L'expiation de Saveli

Chapter 7

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--C'est bien, enfants, je vous remercie, dit la veuve en inclinant la tête.

Elle ramena son châle sur ses yeux et se laissa docilement conduire chez le prêtre. A son entrée, sa fille vint se jeter dans ses bras.

--Je n'ai plus que toi, lui dit la veuve en la serrant sur son coeur. Béni soit Dieu qui nous a gardées l'une à l'autre!

Un exprès dépêché en toute hâte à la ville rapporta, le soir même, un cercueil garni de velours rouge, pour les restes de Bagrianof. Le service funèbre fut aussi pompeux que si rien ne s'était passé d'insolite; la veuve s'excusa seulement de ne pouvoir faire servir le repas funéraire, faute d'asile. La mort de son mari lui avait fait autant d'amis dévoués qu'il y avait de propriétaires à dix lieues à la ronde Chacun voulait l'emmener aussi loin possible pendant l'enquête qui allait suivre. Elle choisit parmi toutes ces offres celle du maréchal de la noblesse du district. Sa femme et lui habitaient à soixante verstes de là, un domaine magnifique où grandissaient autour d'eux les enfants de leurs petits-enfants.

Au moment où les malheureuses montaient en voiture, Iérémeï leur apporta un coffre en acier trouvé dans les décombres et qui contenait les bijoux de madame Bagrianof. Elle voulut remercier le vieillard, mais il s'en allait déjà vers la maison à longues enjambées.

Un paysan l'avait rejoint.

--Tu avais bien besoin de leur rendre ça, dit-il; comme si nous n'en avions pas plus besoin qu'elles!

--Nous sommes des assassins, nous autres, grommela Iérémeï, mais nous ne sommes pas des voleurs!

Et il tourna le dos au paysan ébahi.

L'enquête eut lieu selon toutes les règles, et naturellement ne prouva rien.

XIV

Dans la retraite où elle avait trouvé la sympathie, madame Bagrianof sentait son coeur s'ouvrir à la joie. Ces visages souriants, cette union de la famille, si douce, quand elle est sincère, que rien sur terre n'en égale la douceur, les bonnes paroles et les attentions délicates dont elle avait été sevrée depuis sa jeunesse, tout lui faisait un bien semblable à celui que reçoit d'une douce rosée une terre longtemps aride et desséchée.

La petite fille, heureuse au milieu des autres enfants, grandissait et se développait à miracle.

Un jour, après avoir longuement regardé les jouet roses et les yeux brillants de l'enfant, qui naissait véritablement à la vie dans cette atmosphère de bienveillante douceur, madame Bagrianof sentit mûre dans son coeur une bonne pensée, qui avait germé depuis longtemps. Elle alla trouver le maréchal, et lui demanda tout à coup si elle ne pourrait pas donner la liberté à ses paysans.

Le maréchal la regarda stupéfait. Dans ce temps-là, on n'affranchissait guère les serfs: le gouvernement avait beau donner l'exemple, peu de gens sacrifiaient ainsi la corvée et la redevance personnelle qui faisaient le plus clair de leur revenu.

--Vous leur avez déjà fait remise de leur dette, ma chère amie, dit-il doucement: c'était très bien... Je vous ferai observer que vous n'êtes pas riche.

--Je le sais, répondit la veuve; mais, voyez-vous, c'est pour la vie de ma fille; mes autres enfants sont morts tout jeunes. Je croyais bien que cette petite mourrait comme les autres, et j'ai été bien étonnée de la voir grandir comme si elle n'eût pat été une Bagrianof. Pendant le temps où tous les jours je croyais la perdre, j'ai fait un voeu; je pensais que les enfants mouraient à cause des péchés du père, et j'ai promis que, si celle-ci vivait, je m'efforcerais de racheter les erreurs de mon mari. Comment pourrai-je mieux faire que de donner la liberté à ceux qu'il a tant fait souffrir?

--Très-bien, mais vous-même, si vous leur faites grâce de leur redevance personnelle, et si vous leur donnez la terre en les affranchissant, vous n'aurez pas grand'chose; et d'ailleurs votre fille est mineure, vous ne pouvez disposer de sa part sans la permission de la tutelle.

--Je le sais, répondit la veuve; cependant je peux donner ma septième part, celle qui me revient comme veuve,--et je la donne de bon coeur. Pensez que j'ai promis, que c'est grâce à ce voeu que ma fille a vécu! Si je ne l'accomplissais pas, sûrement Dieu me reprendrait ma fille pour me punir... et si je perdais ma fille...

La voix de la mère s'éteignit dans les larmes.

--Eh bien, que voulez-vous de moi? Je suis prêt à vous satisfaire, dit le maréchal, touché de cette superstition maternelle.

--Je n'ai jamais rien compris aux affaires, arrangez tout pour le mieux: qu'il nous reste de quoi vivre, et que les paysans de Bagrianovka aient la liberté. Je ne peux pas affranchir ceux des autres villages, ajouta-t-elle avec un soupir, puisque tout ne m'appartient pas, et puis ils ont moins souffert que ceux de chez nous, qui étaient sous la main...

La veuve frissonna et ferma les yeux au souvenir des horreurs dont elle avait été le témoin forcé.

--Ne pensez plus à tout cela. Je ferai de mon mieux, puisque vous êtes bien décidée. Donnez-moi vos pouvoirs, et on ne vous dérangera pas.

Le maréchal vint à bout de terminer cette affaire à la satisfaction générale. Un jour d'été, il se dirigea vers madame Bagrianof, qui travaillait à l'aiguille sur un banc du jardin, en regardant sa fille s'ébattre sur le gazon. La veuve aperçut de loin le papier qu'il agitait; elle voulut se lever et courir à sa rencontre; ses jambes refusèrent de la porter. Elle appela son enfant auprès d'elle, et, toute palpitante, attendit la grande nouvelle.

--Je vous félicite, madame, dit le maréchal tout essoufflé: vos paysans sont libres, par votre volonté. Vous avez fait une grande chose.

--Que Dieu soit béni, dit-elle, à présent je dormirai tranquille. C'est pour toi que j'avais promis, c'est pour que tu vives longtemps. Que le Seigneur m'exauce!...

Et les larmes de la mère tombèrent abondantes et légères sur la tête inclinée de l'enfant.

Lorsque la nouvelle arriva à Bagrianovka, la surprise fut si grande que personne ne songea d'abord à se réjouir. Après tant d'années d'un joug implacable, voilà que ces hommes,' tenus la veille dans des menottes de fer, se trouvaient libres d'aller et de venir, de se marier, de planter leur verger, d'exercer un commerce; c'était trop à la fois, et ils n'osaient pas croire à leur bonheur; puis peu à peu, la lumière se fit dans leurs esprits. Le prêtre leur avait lu, au milieu d'une indifférence glaciale, l'acte qui les affranchissait; bientôt il les vit venir à la cure, les uns après les autres, pour s'informer de leurs droits ou de leurs devoirs. Au bout de six semaines ils étaient parfaitement en possession des uns, et à peu près résolus à ne pas tenir compte des autres. Aussi ingrats,--pas plus,--que le commun des hommes, ils oubliaient le bienfait pour ne voir que les conditions dont il était accompagné.--Si ma cabane brûle, c'est moi qui devrai la rebâtir? pensaient quelques-uns en faisant la grimace.--Mais après tout, ces conditions étaient douces, et ils finirent par se soumettre sans trop de murmures.

Seul Iérémeï refusa obstinément de se considérer comme libre.

--Je ne veux pas que la dame m'affranchisse! disait-il avec ténacité. On ne peut pas faire un homme libre malgré lui, je suppose? Eh bien, je ne suis pas libre; je suis esclave, je mourrai esclave, et ce n'est pas un papier de plus ou de moins qui y fera quelque chose.

Savéli ne pensait pas de même; il fut enchanté de se savoir libre,--libre surtout d'aller et de venir. La vie errante du colportage lui paraissait délicieuse, et le village avait pour lui des souvenirs encore trop récents. Il se fit délivrer une patente,--à son vrai nom, cette fois,--pour recommencer à courir les villages.

Madame Bagrianof n'était pas encore retournée à Bagrianovka. L'hiver allait venir, déjà les grues et les cigognes s'en allaient vers le midi; le maréchal la vit un jour entrer dans son cabinet.

'--Je viens prendre congé de vous lui dit-elle. Vous nous avez réchauffées comme deux oiseaux blessés vous nous avez donné l'hospitalité et l'amour, suivant la loi du Christ, et j'ai passé ici les meilleurs jours de ma vie; mais il est temps que je vous quitte. Nous partirons samedi pour Moscou.

--Comment! déjà? s'écria le vieillard; puisque vous voulez nous quitter, attendez jusqu'au printemps: quelle envie avez-vous d'aller passer l'hiver dans un endroit inconnu? Restez avec nous!

La veuve secoua tristement la tête.

--Vous êtes trop riche, dit-elle; nous sommes pauvres et nous devons vivre dans la pauvreté toute notre vie....

--Restez avec nous, et votre petite fille partagera tout avec nos enfants....

--Cela ne se peut pas répondit madame Bagrianof; elle ne doit pas prendre des habitudes qu'il lui faudrait perdre en se mariant, la petite ne s'est que trop accoutumée à votre luxe Plus tard, pour se détacher de tout cela, elle aurait trop à souffrir, et je ne veux pas qu'elle souffre, ajouta la mère à voix basse, conjurant un ennemi invisible.

Le vieillard porta respectueusement à tes lèvres la main de madame Bagrianof et cessa d'insister.

Le dimanche suivant à Bagrianovka, à l'heure de la messe la berline du maréchal s'arrêta devant l'église, et les paysans stupéfaits en virent sortir leur maîtresse et sa fille, toutes deux en grand deuil. Le prêtre vint les recevoir avec la croix, et l'office commença aussitôt.

Pendant tout le service, les paysans, les yeux fixés sur leur maîtresse, se rappelaient le temps où la figure cruelle du seigneur lui tenait compagnie. Quelques-uns,--les meilleurs,--eurent un peu de pitié pour elle et un peu de reconnaissance.

Après l'office, le village se réunit sur la grande place, et le staroste vint apporter à la maîtresse le pain et le sel, en remerciement du don conféré. La vue de ce plateau, symbole de richesse et d'hospitalité, fit jaillir les larmes des yeux de la propriétaire sans asile; elle put à peine le prendre des mains qui le lui présentaient et le remettre à sa petite fille. Ce fut en vain qu'elle essaya de parler; du geste, elle indiqua la ruine qu'on apercevait au bout de l'avenue et cacha son visage dans son mouchoir.

La vue de cette femme qui pleurait rouvrit ces coeurs fermés: les femmes les premières, et les hommes ensuite, trouvèrent des paroles de bénédiction et d'encouragement pour celle qui s'exilait après s'être dépouillée pour eux. Ces bonne paroles adoucirent l'amertume des souvenirs dans l'âme torturée de madame Bagrianof.

--Je m'en vais à Moscou, mes enfants, leur dit elle. Vous êtes libres: aucun maître ne vous fera plus d'injustice. En mémoire de votre affranchissement, vous prierez parfois pour l'âme de votre défunt maître,--et pour la vie de cette innocente, ajouta-t-elle en posant la main sur la tête de sa fille. Où est Savéli? N'est-ce pas lui qui nous a sauvées?

Savéli s'approcha, non sans répugnance.

--Je t'ai fait venir une petite image de saint Serge, lui dit elle; tu la conserveras en mémoire de ta belle action, avec ma bénédiction et celle de l'enfant.

Elle fit le signe de la croix avec la petite image sur la tête de Savéli incliné. Celui-ci, horriblement pâle, regardait la dame qui lui tendait l'image.

--Prends donc, lui dit-elle.

Iérémeï ni donna un léger coup de bâton dans les jambes. Savéli tressaillit, se redressa vivement, saisit l'image, la baisa, baisa la main de la donatrice, puis se hâta de rentrer chez lui. Iérémeï l'avait suivi.

--Imbécile, dit le vieillard, tu as failli nous vendre.

Savéli secoua la tête:--C'était plus fort que moi, dit-il. Quand je l'ai entendue me parler de ma belle action, et me bénir encore, au nom de l'orpheline....

--Laisse donc, il n'en manque pas, chez nous, d'orphelins, et grâce à qui?

--Oui, oui, on sait cela, mais tout de même ça m'a donné un coup....

Iérémeï haussa les épaules:

--Si tu devait t'en repentir, il ne fallait pas le faire.

--Je ne m'en repens pas! s'écria Savéli, les yeux étincelants. Je recommenceras tout de suite; mais l'orpheline.... Enfin, elles s'en vont, j'en suis bien aise; j'aime mieux ça.

--Amen, dit le vieillard en frappant avec son bâton sur le plancher de la cabane.

XV

Depuis la mort de sa fille, Iérémeï, de tout temps peu communicatif, était devenu de plus en plus insociable; il maigrissait tous les jours et semblait se dessécher. Un beau matin d'hiver, on le trouva mort sur son poêle dans sa cabane. Cette mort n'étonna personne: on l'enterra, et tout fut dit.

Le grand carême tirait à sa fin, lorsque parmi ceux qui venaient se confesser pour les Pâques, le prêtre vit un jour s'approcher Savéli. L'année précédente, à pareille époque, il était absent, ce qui avait tourné la difficulté; mais un vrai Russe ne peut manquer deux années de suite à ses devoirs de chrétien. Le jeune homme se présentait d'un air d'assurance; cependant ses mains s'agitaient nerveusement à son côté et trahissaient plus d'émotion que son visage n'en laissait paraître. Sans affectation, le prêtre le garda pour la fin.

Quand ils furent seuls dans l'église, Vladimir Alexiévitch se leva de son fauteuil, alla tirer le verrou de la porte et revint s'asseoir. La nuit tombait; les lampes des images et quelques cierges allumés par les fidèles éclairaient faiblement l'église:

--Agenouille-toi, dit le prêtre à Savéli.--Celui-ci obéit--Commence! dit le confesseur, sérieux et absorbé.

Savéli déroula le chapelet de ses peccadilles; le prêtre l'écoutait sans l'interroger. Le jeune homme se tut.

--Après?... fit le ministre du Seigneur.

--Après?... balbutia Savéli, après?... Rien.

--Rien? s'écria le confesseur.--Et, se levant, il étendit sa main droite vers le jeune homme comme pour te foudroyer.--Et le meurtre?

--Vous savez?... fit Savéli, dont l'oeil lança un éclair de colère aussitôt étouffé.

--Dieu sait tout! répondit le prêtre en se rasseyant. Raconte ton crime, dis tout, de peur que le Dieu des vengeances ne te frappe au pied de son autel que tu profanes! Couvert de sang, tu te présentes ici et tu oses mentir devant ton juge! Tremble! Dieu a foudroyé, devant l'arche sainte, des coupables moins criminels que toî!

Savéli, à genoux, fondit tout à coup en larmes.

--Eh bien! oui, c'est vrai, j'ai tué le maître... Mais, vous savez, s'il l'avait mérité!

--Je suis le Dieu de la vengeance,--la vengeance n'appartient qu'à moi seul;--tu ne tueras point.

Ces trois phrases tombèrent sur la tête du coupable comme trois coups de hache; puis un silence suivit, interrompu par les sanglots du pénitent.

--J'ai tué, dit-il enfin, c'est vrai: que Dieu me le pardonne, il m'avait pris ma Fédotia, je n'ai pas pu le supporter. Ma Fédotia, c'était ma fiancée, je l'aimais depuis longtemps, elle était toute jeune, elle était belle, nous aurions été heureux ensemble... alors je l'ai tué,--non pas moi seul, mais...

--Ne parle pas des péchés des autres!

--Je l'ai tué..., et nous l'avons brûlé pour qu'on ne s'aperçût pas du meurtre. Pardonnez-moi, Seigneur gémit Savéli prosterné frappant la terre de son front.

--Te repens-tu, au moins? dit le prêtre toujours sévère.

Savéli releva la tête, regarda le confesseur et hésita.

--Te repens-tu? répéta celui-ci.

--Non, dit-il, si la même chose pouvait arriver deux fois, je recommencerais.

Le prêtre se leva:--Maudit! fit-il d'une voix profonde, tu mets au défi la miséricorde divine! Repens-toi sur l'heure, ou crains la colère du ciel! Il est là, celui que tu as tué, là!.,.--le prêtre indiquait du doigt la dalle du caveau où reposaient les Bagrianof,--ne crains-tu pas qu'il ne se lève et ne vienne t'accuser devant Dieu?

Savéli, frissonnant, recommença à frapper la terre du front.

--Pardonnez-moi, Seigneur, s'écria-t-il en multipliant les signes de croix, pardonnez-moi mes péchés, et recevez-moi dans votre miséricorde.

Le prêtre vit qu'il ne fallait pas trop exiger. Savéli s'efforçait de se repentir, c'était assez. Le temps et l'âge, mieux que tout le reste, apporteraient la contrition ù cette âme insoumise, si jamais elle devait la connaître. Il donna l'absolution à Savéli, qui le remercia avec effusion, et sortit de l'église avec lui. La nuit était venue; la petite lampe du tabernacle brûlait seule dans l'église. Savéli, après avoir souhaité le bonsoir au prêtre, se retourna et regarda cette lumière qui filtrait à travers les fenêtres grillées, Bagrianof était bien enfermé dans la tombe, il n'en sortirait pas pour l'accuser... Et si pourtant il allait se lever et venir à lui, riant encore de son rire sardonique...

--Je le tuerais! grommela le pécheur insoumis. Il fit le signe de la croix et rentra chez lui.

Aux premiers beaux jours, il réunit tout son avoir et se remit au colportage. Chaque année, il revenait deux fois, et se reposait au village pendant quelques semaines. A l'un de ses retours, il se maria. Les affaires toujours croissantes lui permettaient désormais d'avoir des marchandises à domicile et de profiter des occasions pour acquérir à propos. Il lui fallait une maison bien tenue. Il épousa une fille du village, blonde et fraîche, un peu sotte,--juste ce qui lui convenait,--et continua son commerce de colporteur qui accrut d'année en année sa fortune jusqu'à faire de lui l'un des plus riches du village. Il eut de nombreux enfants: un seul vécut, c'était son premier-né, un fils qu'il se mit à adorer, sous une apparence bourrue et sévère.

Au village, tout avait prospéré. Le prêtre, dont la famille s'accroissait plus vite que les revenus, peinait parfois que jamais crime n'avait porté bonheur comme celui qui avait délivré Bagrianovka. Il songeait alors au passé, à la clémence divine, et se disait que peut-être le meurtre était expié d'avance, tant ces pauvres gens avaient souffert.

Chassé des environs par la rapacité ou seulement l'incurie des propriétaires moins soucieux de voir leurs paysans s'enrichir que de toucher exactement leurs redevances, le commerce se réfugiait dans ces sortes de petites républiques; là, pourvu qu'il ne portât pas atteinte aux lois et usages de la Commune, chacun pouvait faire de son temps et de son argent l'emploi qui lui plaisait. Bientôt à Bagrianovka, on fit du pain blanc! Une auberge étala son bouquet de sapin. Les femmes se mirent à tisser de la dentelle. L'aisance relative, devint générale et les pères, en mourant, purent se dire que leurs enfants seraient plus heureux qu'eux-mêmes, chose qui ne s'était pas vue depuis Boris Godounof.

Les années s'écoulèrent. Le fils de Savéli grandissait; un beau jour son père l'appela:--Ecoute, lui dit-il, tu vas avoir huit ans, tu as assez couru nu-pieds dans la boue; je veux que tu sois un homme instruit comme les seigneurs. J'ai de l'argent, Dieu merci, et je porterai la balle dix ans de plus, s'il le faut, mais tu seras autant qu'un seigneur. Ils disent, là-bas, dans les villes, que c'est l'instruction qui est la véritable noblesse; et bien, sois tranquille, tu en auras de la noblesse! j'ai bien appris à lire n'étant plus jeune, moi; j'avais trente ans passés! Tu apprendras tout ce qu'on peut apprendre pour de l'argent. Tu partiras avec moi la semaine prochaine.

--Comment, emmener le petit? s'écria la mère en larmes.

--Tais-toi, femme, dit Savéli avec l'autorité du père de famille. Il faut que notre fils soit autant qu'un seigneur, et plus si c'est possible. J'ai dit!

Après un an ou deux de préparation, le petit Philippe Savélitch entra dans un établissement scolaire de Moscou, et bientôt il devint un des meilleurs élèves de l'école.

Son père venait souvent le voir. Vêtu de son cafetan de drap, chaussé de grosses bottes, il arrivait au parloir, faisait venir son fils, et, les yeux fixés sur le programme de l'année, l'interrogeait sur tout ce qu'il avait appris, sans lui faire grâce d'un détail.

Il fallait que l'enfant répondit vite et avec assurance. Savéli avait l'air si convaincu en accomplissant ce devoir paternel, que Philippe parvint à l'âge d'homme sans se douter que son père ne savait absolument rien.

Quand Philippe eut terminé ses classes et qu'il eut obtenu la médaille d'or à la sortie, son père l'emmena à la campagne. Depuis le commencement de ses études, le jeune homme n'était jamais retourné au village. Bagrianovka vit arriver un beau garçon de dix-huit ans, tout en longueur, comme une plante poussée dans une cave, avec un visage intelligent où deux grands yeux foncés parlaient, trop clairement peut-être, de longues veilles et d’études assidues.

L'émancipation était venue pour tout le monde, et bien des idées nouvelles avaient germé dans les cerveaux les plus arides: aussi le jeune Philippe se trouva-t-il tout de suite à l'aise dans le village et l'isba paternelle. Les dix années de son séjour à Moscou n'avaient pu détruire en lui l'instinct rustique, fruit de nombreuses générations. Ce qu'il avait désiré, pleuré parfois, lorsque, les jours d'été, assis à la fenêtre de sa chambre étroite, il regardait les étoiles s'allumer au ciel pâle, pendant que les tilleuls lui envoyaient leur arôme alanguissant, c'était la large rivière bleue, où la lune laissait flotter son sillage; c'était le rucher plein d'abeilles au bord du bois; c'était la grande forêt, avec sa senteur vigoureuse et pénétrante... La cabane noire où l'on montait par un escalier branlant; les bancs de bois où il s'étendait pour dormir; la nourriture frugale, la pauvreté campagnarde, qui ignore le luxe au point de ne pas lui laisser de place s'il voulait s'introduire en cachette, tout cela lut parut doux et charmant.

--Mon père a beau vouloir faire de moi un seigneur, se disait-il le soir en rêvant aux étoiles, je pourrai être un savant, mais je ne serai jamais qu'un paysan.

XVI

Savéli avait attendu avec inquiétude ce que dirait son fils en entrant dans son pauvre logis au sortir du confort relatif de sa vie d'écolier. Voyant que Philippe ne disait rien, il se décida à l'interroger. Assis sur le banc de bois devant sa maison il fumait sa pipe, un soir, pendant que le jeune homme roulait sa cigarette.--Eh bien! fit-il en regardant devant lui, comment te plaît notre maison?

--C'est délicieux, mon père, répondit Philippe en souriait; c'est tout juste comme autrefois; il me semble encore que je ne suis qu'un petit garçon, et que je vais me remettre à courir avec les autres pour ouvrir la porte du village aux chariots qui vont chercher le foin.

Le père garda un instant le silence.

--Tu ne trouves pas, reprit-il, la maison trop petite et trop noire, nos habits trop sales et trop simples?

--Oh! mon père, pouvez-vous penser!...

Savéli posa le doigt sur la manche du jeune homme; la jaquette, comme le costume tout entier, était d'un drap d'été, tel qu'il convient à un jeune homme qui vient de quitter l'uniforme du gymnase pour l'habit bourgeois.

--Toi, dit le père, tu as des habits _allemands_, et nous autres nous portons le costume des paysans, des marchands tout au plus; mon cafetan est vieux et râpé, ta mère porte un sarafane, cela ne te choque pas?

--Je vous demande pardon, mon père, répondit timidement le jeune homme, qui se méprit à la question; j'aurais dû comprendra que ces dons que vous m'avez faits ne sont de mise ici; je les porterai à la ville. Avec votre permission, dès demain je reprendrai la chemise et les larges braies,--comme un brave gars de village de village que je suis, ajouta-t-il en souriant.

Savéli fronça le sourcil pour déguiser l'émotion qui l'avait pris à la gorge. Il se tut un instant et reprit:--Non, garde tes habits, ce n'est pas ce que je voulais dire. Nous en reparlerons. Qu'est-ce que tu veux être? lui demanda-t-il. Parle franchement. J'ai porté la balle longtemps après que nous avions déjà de quoi vivre, pour te donner une éducation; je suis encore fort et actif, je puis continuer. Si tu veux devenir un savant et entrer à l'université, tu peux le faire: je payerai pour toi. Si tu vois une autre profession qui te plaise, dis-le; pourvu qu'elle soit honorable et qu'avec le temps elle fasse de toi un seigneur, c'est tout ce que je te demande.

Touché de tant de bonté facile dans ce père à l'extérieur si rude, le jeune homme baisa respectueusement la main calleuse qui reposait sur les genoux de Savéli.