L'expiation de Saveli

Chapter 5

Chapter 53,893 wordsPublic domain

--Je sortais de chez Procofi, où nous avions préparé le lin; J'étais avec les autres.--Il nomma les paysans qui l'accompagnaient.--Au carrefour, voilà que je vois venir Fédotia sur la route de la maison seigneuriale. Elle marchait comme en dormant, les yeux bien ouverts, sans avoir l'air de rien voir. Tout à coup je m'aperçut qu'elle avait sur son bras un mouchoir bariolé.... vous savez, les mouchoirs que Bagrianof donne aux filles... Je sentis un coup comme si un boeuf m'avait renversé; je dis:--Qu'est-ce que cela?--Fédotia poussa un cri, elle recula comme si elle avait peur, et me dit deux fois:--Ne me touche pas!--Alors moi je criai:--D'où viens-tu?--Elle ne me répondit pas et se mit à courir vers la rivière. Nous l'avons tous suivie sans pouvoir la rattraper, elle a sauté, j'ai sauté après elle, et je l'ai rapportée, mais trop tard. Voilà!

--Qu'est-ce que tu penses de cela? dit le prêtre après un silence.

--Je pense qu'elle sera allée demander ma grâce à Bagrianof, pauvre innocente! Et lui, content de tenir la brebis il l'a mangée, comme un loup qu'il est.

--Eh bien! père, que décides-tu? grommela Iérémeï en frappant le plancher de son bâton; il me faut des prières!

--Ma femme est accouchée ce matin, mais cela ne fait rien, je vais avec vous. Allez devant, je vous rejoint. Je ne prendrai que le temps de passer à l'église.

Les deux paysans sortirent. Au bout de quelques instants, Iérémeï s'arrêta:

--Est-ce toi qui lui avais conseillé d'aller chez le seigneur? dit-il d'une voix sourde.

--Non, père! Devant Dieu, ce n'est pas moi! Elle m'en avait parlé, et je lui avais répondu que jamais Bagrianof ne pardonnait. J'ai même dit que ce serait un miracle s'il pardonnait à quelqu'un.

--Voilà le miracle: je n'ai plus d'enfant! gronda le vieillard qui se remit en marche. Un moment après, il ajouta:

--C'est heureux pour toi que tu ne l'aies pas envoyée, car je t'aurais cassé les os avant de les lui casser, à lui!

Le prêtre entra dans la cabane peu d'instants après ceux qui étaient venus le chercher. Il remit au premier venu l'encensoir et l'encens, qui servent aux prières funèbres, et revêtit l'étole.

Il n'avait pas voulu emmener le diacre, jugeant inutile de l'entraîner dans la disgrâce qui suivrait probablement l'accomplissement de ce devoir.

L'encens fuma bientôt sur les charbons allumées et le prêtre commença les prières. Sa voix graves et mélodieuse scandait lentement les versets lugubres; le paysan qui tenait l'encensoir disait les répons connus de tous dans cette langue slavonne, aussi rapprochée du russe que le français du quinzième siècle l'est du français moderne.

En prononçant les paroles sacrées qui mentionnent l'autre vie et l'accueil qui attend les croyants par delà le tombeau, la voix du prêtre s'éleva plus pore et plus sonore; ses yeux levés au ciel voyaient, au delà du plafond bas traversé par les poutres noircies, le grand ciel bleu sombre parsemé d'étoiles, où l'âme blanche de la martyre s'élevait doucement vers le Sauveur des malheureux. D'une main pieuse il offrit l'encens au cadavre, puis, les prières terminées, il replia l'étole, reprit l'encensoir, noua le tout dans un mouchoir, remit sa pelisse et voulut partir.

--Merci, mon père, lui dit Iérémeï en lui baisant la main.

--Merci, mon père, dit Savéli en s'approchant aussi; quand l'enterrerez-vous?

--Quand vous voudrez, mes enfants.

--Vous n'avez pas peur?

Le prêtre jeta un regard sur la jeune morte, sur l'assemblée où la lueur vacillante des cierges laissait apercevoir confusément de nombreux visages tournés vers lui.

--Non, dit il d'une voix calme, le serviteur de Dieu ne craint ni les pièges du méchant ni les embûches du démon.

--L'enterrerez vous après-demain matin avec une messe? Nous payerons ce qu'il faudra.

--Je n'ai pas besoin d'argent, répondit le prêtre, qui pensa à pendant à part lui combien sa pauvre maison était dénuée de tout, et quel besoin avait la jeune mère de choses fortifiantes: il sera fait comme vous le désirez.

Les paysans se dispersèrent lentement et regagnèrent leurs masures.

Le lendemain, pendant toute la matinée, les paysannes se succédèrent au logis de Vladimir Alexiévitch. Malgré leur pauvreté, elles avaient trouvé moyen d'apporter, qui des oeufs frais, une poule, un peu de miel de l'automne précédent, qui une brassée de laine, un morceau de toile, les plus pauvres une jatte de lait.

Le village remerciait ainsi celui qui venait de risquer ses moyens d'existence pour la justice et le bon droit.

Le surlendemain, vers dix heures, Bagrianof prenait paisiblement son thé en lisant les journaux de la semaine, lorsque le premier coup de cloche lui fit lever la tête. Sa femme pâlit sous le regard de son seigneur et maître. Elle savait ce qui s'était passé, et, depuis la veille, elle tremblait en pensant à ce moment redoutable. Elle fit un signe, et la petite fille disparut sans bruit.

Plus forte en sentant l'enfant à l'abri, madame Bagrianof attendit la question qui ne pouvait manquer. La cloche continuait à tinter pour la messe.

--Est-ce fête aujourd'hui? dit Bagrianof. Quelle date avons-nous?

--Le vingt-deux, répondit-elle. Ce n'est pas fête, Daniel Loukitch.

--Alors, pourquoi dit-on la messe?

--C'est un enterrement, balbutia la pauvre créature, tremblante d'angoisse.

--Le bienheureux trépassé se fait dire la messe? grand bien lui fasse! Ils ne sont pas si pauvres qu'ils veulent bien le dire, mes bons serfs, puisqu'ils se payent des messes! Laquelle de mes âmes est partie pour le céleste séjour?

--Ce n'est pas une âme, Daniel Loukitch, répondit madame Bagrianof, c'est une jeune fille.

On appelait alors âmes, en Russie, les hommes seulement. Les femmes, ne payant pas de redevance personnelle, n'étaient pas comptées dans la population.

--Une jeune fille? fit Bagrianof d'un air mécontent.

Il n'aimait pas à voir mourir les jeunes filles: c'était autant de perdu, puisqu'elles pouvaient se marier et donner de beaux enfants, qui deviendraient des âmes.

--Laquelle? ajouta-t-il par habitude de propriétaire.

--Fédotia Iérémeieva, dit-elle.

Bagrianof posa son journal sur la table et regarda sa femme.

--Vous êtes folle, lui dit-il posément. Cette fille, qui se portail bien avant hier, on l'enterrerait aujourd'hui?... De quoi est-elle morte?

Madame Bagrianof ne répondit pas. Il agita violement la sonnette, et le domestique, Timothée, entra sur la pointe du pied. La cloche tintait toujours seulement le glas avait remplacé la sonnerie de la messe. Le cercueil devait être en vue de l'église.

--Qui enterre-t-on? demanda Bagrianof d'une voix sèche.

--Fédotia Iérémeieva, Votre Honneur, répondit le vieux domestique.

--Celle fille qui était ici avant-hier.

--La même, Votre Honneur.

--De quoi est elle morte. Madame Bagrianof et Timothée s'entre-regardèrent.

--De quoi est elle morte? répéta Bagrianof avec un pli des lèvres, précurseur de l'orage.

--Elle s'est noyée, Votre Honneur.

--Par accident?

Personne ne répondit.

--Exprès?

Le silence se fit une seconde fois. Le balancier de l'horloge donnait un petit coup sec à chaque mouvement; au dehors, le glas tintait toujours. Timothée leva la tête et regarda son maître.

--Exprès, Votre Honneur répondit-il.

Bagrianof se leva et fit quelques pas; sa femme s'était levée aussi, hésitante et glacée de terreur; il la rassit sur son fauteuil, d'un geste violent.

--Tenez-vous donc tranquille, dit il, vous partez à tout moment comme un diable à ressort.

Madame Bagrianof ne bougea plus.

--La sotte! murmura le seigneur entre ses dents serrées.

La cloche de l'église se tut: le corps était entré dans l'église.

Bagrianof fit encore deux ou trois tours dans l'appartement.

--Qu'est-ce qu'on dit dans le village? demanda-t-il au vieux domestique.

--Je ne sais pas, Votre Honneur, je ne vais jamais au village.

--Eh bien, vas-y! dit le seigneur en se rasseyant. Donnez-moi un verre de thé, ma chère, dit-il à sa femme. Bien chaud et bien sucré, s'il vous plaît.

Timothée sortit de la cour seigneuriale, les yeux fixés à terre, suivant machinalement la route où il lui semblait voir Fédotia marcher devant lui, le mouchoir déplié flottant sur le bras. Il arriva sur la place; toutes les maisons étaient vides. Quelques petits enfants, laissés seuls, se mirent à geindre dans leur berceau quand il entr'ouvrit les portes. Il s'arrêta et réfléchit. Retourner à la maîson sans nouvelles, c'était courir un gros risque. Entrer dans l'église était peut-être plus dangereux encore. Qui sait si la population affolée n'allait pas le mettre en morceaux, faute de meilleur gibier!

Il s'arrêta à un moyen terme. Pénétrant à peine sous le parvis, il s'adressa à une vieille femme qui priait activement, faisant de grandes inclinaisons jusqu'à mi-corps et des signes de croix à tour de bras.

--Qu'est-ce qu'on dit dans le village, ma bonne, lui demanda-t-il.

Elle le regarda de travers.

--On dit que c'est grand'pitié qu'une si jolie fille soit morte si jeune. Voilà.

Et elle reprit son oraison. Timothée, satisfait, retourna à la maison et répéta fidèlement ce qu'il avait entendu. Bagrianof faute de mieux, fit mine de s'en contenter. Il s'enferma bientôt dans son cabinet, attendant le glas qui ne pouvait manquer de recommencer d'une minute à l'autre.

Ce n'était pas le remords qui le poursuivait pendant qu'il arpentait le parquet d'un pas régulier comme le balancier lui-même. A quel propos le remords serait-il venu se loger sous le crâne de ce haut et puissant seigneur? Le remords de quoi? D'avoir agi une fois de plus comme il avait agi tant de fois? Est-ce que les autres s'étaient noyées? N'étaient-elles pas, à l'heure qu'il est, mariées et mères de gros gars au ventre proéminent, aux cheveux de lin tombant sur la face; gars dont plusieurs étaient ses fils, sans contredit? mais il n'avait jamais su lesquels, faute de prendre des informations. Pourquoi cette sotte n'avait elle pas fait comme les autres? Elle avait le mari sous la main... Qui pouvait se douter qu'au lieu de se marier honnêtement comme tout le monde, elle allait se noyer exprès! Il lui en voulait de cela, et si elle eût été encore vivante, il l'aurait punie de la bonne manière;... Mais elle échappait à sa vengeance!

Le glas recommença de sonner. Le corps sortait de l'église pour se rendre au cimetière.

Comment se faisait-il qu'on ne lui eût pas parlé de cet événement? C'était intéressant pour lui, au bout du compte! On le lui avait caché, pourquoi? Avait-on cru qu'il lui serait désagréable d'apprendre que cette fille s'était noyée? Mais en quoi cela pouvait-il lui être désagréable? Est-ce que c'était sa faute? Est-ce qu'ils auraient l'aplomb de dire que c'était sa faute? C'est là ce qu'il faudrait voir, par exemple!

Bagrianof s'arrêta devant la porte comme pour sortir. La grosse cloche tintait toujours à coups lents et égaux,--les petites cloches sonnaient de temps en temps ensemble avec un bruit de sanglots... Bagrianof tourna le dos à la porte et se remit à marcher.

Sa faute? En quoi sa faute? Pas pour celle-là au moins!... Elle était venue le trouver, l'effrontée! Elle avait demandé la grâce de son amant,--car enfin qui pouvait se douter que ce n'était pas son amant, mais seulement son fiancé? Il avait cru que c'était son amant, lui: les filles de village ne sont pas, à l'ordinaire, d'une vertu si farouche! Oh! non, ce n'était pas sa faute, à lui. Elle n'avait pas besoin de venir le trouver!... Mais quî donc avait eu l'aplomb de dire que c'était sa faute?...

Il se retourna brusquement, cherchant à dévisager l'audacieux... Il était seul.

Alors il se rappela que c'était Timothée qui lui avait dit: "exprès" comme pour le braver. Elle s'était noyée exprès; c'est Timothée qui l'avait dit, Timothée le payerait sans tarder! Et le prêtre qui faisait un enterrement de seigneur à cette fille!...

Bagrianof s'arrêta. Le glas avait cessé. Le silence et la résolution qu'il venait de prendre de châtier l'insolent lui firent beaucoup de bien.

Il s'assit dans son fauteuil, ouvrit son tiroir, prit la lettre à l'archevêque et la mit bien en évidence; puis il alluma un cigare et se remit à lire. Mais il ne comprit pas un mot de ce qu'il lisait.

Fédotia avait de belles funérailles. Sauf les bambins dont les cris avaient désorienté le vieux domestique, personne n'était resté au logis.

Le père avait voulu la grand'messe avec les chantres, et le prêtre avait consenti à tout, prenant la responsabilité sur lui: il avait fait le sacrifice de sa place. D'ailleurs la jeune mère paraissait plus forte, le petit avait bonne envie de vivre, et, si cruel que fût Bagrianof, il ne pouvait les chasser avant un mois au moins. Dans un mois, il mettrait tous ses trésors sur une pauvre charrette, et il irait où la grâce de Dieu et de ses supérieurs voudrait bien l'envoyer,--en Sibérie, s'il le fallait, enseigner la loi de Dieu aux Toungouses. Ne serait-il pas sûr de la vie, riche de posséder sa femme et son enfant, qu'on ne pouvait lui ravir?

Tendant qu'il récitait les prières sur le cercueil, la foule l'entourait, si pressée, qu'on étouffait dans l'église, non chauffée cependant. Les hommes, concentrés, la tête basse, sentaient vaguement dans l'air une odeur de vengeance monter avec celle des branches de sapin qu'ils foulaient aux pieds. La jeune morte, parée de ses beaux habits, la face découverte, était pour eux un étendard qui les menait au combat. Ce n'est pas seulement pour les vieux Romains que le corps d'une femme a été le symbole de la liberté outragée. La cérémonie funèbre s'acheva sars tumulte. Les paysans enlevèrent le cercueil. Le père et Savéli tenaient la tête. Fédotia sortit de l'église accompagnée par le glas qui avait si fort énervé Bagrianof: le village tout entier la suivit jusqu'au cimetière peu distant, situé dans un bouquet de bois clairsemé, ou les vieilles tombes disparaissaient sous les fleurs sauvages, où les oiseaux nichaient au printemps par centaines.

La neige recouvrait les monticules anciens et nouveaux. La fosse de Fédotia faisait une tache noire sur cette blancheur immaculée. Le cortège, la croix en tête, monta la pente douce, de son pas cadencé; la fosse reçut sa proie; le prêtre jeta une poignée de terre dans le cercueil encore ouvert; on descendit le couvercle, qu'on posa sans fracas;--Iérémeï et Savéli se penchèrent pour voir ce qui restait encore de leur bien-aimée,--et les planches de sapin elles-mêmes disparurent bientôt sous la terre mêlée de neige qui roula en gros blocs jusqu'au fond du trou.

Iérémeï, suivant l'usage, invita les assistants à venir festiner chez lui. On le suivit en silence. Chacun sentait, comme on dit, qu'il allait se passer quelque chose.

XI

Le banquet funèbre commença au milieu d'un profond silence. Invité par Iérémeï, le prêtre s'était excusé, alléguant la maladie de sa femme, mais en réalité parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les paysans attablés mangeaient lentement comme à l'ordinaire les oeufs durs et le riz cuit à l'eau qui sont le fond de ces repas de funérailles. Les femmes mangeaient à part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie faisait de temps en temps le tour de la table. Peu à peu les conversations s'animèrent, mais sans attendre le degré de bruit qui témoigne d'un vif intérêt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait d'importance pour personne. On attendait. L'après-midi se passa ainsi. Le ciel s'assombrissait, la nuit n'était plus bien loin, quand le père de Fédotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les têtes attentives se tournèrent vers le vieillard.

--Frères, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir éternel.

Suivant l'usage, l'assemblée psalmodia trois fois en choeur: "un souvenir éternel", et le silence se rétablit.

--Ma Fédotia n'avait jamais offensé personne, reprit le père d'une voix pleine de larmes; elle était donc comme un agneau et pure comme une colombe. Elle était fiancée, vous le savez tous, à ce brave garçon,--il indiqua du doigt Savéli placé à sa droite.--Elle se serait mariée, elle aurait été une bonne femme, comme elle avait été une bonne fille. Elle était jeune, elle était bien portante, et voilà qu'elle est morte tout à coup. Comment cela s'est-il fait?

Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'écoutait avec recueillement Quelques yeux animés par l'eau-de-vie suivaient les siens avec la ténacité de l'ivresse commençante.

--Comment se fait-il, reprit Iérémeï, qu'une belle fille, jeune et bien portante, coure tout à coup à la rivière et laisse son vieux père sans une âme pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel, je vous le demande, qu'une jeune fille préfère la mort aux baisers de son fiancé?

Le vieillard parlait avec ce mélange de simplicité et de langage biblique que les paysans empruntent à leurs longues stations assidues à l'église.

--Est-ce naturel, continua-t-il, qu'une jeune fille regarde son fiancé et se couvre le visage en disant: Ne me touche pas! Est ce naturel, continua-t-il en s'animant, que, pleine de honte, elle coure à la rivière et meure de bon gré plutôt que de regarder un homme en face? Non, ce n'est pas naturel! cria-t-il d'une voix tonnante en frappant rudement le plancher de son bâton. Tous tressaillirent.--Ma fille est morte, reprit-il en regardant tout autour de lui d'un air de défi, parce que notre seigneur, qui n'a pas plus de honte qu'un chien maudit, l'a prise pour ses amusements, la blanche colombe... Et elle n'a plus osé regarder son fiancé, elle n'a pas osé revenir à son vieux père et elle est allée se jeter à la rivière. Et l'on viendra me dire:--Ta fille s'est tuée, c'est un péché! Non, il ment, celui qui dit cela! Ma fille n'a pas péché, ma fille ne s'est pas tuée, c'est Bagrianof qui l'a tuée... Meurtrier' Le grand vieillard leva les bras au ciel, brandit son bâton et le laissa retomber avec fracas sur le plancher. Tous les hommes se levèrent d'un commun mouvement.--Meurtrier! crièrent-ils d'une seule voix.

Ils n'avaient plus peur: ce n'étaient plus des moutons timides prêts à se laisser tondre le grand coup d'aile de la vengeance dans son vol avait purifié l'atmosphère autour d'eux. Ils allaient se venger, ils étaient déjà libres.

--C'est un meurtrier, répéta Iérémeï d'un ton plus calme. Et ce meurtre n'est pas le premier. Il a tué nos frères partis pour la Sibérie, il y a trois mois à peine. Avez-vous oublié les coups de verges qui sifflaient sur leurs épaules? Avez-vous oublié le sang qui coulait de leur dos meurtri? Et les charrettes qui ont emporté nos frères à l'orient, les avez-vous oubliées. Et les femmes que voilà veuves, et les enfants qui se trouvent orphelins, ont-ils oublié leurs époux et leurs pères? Et croyez-vous que sur la route il ne soit pas mort plus d'un de ceux qui sont partis ce jour-là? Et ceux qui ont survécu mourront loin du village, et nous n'en saurons jamais rien, et personne, à leurs funérailles, ne boira la tasse d'eau-de-vie, la "coupe d'amertume" qu'on vide au repas funéraire et que nous buvons ici pour Fédotia en son souvenir éternel!

Le gobelet d'eau-de-vie circula de main en main, chacun y trempa ses lèvres, et le choeur chanta trois fois le funèbre répons: "Souvenir éternel!"

Ceux qui sont morts en route et ceux qui mourront là bas, reprit Iérémeï quand revint le silence, ont été tués par la même main qui a tué ma fille. C'est Bagrianof qui a ruiné notre village: nous ne ressemblons plus à des hommes, et dans les environs on nous appelle des loups; c'est vrai, nous sommes des loups, et nous haïssons tout le monde; tout le monde, répéta-t-il avec rage en grinçant des dents, les seigneurs, et les procureurs, et les soldats, et les scribes, et les gens de justice! Mais il y a des gens de justice partout, et des soldats aussi partout, et tous les paysans ne les haïssent pas!... Nous les haïssons à cause de Bagrianof, parce qu'il est si méchant et si féroce qu'il ferait douter même de la justice de Dieu!... Pardonne-moi, Seigneur, dit-il en s'inclinant devant les saintes images du coin oriental de la cabane, pardonne si ma langue a blasphémé, ce n'est pas mon péché. Que ce péché, avec les autres, comme tous nos maux et toutes nos misères gise lourdement sur l'âme de Bagrianof!

L'assemblée s'agita comme une mer houleuse; un murmure de fureur à demi contenu la parcourut d'un bout à l'autre et revint jusqu'à Iérémeï. Le vieillard avait épuisé ce qu'il avait à dire; Savéli prit la parole.

--Nous avons assez souffert, dit-il de sa voix claire et bien timbrée. D'ailleurs, pour ma part, j'ai promis de venger la défunte. Nos frères n'ont pas su ce qu'il? faisaient quand ils ont laissé la vie à ce chien: il fallait serrer pendant qu'ils tenaient la corde! mais cette fois nous ne le lâcherons pas! N'est-ce pas, vous autres?

Un frémissement de plaisir parcourut l'assemblée: ils croyaient déjà tenir le cou du seigneur entre leurs doigts osseux.

La nuit tombait; des femmes entrèrent pour allumer des esquilles de sapin qui brûlaient vite en se détachant de la griffe de fer où elles étaient fixées. A cette lueur inégale, qui remplissait l'isba d'un acre parfum de résine, les faces terreuses et les yeux irrités des paysans paraissaient plus terribles encore.

Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et un homme se fit place jusqu'à Iérémeï, écartant d'un seul bras tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Au milieu du tumulte, il arriva devant le vieillard, séparé de lui seulement par la table, et se laissa tomber sur le banc avec un long hurlement de douleur. On approcha une bûchette de sapin pour le reconnaître: c'était le vieux Timothée, le valet de Bagrianof.

Un cri d'indignation s'éleva à sa vue.

--Que viens-tu faire ici? chien des chiens qui sont là-bas! s'écrièrent les paysans. Viens-tu nous espionner pour te faire bien venir? Lèche-plat, pourvoyeur!...

Les injures pleuvaient sur le vieux domestique qui continuait à se tordre en gémissant. Comme on le prenait par les épaules pour le jeter dehors, il poussa un rugissement fou.

--Justice! s'écria-t-il en levant son bras gauche vers le ciel. Justice, au nom du Christ, frères, secourez-moi!

On s'aperçut alors que son bras droit pendait inerte à son côté.

--Qu'as-tu? lui dit Iérémeï. Laissez-le, vous autres, cet homme est mon hôte.

Un petit espace libre se fit autour de Timothée. Gémissant, se tordant de douleur, il souleva son bras droit à l'aide de sa main gauche et montra aux paysans saisis d'horreur ce membre tuméfié, où la chair rongée depuis la saignée jusqu'au bout des ongles n'était plus qu'une épouvantable brûlure.

--Qui t'a fait cela? dit Savéli, les yeux étincelants.

--Qui? le monstre, le loup, Bagrianof!

Les exclamations et les injures recommencèrent, cette fois, à l'adresse du maître. Iérémeï fit chercher la sage-femme qui était dans une autre cabane et qui arriva aussitôt. Au village, c'est cette matrone qui se charge ordinairement des pansements; elle posa une première application d'huile et de toile assez convenable. La chair était à nu; la peau, bouillie pour ainsi dire, se détachait en lambeaux; les ongles devaient tomber,--le bras aussi, peut-être; qu'en savait-on? L'amputation serait probablement nécessaire; mais, au village, il n'est pas question d'amputation. Lorsque le bras de Timothée, bandé dans un mouchoir, fut attaché à son cou, Iérémeï mit la sage femme à la porte.

--Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on réconfortait avec de nombreuses gorgées d'eau-de-vie.

--Voilà, dit Timothée: le maître m'en voulait... sais-tu pourquoi? dit-il brusquement en se tournant vers Iérémeï, et toi, sais-tu pourquoi? fit-il à Savéli, qui l'écoutait avidement; parce que j'avais voulu empêcher la défunte Fédotia d'entrer chez lui.

--Tu as fait cela? dit Savéli d'un ton dubitatif.