L'expiation de Saveli

Chapter 4

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Le village dormait. Savéli ne dormait pas. La tête pleine des choses du jour, il ruminait son projet de voyage, et un autre projet qu'il n'avait communiqué à personne:--celui-ci devint si pressant et prit si bien le dessus sur toutes les autres pensées, que le jeune paysan se leva, mit sa pelisse et son bonnet et sortit à pas de loup. Il arriva bientôt à la maison de Iérémeï, et s'approcha d'une fenêtre peu élevée au-dessus du sol, celle ou Fédotia se tenait tout le jour penchée sur la merveilleuse broderie des essuie-mains qu'elle préparait pour son mariage.

Savéli frappa doucement à la vitre. Au second coup, le petit châssis à guillotine se leva sans bruit, et la jolie tête de Fédotia apparut. Elle ne dormait pas non plus; elle savait bien que personne ne pouvait venir à cette heure, sinon son fiancé, A vrai dire, elle l'attendait.

--Fédotia, dit le jeune homme en se haussant sur la pointe des pieds pour arriver jusqu'aux oreilles de la jeune fille, j'ai quelque chose à te dire.

--Dis-le, mon Savéli.

--Veux-tu partir avec moi? Je t'épouserai, je le jure devant Dieu qui me jugera;--le jeune homme fit le signe de la croix;--mais il faudra peut-être partir avec moi en secret,--la nuit,--pour que je ne sois pas soldat. Dis, veux-tu?

--Oh! Savéli, demande-moi tout, mais pas cela! fit la jeune fille effrayée. Partir ainsi, quitter mon père... Il me refuserai: sa bénédiction à son lit de mort, il dirait que je suis une méchante fille... Non, Savéli, demande-moi de mourir pour toi, mais quitter la maison, je ne le peux pas! je ne le peux pas!... répéta-t-elle avec un sanglot.

--Soit! répondit le jeune homme sans se troubler. Je pensais bien que tu ne voudrais pas; c'était un bon moyen pourtant, et je n'en vois pas d'autre.

--Que ferons nous alors? dit Fédotia, dont le coeur battait d'angoisse. Elle retira vivement la tête et écouta dans la chambre;--tout le monde dormait à qui mieux mieux. La tête blonde, à peine couverte d'un mouchoir, reparut sous le châssis retenu par sa main.

--Je ne sais pas, répondit Savéli en hochant la tête; mais je trouverai un moyen.

--Et si l'on demandait grâce au seigneur? dit timidement Fédotia.

--C'est ça qui serait une peine perdue! fit dédaigneusement Savéli; sois tranquille, il n'a jamais fait grâce à personne. Il faudrait un miracle. Je trouverai autre chose. Bonsoir. Donne-moi un baiser.

La jeune fille avança la tête en dehors, se pencha un peu, et les lèvres des fiancés se rencontrèrent.

--Bonne nuit, répéta Savéli, et il se dirigea vers son isba.

Fédotia le regarda s'éloigner. Sa mâle stature, sa démarche assurée se dessinaient sur la blancheur de la neige. La pauvre fillette sentait son coeur déborder de tendresse pour le bien-aimé si près de lui être ravi.

--Un miracle! se répétait-elle en se recouchant sur le banc de bois, toute frissonnante. Il a dit qu'il faudrait un miracle... O sauveur des malheureux, ô mère de Dieu, protégez-moi, inspirez-moi! Un miracle! Et si Dieu voulait le faire!

Elle s'endormit. Son sommeil agité, quî ressemblait à la veille, lui fit passer devant les yeux cent visions diverses. Vers le matin, il lui sembla entendre une voix qui murmurait à son oreille:--Va trouver Bagrianof. Elle s'éveilla en sursaut et regarda autour d'elle. Tout dormait; la lampe des images pétillait faiblement. Elle se leva et alla se prosterner devant la Vierge. Elle resta ainsi longtemps. Son coeur, mû par un désir invincible, lui répétait:--Va chez Bagrianof.

--C'est une voix du ciel, se dit-elle enfin; ce serait un péché d'y résister. J'irai demander sa grâce au terrible seigneur... Je n'en dirai rien à personne, ils m'en empêcheraient. Et s'il me refuse? pensa-t-elle soudain.--S'il me refuse, ce sera tout juste comme hier, ne dit-elle par manière de consolation; Savéli trouvera quelque chose, puisqu'il l'a promis.

A moitié rassurée par cette grande résolution, elle s'endormit si bien que son père fut obligé de la réveiller au grand jour pour aller chercher l'eau du matin.

VIII

La grande rivière glacée était recouverte de neige: les rives, peu élevées, à peine garnies de maigres buissons, disparaissaient aussi sous le blanc suaire. Le chemin de halage se confondait avec la glace. La prise d'eau pour les besoins domestiques était aussi éloignée que les puits du village voisin; mais l'hiver on aimait mieux venir à la rivière par la route battue que de frayer à tout moment des chemins nouveaux dans la neige toujours plus épaisse.

Lorsque Fédotia, portant sur l'épaule l'arc de bois qui supportait les deux seaux en équilibre, arriva au bord de l'eau, elle vit les paysans occupés à couper au pic de larges blocs de glace.

--Que faites-vous là? demanda-t-elle, étonnée.

--Le seigneur a tant mangé de glaces l'année dernière que sa glacière est vide, répondit un paysan d'un ton bourru, et nous sommes de corvée aujourd'hui par ce froid. Voilà!--Il asséna dans la glace épaisse un coup de pic capable d'assommer un boeuf.

Fédotia, rêveuse, regardait un gros bloc semblable à du cristal, que deux paysans faisaient glisser sur une claie. Un coup de fouet fit partir le cheval qui, d'un vigoureux élan, prit le chemin de la demeure seigneuriale.

A la place que le bloc avait occupée, l'eau bleue remplissait le petit bassin.

Le soleil faisait briller les paillettes de givre sur la rive opposée, qu'il éclairait obliquement.

--Il fait beau! dit involontairement Fédotia.

Son coeur était plein d'espérance: par un si beau soleil, par un ciel si bleu, était-il possible qu'elle ne vit pas exaucer sa prière!

--Beau? oui, pour se tenir à la maison. Rentre ma jolie fille, dit le plus vieux paysan en achevant de détacher un nouveau bloc qui nagea bientôt au milieu du bassin agrandi. Rentre, sans quoi Savéli se plaindra de la gelée qui a mangé les joues de sa fiancée.

Le paysan sourit à Fédotia en clignant de l'oeil. Elle était la joie et l'orgueil du village; toute petite, sa grâce et sa gentillesse l'avaient fait chérir partout; en grandissant, sa beauté l'avait rendue précieuse comme une perle rare. Les chiens féroces la suivaient, heureux de pouvoir poser leur nez mouillé dans ses petites mains brunes. Elle était la gaieté et le rayon de soleil de ce malheureux coin de terre.

La jeune fille rougit, se hâta de puiser de l'eau, et se mit en route d'un pas cadencé, qui faisait à peine jaillir sur le sol quelques gouttes d'eau des seilles pleines jusqu'au bord. Elle allait vite, sentant à peine son fardeau.

En passant le long de la haie du jardin, elle aperçut Bagrianof qui prenait l'air avant de déjeuner pour se donner de l'appétit. Cette rencontre lui parut de bon augure: au lieu de ralentir le pas pour attendre qu'il fût hors de vue, elle continua sa marche gracieuse et pressée, le corps légèrement penché en avant sous le fardeau, la hanche un peu cambrée pour soutenir les reins fléchissants. La lourde camisole ouatée qui l'empaquetait ne pouvait déguiser la grâce extrême de ce corps presque enfantin, et souple comme un liseron des champs.

Au bruit de ses pas sur la neige durcie, Bagrianof se retourna. En passant devant lui elle le salua d'une inclinaison de tête.

--Bonjour, seigneur, dit-elle de sa voix mélodieuse.

Et elle continua sa route, étonnée de sa propre audace; mais ne fallait-il pas se rendre propice le maître dont tout dépendait? Bagrianof la suivit des yeux le long de la haie du jardin.

--La voilà grandelette, se dit-il à lui-même. C'est une jolie fille.

La matinée parut longue à Fédotia. La rencontre du seigneur terminait pour elle une série de présages heureux; il lui tardait d'accomplir le projet qu'elle avait formé pendant la nuit. Enfin le repas de midi terminé, la poterie et les cuillers de bois soigneusement lavées et remises en place, le vieux Iérémeï sortit, et la fillette se trouva libre. Elle retira aussitôt d'une petite boîte son peigne et son mouchoir des dimanches; elle lissa soigneusement ses cheveux, noua son mouchoir sous son menton, croisa sa camisole ouatée sur sa poitrine, mit des souliers à la place des brodequins de tille qu'elle portait habituellement, et sortit, le coeur palpitant comme un oiseau qui vient de prendre sa volée.

--Où vas-tu, Fédotia? lui cria la première paysanne qui la vit passer. Ton Savéli n'est pas par là, il est à l'autre bout du village, chez Procofi, où l'on prépare le lin.

--Je ne cherche pas Savéli, répondit la jeune fille.

--Où vas-tu donc si pimpante?

--A mes affaires! dit triomphalement Fédotia; et elle se mit à courir pour revenir plus vite.

En entrant dans la cour de la maison seigneuriale, elle eut peur. Les chiens vinrent rôder autour d'elle; la grande enfant eut presque envie de s'en retourner...; mais un domestique qui l'avait aperçue l'attendait sur le seuil de la cuisine: elle n'osa pas reculer.

--Peut-on voir le maître? dit-elle au domestique en s'approchant.

C'était un vieillard à l'air chagrin. Né dans la domesticité de la famille, il s'était endurci à bien des choses, et pourtant le joug de Bagrianof lui semblait lourd.--Le défunt seigneur n'était pas bon, disait-il parfois à ses confrères d'infortune, mais il valait mieux que son fils. Je ne connais rien d'aussi méchant que lui, ajoutait-il avec un soupir; il est plus mauvais que le démon!

A la demande ta jeune fille, le vieux Timothée hocha tristement la tête. Bien des jeunes filles étaient venues à la maison seigneuriale, mais jamais sans y avoir été mandées: celle-ci se présentait seule! Les temps changeaient donc? La pudeur des jeunes filles allait elle aussi disparaître?...

--Oui, répondit-il, tu peux entrer.

--Mais il faut le prévenir!

--A quoi bon? Les filles peuvent toujours entrer chez nous. La porte à droite, dans l'antichambre: c'est son cabinet. Vas ma belle.

Fédotia, interdite, regardait le vieux valet de ses yeux bleus tout grands ouverts. L'ingénuité de ses seize ans faisait une question si nette et si embarrassante que Timothée revint instantanément de son erreur.

--Qu'est-ce que tu lui veux, au maître? dit-il d'un ton radouci.

--Je veux lui demander la grâce de Savéli, qu'il veut faire soldat; c'est mon fiancé: nous nous marions à Pâques, avec la permission du seigneur.

--Et tu veux demander sa grâce? Retourne chez toi, ma colombe, va-t'en vite... Va! n'entre pas là-dedans...

--C'est la voix de Dieu qui me l'a ordonné, dit Fédotia tremblante et retenant à peine les larmes dans ses yeux innocents. Cette nuit, mon ange m'a parlé et m'a dit: "Va trouver Bagrianof." Je me suis mise à genoux et j'ai prié les saints, et j'ai entendu la même voix. Que la sainte Vierge me soit en aide!

La fillette fit le signe de la croix et regarda le domestique avec assurance. Celui-ci se sentit ému jusqu'au fond de son vieux coeur bronzé.

--Va-t'en, ma fille, ton ange gardien ne sera pas content de te voir entrer ici, dit-il en lui mettant doucement la main sur l'épaule. Savéli sait-il que tu veux voir le maître?

--Non.

--Eh bien! va lui demander conseil, et s'il te permet de le faire, je te laisserai entrer. Va!

Sa main calleuse poussa doucement la jeune fille du côté du village.

Le coeur gros, les yeux débordant de larmes, Fédotia fit deux pas, puis se retourna indécise du côté de cette maison où la grâce de Savéli était peut-être, où il ne tenait qu'à elle d'essayer de l'obtenir. En ce moment Bagrianof lui-même parut à la fenêtre de son cabinet; il lui faisait signe de la main d'approcher.

--Le seigneur m'appelle, dit-elle avec un élan de joie au vieux domestique: je vais lui parler.

Elle passa en courant devant lui; ses pieds touchaient à peine la terre. Elle franchit en deux bonds les six marches du perron et entra dans la maison. Timothée fit avec la main ce geste russe qui exprime à la fois ou tour à tour le découragement, la lassitude, l'insouciance, et rentra dans la cuisine, tout morose.

--Une si jolie fille, grommelait-il entre ses dents, et si jeune! C'est si bête!

Arrivée dans le vestibule, Fédotia resta interdite. Le parquet ciré, une panoplie avec armes accrochée au mur, une grande glace qui la réfléchissait tout entière et lui donnait l'illusion d'une autre personne placée devant elle à la regarder,--tous ces objets et cet aspect nouveau lui inspiraient une sorte de terreur. Elle avait déjà la main sur le bouton de la porte, prête à s'enfuir, lorsque Bagrianof passa la tête hors de son cabinet.

--Eh bien! dit-il, où vas-tu? Entre donc! Il ouvrit la porte toute grande.

--Tu me voulais quelque chose? Que demandais tu à Timothée?

--Je lui demandais si l'on peut vous parler!

--Tu vois qu'en effet on peut me parler, répondit Bagrianof en souriant. Et que t'a-t-il répondu?

--Il m'a répondu... que je ferais mieux de retourner chez nous.

--L'imbécile! dit Bagrianof en continuant à sourire. Et qu'est-ce que tu me voulais?

--Je voulais... O maître, accordez-moi la grâce de Savéli, et je vous bénirai jusqu'au dernier jour de ma vie! s'écria Fédotia, fondant en larmes. Et se précipitant aux pieds de Bagrianof, elle toucha trois fois la terre du front.

--Savéli? L'insolent qui m'a répondu hier, devant le village, avec tant d'insolence?

--Oui, maître; il ne le fera plus! s'écria Fédotia en pleurant à chaudes larmes. Pardonnez-lui! ne le faites pas soldat, ne l'envoyez pas au loin; je mourrai, maître! Vous ne voulez pas la mort d'une pauvre fille?

--Tu l'aimes donc bien? demanda Bagrianof.

--C'est mon fiancé. Nous voulions obtenir de vous de nous marier à Pâques. Permettez-nous, seigneur, de nous marier, et faites grâce à Savéli!...

--C'est lui qui t'a envoyée? demanda Bagrianof sans rire.

--Non, maître. Il ne sait pas que je suis venue.

--Ah, c'est plus intéressant; mais, dis moi, pourquoi veux-tu que je lui pardonne, à ton fiancé? Je n'ai pas de raisons pour l'aimer, moi.

Fédotia ne put trouver de réponse. Elle chercha un instant puis, faute de mieux, elle revint à sa première idée.

--Nous vous bénirons jusqu'au dernier jour de notre vie! répéta-t-elle, le gosier plein de larmes.

--Je le veux bien lui pardonner, moi, dit Bagrianof, qui ne la quittait pas des yeux; mais il fait froid pour causer. Viens par ici.

Il la fit passer devant lui dans son cabinet. C'était une vaste pièce éclairée par deux fenêtres donnant sur la pelouse. Les meubles de vieil acajou étaient recouverts de cuir vert foncé. Un large divan occupait un angle de la pièce. Le bureau était couvert de journaux; Bagrianof lisait beaucoup et se piquait de libéralisme en ce qui concernait le destin des empires. Il ferma la porte. Fédotia, troublée, se tenait debout au milieu de la pièce.

--Ecoute, lui dit-il en prenant les deux mains, tu tiens beaucoup à ta grâce de ton Savéli?

--Oui, seigneur, plus qu'à tout au monde.

--Eh bien, tu l'auras.

Fédotia, éperdue de joie, se jeta aux pieds de Bagrianof, riant, pleurant, baisant ses vêtements.

--Ne baise pas mes pieds, continua Bagrianof, c'est du bien perdu. Ton Savéli ne sera pas soldat, mais tu vas me dire merci.

--Que le Seigneur vous comble de bénédictions, commença la jeune fille, prête à défiler le long chapelet de bénédictions dont les paysans russes ne sont pas avares.

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Allons, sois gentille, ne fais pas de bruit, hein?

Il la saisit par la taille et l'enleva. En perdant pieds, Fédotia poussa un cri percent.

--Si tu cries, je te mets dehors, et Savéli ira en Sibérie! gronda le seigneur. Pas un mot tu m'entends!

Fédotia ne dit plus rien.

IX

Lorsqu'elle sortit du cabinet de Bagrianof, aussi blanche que la neige du dehors, elle marchait d'un pas automatique.

--Attends, lui dit Bagrianof qui la reconduisait, je vais te donner un mouchoir.

Il en prit un dans l'armoire, te déplia et le posa sur le bras de la jeune paysanne, toujours muette.

--Adieu, Fédotia! fit-il avec un geste de la main, et il rentra dans son cabinet.

La jeune fille, se voyant seule frémit de la tête aux pieds. Machinalement elle ouvrit la porte, sortit, le mouchoir déplié toujours sur le bras, et prit le chemin du village, toujours absorbée dans une seule pensée. Comme elle arrivait au carrefour, elle rencontra un groupe de jeunes gens qui sortaient de l'isba où l'on avait préparé le lin. Jusque-là elle n'avait rien vu, marchant la tête baissée, les mains jointes; tout à coup elle leva la tête, et elle aperçut son fiancé qui fixait les yeux sur le mouchoir pendant à son bras. Elle poussa un cri et recula de quelques pas en étendant les deux mains comme pour se défendre.

--Qui t'a donné cela? fit Savéli d'une voix tonnante; et il avança la main.

--Ne me touche pas, ne me touche pas! s'écria-t-elle d'une voix désespérée en reculant encore.

--D'où viens-tu? cria le jeune homme, fou de douleur et de rage.

Fédotia le regarda bien en face; les yeux du jeune homme étaient étincelants de colère. Elle prit en courant le chemin de la rivière. Les jeunes gens, Savéli en tête, se lancèrent à sa poursuite.

--Fédotia..... Fédotia.... cria deux ou trois fois Savéli; mais sa voix étouffée par l'ardeur de la course, n'arriva peut-être pas aux oreilles de la jeune fille. Elle continuait à courir, si légère que ses pieds ne laissaient pas d'empreintes sur le chemin;--elle descendit comme une flèche la rampe de la rivière, et sauta dans le petit bassin qu'elle avait regardé le matin. Savéli arriva juste à temps pour frôler le pan de sa robe. Le mouchoir bariolé était resté au bord du trou béant.

Sans hésiter, le jeune homme jeta sa pelisse fourrée et ses lourdes bottes, et sauta dans le bassin. Il plongea sous la glace et reparut un instant, reprit haleine et plongea de nouveau. Ses camarades le croyaient perdu, lorsqu'ils le virent reparaître, violet, défait, mais vivant. Ils le tirèrent sur la glace, et avec lui Fédotia, qu'il tenait serrée; mais les yeux rouges de larmes ne devaient plus pleurer, les joues marbrées ne devaient plus pâlir sous l'outrage.

Savéli, bientôt ranimé, voulut la porter jusqu'à sa demeure. Le funèbre cortège, grossi en chemin par les paysans, arriva à la cabane de Iérémeï.

--Père, dit Savéli en la déposant sur la table, voilà ta fille. Ce n'est pas ma faute! Je n'ai pas pu la défendre; mais je te jure de la venger.

X.

Le village fut bientôt en rumeur. Iérémeï, les yeux secs, le visage farouche, regardait sa fille sans mot dire; les matrones accourues s'empressaient autour de Fédotia; on essaya de la ranimer en lui frappant dans les mains;--les efforts furent de courte durée, car elle était bien morte et déjà roidie. Les hommes sortirent de la cabane pour laisser les ensevelisseuses procéder à leur pieux devoir.

Pas un mot ne fut prononcé au dehors. De tous côtés, les jeunes gens, les enfants accourus se groupèrent autour de Iérémeï; au centre de cette foule muette, le père morne, assis sur le banc de bois qui fait le tour de la maison, le bonnet de fourrure enfoncé sur les yeux, les mains pendantes, semblait absorbé par des pensées de vengeance.

Quelques jeunes gens avaient emmené Savéli pour lui faire changer ses vêtements gelés. Le vieillard le chercha un moment du regard; on lui expliquait motif de l'absence du jeune homme. Iérémeï, d'un signe de tête, indiqua qu'il avait compris, et retomba dans son immobilité.

Le temps s'était couvert, et la nuit descendait rapidement; quelques feux s'allumaient çà et là dans les cabanes; une vieille femme parut au haut de l'escalier et convia les hommes à rentrer. Le père entra le premier. Un à un, la tête découverte, tous passèrent en courbant le front pour ne pas se heurter à la poutre qui formait le dessus de la porte.

Fédotia, revêtue de ses plus beaux habits, était couchée sur la table de sapin au milieu de ta cabane, les pieds à l'orient, pour que la face fût tournée du côté où le soleil se lève, où les Rois Mages ont vu l'étoile les conduire. Ses cheveux ne flottaient plus sur ses épaules, suivant la coutume des vierges; les matrones les avaient cachés sous un mouchoir soigneusement noué autour de la tête. Les mains avaient été jointes, non sans peine; on les avait attachées avec un ruban, et une petite image était posée dessus. Le sol et la table étaient jonchés de branches de sapin coupées en hâte par les enfants dans la forêt voisine. La lampe des images jetait sur tout cela sa clarté tremblotante, Iérémeï contempla sa fille; ses paupières rouges battirent deux ou trois fois, mais ses yeux taris ne laissèrent pas couler une larme.

--Le prêtre!... dit-il.

On s'entre-regarda. Le prêtre va chez les seigneurs dire les prières des morts; mais les paysans ne réclament guère cet office, qu'il faut payer.

--Allez chercher le prêtre!... répéta Iérémeï.

On ne bougeait pas. Il jeta un coup d'oeil sur l'assemblée:

--J'y vais moi-même, dit-il.

Il prit son bâton et sortit

La nuit était tombée. Le ciel, bas et gris, promettait une tempête de neige. Le vent soufflait par rafales.

Le vieillard se dirigea d'un pas ferme, en faisant de grandes enjambées, vers la demeure du prêtre, où brillait une fenêtre éclairée.

Sur la porte, il rencontra Savéli qui allait entrer.

--Que viens tu chercher ici? demanda le vieillard.

--Les prières pour la martyre qui repose, répondit Savéli.

Le vieillard tourna le bouton de la porte et entra sans répondre.

Le prêtre était assis au chevet de sa femme endormie. Une petite face ronge et ridée dormait dans le berceau, auprès du lit. La servante, effarée, entra sur la pointe du pied.

--Mon père, dit elle, voici des paysans qui veulent vous parler.

--Qu'est-ce qu'il y a? répondit Vladimir Alexiévitch en tournant vers la porte son visage fatigué, pâle encore de l'angoisse de la journée.

--Il y a un malheur dans le village, dit la servante.

--Plus bas! fit le prêtre en se levant.

Sa haute taille, courbée par la lassitude, se redressa péniblement.

--Reste ici, près de l'enfant: tâche qu'il ne dérange pas sa mère. Où sont-ils?

--Dans l'antichambre.

Le prêtre sortit et fit entrer les paysans dans la salle à manger, pauvrement meublée d'un buffet, d'une table en bois blanc et de quelques chaises de paille. En reconnaissant Savéli, il eut un pressentiment de la vérité. Les craintes et les fatigues de la journée précédente l'avaient cependant tenu à l'écart de ce qui s'était passé au village,--mais certains malheurs semblent flotter dans l'air sans qu'on ne sache pourquoi.

--Que voulez vous? dit-il.

--Nous voulons tes prières, dit Iérémeï. Ma fille est morte, elle est à la maison; un péché est sur son âme: tes prières l'ôteront.

--Fédotia?

--Oui, Fédotia.

--Quel péché peut-elle avoir commis avant de mourir, ta colombe? dit le prêtre, devinant vaguement la réponse qui allait suivre.

--Elle s'est tuée!...

Iérémeï regarda le prêtre en face:

--Tu ne vas peut-être pas lui refuser tes prières parce qu'elle s'est tuée? Tu es prêtre, mais tu n'es pas méchant: tu ne laisseras pas le péché sur son âme? Eh?

En prononçant ces paroles, Iérémeï regardait le prêtre avec colère. Son bâton tremblait dans sa main, non de faiblesse, mais de fureur.

--Pourquoi et comment s'est-elle tuée? demanda le prêtre sans répondre directement.

--Je ne sais pas. Je sais qu'on me l'a rapportée morte et qu'elle s'est tuée. Si tu veux le savoir, demande le à celui-ci,--Il te le dira.

Savéli approcha d'un pas. La lumière de la mauvaise chandelle éclairait son visage contracté et subitement amaigri.