L'expiation de Saveli

Chapter 9

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Philippe avait des journaux et des livres nouveaux: Il prit l'habitude de venir, le soir, faire un peu de lecture à madame Bagrianof.

Au commencement, Catherine lisait; mais un jour qu'elle était enrhumée, Philippe ayant offert de la remplacer, madame Bagrianof ne voulut plus d'autre lecteur.

--Il lit cent fois mieux que toi! dit-elle à sa petite-fille. Ecoute-le, pour lire ensuite comme lui.

Et Catherine écoutait. L'ouvrage qu'elle prenait toujours en commençant lui tombait bientôt des doigts. Le coude sur la table, la tête appuyée sur sa main, elle écoutait en regardant le jeune homme. Bientôt elle n'entendait plus les mots. Cette voix mâle et sonore avait pour elle une douceur extrême: la mélopée un peu traînante de la lecture, la richesse sans cesse variée de l'intonation et de l'accent russe la jetaient dans une sorte d'enchantement.

La fin de l'article, ou la voix de sa grand'mère, la réveillait de son rêve. Elle rentrait alors dans la vie, s'excusant de sa distraction avec un sourire timide adressé au jeune homme, qui répondait de même,--et la nuit, pour s'endormir, elle évoquait la lecture du soir; mais elle ne ne rappelait le plus souvent que les premières lignes: le reste était noyé dans la mélodie confuse de cette voix qui la charmait, et le sommeil venait, profond et délicieux, continuer la rêverie de la veille.

De son côté, Philippe emportait dans son coeur le souvenir de ce doux visage plein de candeur et de bonté, de ces grands yeux attentifs, de ce sourire furtif et presque honteux quand les regards des jeunes gens se rencontraient. Il sentait que la vie était pour lui désormais cette heure du soir auprès du fauteuil de la grand'mère,--avec Catherine assise près de la table, les yeux grands ouverts, et pourtant comme endormie.

Ce fut un déchirement pour lui que de retourner à ses travaux. Sous prétexte d'attendre son père, il dépassa te temps de ses vacances; puis, quand il fallut se décider à partir. Il trouva moyen de se faire retenir encore un jour par madame Bagrianof, pour terminer une lecture commencée.

Quand le livre fut fini, quand le plateau de thé eut disparu, quand le coucou accroché à la muraille eut sonné neuf heures, Philippe sentit qu'il devait irrévocablement partir, et il se leva pour prendre congé de ses hôtesses.

--Il faudra que votre père vienne nous voir pendant que vous serez à la ville, dit madame Bagrianof. Dites-lui combien je lui ai voué de reconnaissance, dites-lui que je l'admire pour ce qu'il a fait pour vous... C'est un homme remarquable que votre père! Vous le lui direz, n'est-ce pas?

Philippe hésitait. Catherine comprit qu'elle ferait mieux de se retirer. Madame Bagrianof réitéra sa question.

--Excusez-moi, dit Philippe très-embarrassé, je ne pourrai pas le lut dire... J'ai cru comprendre que mon père n'avait pas gardé de bons souvenirs de l'ancien régime... Il a défendu qu'on lui parlât de tout ce qui se rapporte au passé...

--Même de la belle action à laquelle nous avons dû la vie?

--Même et surtout de cela, continua le jeune homme. Ceux qui le connaissent,--ma mère aussi,--m'ont défendu de faire la moindre allusion à ce temps... Je n'ai jamais eu la douceur de lui dire que je l'admire... ajouta Philippe avec regret, tout ému de toucher cette corde sensible de son coeur.

Madame Bagrianof garda le silence un instant.

--Je comprends cela, dit-elle lentement. Mon mari a eu de très... très-grands torts envers votre père... plus grands que vous ne pouvez vous l'imaginer... Dieu pardonne cependant, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, mais les hommes ne pardonnent pas... Je vous remercie, jeune homme, de n'avoir pas épousé les rancunes de votre père, dit-elle avec une ombre de hauteur.

--Permettez, madame, balbutia Philippe troublé, je n'avais pas l'intention de vous offenser.

--Je vous comprends, mon ami, reprit madame Bagrianof revenant à son bon naturel: vous avez bien fait de me parler franchement. Je n'insisterai plus pour voir votre père franchir le seuil de cette maison; mais vous qui n'avez pas les mêmes motifs...

--Je me considérerai comme trop heureux si vous voulez bien ne pas me bannir, dit Philippe en français.

Madame Bagrianof fut si touchée de l'accent et de l'élégance avec lesquels il prononça cette phrase, qu'elle lui tendit la main avec un aimable sourire.

Philippe sortit, le coeur gros de n'avoir pas pu dire adieu à Catherine. Il la trouva assise à terre, le long du mur de la ruine.

Elle l'attendait, rêveuse, un peu triste et fâchée de ne trouver à sa tristesse d'autre cause que le départ de ce jeune homme, inconnu si peu de temps auparavant. Elle se leva à sa vue.

Il faisait tout à fait nuit, mais le ciel était clair et les étoiles brillaient. La jeune fille était enveloppée d'un petit châle qu'elle avait relevé sur sa tête, à la manière des servantes russes.

--Adieu, Catherine Ivanovna, lui dit-il en s'inclinant devant elle.

--Vous m'avez reconnue malgré l'obscurité? lui dit-elle tout heureuse.

--Certainement! Est-ce qu'il y a quelqu'un qui vous ressemble?

Catherine rougit, mais l'obscurité lui rendit l'assurance.

--J'étais partie parce que je pensait qu'il y avait quelque secret...

--Non, ce n'était pas un secret...; mais le temps passé n'était pas bon pour nous autres paysans: vous savez..., mon père a quelque rancune...

--Vous autres paysans!... répéta Catherine étonnée. Puis, réfléchissant un peu:--C'est vrai, ajouta-t-elle tristement.

--Quoi?

--Que vous n'êtes pas de race noble.

--Eh bien! Je n'en suis pas honteux, allez. Je suis fier de mon père.

--Vous avez raison! s'écria Catherine avec élan. Nous sommes pourtant de deux races ennemies... ajouta-t-elle avec un demi-sourire, en appuyant la main sur le soubassement de la ruine couronnée de fleurs sauvages.

--Il n'y a plus de races, Catherine Ivanovna; il n'y a plus que des hommes, des frères qui doivent s'aimer entre eux, dit le jeune homme d'une voix sérieuse et profonde. Adieu, à l'année prochaine!

--A l'année prochaine! répéta la jeune fille en baissant la tête.

Soudain elle dégagea sa main des plis de son châle et la tendit au jeune homme. Philippe la prit et la garda dans les siennes. Il avait envie de la porter à ses lèvres; il n'osa, et resta immobile, craignant de rompre le charme!

--Non, répéta-t-il, nous ne sommes pas de deux races ennemies; adieu, soyez heureuse!

Il laissa retomber la main de Catherine et prit le chemin de la maison.

--Tu n'as pas dit adieu A Philippe? dit madame Bagrianof en voyant rentrer Catherine.

--Si, grand'mère: je l'ai rencontré comme il sortait, répondit-elle. Je suis bien fatiguée, je vais me coucher.

--Va, ma petite, répondit l'aïeule.

Catherine embrassa sa grand'mère et se réfugia dans sa chambre. Elle renvoya sa servante et se jeta sur son lit. Les larmes qu'elle contenait depuis un moment coulèrent sans qu'elle sût pourquoi, et bientôt le sommeil réparateur lui apporta en songe la douce musique de la voix de l'absent.

XIX

A la ville, Philippe trouva son père qui ne paraissait pas pressé de retourner chez lui.

--Tu as vu les dames? demanda Savéli à son fils.

--Oui, mon père.

--Est ce qu'elles t'ont bien reçu?

--Sans doute; avec une amabilité sans égale! répondit chaleureusement le jeune homme.

--C'est bien. C'est ainsi que ce devait être, répliqua Savéli, pensant en lui-même au mérite et à la bonne éducation de son fils.

Celui-ci attribua ces paroles au sentiment de noble orgueil que le souvenir du service rendu devait, à son avis, inspirer au colporteur. Jamais Philippe n'avait été si près de révéler à son père l'admiration dont il était rempli: le moindre geste, le moindre regard de Savéli eût délié la langue de son fils. Ce geste ne se fit point. Le jeune homme garda le silence, et Savéli, peu après retourna au village.

La vie, pour Philippe, avait perdu son charme. L'étude des mathématiques seule avait encore de l'attrait pour lui; en arrachant le jeune homme à ses rêveries, elle le retrempait dans ce courant des préoccupations impersonnelles sans lequel nul homme ne peut être fait de l'acier des batailles.

L'hiver s'avançait. A Noël, Philippe ne put y tenir. Poussé, se disait-il, par le désir de revoir son père, qu'il avait à peine entrevu cette année, mû en réalité par une impulsion inconsciente, il partit pour le village.

Aussitôt après qu'il eut rempli son devoir filial, il sortit pour aller voir le père Vladimir.

--Et les dames, tu n'iras pas leur faire de visite dit Savéli.

--Si fait, avec votre permission, répliqua le jeune homme en rougissant.

--Vas-y. Il est bon qu'elles voient que tu sais vivre tout comme un seigneur.

Heureux de la permission, Philippe courut sur-le-champ à la maisonnette. En entrant, il ne trouva personne pour l'annoncer; hésitant, il mit la main sur le bouton de la porte... un pas léger s'approcha, et la porte s'ouvrit tout à coup. Un faible cri retentit, puis l'ombre de Catherine effarouchée se retira et lui laissa voir la chambre pleine de verdure, avec ses murs de poutres équarries, ses rideaux blancs soigneusement relevés, le fauteuil de l'aïeule près de la fenêtre, telle enfin qu'il l'avait quittée. Il entra.

--C'est vous, Philippe Savélitch, dit la voix de Catherine, plus douce, plus moelleuse qu'il ne l'avait encore entendue; vous m'avez fait peur. Entrez! Nous parlions de vous tout à l'heure.

Le jeune homme entra, fit ses compliments à madame Bagrianof, et se retourna pour mieux voir la jeune fille: elle avait disparu. Cinq minutes, qui lui semblèrent un siècle, s'écoulèrent, puis elle reparut, un noeud bleu dans ses cheveux d'or, une ceinture bleue sur sa robe gris clair. Elle s'était parée pour l'hôte inattendu.

En la revoyant, Philippe se sentit soudain porté comme sur un nuage: les aspérités de la vie disparurent à ses yeux, il ne vit plus que cette pièce harmonieuse à l'oeil, pleine de souvenirs paisibles et doux, où la figure de Catherine, claire et reposée, semblait attirer à elle toute la lumière éparse dans l'appartement. Il se sentit tout à coup joyeux et plein de confiance; sa gaieté gagna l'aïeule elle-même. Catherine se mit à rire comme un oiseau chante, parce qu'elle avait le coeur content, et la maisonnette fut pleine un moment du joyeux babil d'une matinée de printemps.

--Combien de temps restez-vous? dit madame Bagrianof.

Catherine, anxieuse, cessa de sourire et pencha légèrement la tête en avant pour mieux entendre la réponse.

--Huit jours seulement, répondit Philippe.

--Huit jours! répéta Catherine, c'est bien peu... Et vous viendrez nous faire la lecture comme autrefois?

--Certainement! s'écria le Jeune homme; puis, songeant à son père, il ajouta plus timidement: Je lâcherai.

--Il faut venir! insista Catherine. Grand'mère dit que je lis déjà mieux, mais je suis encore bien loin d'être aussi habile que vous!

Le soir même Savéli, suivant son habitude, se retira de bonne heure pour dormir, et Philippe courut à la maisonnette.

Le grand poêle de faïence remplissait la chambre d'une température de printemps; Catherine allait et venait, s'occupant du thé; rien n'était changé, Philippe sentit qu'il aimait cette maison de toute son âme.

--Je lirai la première, dit Catherine en se posant sur une chaise auprès du jeune homme comme une fauvette arrêtée un instant sur une branche. Vous me direz si j'ai fait des progrès, et puis vous lirez à votre tour.

Elle commença. Philippe resta stupéfait: elle s'était approprié sa manière de lire jusque dans les moindres détails. Il écoutait, se demandant comment elle avait pu l'imiter ainsi, et n'osant se demander pourquoi.

--Est-ce bien? demanda Catherine, posant le livre à la fin du chapitre, et regardant Philippe de son honnête regard d'écolière.

Tout à coup ses veux se troublèrent, ses paupières battirent.. La leçon était finie, l'enfant avait fait place ù la jeune fille.

--C'est très-bien, répondit le jeune homme sans savoir ce qu'il disait: vous lisez comme moi...

Madame Bagrianof se mit à rire à cette naïveté, et les jeunes gens l'imitèrent.

Les huit jours passèrent comme un rêve heureux. Philippe vit arriver te moment du départ sans avoir rencontré Catherine seule un instant, et partit le coeur gros.

XX

Seize mois s'étaient écoulés depuis sa dernière visite, lorsqu'il put revenir au village. Après avoir embrasé sa mère, il courut à la maison Bagrianof. Les buissons de lilas avaient grandi; les touffes de rosiers plantées par Catherine avaient poussé des jets énormes; la ruine s'effritait de plus en plus, et bien des briques tombées faisaient brèche dans la muraille; un bouleau, encore petit deux ans auparavant, agitait à dix pieds de hauteur son léger panache, et le gazon recouvrait presque tous les débris.

Philippe s'approchait à pas lents, regardant autour de lui, cherchant à se rappeler l'ancienne apparence de ces lieux changés sans qu'il pût s'expliquer pourquoi.

Derrière la maison,--du côté de la ruine,--s'élevait un petit bosquet d'acacias, de ceux qui croissent vite. Là Catherine s'était fait installer un banc de gazon.

Durant les longs sommeils de sa grand'mère, désormais somnolente et affaiblie, elle venait y travailler. La ruine avait pris pour elle un attrait mystérieux: c'était une sorte d'énigme qu'elle interrogeait du regard pendant ses heures de rêverie. Elle savait que son grand-père avait péri dans les flammes; elle savait que le père de Philippe avait sauvé sa grand'mère et sa mère.. La légende s'arrêtait là; mais Catherine ne se tenait pas pour satisfaite. Comment et pourquoi le feu avait il pris à la demeure de ses ancêtres? Pourquoi le grand-père avait-il été riche lorsque ses descendants étaient pauvres? Toutes ces questions flottaient dans l'esprit de Catherine, occupant ses heures de loisir, et servaient à la distraire lorsqu'elle se reprochait de trop penser à "ce jeune homme qui ne lui était rien", comme elle se le répétait avec mélancolie.

Elle était dans son bosquet lorsqu'elle vit approcher Philippe, qui ne la voyait pas. Son coeur bondit violemment, elle resta toute pâle; sa joie fut si forte qu'elle lui fit mal. Son premier mouvement l'avait fait lever; elle se rassit sur-le-champ un peu par convenance, beaucoup parce qu'elle tremblait.

Philippe avait vu le mouvement de la robe claire à travers te feuillage. Il se dirigea de ce côté et s'arrêta interdit devant la jeune fille. Elle avait tant grandi! elle était devenue si imposante! Il voulait la saluer comme autrefois, il n'osa.

--Bonjour, mademoiselle, lui dit-il cérémonieusement.

--Bonjour, monsieur, répondit-elle... Qu'il y a longtemps!... ajouta Catherine involontairement.

Philippe l'approcha, rassuré.

--Grand'mère dort, continua la jeune fille,--elle dort beaucoup à présent; tout à l'heure j'irai voir si elle est réveillée. Asseyez-vous là, fit-elle en ramassant son ouvrage et en faisant place au jeune homme sur le banc de gazon.

Cinq minutes après, ils avaient oublié la longue séparation.

A dater de ce jour, Philippe vint toutes les après-midi retrouver Catherine dans son bosquet La grand'mère dormait, accablée par la chaleur du jour, la maison entière sommeillait; sous le soleil de juin, le seigle en fleur envoyait son odeur pénétrante; les alouettes, perdues dans le ciel, chantaient à pleine gorge, et Catherine écoutait Philippe, qui lui parlait de choses et d'autres d'abord, de lui-même ensuite,--puis de rien... Le silence s'établissait sur eux comme dans un temple, et Catherine, penchée sur son ouvrage oisif, continuait à écouter ce que Philippe lui disait avec ses yeux, qu'elle ne regardait pas.

Un jour.... ce silence durait depuis un moment; Catherine, malgré elle, leva la tête... Sa main tremblante au bord de sa robe se trouva dans celle de Philippe. Elle détourna les yeux. Les lèvres du jeune homme se posèrent sur ses doigts frémissants.

--Catherine, m'aimez-vous? dit tout bas Philippe. Je vous aime depuis que je vous ai vue.

Catherine se mit à pleurer et ne répondit pas. Philippe lui raconta alors tout ce qu'il avait éprouvé depuis le premier jour.

--Je ne suis qu'un paysan, lui dit-il.

Elle l'interrompit du geste: ce mot lui arracha le secret qu'elle eût peut-être encore essayé de garder.

--Un paysan? dit-elle quel noble seigneur pourrait valoir un paysan tel que vous?

--Je vaux donc quelque chose à vos yeux? dit humblement

Philippe.

--Plus que la terre entière, murmura Catherine en cachant son visage dans ses mains.

Pour ce jour-là, Philippe n'en demanda pas davantage.

Ils furent heureux de ce bonheur pendant quinze jours. L'avenir n'existait pas encore pour eux, le passé leur suffisait. Cette période de l'amour jeune et la plus douce de la vie humaine: ceux qui l'ont connue et dont le rêve s'est arrêté là sont peut-être les plus heureux! Mais bientôt Philippe ne se contenta plus de songer au passé; il lui fallut l'avenir pour étendre son amour plus à l'aise. Comment quitter le village sans emmener Catherine?

--Non, dit la jeune fille, il faut que je reste ici; ma grand'mère ne pourrait pas supporter un nouveau changement d'existence. C'est vous qui viendrez vous fixer ici.

--Votre grand'mère ne voudra pas que vous épousiez un simple paysan, lui dit-il.

--Grand'mère? Elle voudra tout ce que je voudrai: elle m'aime tant!

--Et votre père?

--Il voudra ce que voudra grand'mère, dit Catherine d'un air entendu. C'est votre père qui ne voudra peut-être pas!

Philippe resta muet. Il n'avait jamais songé à cette éventualité Son père haïssait les Bagrianof, c'était bien certain, mais il n'avait jamais témoigné d'animosité particulière contre l'aïeule et sa petite-fille.

--Je le lui demanderai si bien qu'il ne pourra pas me refuser, répondit-il après un moment de réflexion Mon père m'aime par-dessus tout; il avait de l'ambition pour moi, il m'a laissé cependant embrasser une carrière en apparence peu relevée;--il ne sera pis moins bon quand il s'agira de mon bonheur.

Rassurés par cette idée, les deux jeunes gens ne s'occupèrent plus que de leur amour. Savéli ne devait revenir que vers la mi-juillet. Trois semaines restaient encore, qui furent pour eux trois semaines de paradis.

Un soir, Philippe accourut radieux à la maisonnette. Catherine n'était pas dans le jardin; il entra sur la pointe du pied dans la salle à manger. Madame Bagrianof, un instant réveillée, le reconnut et lui dit bonsoir, puis se rendormit doucement.

Catherine se retira dans l'embrasure d'une fenêtre; le jeune homme l'y suivit.

Le soleil était couché; le ciel, bleu de lin, était tendre et pur comme les caresses d'un petit enfant; les arbres et les plantes s'endormaient, le parfum des fleurs de tilleul embaumait l'atmosphère.

--Catherine, dit tout bas Philippe, mon père arrive aujourd'hui dans la nuit.

--Vous pensez qu'il consentira?

--Oui, je le crois. Il faudra bien que j'obtienne son consentement, car sans vous, Catherine, je pourrais peut-être devenir un homme célèbre, mais je ne serais pas un homme bon.

Catherine lui serra la main sans répondre. Madame Bagrianof fit un mouvement.

--A demain, ma fiancée, murmura Philippe, et il sortit doucement.

Quand il eut descendu le perron, il se retourna. Catherine était restée à la fenêtre et le regardait. Il enjamba la plate-bande qui défendait l'abord de la maison et se rapprocha de la fenêtre.

--Je ne puis pas m'en aller ainsi, dit-il tout bas en prenant les mains de la jeune fille. Je suis trop heureux, il me faut encore quelque chose. Donnez-moi un baiser... le premier!

--Demain, répondit Catherine, quand vous aurez vu votre père.

--Alors j'aurai droit d'exiger comme fiancé: donnez-le-moi aujourd'hui, de bonne grâce.

Catherine résistait faiblement: Il se haussa sur la pointe des pieds; la jeune fille se laissa attirer par les mains qui tenaient les siennes, et son front se trouva sous les lèvres du jeune homme. Tel, vingt-sept ans auparavant, Savéli implorait Fédotia.

--Merci, dit Philippe; à demain, ma femme!

Il lui envoya un baiser et disparut sous le couvert des arbres. Catherine, appuyée à la fenêtre, regarda le ciel quand elle ne vit plus Philippe. Son jeune coeur, gonflé de joie et de tendresse, avait besoin de s'épancher: elle pria.

XXI

Savéli n'aimait pas à être attendu. Son fils, qui ne dormait pas, l'entendit arriver dans la nuit, mais se garda bien d'aller le saluer, de peur de lui inspirer quelque mécontentement. Le matin venu, il se rendit près de son père, qui fumait dans la salle à manger, et réunit autour de lui tout ce qui pouvait mettre Savéli de bonne humeur.

--Il a fait quelque dette, pensa Savéli, en voyant ses façons affectueuses; il va me demander de l'argent.

--Mon père, dit le jeune homme, vous avez été pour moi un père comme il n'y en a pas.--Savéli fit de la tête un signe approbatif.--Je viens vous demander de mettre le comble à vos bontés...

--Comment? dit tranquillement Savéli.

--En me permettant de me marier.

--Tu veux te marier? fit le père sans témoigner de surprise.

--Oui, mon père, si vous voulez bien y consentir... Je suis jeune, je le sais...

--Ca ne fait rien, dit Savéli; on peut se marier jeune. Tu veux que je te cherche une fiancée?

--Non, mon père, j'ai trouvé celle que je désire épouser.

--Ce n'est pas une paysanne, j'espère? dit Savéli en fronçant le sourcil.

--Non, mon père, c'est une demoiselle noble.

--Bien!--Savéli inclina la tête d'un air satisfait.--Et tu la nommes?..

--Catherine Bagrianof.

--Une Bagrianof s'écria Savéli en se levant tout d'une pièce. Il regarda son fils d'un air terrible.--Tu aimes une Bagrianof? C'est impossible.

--Je l'aime! répondit Philippe très-pâle et regardant son père en face.

Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Ceux du père exprimaient une haine implacable, ceux du fils une volonté énergique. Ce fut Savéli qui détourna son regard.

--Tu aimes me Bagrianof? reprit-il avec rage; la race maudite ne cessera donc pas de nous poursuivre? Ce n'est pas vrai, dis? Tu ne l'aimes pas?

--Je l'aime, et je lut ai demandé d'être ma femme, sauf votre bon vouloir, mon père.

--Elle a consenti? dit Savéli les dents serrées par la colère.

--Elle a consenti.

--La race maudite! la race maudite! répéta le malheureux colporteur. Je ne veux pas, reprit-il après un court silence. Tu n'auras pas ma bénédiction.

--Sa race est peut-être maudite, dit Philippe toujours debout, les yeux étincelants, mais Catherine est un ange envoyé par Dieu pour racheter les fautes de sa race; vous ne la connaissez pas, mon père; ceux qui la connaissent ne peuvent que l'aimer et la bénir. Laissez-vous toucher, oubliez votre haine, pardonnez!...

--Pardonner! s'écria Savéli hors de lui. Pardonner, moi!... ne me parle pas, ajouta-t-il, rentrant en lui-même; ne me parle plus jamais de cela, tu n'auras pas mon consentement.

Philippe regarda son père; cette obstination, cette haine endurcie quî foulaient son bonheur aux pieds lui parurent si déraisonnables, si inhumaines, qu'oubliant le respect et l'admiration de sa jeunesse, il fit un pas en arrière pour se retirer.

--Vous pouvez me refuser votre consentement, dit-il d'une voix étouffée, et moi... je puis m'en passer.

--Toi? toi? fit Savéli, le bras levé pour frapper... Il laissa retomber son bras. C'est vrai, dit-il à voix basse, on peut se passer du consentement du père. Mais tu ne peux pas épouser une Bagrianof, tu ne le peux pas, répéta-t-il avec force. Non! Dieu lui-même interviendrait pour t'en empêcher.

--Je l'aime, répondit Philippe, l'amour est plus fort que la haine.

--Mais, malheureux, ce n'est pas de la haine! s'écria le père au désespoir. Il y a quelque chose de plus fort que la haine et que l'amour... Tiens, va-t'en, tu me rendrais fou!

Il se laissa retomber sur sa chaise, les mains sur les genoux, l'oeil égaré.