L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis avec six autres singulières histoires

Part 1

Chapter 13,683 wordsPublic domain

CLAUDE FARRÈRE

L'extraordinaire

aventure

d'Achmet Pacha Djemaleddine

pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis

_avec six autres singulières histoires_

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, Rue Racine, 26

Douzième mille

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_Il a été tiré de cet ouvrage: trente-cinq exemplaires sur papier de Chine,_

_numérotés de 1 à 35,_

_cent soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande,_

_numérotés de 36 à 210,_

_deux cent cinquante exemplaires sur papier vélin des papeteries du Marais,_

_numérotés de 211 à 460,_

_et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxe,_

_hors numérotage,_

_imprimés spécialement pour l'auteur, tous signés et parafés de sa main._

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L'extraordinaire aventure

d'Achmet Pacha Djemaleddine

pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis

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Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.

Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1921

by ERNEST FLAMMARION.

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TABLE DES MATIÈRES

_JADIS:_

1.--L'extraordinaire aventure d'Achmet pacha Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis de France et ami de plusieurs sublimes princes

_NAGUÈRES:_

2.--Sept lettres de princesse

_DE TOUT TEMPS:_

3.--Conscience turque

4.--Histoire de chat

5.--Histoire de chiens

6.--Tripolitaine

7.--Celui qui est mort

AVANT-PROPOS

LES TURCS

Si j'essayais de dissiper l'équivoque? Si j'essayais de faire comprendre à mes compatriotes pourquoi j'aime les Turcs et pourquoi je n'aime pas leurs ennemis? Si j'essayais d'expliquer à toute la France pourquoi des hommes tels que Pierre Loti, tels que Pierre Mille, tels qu'Édouard Herriot, tels que Paul de Cassagnac, tels que MM. Ribot, de Monzie, Rouillon, que sais-je? tels que moi-même!--gens, ce me semble, légèrement différents les uns des autres, on m'accordera cela!--s'entendent néanmoins pour crier tous ensemble, et sur tous les tons: «La défaite turque actuelle serait une défaite française; la victoire grecque serait un recul pour la civilisation...»

Oui ... si j'essayais?

Pourquoi non? Le public français est assurément d'une ignorance en géographie qui rend la tâche assez rude. Mais, cette ignorance, n'est-ce pas un devoir impérieux de lutter contre elle,--surtout lorsqu'elle risque,--et c'est le cas,--d'entraîner l'opinion nationale à des manifestations qui vont droit à l'encontre des intérêts français les plus évidents?

Essayons donc!

Il y a huit ans,--c'était exactement le 3 octobre 1913, soit quinze ou seize jours avant qu'éclatât cette guerre des Balkans, qui fut si funeste à l'empire turc, et, par ricochet, à toute l'Europe, car la Grande Guerre en est sortie!--j'écrivais, pour l'une des très rares feuilles parisiennes où l'on est tout à fait libre d'écrire ce qu'on pense[1], un article où je prédisais quelques-unes des choses qui se sont réalisées depuis, et quelques-unes de celles qui se réaliseront à brève échéance. Et je terminais le dit article par une conclusion dans le goût de celle-ci:

«_Dans la lutte injuste qui se prépare, mes sympathies vont au faible contre le fort, à l'assailli contre l'assaillant, au musulman contre le chrétien._»

Après quoi, ayant écrit cela, j'attendis en toute confiance la raisonnable vagonnée d'injures et de menaces,--toutes prudemment anonymes, il va sans dire,--que le retour du courrier ne pouvait manquer de m'apporter.

Or, mon espérance ne fut pas déçue. Je reçus tout ce que j'attendais. Un journal du matin me qualifia de juif et de métèque. Une feuille italienne m'accusa de n'être pas Français. Bref, nombre de bonnes gens, borgnes ou aveugles, s'indignèrent, avec véhémence, contre mon audace d'avoir deux yeux et d'être clairvoyant. Cela n'était ni pour m'étonner, ni pour me déplaire. Mais ce qui me déplut, sans toutefois m'étonner, ce fut le trop gros tas de lettres très sincères que force lecteurs de _l'Intransigeant_ jugèrent indispensable de m'adresser. Ces lettres-là ne contenaient guère d'injures et nulle menace. Mais toutes me reprochaient, le plus candidement du monde, à moi, officier français, qu'on savait «très bon patriote», de prendre le parti «des turcs» contre «les victimes chrétiennes».

--Ce reproche-là, qu'on me prodiguait en 1913, on n'oserait plus me l'adresser aujourd'hui. La Grande Guerre a passé. Et tous les soldats français de l'Armée de Salonique savent qu'en Orient la victime est plus souvent musulmane que nazaréenne, et le bourreau plus souvent arménien qu'osmanli...

Mais on me reprochait encore, j'en suis persuadé, de prendre, contre la civilisation, le parti des Barbares.--N'est-ce pas?--Les préjugés sont si forts, et la vérité si débile!--Soit! c'est donc à ce reproche-là que je veux d'avance répondre. Et c'est pour éclairer les hommes de bonne foi et de bonne volonté que je publie, aujourd'hui, ce livre.

--Je précise d'abord.

Si j'aime les Turcs et si je n'aime pas leurs ennemis, c'est à double cause. J'ai deux raisons qui justifient ma sympathie: une raison d'intérêt et une raison de sentiment.

La raison d'intérêt, je l'ai vingt fois exposée, dans trop d'articles et dans trop d'études dont j'ai, de 1903 à 1921, encombré les revues, les journaux, les magazines même. Je reviens encore là-dessus; car rien n'est plus important pour des lecteurs français désireux de bien comprendre le problème oriental:--dans tout le Proche-Orient, les intérêts français sont liés, et mieux que liés: mêlés, enchevêtrés, confondus avec les intérêts turcs. Chaque pas perdu par la Turquie fut toujours un pas perdu par la France. Chaque progrès des Bulgares, des Serbes ou des Grecs fut un recul pour nous, Français.

Rien n'est plus clair. Il faut n'avoir jamais mis les pieds hors de France pour en douter.

Qu'on veuille bien se souvenir, d'abord, de l'état actuel de la question turque. La Turquie de 1914 a lutté contre nous aux côtés de l'Allemagne. Certes! Mais qu'est-ce à dire? Ceci simplement: que, menacée et entamée par ses ennemis slaves, menacée par la Russie tsariste qui voulait Constantinople, menacée par l'Entente de 1914, qui accordait Constantinople à la Russie, les Turcs ont dû chercher appui chez les ennemis des Slaves: en Autriche, en Allemagne. Est-ce la faute des Turcs si les Français de 1913 étaient devenus les très humbles serviteurs de la Russie,--jusqu'à lui sacrifier avec ardeur tous nos intérêts asiatiques[2], pour lesquels aucun de nos gouvernements de jadis n'hésita jamais à tirer l'épée? Est-ce la faute des Turcs si l'alliance franco-russe fut toujours telle, qu'en toute occurrence, et chaque fois que les deux politiques des nations alliées vinrent à s'opposer l'une à l'autre, ce fut toujours inéluctablement la France qui céda, et la politique française qui mît les pouces[3]. Cela n'empêchait pourtant pas la langue française d'être, et de continuer d'être _au même titre que la langue turque_, tant qu'il y eut un Empire turc, la langue officielle de l'Empire. Cela n'empêchait pas nos écoles de rayonner sur tout l'empire ottoman. Cela n'empêchait pas le peuple turc de nous connaître, de nous aimer[4],--comme l'unique nation qui fut toujours son alliée contre tous ses ennemis successifs, depuis le temps de François Ier jusqu'au temps de Napoléon III. Cela, surtout, n'empêchait pas le Turc musulman, continuellement envahi et entamé par le Slave orthodoxe, de s'appuyer logiquement sur le Franc catholique _et de le favoriser de toutes ses forces!_ Questionnez nos missionnaires latins, véritables pionniers de notre civilisation occidentale en Anatolie: tous se louaient du Turc et maudissaient l'orthodoxe. Aux jours des grandes fêtes catholiques, qui furent toujours là-bas, que les anticléricaux de France le sachent ou l'ignorent, les vraies fêtes françaises (concurremment avec le 14 juillet, fêté musique en tête par tous les religieux latins d'Orient), à Pâques nouveau style, à Noël, à l'Assomption, que voyait-on, de Stamboul jusqu'à Diarbékir?--On voyait les garnisons ottomanes, baïonnette au canon, faire la haie sur le passage des processions françaises pour leur faire honneur et pour les protéger contre les injures, les cailloux et autres aménités dont toute la gent orthodoxe s'efforce de lapider ces Francs maudits, barbares et idolâtres.

Ainsi vont les choses, partout où flotte encore le drapeau rouge au croissant d'or. Et, naturellement, partout où ce drapeau a cessé de flotter, d'Athènes à Sofia, en passant par Salonique et par Smyrne, les choses vont d'une autre manière. Grèce, Serbie, Bulgarie, Grèce surtout, sont, en effet, orthodoxes de religion et slaves de race. Oui: la Grèce surtout! Et, sans même remonter à cent ans en arrière, sans rappeler qu'au combat de Breno, en 1807, les Monténégrins, vainqueurs d'une division française chargée de réprimer leurs brigandages en Illyrie, achevèrent et mutilèrent tous nos blessés,--sans rappeler qu'en 1854, Canrobert, alors général de division opérant en Bulgarie[5] contre les Russes, se plaignait, dans un rapport que j'ai lu aux Archives de France, de l'abominable cruauté des paysans contre nos soldats, il suffit de se reporter aux plus récents événements de la Grande Guerre, à la trahison grecque, au massacre d'Athènes perpétré le 1er décembre 1910, et à l'agression bulgare de la même année. La Turquie marcha contre nous contrainte et forcée: pas un Turc ne s'engagea volontairement, de 1914 à 1918, contre la France! Au contraire toute la Bulgarie, toute la Grèce royaliste,--qui nous devaient autant de reconnaissance historique l'une que l'autre,--se jetèrent avec enthousiasme dans le camp de nos ennemis.

N'oublions pas, enfin, que dans tout l'Orient, les termes de Français, de Francs et de catholiques sont pratiquement identiques. Qu'on le sache bien, qu'on en soit sûr: l'armée grecque d'Anatolie, en cet instant même, refoule et culbute la France latine hors d'Anatolie, comme jadis les armées serbe et bulgare nous rejetèrent hors des Balkans.

Voilà pour la question d'intérêt. J'en viens à la question de sentiment. Elle n'est pas d'importance moindre. J'ai montré qu'un Français «conscient» devait être du parti des Turcs. Un honnête homme, Français ou non, doit en être aussi, s'il a le courage de rejeter loin de lui le fatras des vieux préjugés héréditaires et d'oublier la boutade de Molière, plaisante, mais injuste: _Vraiment oui! de la conscience à un Turc!_

Les Turcs, en effet, ont de la conscience. Ils en ont même infiniment plus que les chrétiens d'Orient, que les orthodoxes levantins.

Qu'on m'excuse, d'abord: il me faut aborder ici quelques faits tout personnels. Je serai, d'ailleurs, on ne peut plus bref. Je veux, seulement qu'on soit bien persuadé que je n'invente rien de ce dont je parle et que j'ai appris ce que je sais par moi-même, sur place et à loisir. Je n'ai pas acquis une érudition toute factice en feuilletant des livres au hasard. Je n'ai pas traversé les Balkans à toute vapeur, en voyage «d'études». Je n'ai pas limité mes investigations à un seul pays, n'interrogeant qu'an seul parti, et refusant d'écouter même les plus timides échos de la cloche adverse... Non. J'ai vécu en Orient deux ans et demi, de 1902 à 1904. J'y suis retourné de 1911 à 1913. Je me suis promené en touriste, de Trébizonde à Corfou, par Sébastopol, Varna, Galatz, Bourgas, Athènes, Corinthe, Smyrne, Syra, Brousse, Beyrouth, Monastir, Samos et Candie. Entre temps, j'ai parcouru la Tunisie, l'Algérie, le Maroc; bref, tout ce qu'il y a de terres musulmanes. J'ai vu chez eux les princes et leurs cours, les paysans, les ouvriers et les bergers. Je me suis fait de très bons amis partout, et des amies. Tous et toutes me parlèrent toujours fort librement: je ne suis pas journaliste, je suis soldat: cela met les bavards à l'aise. A Sullina de Roumanie, j'entendis jadis les officiers du roi Carol, allié de l'Allemagne, crier: _Vive la France!_ A Andrinople, une petite Serbe me révéla, trois bons mois d'avance, que les officiers du royaume avaient fait partie d'assassiner leur reine et leur roi, du temps des Obrenovitch. A Smyrne, lors du débarquement hellène, l'infamie des insultes à la population turque inoffensive, et l'horreur des meurtres, des viols, des tortures, tout cela lâchement perpétré, par une soldatesque immonde que ses officiers poussaient à faire pis, fut une tache de boue et de sang sur la soie déshonorée à jamais du drapeau grec. Depuis, chaque bataille, soit gagnée, soit perdue par ces mêmes héros athéniens qui fusillèrent en 1915 nos matelots sans armes fut prétexe à d'autres insultes, à d'autres meurtres, à d'autres viols, à d'autres tortures. Cela, sans doute, me dira-t-on, c'est la guerre.--Oui... Pas, néanmoins, la guerre ordinaire. Pas même la guerre telle que la faisaient MM. von Hindenburg et Ludendorf...--Mais enfin, soit! c'est la guerre... Mais il y a aussi la paix. Or, en pleine paix, j'ai vu, partout, les banquiers arméniens, grecs et européens à l'œuvre. Et je vous fiche mon billet que ces banquiers-là travaillaient fort joliment!

Bref, ce que je dis, je le sais. Je le sais, parce que je l'ai vu. Et peu de gens l'ont vu d'aussi près que moi.

Croyez-moi donc, quand je vous jure qu'à l'été de 1902, j'étais parti de France turcophobe en diable, comme tout Français l'est au sortir du collège, où il s'est nourri des souvenirs antiques et des préjugés modernes. Et croyez-moi encore quand je vous atteste qu'à l'automne de 1901, je repartais de Turquie turcophile de la tête aux pieds.

Il y a dix-sept ans de cela. Et mon opinion, depuis, n'a jamais varié!

Et tous mes camarades, tous les officiers français qui ont comme moi vécu en Turquie, si peu que ç'ait été, partent comme je suis parti et reviennent comme je suis revenu. _Sans exception_.

Pourquoi? Parce qu'ils ont tous vu comme j'ai vu moi-même. Parce qu'ils savent tous comme je sais.

Ils savent que, toujours et partout, dans tout conflit oriental, le Turc a raison et ses ennemis tort[6].

Ce Turc honni, attaqué, décrié, et qui n'a pas de journaux, lui, pour se défendre, ce Turc qui ne répond jamais quand on l'insulte,--il est honnête, loyal et droit, et rude d'apparence, mais avec les plus délicates douceurs envers toute créature faible et douce. Dans les quartiers turcs de Stamboul, vous n'entendrez jamais pleurer femme ni enfant. Vous ne verrez jamais même une bête craintive. Les chats turcs ne se sauvent pas devant l'homme, car l'homme ne les maltraite pas. Il a fallu qu'un ramassis d'abjects coquins,--non turcs, certes!--revînt d'exil et s'emparât de la municipalité de Constantinople pour que fût décrété le massacre imbécile de ces chiens errants qui pullulaient par toute la ville[7].

D'ailleurs, quand on en vint à l'exécution de la sentence, pas un Turc n'accepta le rôle de bourreau. Il fallut recourir aux Grecs, aux Arméniens, aux Levantins...

Et j'entends maintenant l'objection capitale qu'on m'oppose: cette douceur turque, comment s'arrange-t-elle des massacres, des tortures, des horreurs que toute la presse rapporte? Que deviennent les tueries arméniennes?

J'y arrive.--C'est ici surtout que je tiens à tout dire, à ne rien laisser dans l'ombre.

Commençons par le commencement: il est parfaitement exact qu'à plusieurs reprises les Turcs ont massacré bon nombre de leurs ennemis. Notamment des Bulgares en Macédoine et des Arméniens un peu partout.--Oui[8].--Mais comment et dans quelles circonstances?

La réponse est facile! Toujours après provocations, toujours après qu'on eût déjà massacré ou affamé des musulmans, beaucoup de musulmans! Toujours en manière de représailles,--et, j'ose l'affirmer, d'horribles mais justes représailles!

Les Turcs ont jadis massacré des Bulgares en Macédoine,--oui.--Mais après que les bandes bulgares des _comitadjis_ eurent poussé à bout la population turque, après que le sang turc eut coulé par flots effroyables sous le couteau de ces orthodoxes féroces qui préparaient, vingt ans d'avance, la guerre de 1912, en tuant d'avance le plus possible de leurs futurs adversaires. Je le répète, et je l'ai moi-même éprouvé vingt fois, en Asie comme en Europe: le paysan turc est un être paisible et doux chez qui le sang caucasien l'emporte aujourd'hui de beaucoup sur le sang turkmène de jadis. Pour les Bulgares, qu'on s'en souvienne: il ne subsiste pas en Europe de plus proches parents des Huns, d'agréable mémoire.

Moi qui écris ceci, j'ai vu, à Salonique, les listes, dressées par des israélites, juges fort impartiaux, des victimes musulmanes égorgées et torturées par les comitadjis bulgares. Seulement, les journalistes russes d'alors ont eu grand soin d'étouffer ces listes-là, compromettantes pour le bon renom des Slaves.

Quant aux Arméniens, c'est une pire affaire. Les Arméniens, quand les Turcs les ont massacrés, n'avaient pas eux-mêmes massacré le moindre Turc. Mais ils avaient fait mille fois pis que massacrer.

Les Arméniens sont, en effet, les véritables juifs de l'Orient,--je prends le mot juif dans son plus mauvais sens, et j'en fais mes excuses aux très nombreux israélites que je sais bien n'être pas plus juifs que moi-même.--Et les Arméniens sont des juifs tellement juifs,--tellement rapaces, tellement vautours et vampires,--que les vrais israélites, écrasés par la concurrence arménienne, meurent littéralement de faim en Orient. Le Turc, lui, honnête musulman, à qui sa religion défend rigoureusement l'usure, le Turc qui jamais n'entendit goutte aux questions de _doit, d'avoir et d'intérêts composés_, le Turc a toujours été tondu de si près par l'Arménien, prêteur à la petite semaine, que le cuir lui fut souvent arraché avec la laine. Ruiné, affamé, désespéré, le Turc alors a souvent pris son bâton pour sa raison suprême. Je ne l'en glorifie point. Mais je l'en excuse. La faim fut toujours mauvaise conseillère, et les honnêtes gens écouteront toujours avec un dangereux serrement de cœur leurs femmes et leurs enfants pleurer faute de pain.--Le meurtre n'en est guère plus beau, je le sais. Mais je sais aussi des choses plus affreuses que le meurtre: par exemple, la salle des ventes à l'encan, lorsque les prêteurs sur gages dispersent quatre meubles boiteux et trois paquets de hardes sous les yeux d'une famille désormais sans feu ni lieu et qui, tout à l'heure, grelottera sous la neige.--J'ai vu cela.

A présent, nul besoin d'en dire davantage. Les gens de bonne foi sont convaincus depuis longtemps.

C'est à ces gens que je m'adresse pour les supplier de ne plus accepter désormais comme paroles d'évangile le flot de paroles mensongères qui coule sans interruption dans la presse occidentale. Ce flot-là, les seules bouches orthodoxes le déversent sur l'Europe. Car les Grecs, car les Bulgares, car les Serbes ont des journaux, des journaux que l'Europe lit. Ces peuples en profitent: ils écrivent, parlent, crient. Et le Turc se tait. Comment n'aurait-il pas tort aux yeux du monde?

Le monde n'entend qu'un son de cloche. Toujours le même son, toujours la même cloche: la cloche orthodoxe; et, depuis qu'il n'y a plus de Russie, la cloche anglaise a pris la suite de la cloche russe défunte.

Et voilà pourquoi, moi, Franc de France, j'ai voulu, une pauvre fois, faire entendre au moins à la France l'autre son, l'autre cloche:--non pas même la cloche musulmane, mais seulement la cloche latine,--la cloche française!

[1] _L'Intransigeant_, dont le directeur, en cet an-là, 1913, était déjà comme il est encore en cet an-ci, 1921, M. Léon Bailby.

[2] Dès que l'alliance fut signée, la Russie, tout en puisant des deux mains dans le trésor français, ne fit que développer plus largement sa vieille politique agressive et aventureuse, poussant pointe sur pointe tour à tour vers Constantinople et vers Pékin, sans nul scrupule de nous entraîner à sa suite dans les plus téméraires équipées, et surtout, sans nul souci de respecter les intérêts particuliers de cette trop complaisante et trop ignorante alliée qu'est la France. En Extrême-Orient, comme en Orient, la Russie de 1913, amie et alliée de la France, combattait notre expansion plus rudement que n'avait fait la Russie de 1854, à la veille de tirer l'épée contre Napoléon III.

[3] Qu'en 1896, il en ait été ainsi, soit! Dans ce temps-là la France était encore la vaincue de 1871, ambitionnant de reprendre ses provinces volées, et la Russie nous apparaissait devoir être la toute-puissante amie qui nous les rendrait, sans même combattre, rien qu'en portant la main à la garde de l épée.

Mais qu'il en fût encore ainsi en 1913, cela passe la mesure! Certes, la France n'avait pas grandi dans l'intervalle. Et Fashoda, Tanger, Agadir sont là pour nous l'apprendre. Mais la Russie, elle, avait déjà rapetissé. Et, sans même parler de tant de milliards prêtés par nous, empruntés par nos alliés, sans nul retour, les vaincus de Sedan avaient bien le droit de traiter en égaux les vaincus de Moukden...

[4] Les gouvernements vieux-turcs et jeunes-turcs,--ceux-ci surtout, ont pu faire une politique anti-française. Le peuple turc aima toujours les Français. Interrogez tous ceux qui se sont promenés, comme j'ai fait, à pied, dans les villages du fin fond de l'Anatolie, et qui ont sollicité le soir l'hospitalité des hans. Certes, tout chacun est admis, et traité en hôte. Mais, prudemment, vos voisins ne s'en enquièrent pas moins:--«Etes-vous Moskof (Russe)?--Iok (non)!--Allemand?--Iok! iok!...» A chacun de ces iok-là, vous aurez vu la figure du curieux s'épanouir...--«Etes-vous Anglais?--Non: je suis Français, Frank de la France...--Mash'Allah! Tout est à vous!»

[5] En Bulgarie et dans la province de Dobroudja, actuellement roumaine, mais qui n'était alors peuplée que de Bulgares, Slaves ou Mongols.

[6] J'entends très bien qu'on va m'objecter:--Nous-mêmes, Français avons actuellement (1921), en Syrie et en Cilicie, un conflit oriental; un conflit franco-turc! Est-ce à dire qu'en Cilicie et qu'en Syrie la France a tort, et les Turcs raison?

Mon Dieu! non!... pas tout à fait... La France, certes, dépossédée par l'Europe entière et par l'Angleterre surtout des droits privilégiés qu'elle détenait en Turquie depuis François Ier (1527!) a raison de vouloir en dédommagement de ces droits qu'elle acheta par quatre cents années d'alliance bonne ou mauvaise, et qu'on lui vole, la France a raison de vouloir obtenir une compensation: le Liban...

Mais la Turquie, qui n'a rien du tout volé à la France, a raison de défendre son bien contre tout le monde et contre chacun, même contre la France...

Et, si je n'étais Français, de quel bon cœur je me battrais pour la Turquie contre la Grèce, contre l'Angleterre, contre à peu près toute l'Europe, aux côtés de mon ami d'Angora, Kemal-pacha!

[7] Depuis le massacre des chiens de Stamboul, les coquins ci-dessus désignés,--soi disant Jeunes-Turcs? ni Turcs, ni jeunes!--ont d'ailleurs donné derechef leur mesure, en massacrant leur patrie (ou plutôt la patrie qu'ils prétendaient leur) à peu près aussi élégamment qu'ils avaient massacré les chiens turcs,--vraiment turcs, eux.

[8] Tout de même, il n'est que juste d'ajouter que les Turcs y sont vraiment allés de main morte, quand on compare leurs «massacres» à l'extermination systématique et ignoble à laquelle procédèrent les troupes régulières de Grèce et de Bulgarie pendant et après la guerre de 1912-1913;--à laquelle procèdent actuellement les armées grecques d'Anatolie.

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L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE D'ACHMET PACHA DJEMALEDDINE

CHEF TCHERKESS, PIRATE, AMIRAL, VALI, GRAND D'ESPAGNE, MARQUIS DE FRANCE ET AMI DE PLUSIEURS SUBLIMES PRINCES

--_La illah il Allah!... ve Mohammed rezoul Allah!..._

(Il n'est qu'un seul Dieu! ainsi l'attesta le Prophète...)