Chapter 8
--Eh! bien, fils, que dis-tu? continua celui-ci toujours impassible.
--J'ai souvent pensé à cette question, mon père, répondit Philippe, je me suis dit qu'avec votre permission j'aurais voulu être arpenteur. J'aime les mathématiques, la profession est chez nous pour ainsi dire à l'état d'enfance...
--Arpenteur... ceux qui mesurent les champs avec des piquets et de petites bouteilles en cuivre où il y a de l'eau?...
--Précisément, mon père.
--Qu'est-ce que tu peux trouver d'agréable à cela? fit le père d'un air dédaigneux; il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'avoir fait de belles études pour mesurer les champs...
Philippe n'avait jamais soupçonné l'ignorance de son père, si strict dans l'exécution du programme scolaire, si précis dans l'examen des bulletins. Il le regarda avec un sentiment tout nouveau, où le respect certes n'avait pas diminué: cet homme qui ne savait rien avait surveillé ses travaux pas à pas, comme eût pu le faire un maître d'études... Quelle tension de volonté, quelle puissance sur lui même ce père avait dû exercer pour ne pas se trahir! Philippe sentit qu'il aimait son père: il l'avait craint jusque-là.
--Eh bien? réponds, dit Savéli entre deux bouffées de fumée.
--Voyez-vous, mon père, c'est une position qui mène à tout: ayant eu le médaille d'or au gymnase, je puis obtenir une place tout de suite; en continuant les mathématiques, je pourrais devenir un employé du cadastre, puis avec le temps un savant, un géomètre...
--Cela te plairait? demanda le père, sensible à l'idée que son fils pouvait avoir une place tout de suite, et par conséquent devenir quelqu'un sans plus de retard.
--Oui, mon père si vous y consentez, c'est ce que j'aimerais par-dessus tout.
Savéli fuma en silence pendant une minute qui parut longue à son fils.--Soit, j'y consens, dit-il enfin. Tu me diras ce qu'il faut faire, et je le ferai.
Le jeune homme se leva et se prosterna devant son père à la manière des paysans. Un autre se fût borné à le saluer; Savéli fut touché de cette observation des vieilles coutume?. Il déposa sa pipe, bénit son fils et se remit à fumer sans mot dire.
Philippe, radieux, alla promener sa joie au dehors; il prit, sans s'en apercevoir, le chemin de la rivière, et se trouva bientôt en face de la ruine. Les pariétaires et les folles avoines croissaient sur le soubassement de briques, dans un peu de terre apportée là par les vents.
De jeunes pousses de bouleaux grandissaient dans les fentes, disjoignant petit à petit les vieilles pierres calcinées; le vent du soir passait sur toute cette végétation, et la faisait frissonner avec un petit bruit doux et furtif. Le jeune homme sentit sa joie se voiler d'une douce pitié pour ceux qui avaient vécu là. La sombre légende de Bagrianof avait laissé peu de traces dans sa mémoire; ce qu'il se rappelait le mieux, et encore bien vaguement, c'était la dame et sa petite fille ravies aux flammes par un paysan; il lui sembla se souvenir que ce paysan s'appelait Savéli... ce devait être son père... Il se promit de le lui demander.
Comme il faisait le tour de la ruine, il vit le prêtre qui traversait la place, et le rejoignit en trois enjambées. Le père Vladimir était désormais un homme à barbe grise; des boucles argentées se mêlaient à ses cheveux châtains; l'âge l'avait voûté, mais son oeil, toujours intelligent, bien qu'un peu terni prouvait bien que la vie de l'âme, qui sommeillait en lui, se réveillerait au moindre choc. La présence du jeune homme le tira de son engourdissement; il lui tendit la main avec un sourire de vingt ans plus jeune que son visage.
--Où étiez-vous? lui dit-il, je ne vous avais pas vu.
--J'examinais les restes de l'ancienne maison, répondit Philippe. Je suis parti d'ici tout petit, et je n'ai jamais bien su cette histoire. N'était-ce pas mon père qui a sauvé ces dames?
Le prêtre regarda Philippe avec un mélange de surprise et de pitié.--C'était votre père, en effet, et aussi un vieux domestique nommé Timothée.
--Où est-il, ce Timothée? J'aurais bien voulu connaître la part de mon père dans cette aventure. Savez-vous qu'il est très-bon, mon père? Je ne sais pourquoi je m'étais imaginé qu'il était dur...
--Timothée est mort, répondit le père Vladimir en se dirigeant vers la cure.
Le jeune homme lui prit doucement le bras, et lui fit rebrousser chemin vers la ruine. Après une courte hésitation, le prêtre se laissa faire.
--C'est fâcheux que Timothée soit mort, continua Philippe en suivant son idée; mais vous pouvez me dite la part de mon père dans cette belle action, n'est-ce pas père Vladimir? Vous étiez ici dans ce temps?
--Oui, répondit le prêtre.
--Racontez-moi tout cela, je vous en prie.
Ils faisaient le tour de la ruine; le père Vladimir s'arrêta à l'angle de droite, du côté de la rivière.--C'était ici, dit-il. Après avoir sauvé la dame et l'enfant, il retourna dans les flammes une troisième fois pour sauver Timothée.
--Mon père a fait cela? s'écria Philippe enthousiasmé. Re tourner trois fois dans la fournaise, c'est digne des légendes, père Vladimir, n'est ce pas?
Le prêtre fit un signe affirmatif.
--Et modeste avec cela! continua Philippe, s'animant de plus en plus. Il ne m'en a jamais parlé. Comme je vais le surprendre! Je vais lui dire...
--Ne faites pas cela! dit le prêtre eu posant sa main sur le bras du jeune homme et le retenant. Votre père ne veut pas se souvenir du temps du servage. Il ne faut jamais lui en parler, jamais, entendez-vous?
--Pourquoi? demanda Philippe stupéfait et un peu contristé.
Le prêtre hésita: son rôle était vraiment difficile. Il continua cependant.--Le dernier seigneur, Bagrianof, était un méchant homme, votre père spécialement eut beaucoup à souffrir de sa cruauté; vous lui causeriez une peine extrême en lui laissant deviner que vous savez quelque chose à ce sujet...
--Quoi! me taire! ne pas lui dire que je connais sa belle conduite? Je l'adore, mon père.
--Aimez votre père, mon enfant, dit le prêtre de sa voix mélancolique. L'amour des enfants est la couronne de la vieillesse des parents.
Pendant les jours qui suivirent, Philippe eut grand'peine à se contenir: vingt fois il eut envie de parler, malgré la défense du prêtre; il jetait sur son père des regards pleins de tendresse émue.
--Je sais bien ce que tu as, pensait celui-ci: tu es content que je te laisse faire ce qui te plaît.
La mère, interrogée, réitéra la défense du prêtre. Toute jeune femme, elle avait essayé de parler à son mari des anciens seigneurs et de l'incendie:--elle tremblait au seul souvenir de la terrible colère qu'elle avait inconsciemment provoquée. Philippe garda en lui le trésor d'amour et d'enthousiasme que les dix-huit ans avaient voué à son père.
Bientôt le jeune homme quitta le village; six mois après, il était attaché au cadastre, et se plongeait à ses heures de loisir dans les délices abstraites des mathématiques.
XVII
Le printemps qui suivit fut une époque mémorable dans les fastes de Bagrianovka: Savéli se fit construire une maison neuve. Un beau jour, le village vit arriver des charpentiers et des ouvriers de la ville qui se mirent au travail avec une prestesse bien rare; les poêles s'élevèrent comme par enchantement au milieu des murailles de buis, et, en quelques semaines, une maison d'apparence presque seigneuriale, construite sur un soubassement de briques, avec un perron sur la façade et un étage au-dessus du rez-de-chaussée, se dressa au bord de la rivière.
Lorsque le jeune arpenteur vint passer au village ses six semaines de congé, il fut bien étonné de voir son père qui l'attendait auprès du petit bois, à un quart de lieue du village: depuis trois jours, Savéli venait s'asseoir là sur une motte ce terre, et attendait son fils pour lui faire la surprise de sa nouvelle demeure. Il monta dans la télègue qui ramenait le jeune homme, et dirigea le cocher vers la rivière.
Philippe ne put en croire ses yeux en voyant sur le perron de la maison neuve sa mère coiffée d'un mouchoir de soie, vêtue d'une robe "allemande" de soie de Moscou et étouffant dans sa lourde _douchagréika_, ou paletot de damas ouaté.
--Voilà, dit Savéli quand son fils fut entré dans la belle salle à manger spacieuse, où le samovar de cuivre rouge étincelant fumait sur la table recouverte d'une riche nappe damassée, de celles qu'on tissait au village sur d'anciens dessins pris on ne sait où.--voilà la demeure que je t'ai préparée. Tu seras un seigneur: il te fallait une maison. Ta mère a revêtu les habits d'une marchande, comme il convient;--moi je garde mon cafetan;--mais toi, tu seras logé comme un seigneur. Regarde, ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une belle chambre à coucher meublée à l'européenne.
Philippe restait ébahi; son père le surveillait de son côté, d'un air impassible; sa joie ne se trahissait que dans les petites rides frémissantes du coin de l'oeil.
--C'est trop beau, père! s'écria enfin le jeune homme. Vous avez fait tout cela pour moi! Vous avez renoncé à vos habitudes, vous avez quitté la chère petite isba..
--Tu l'aimais? fit le père d'une voix contenue.
--Je crois bien, que je l'aimais! Et tout cela, c'est pour moi?
--C'est pour toi quand tu seras devenu un seigneur. Tu te marieras avec une demoiselle, pas avec une paysanne, dit-il.
Le fils de Savéli était véritablement touché de cette marque d'amour autant que d'orgueil paternel. Il sentait que sa mère devait étouffer dans ces beaux habits, revêtus pour faire honneur au fils citadin; il comprenait ce que chaque sou, dépensé pour la construction de cette maison soignée dans sa simplicité, avait coûté au colporteur de longues marches dans la neige mal tassée, ou sous le soleil de juillet.
--Vous êtes donc bien riche, mon père? dit involontairement Philippe.
--Sois tranquille, après moi tu en trouveras encore! répondit Savéli en allumant son inévitable pipe de caroubier. Je ne fais plus que du gros commerce; je commence à ne plus tant aimer les grandes routes. Je me suis mis à vendre du beurre, du blé, tout ce qui se vendait mal au village. J'ai fait connaissance avec des marchands de Moscou. On ne t'a pas parlé, là-bas, en ville, de quelque chose qui va se faire ici?
--Non, mon père, je ne sais pas, dit Philippe, cherchant dans sa mémoire... Ah! si, on pense que le chemin de fer va passer tout près--vous aurez le pont à deux verstes d'ici.
Savéli cligna de l'oeil.
--N'en dis rien au village, n'est-ce pas? Ils sont enragés contre les chemins de fer, ce n'est pas la peine de les contrarier. Quand il sera fait, on sera bien forcé de s'y accoutumer; il y aura une station, hein?
--Je ne sais pas, dit le jeune homme.
--Eh bien! tâche de le savoir: je le crois, moi, qu'il y aura une station. Bagrianovka est un grand village maintenant. C'était si pauvre autrefois... ajouta Savéli à demi-voix, comme se parlant à lui-même.
--Du temps de Bagrianof?
Savéli regarda son fils d'un air à la fois craintif et mécontent.
--Du temps de Bagrianof, oui répéta-t-il en rencontrant le regard placide et le franc sourire de Philippe.
Celui-ci n'osa cependant pas s'aventurer plus loin. Ce que Savéli ne disait pas, c'est qu'il avait passé des contrats avec la plupart des paysans de l'endroit et des environs pour la totalité des produits agricoles qu'ils pourraient lui fournir. Le passage d'une voie ferrée à Bagrianovka devait faire de lui un des plus riches négociants du district Savéli partit avec son fils pour Moscou; il fit tant et si bien que Philippe fut employé par la compagnie sur la partie du tracé qui avoisinant son village, et la station que Savéli demandait se trouva appuyée de si bonnes raisons qu'elle lui fut accordée.
Les gros bourgs et même les villages ne sont pas assez fréquents en Russie sur les grandes voies de communication, pour qu'on néglige ceux qui demandent la rosée céleste, sous l'humble forme d'une station de troisième classe.
Vers la fin de l'hiver, pendant qu'on commençait à voir se dessiner la ligne du chemin de fer, une autre nouvelle arriva à Bagrianovka: la vieille dame allait revenir! La compagnie concessionnaire lui avait pris une partie de sa terre, et elle venait s'assurer par elle-même de ce qui était fait et à faire. Seulement, comme elle n'avait pas d'asile,--les communs mêmes étant tombés en ruine pendant ce quart de siècle,--on lui bâtit une maison dans son jardin, un peu plus bas que l'ancienne: les fenêtres regardaient toutes du côté de la rivière, et un sentier fut tracé pour aller à l'église sans côtoyer la ruine. Cette maison, très simple bâtie en rondins, était plus petite et moins élégante que celle de l'ancien colporteur. Au commencement de l'été, les habitants de Bagrianovka virent arriver une barque qui s'arrêta au bout du jardin. L'eau, encore haute, venait presque jusqu'à la palissade: on n'eut pas de peine à transporter jusqu'à la nouvelle maison les meubles que contenait la barque. Une foule de plantes à feuillage persistant, de cactus, de rosiers, de fleurs brillantes ou parfumées, suivirent les meubles, et tapissèrent le petit salon; puis, quelques jours après, une vieille calèche déposa devant le perron madame Bagrianof et une toute jeune fille.
Depuis vingt-quatre ans madame Bagrianof n'avait presque pas changé. Les yeux étaient un peu plus ternes, les cheveux étaient tout à fait blancs; mais le pauvre visage portait la même expression lasse et résignée qu'on lui avait connue autrefois. La vie ne lui avait pas été clémente. Après quelques années de repos passées à élever son enfant, une préoccupation nouvelle lui était venue: un jeune officier de l'armée, son parent éloigné, et qui venait souvent dans la maison, s'était soudain épris de la petite Marie. Les jeunes gens s'aimaient, la mère consentit au mariage en pleurant. Dix-huit mois après, la pauvre jeune femme s'éteignait, laissant à sa mère désolée une petite fille de trois mois, si frêle et si chétive, que nul n'eût osé lui prédire huit jours d'existence.
C'est pour prolonger cette vie toujours vacillante que madame Bagrianof retrouva les forces et recommença le dévouement de sa jeunesse. Elle fut grand'mère comme elle avait été mère, de toutes ses forces, et elle oublia de pleurer sa fille en veillant l'enfant qu'elle lui avait laissé.
Ce fut quelques années après, lorsque la petite Catherine eut vaincu les maladies de l'enfance, lorsque ses joues commencèrent à se roser et ses yeux à pétiller de malice juvénile, que madame Bagrianof songea à ce qu'elle avait perdu. Le deuil éternel de son coeur lui laissa une empreinte de mélancolie indélébile et l'enfant prit l'habitude de ne plus rire et de jouer bien doucement auprès de la vieille dame, silencieuse et résignée.
Catherine puisa près de grand'mère des habitudes de sérénité un peu triste,--quelque chose comme le gris teinté de rose des soirs d'automne, quand, après une belle journée de soleil, on sent la gelée monter à l'horizon. Elle grandit doucement, apprenant sans effort les vertus domestiques, adorant son père, qu'elle voyait en moyenne dix jours par an, et qui trouvait moyen de s'échapper du régiment de temps à autre pour l'embrasser.
Elle avait quinze ans lorsqu'elle vint à Bagrianovka avec sa grand'mère. Sans être très grande, elle était mince et allongée; ses petites mains rouges, ses petits pieds agiles étaient toujours affairés; sans bruit et sans apparat, elle était toujours occupée,--le plus souvent à soigner ses plantes, qu'elle adorait, qu'elle avait presque toutes élevées elle-même; à peine descendue de voiture, son premier mot fut pour ses fleurs.
Le prêtre attendait madame Bagrianof sur le seuil. A sa vue, la pauvre femme ne put retenir ses pleurs; elle se jeta avec effusion au cou de l'excellent homme, qui pleurait comme elle. La femme du prêtre, entourée d'une demi-douzaine d'enfants de tout âge, vint la saluer aussi, et on passa dans le salon pour prendre le thé.
--Vois, grand'mère, s'écria Catherine, elles y sont toutes! Il n'y a qu'un cactus qui a péri pendant le voyage, et le père Vladimir, qui l'a vu à l'arrivée, dit que c'est pour avoir été trop arrosé.
--Je vois que le père Vladimir et toi vous allez être bons amis, répondit madame Bagrianof en souriant.
--Ah! dit-elle au prêtre, que de souvenirs et que de malheurs!
--Ne pensez plus au passé, ne songez plus qu'à ce grand bonheur qui grandit auprès de vous.
Madame Bagrianof s'essuya les yeux et regarda sa petite-fille. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer les parfums du jardin, où les gazons venaient d'être fauchés. Un rayon du soleil, enfilant la sombre avenue, éclairait Catherine penchée sur un fuchsia rouge en pleine floraison. Ses cheveux blonds, frisottant sur le front et sur la nuque, étaient traversés par la lumière et faisaient une sorte de vapeur autour de sa tête. Ses longs cils châtains dessinaient sur sa joue la courbe gracieuse de la paupière. La bouche, un peu forte, entr'ouverte comme une corolle, souriait légèrement aux fleurs épanouies. Fleur elle-même, à demi épanouie encore, Catherine ressemblait à une rose de haies, rougissante sur son buisson.
--C'est un jeune bonheur, en vérité, murmura l'aïeule.
--Elle est jolie, répondit doucement le prêtre, et elle à l'air bon.
--Oui, c'est une bonne enfant... Ah! mes pauvres yeux! Imaginez-vous que je ne la vois que comme à travers un voile! Je serai bientôt aveugle... ajouta tristement la vieille dame.
--N'y songez pas, cela ne sert à rien; Dieu aura pitié de vous... Et puis n'aurez-vous pas les deux yeux de l'enfant?
L'aïeule secoua tristement la tête. Catherine vit qu'elle était triste, et vint l'embrasser. Placée derrière elle, les deux bras sur les épaules de sa grand'mère elle s'arrêta un instant, prenant possession par le regard de tout ce qui l'entourait...
--C'est joli, ici, dit-elle: nous y seront parfaitement heureuses, n'est-ce pas, grand'mère? Et Catherine, s'asseyant tout contre le fauteuil de madame Bagrianof, se mit à servir le thé.
XVIII
Vers la fin de juillet, Philippe vint voir ses parents. Son père était absent; aussitôt après l'installation des meubles de madame Bagrianof, Savéli était parti pour la ville, prétextant des affaires importantes, mais en réalité pour ne pas se trouver face à face avec la veuve. Dès le premier jour, après quelques heures consacrées aux épanchements maternels, il alla voir le père Vladimir, son grand ami, avec lequel il causa longuement.
Comme il s'approchait de la fenêtre, Philippe aperçut Catherine au bout de l'allée. Vêtue d'une robe blanche toute simple, elle revenait des champs, son grand chapeau de paille suspendu à son bras et plein de fleurs sauvages. Un gros chien bondissait joyeusement autour d'elle.
--C'est la petite-fille de madame Bagrianof? demanda le jeune homme.
--Oui, répondit le prêtre.
--Est-elle jolie? dit le jeune homme avec un vague battement de coeur.
Cette jeune fille, revenant au domaine de ses ancêtres si longtemps après une catastrophe, avait pour lui quelque chose de romanesque et de mystérieux.
--Elle est jolie, répondit le père Vladimir, et elle est bonne.
--Quel âge a-t-elle?
--Quinze ans et demi, je crois. Et le prêtre retomba dans sa méditation. Le soleil allongeait de plus en plus ses rayons, qui rayaient presque le gazon: la terre semblait flotter dans un nuage d'or rougi. Prétextant la fatigue, Philippe prit soudainement congé du père Vladimir, et s'en alla vers sa maison. Arrivée au bout de l'avenue, il s'assura que le prêtre ne le voyait plus et prit la route extérieure qui conduisait à la rivière en longeant le jardin.
Il marchait lentement, les yeux à terre en apparence, mais en réalité regardant du coin de l'oeil la maison nouvellement bâtie, dont les fenêtres débordaient de verdure. Une robe blanche se montra à l'intérieur, une tête blonde avec deux yeux lumineux apparut parmi les branches fleuries et disparut aussitôt.
--Grand'mère, dit Catherine, voilà un jeune homme qui passe sur le chemin.
--Un paysan? demanda madame Bagrianof.
--Non, un jeune homme Je la ville, probablement.
--Ah! j'y suis, répondit l'aïeule: ce doit être le fils de Savéli. C'est un arpenteur; on dit qu'il est bien élevé. Appelle-le.
Philippe continuait sa promenade à tout petits pas; il avait entendu les paroles de Catherine, celles de la grand'mère lui avaient échappé. La tête de la jeune tille reparut à la fenêtre.--Monsieur cria-t-elle. Philippe se retourna. A la vue de ce beau visage intelligent, de ces grands yeux fiers qui l'interrogeaient, Catherine perdit contenance.
--Je vais le chercher, dit-elle, et elle sortit de la maison.
Elle arriva en courant jusqu'à la haie qui fermait le jardin. Philippe l'attendait. Quand elle fut près de lui, tout essoufflée, elle saisit la palissade à deux mains; sa robe blanche traînait derrière elle sur le gazon.
--Monsieur, dit-elle, vous êtes le fils de Savéli?...
Elle s'arrêta. Nommer cavalièrement par son nom de baptême le père d'un si beau jeune homme était bien difficile; mais elle n'en savait pas plus long.
--Philippe Savélitch Pétrof, à votre service, répondit le jeune homme en s'inclinant légèrement.
--Ma grand'mère désire vous voir, ajouta-t-elle timidement.
Philippe salua et se dirigea vers la petite porte. Le soleil avait disparu; la rivière coulait doucement avec de petites vagues brillantes; le ciel était clair, légèrement voilé de vapeurs à l'horizon; les dernières fleurs de tilleul répandaient dans l'air un vague parfum assoupissant. Une abeille attardée passa en bourdonnant auprès du jeune couple confus et troublé. Jamais Philippe ne s'était trouvé si près d'une autre femme que sa mère. Jamais Catherine n'avait éprouvé cet embarras à regarder un homme.
--Votre père a sauvé ma mère et ma grand'mère, dit Catherine, joyeuse d'avoir quelque chose d'agréable à dire à ce jeune homme si sympathique.
--Vous savez cela? s'écria Philippe aussitôt rasséréné.
--Grand'mère me le répète tous les jours. J'ai su cela en même temps que mon nom, répondit-elle en riant; venez, vite. Grand'mère, le voici! criait-elle en entrant.
Philippe parut sur le seuil. Sa haute taille frappa la vue affaiblie de madame Bagrianof.
--Savéli?... dit-elle en hésitant.
--Non, madame, Philippe Savélitch.
--Comme vous ressemblez à votre père! s'écria-t-elle. Votre père est absent, je n'ai pu le voir à mon retour. Je lui dois la vie: je ne l'ai pas oublié... Venez, mon enfant, recevoir la bénédiction d'une vieille femme reconnaissante.
Philippe t'inclina sous la main tremblante de l'aïeule.
--Asseyez-vous là, continua-t-elle, et parlons de votre père.
Philippe ne demandait pas mieux: madame Bagrianof dut entendre comment Savéli s'était enrichi par son travail, ce qu'elle savait déjà, et comment le colporteur ignorant avait élevé son fils. Elle admira, avec les deux jeunes gens, ce dévouement paternel, infatigable et désintéressé; elle laissa s'épancher tout l'enthousiasme ardent et juvénile de Philippe, coupé par les exclamations de Catherine.
Le jour baissait, Catherine avait allumé deux bougies derrière sa grand'mère, pour ne pas lui fatiguer la vue; activement et sans bruit, elle avait disposé tout l'attirail du thé. Tout à coup Philippe se trouva partageant le pain et le sel de l'hospitalité chez madame Bagrianof.
Celle-ci n'avait pas de préjugés aristocratiques,--extérieurement du moins:--en lui disant que Philippe, à éducation égale, valait une Bagrianof, et qu'il pouvait valoir mieux s'il était meilleur, on lui eût causé un étonnement sans bornes, mêlé d'un peu de pitié pour l'orateur; mais il ne lui répugnait pas d'admettre à sa table le fils d'un paysan, pourvu que ce paysan lui eût sauvé la vie.
D'ailleurs, ce jeune homme bien élevé, qui parlait français mieux que Catherine,--la pauvre Catherine n'avait jamais été assez riche pour se donner le luxe d'une gouvernante française,--ce jeune homme n'avait rien du paysan russe. Il fallait vraiment un effort de mémoire pour se rappeler son origine. Madame Bagrianof ne fit point cet effort.