeux de la sentinelle, probablement réveillée à l'heure qu'il était.

Je poussais donc de mon mieux mes deux ânes, quand, tout à coup, un cavalier, lancé du village à notre poursuite, nous rejoignit et nous intima l'ordre très net de rebrousser chemin.

--Aïe!--pensai-je.--Ça marchait trop bien. Voici l'ère des difficultés qui s'ouvre.

Sur la place du village, au beau milieu du marché en rumeur, cinq ou six longues barbes nous attendaient. C'étaient le cadi et les notables. Je jugeai politique de saluer cérémonieusement. On me rendit mes révérences avec la plus grave courtoisie.

Mais je n'étais pas dupe de ces salamalecs. Derrière le cadi, je voyais, rangés sur une ligne et l'air penaud, tous les marchands à qui j'avais eu affaire. Sans nul doute, ces pauvres gens, coupables d'avoir vendu leurs comestibles à des chiens d'infidèles, allaient expier ce forfait séance tenante. Et j'étais cité comme complice...

J'avais bien deviné. Le cadi, impératif, fit décharger d'abord mes deux bourriques, et procéda à un véritable inventaire. Tout fut examiné, retourné, pesé. On compta jusqu'aux pommes de terre.

Comme vous pensez, je n'avais garde de protester le moins du monde: je ne tenais point à aggraver mon cas.

Les marchands s'avancèrent ensuite l'un après l'autre. Il y eut interrogatoires et plaidoiries, auxquels bien entendu je ne comprenais rien. Le cadi, implacable, désignait d'un doigt vengeur chaque tomate et chaque concombre. Les coupables, très contrits, avouaient leur crime, humblement.

Enfin, un sac fut apporté. Chaque marchand sortit son escarcelle, et paya en la main du cadi une amende de quelques piastres. Le cadi vérifiait, au fur et à mesure, avant de verser l'argent dans le sac béant. Quand tout le monde fut quitte, on ferma le sac et on le lia d'une cordelette.

Et c'est ici que l'histoire devient miraculeuse! Écoutez bien:--Sur un signe du cadi, on rechargea ma cargaison sur mes deux ânes. On me restitua le tout. Et le cadi ... écoutez, écoutez! le cadi, me congédiant d'un geste affable, _me remit_, À MOI, _le petit sac plein de piastres_...

J'écarquillai des yeux énormes. L'iman de la mosquée, vieillard très vieux, vaguement polyglotte, appela tout ce qu'il avait su de français, pour m'expliquer:

--C'est parce que les marchands avaient gagné sur toi,--prononça-t-il.--Oui, ils avaient gagné le dix pour cent. Et il ne faut pas gagner sur l'étranger ... parce qu'il est écrit dans le Livre[2]:

Tu traiteras l'étranger comme ton hôte...

Lors, je m'en retournai vers le _Saint-Albans_, méditant ce qui est écrit aussi, ailleurs ... dans notre Molière, je crois:

Vraiment oui, de la conscience à un Turc...

[1] En ce temps-là, pour être tout à fait exact, il ne fallait guère de passeport que pour débarquer en Turquie, en Russie et en Perse. Mais, depuis, le progrès a marché; et actuellement, aucune frontière n'est exonérée de cette coûteuse formalité.

[2] _Le Livre_, le Coran.

* * * * *

HISTOIRE DE CHAT

_A mon maître Pierre Louÿs._

Le commencement de l'histoire, ce fut aux marches de marbre du débarcadère d'artillerie, à Top-Hané.

En ce temps-là, Constantinople était encore turque, tout à fait. C'est-à-dire qu'on y était presque en France; comme on y est presque en Angleterre, aujourd'hui.

Le canot de notre croiseur était à quai. Nous étions trois officiers près de rentrer à bord. Comme nous allions embarquer, un chat gris surgit je ne sais d'où et vint tout au bord de l'eau flairer nos avirons.

--Tiens!--dit quelqu'un,--un chat turc!

Il était turc indubitablement, puisqu'il n'avait pas peur de nous. Les chats de Constantinople, en effet, se divisent en deux catégories bien tranchées: les chats turcs, qui habitent les quartiers musulmans où tout chacun fut toujours bon pour les bêtes; et les chats grecs ou arméniens, qui habitent les quartiers _rayas_, où les chrétiens d'Orient, grégoriens ou orthodoxes, sont assez bassement cruels pour tout ce qui est faible. Les chats de ces quartiers-ci se sauvent tant qu'ils peuvent dès qu'ils aperçoivent figure humaine.

Le chat gris de Top-Hané était un chat turc; en sorte qu'après une hésitation très courte il prit son parti et, d'un bond, fut au milieu du canot français.

Un canotier, gentiment, le happa par la peau du cou:

--Faut-il le remettre à terre, capitaine?

Il s'adressait à moi: j'étais le plus ancien officier. Je haussai les épaules:

--Gardons-le, ce chat ... s'il veut absolument mettre son sac à bord!...

Le sourire des hommes approuva. Sur les vaisseaux de la République, on est exactement comme dans les villes de Turquie: bon pour les bêtes.

Une demi-heure plus tard, le chat gris, juché sur mon épaule, passa la coupée du croiseur. Et, l'instant d'après, je le déposai sur les coussins du carré[1]. Un carré, c'était du nouveau, pour un chat. La petite tête grise, curieuse, mais confiante, tendit vers les quatre points cardinaux un museau triangulaire et deux yeux ronds. Nous n'étions pas des gens somptueux, il s'en fallait: on mangeait sans nappe à notre table. Sur cette table de simple teck, perforés en quinconces pour les chevilles à roulis, le chat turc estima qu'il pouvait bien sauter; et nous estimâmes qu'il n'avait pas eu tort. C'était l'heure du dîner. On mit un poisson dans une assiette et l'on poussa l'assiette sous le nez du chat, qui ne fit point de cérémonies.

C'était d'ailleurs un chat très maigre. Dans les quartiers turcs de Constantinople, il n'y a jamais beaucoup à manger pour les animaux parce qu'il y a toujours très peu à manger pour les hommes.

Et ce qui devait arriver arriva: le chat mangeant trop vite s'étrangla; s'étrangla tout de bon, une longue arête lui ayant percé la gorge.

Il suffoqua tout de suite et râla, les quatre pattes écartelées, le nez en l'air, la gueule désespérément ouverte.

Immédiatement, chacun repoussa sa chaise, et l'on fit cercle autour du chat. Les yeux dilatés de la bestiole nous dévisageaient tous, les uns après les autres, comme pour un suprême recours en grâce.

Et, d'instinct, je me tournai, moi, vers le médecin du bord:

--Docteur, on ne peut rien faire pour cette bête?

--Peut-être bien!... pourquoi pas?...

Notre docteur était un vieil homme qui s'était jadis conduit en héros dans je ne sais plus quelle épidémie coloniale terrible comme une grande guerre. Il y avait gagné un galon, une rosette, et une infinie douceur dont il ne faisait pas bénéficier les seuls hommes: les bêtes en obtenaient leur part.

Cependant, nous avions débarrassé un coin de la table, et nous nous étions comptés quatre pour y renverser le chat. Il gisait maintenant sur le dos, les quatre pattes empoignées par quatre mains, les deux mâchoires large écartées et solidement tenues. Et le docteur, penché sur lui, s'efforçait d'inspecter la gorge d'où suintait un peu de sang. Au bout d'un temps, le docteur se releva:

--L'arête,--dit-il,--est entièrement sous la muqueuse, impossible de la saisir ainsi. Il faut un coup de bistouri!

Quelqu'un plaignit le chat:

--Pauvre bête!

--Oh! il s'en tirera,--fit le médecin.--Un coup de bistouri, ce n'est rien à donner. Je vais faire le nécessaire... Mais tenez bien le chat!... qu'il ne bouge pas!...

Ce fut l'affaire de six secondes. Je tenais l'une des pattes. Je sentis dans toute ma paume et le long de tous mes doigts le profond tressaillement de la bête entamée par l'acier. Le chat râlait, il ne pouvait miauler.

L'instant d'après, c'était fini. L'arête était extraite.

--Attention!--fit l'opérateur:--lâchez tous ensemble, au commandement ... sinon, gare les griffes!... et sautez en arrière!--Attention!... un, deux, trois... hop!

Toutes les mains s'étaient ouvertes et nous avions tous reculé. Très inutilement d'ailleurs: le chat, roulant doucement sur lui-même, s'était remis sur ses quatre pattes sans violence, et ne montrait aucune colère.

Quelqu'un dit:

--On dirait qu'il ne nous en veut pas?... Il a l'air de comprendre...

Il comprenait sans doute. Il comprenait même si bien, et il nous en voulait si peu, qu'au bout d'un quart de minute il s'en fut gravement vers le médecin tout éberlué, et, levant vers lui le beau regard de ses yeux verts, lui lécha les deux mains l'une après l'autre...

C'était un chat turc...

[1] Faut-il expliquer aux lecteurs français, mal au fait des choses de la mer, que la _coupée_ d'un navire est exactement la porte par laquelle on y peut entrer, et que la grand'chambre des officiers s'appelle un _carré?_

* * * * *

HISTOIRE DE CHIENS

_Pour la Souléïmanieh djami._

Pour commencer, il faut qu'on le sache: j'aime les chats et je n'aime pas les chiens. Goût, certes, bizarre et déraisonnable: l'homme, animal égoïste au plus haut point, prise d'abord chez les animaux, ses voisins, la servilité, l'obséquiosité et la platitude, toutes vertus «chiennes» par essence. J'apprécie, moi, l'indépendance, l'orgueil et la dignité, trois vices que les chats possèdent et cultivent. Rien ne m'est plus odieux que de subir, à propos de rien, la tendresse exubérante du premier chien inconnu, et son entêtement à lécher la poussière de mes bottes. Rien ne me plaît autant que d'obtenir, à grand effort de politesse délicate et d'attentions choisies, la sympathie rarement exprimée de mon propre chat, lequel, d'ailleurs, a toujours refusé de se considérer comme mon esclave et consent seulement à être mon ami.--Vous me trouvez ridicule?--Soit! Mais dites-vous bien que si je ne vous rends pas, moi, la pareille, c'est par pure et simple courtoisie! Je me tais, mais je n'en pense pas moins...

Donc, j'aime les chats et je n'aime pas les chiens. A cette règle, j'apporte toutefois une exception: il est une race de chiens que j'ai aimée et que j'aime. Ne cherchez pas laquelle. Il ne s'agit ni de colleys, ni de loulous, ni de fox. Je professe à l'endroit de toutes ces bêtes de luxe la même horreur dégoûtée. Et je n'ai guère moins de mépris pour les bêtes de garde ou pour les bêtes de chasse. La seule race canine qui trouve grâce à mes yeux n'est pas une race domestique: c'est la race très primitive des chiens errants de Turquie, chiens véritablement libres, sans maître ni chenil, sans laisse ni collier, chiens dédaigneux et faméliques, chiens fiers, chiens, pour tout dire, très peu «chiens», et presque dignes d'être «chats».

A ces bêtes demi-sauvages, la vie indépendante a conservé des vertus qui ne se trouvent plus dans la niche de Mirza, ni d'Azor: les chiens turcs,--chiens de Scutari, chiens de Brousse, chiens de Konia, et jadis chiens de Constantinople[1],--les chiens musulmans, chiens libres, sont graves, raisonnables, pensifs et philosophes. Ils endurent en silence la pluie et la neige, mais, par contre, n'endurent d'aucune façon les injures des méchants hommes, et ne savent pas lécher la main qui les frappe. Ce qui ne les empêche pas d'être de très bons chiens, pacifiques et courtois, mordant seulement quand il est indispensable de mordre. J'imagine que la société de leurs compatriotes, les hommes turcs, leur a servi d'éducation: car les hommes turcs sont eux-mêmes des hommes excellents, très courtois et très pacifiques, et qui jamais n'ont abusé de leur force pour battre enfants, femmes ni animaux. Peu importe, d'ailleurs: éduqués on non, les chiens errants de Turquie sont d'irréprochables chiens. Et le gouvernement jeune-turc, qui, sous prétexte de civilisation, prétexte aussi vaniteux que barbare, en massacra naguère soixante ou quatre-vingt mille à Stamboul, à Galata, à Péra, et dans tous les villages du Bosphore, se montra dans cette occurrence infiniment plus cruel et sanguinaire que jamais n'avait été le vieil Abd-ul-Hamid, Sultan prétendu Rouge. Par la suite, ce même gouvernement massacra pareillement la Turquie elle-même. Il ne fallait pas être grand prophète pour prévoir ceci, ayant vu cela...

Mais c'est de chiens qu'il s'agit ici et non d'hommes,--_insh'Allah!_...

Or, les chiens errants de Turquie ne vivent pas du tout, comme vous pourriez le croire, en chiens anarchistes, sans traditions, coutumes, code et lois. Leur République est, au contraire, un État merveilleusement policé. Et il me fut donné jadis d'en admirer la civilisation pittoresque, à Constantinople même, au temps où Constantinople possédait encore sa population de chiens libres. Constantinople, capitale à peine moins vaste que Paris, se divise en une centaine de quartiers. Pareillement, les chiens de Constantinople se répartissaient en une centaine de hordes, dont chacune, domiciliée dans un quartier qui lui était propre, n'en sortait jamais, et veillait avec rigueur à ce qu'aucun chien d'autre quartier n'y risquât ses pattes. Moyennant quoi, la République vivait en paix. Chaque mère de famille élevait sans bataille sa progéniture, et obtenait de plein droit la meilleure place aux tas d'ordures d'où la communauté tirait le plus clair de son humble subsistance. Oh! ce n'étaient point là festins, ni banquets. Mais le chien turc est sobre. Et il sait attendre patiemment l'aubaine rarissime du passant débonnaire, en humeur d'acheter, pour les pauvres chiens, deux _métallicks_[2] de pain noir, régal miraculeux dont toute une famille se pourlèche plusieurs jours durant.

Il m'est arrivé, à moi, qui écris cette histoire, d'être ce débonnaire passant.

Je me souviens d'un jour très ensoleillé... C'était il y a bien des années, un jour de juillet ... oui: le 20 juillet 1904. L'histoire est vraie, vous voyez ... je n'invente pas... Ce jour-là, j'étais, aux approches de midi, sur le point d'entrer dans le harem de la Souléïmanieh djami... La Souléïmanieh djami, c'est la plus splendide des splendides mosquées de Stamboul, et l'on nomme _harem_ la grande cour carrée et cloîtrée qui précède les sanctuaires musulmans.

J'allais donc entrer là. Non pas seul: une amie m'accompagnait, une amie qui, ce 20 juillet-là, m'accompagnait pour la première fois, et qui, depuis, n'a jamais cessé, même après qu'Allah eut séparé nos destinées, de marcher à côté de moi sur tous les plus durs chemins de ma vie...

Nous étions, elle et moi, fatigués. Devant la porte de la mosquée, trois grandes colonnes de porphyre gisaient, renversées par les siècles; trois colonnes qui, sans doute, soutinrent quelque portique du temple byzantin debout, il y a six cents ans, en ce même lieu... Et, sur le fût d'une de ces trois colonnes, mon amie et moi nous assîmes.

Alors, tout à coup, une chienne turque sortit d'un trou creusé sous la colonne; une très jeune chienne dont les mamelles longues et plates attestaient un allaitement tout juste achevé: une pauvre chienne, dont les côtes saillaient pointues sous la peau. Évidemment, il n'y avait guère à manger dans le quartier, surtout pour une maman dont les bébés, sevrés de la veille, commençaient probablement d'avoir faim sans rime ni raison.

Mon amie appela la chienne, et la chienne, ayant d'abord réfléchi prudemment, vint. Un marchand de pain noir passait fort à propos sur la grande place déserte. Je le hélai et mon amie acheta beaucoup, beaucoup de pain noir. La chienne, éblouie, vit sous ses pattes une semaine pour le moins de liesse et de bombance...

Pénétrée de gratitude, cette chienne-là,--une maman chienne,--voulut prouver sur-le-champ sa joie et sa confiance. Et, pour ce faire, elle fit comme auraient fait toutes les autres mamans de l'univers: plongeant avec précipitation dans son trou, sous la colonne, elle en émergea l'instant d'après, portant à bout de gueule deux chiots, qui étaient les siens, et qu'elle nous présenta dans toutes les règles les plus protocolaires. C'étaient de jolis chiots: aussi potelés, aussi grassouillets que leur mère était elle-même étique, ce dont elle semblait tirer un bien légitime orgueil. Sous nos yeux, pour que nous ne nous méprenions pas sur le sens de cette maigreur et de cet embonpoint significatifs, notre nouvelle amie partagea à coups de dents, entre ses deux marmots, le repas du jour, puis s'en fut remiser en lieu sûr le surplus des provisions. Après quoi, revenant, elle dîna des restes de ses petits, et les chiots laissaient peu de restes. Puis, enfin, la famille entière réintégra sa façon de terrier.

--Quand je ne serai plus ici,--me dit alors mon amie... (elle allait s'en retourner vers son pays très, très lointain, et plus froid que neige et que givre...)--quand je ne serai plus ici, vous reviendrez sur cette place, et vous achèterez encore du pain pour ces mioches et pour leur maman ... n'est-ce pas?... Promettez?...

Je promis. Et je tins. Je revins...

Je revins au bout d'une quinzaine. Sur le même fût de colonne je me rassis. Et la place autour de moi brilla de sa même magnificence. Il faisait le même soleil, éblouissant. Et pourtant, parce que, cette fois, j'étais seul là où nous avions été deux, il me parut que toute la splendeur du lieu était ternie.