Chapter 3
Bagrianof, les bras croisés, regardait ce spectacle avec un étonnement de plus en plus grand. Son prêtre, son prêtre à lui, nourri de son église, se permettait de parler sans sa permission! Il donnait la bénédiction avec sa croix à des gens qui avaient voulu l'assassiner! Mais le monde était donc renversé! Il se promit de s'expliquer avec ce croquant, frais échappé du séminaire.
Au moment où la charrette s'ébranla, Ilioucha trouva la force de soulever sa tête appesantie:
--Seigneur, cria-t-il, écoute: nous t'avons pardonné, tu nous as trahis; d'autres feront comme nous, mais ceux-là ne te manqueront pas!
Le village tout entier accompagna les condamnés aussi loin que les jambes purent faire leur service. Les tout petits enfants confiés à la garde des vieillards, et les infirmes restaient seuls dans les maisons closes; les chiens, restés sur la place, hurlaient lugubrement. Bagrianof leur jeta quelques pierres et les mit en fuite; après quoi il se retourna, regardant le presbytère Situé en face de l'église; sur le seuil, le prêtre le contemplait d'un air calme.
Les regards des deux hommes se croisèrent, celui du seigneur sec et dur, celui du prêtre inspiré et presque menaçant dans son indignation sacrée. Bagrianof fit un pas en avant.
--Vladimir Andréitch, dit-il, qui êtes-vous?
--Un humble serviteur de Dieu et de son Eglise, dit le prêtre en laissant tomber la main qu'il avait posée sur le loquet de sa porte.
--Vous êtes en outre le serviteur de mon église, je suppose?
--En effet, Votre Seigneurie, je sers Dieu dans l'église que vous lui avez consacrée.
--Savez-vous qu'un bon prêtre ne doit s'occuper que des affaires de l'église, et jamais de celles du seigneur?
--Je le sais, et ne me mêle des affaires de personne.
--Je trouve, moi, que vous vous mêlez trop des miennes. Votre conduite me déplaît, Vladimir Andréitch; je vous conseille de faire vos réflexions. La cure est bonne,--on meurt pas mal ici, ajouta Bagrianof,--on se marie aussi, on baptise suffisamment... Votre femme est enceinte, je crois?
Le prêtre fit un signe affirmatif.
--Je pense que vous ferez bien de rester ici; mais pour cela il faut changer de conduite. Vous avez huit jours pour réfléchir.
Le prêtre s'inclina et rentra chez lui sans répondre. Sa femme, qui le guettait, accourut se jeter à son cou en pleurant... C'était une toute jeune femme de dix-huit ans à peine, blanche et rose, toute frêle, et visiblement fatiguée par sa grossesse avancée.
--Qu'est ce qu'il t'a dit, ce méchant homme? dit-elle à son mari en se serrant contre lui, toute craintive.
--Je crois, Marie, qu'il faut nous préparer à partir.
--Partir! Oh! mon Dieu! Et le petit qui n'est pas né! Et l'hiver qui vient! Si nous partons, où irons-nous?
--Je n'en sais rien, ma chérie, à la grâce de Dieu. Il prend soin des petits oiseaux du ciel. Il aura pitié de l'enfant qui va naître.
--Dis, Valodia, il n'y aurait pas moyen de s'arranger avec lui?... Tu le fâches, tu sais, quand tu vas contre ses volontés... Est-ce que tu ne pourrais pas?...
Le prêtre mit la main droite sur la tête de la jeune femme, presque enfant encore.
--Le devoir du serviteur de Dieu est celui des autres hommes, Marie, lui dit-il, et de plus il doit réprimer l'iniquité. Ne me parle plus jamais d'une chose semblable; c'est un péché. Regarde! ajouta-t-il en conduisant sa femme tout en larmes devant une gravure accrochée au mur, qui représentait la fuite en Egypte: s'il le faut, nous partirons comme eux, et, pas plus que l'enfant-Dieu, notre enfant ne manquera d'abri.
La jeune mère, à demi consolée, appuya sa tête sur l'épaule de son mari, et se laissa bercer par de douces paroles.
VI.
Bagrianof aurait dû être content; cependant il ne l'était pas. La manière dont les coupables et les innocents, par-dessus le marché, avaient été punis, ne lui paraissait pas suffisante. C'était bien la peine de les avoir fait frapper de verges et déporter en Sibérie, si la compassion générale s'étendait sur eux, au lieu de s'arrêter sur lui! Comment! dans chaque village, les _malheureux_,--comme on nommait alors en Russie les prisonniers,--allaient trouver de l'eau fraîche, du lait, du kvass, du tabac, du thé chaud, quelques sous, que les paysans pleins de pitié leur apporteraient avec empressement; les soldats allaient tolérer cet abus, de village en village, jusqu'aux confins de la civilisation,--et lui, Bagrianof, serait obligé de supporter les airs de hauteur de quelques misérables fonctionnaires!
Il repassait dans son esprit tous les désagréments que cette affaire lui avait attirés, la remarque désobligeante du général-gouverneur, les rebuffades du stanovoi, son isolement à l'auberge, enfin l'attitude insolente du prêtre qui l'avait bravé en public. Chaque fois que son imagination lui représentait le prêtre, le bras levé, bénissant les misérables condamnés, son irritation ne connaissait plus de bornes.
De tous ceux qui l'avaient offensé, c'était le seul qu'il pût châtier; aussi sa colère se reporta-t-elle sur lui. Depuis qu'il était arrivé au village, cet insolent n'avait-il pas évité la maison seigneuriale en toute occasion? Lorsqu'il était convié à dire les prières et à bénir le logis, avait-on jamais pu regarder à dîner? L'ancien prêtre, vieillard soumis, de peu d'intelligence, de moins d'énergie, avait tout accepté les yeux fermés; le seigneur était le maître, ce qu'il faisait ne regardait pas la cure. Le bonhomme étant mort, on avait envoyé à Bagrianof cet échappé du séminaire, marié depuis un an à peine, ignorant des usages;--ignorant, était-ce bien le mot? N'avait-il pas plutôt feint de tout ignorer? Pouvait on penser qu'il ne sût pas que le prêtre doit être le familier de la maison seigneuriale, heureux d'une invitation, prêt et dispos pour tout ce qui peut plaire au maître, et surtout fait pour prêcher de parole et d'exemple, l'obéissance absolue au seigneur du lieu, représentant de la Providence sur la terre?
Mais, volontaire ou non, cette ignorance en elle-même était un délit. De plus, au lieu de s'efforcer, par un excès de politesse obséquieuse, de faire oublier ses manquements, ce singulier pasteur se mêlait de plaindre ses ouailles, de les bénir _in extremis_, comme si Dieu pouvait permettre qu'on donnât sa bénédiction à des gens qui avaient voulu tuer leur seigneur!
La certitude de pouvoir se venger de ce prêtre quand il le voudrait lui procura une sorte d'apaisement. Pour mieux jouir de ce plaisir, il résolut de le frapper,--non pas tout de suite, pendant qu'averti par les paroles qu'ils avaient échangées, il était prêt à accepter toutes les éventualités,--mais au moment où l'orage paraîtrait apaisé, où son ressentiment, soigneusement caché, n'aurait plus laissé que le souvenir d'une vague menace. Il écrivit néanmoins sa plainte à l'archevêque, la copia de sa plus belle écriture, la cacheta soigneusement, et la mit dans un tiroir de son bureau, prête à partir à la première inspiration.
Cette affaire réglée, Bagrianof se sentit le coeur plus léger. Restaient encore les paysans qui avaient eu l'audace de s'apitoyer sur les malheureux. Il eut un moment l'idée de faire vendre toutes les jeunes filles en blocs--mais il se dit qu'il ne trouverait pas facilement acquéreur.
Restait la grande consolation: le recrutement. Grâce à la loi bienfaisante qui lui permettait de désigner lui-même les soldats que son coeur généreux offrait à la patrie, il pouvait désoler à volonté telle ou telle famille. Cette pensée occupa son esprit pendant deux mois entiers.
Il choisit à loisir, pour le recrutement, une douzaine des plus beaux gars de ses domaines, parmi les familles de ceux qu'il avait fait nourrir, vêtir et loger pour le reste de leurs jours aux frais du gouvernement.--Je dois bien à l'Etat cette compensation, se disait-il avec un aimable sourire.
Lorsque le dessein de Bagrianof fut connu, la colère du village n'eut plus de bornes. Quoi! il ne s'était pas contenté de trahir son serment, d'insulter le nom du Christ qu'il avait pris à témoin, de livrer des innocents en même temps que des coupables qui l'avaient pourtant épargné!... Il venait encore frapper les mêmes familles, enlever le fils là où il avait déjà pris le père, le jeune frère vigoureux là où l'aîné était déjà parti! Il voulait donc la ruine générale, la mort de tous?
La première fois qu'après la promulgation de son arrêt Bagrianof parut à l'église, il ne put faire autrement que de remarquer l'attitude de ses paysans.
Jusqu'alors, la tête baissée, les yeux fixés à terre, ils s'étaient inclinés profondément devant lui, sans témoigner autre chose qu'une soumission parfaite; ce jour-là, il rencontra des regards qui avaient l'air de l'interroger. Certains mêmes semblaient le braver.
De sa place, voisine du tabernacle et exhaussée d'une marche, il promena ses regards sur la multitude houleuse qui se signait en suivant les prières, et ses yeux féroces virent d'autres yeux soutenir son regard. Ces yeux n'étaient pas irrités, mais plutôt interrogateurs.--Jusqu'à quand, semblaient-ils dire, te joueras tu de l'âme humaine?
--Ils ont besoin d'un exemple, se dit Bagrianof. Ils sentent le mors, ils regimbent. Nous allons leur faire voir qu'ils ne sont pas les plus forts.
Les prières finies, il laissa la foule s'écouler; parcourant l'église avec lenteur, il alla éteindre çà et là de petits cierges piqués sur les lampadaires suspendus devant les images, il redressa par-ci par-là un cierge un peu incliné, et enfin sortit avec le prêtre, qui avait vainement essayé d'éviter cette rencontre.
Du reste, Bagrianof semblait avoir totalement oublié son mécontentement passé. Les trois mois qui s'étaient écoulés paraissaient avoir déposé entre lui et les anciennes injures une couche de neige aussi épaisse que celle dont le sol était recouvert.
Le seigneur demanda au prêtre des nouvelles de sa femme, très-fatiguée et malade; puis il l'interrogea sur les ornements sacerdotaux, dont quelques-uns commençaient à s'user, et en parlant ainsi tout seul, car le prêtre lui répondait par monosyllabes. Il arriva au milieu de la place où les paysans causaient avant de rentrer chez eux.
A son approche, tous se découvrirent. Bagrianof resta un bon moment à les regarder ainsi tête nue, sous le vent du nord qui leur coupait les oreilles.
Le froid était terrible; les grandes gelées de janvier, celles qu'on nomme les gelées de l'Epiphanie, sévissaient dans toute leur rigueur; la neige durcie craquait sous le pied; la fumée blanchâtre s'élevait en tourbillons aussitôt déchiquetés en miettes au-dessus des cabanes de bois noirâtre,--et le seigneur, roulé dans sa chaude pelisse, coiffé de son bonnet de martre zibeline, contemplait sans mot dire les pauvres "âmes" dont la gelée marbrait les joues et les oreilles.
Là aussi il retrouva le regard qui l'avait frappé à l'église: quelques-uns, parmi le bétail découvert devant lui, avaient des yeux humains qui semblaient l'interroger. Il les nota soigneusement dans sa mémoire.
Comme il parcourait de l'oeil son troupeau, il vit un jeune homme se détacher d'un groupe en haussant les épaules et en secouant dédaigneusement la main droite; après avoir fait quelques pas dans la direction de sa maison, le jeune paysan remit son bonnet fourré et continua sa route à grandes enjambées.
--Savéli! Hé! Savéli! cria Bagrianof de sa voix la plus nette.
Le jeune homme continua sans paraître l'entendre.
--Savéli! répéta Bagrianof d'une voix de tonnerre.
--Qu'ordonnez-vous? répondit le jeune homme sur le même ton, sans ôter son chapeau.
--Viens ici, dit le seigneur d'un ton doux et bienveillant.
Le jeune homme revint sur ses pas et s'arrêta devant Bagrianof.
--Pourquoi es-tu parti? lui demanda le maître.
--Parce que j'avais froid! répondit le jeune indiscipliné.
--On n'a pas froid quand je me prépare à parler! répliqua Bagrianof d'un ton de pédagogue.
--Vous ne disiez rien, j'ai pensé que vous ne parleriez pas.
--Que je parle ou non, est-ce que par hasard tu n'es pas bon pour attendre?
--Il parait que si, répondit le jeune homme, puisque j'attends maintenant.
Les yeux de Bagrianof brillèrent entre ses paupières à demi-fermées.
--Soldat! fit-il en levant l'index à la hauteur du visage du rebelle.
Savéli leva la tête, le regarda et lui dit:
--Vous ne ferez pas cela.
Pourquoi donc, monsieur Savéli?
--Parce que c'est une injustice! Mon père est mort, mon frère aîné est déjà soldat, vous avez envoyé le cadet en Sibérie,--il ne resterais, plus que les femmes chez nous;--c'est une injustice!
--Soldat! répéta Bagrianof en abaissant son index, qui coupa comme un couteau l'air glacé.
--Ecoutez, vous tous, continuait-il en se tournant vers le groupe, ou de sourds murmures se faisaient entendre,--ce que je fais de lui, parce qu'il est un insolent et un rebelle, je le ferai de vous tous. Oui, vous partirez tous, jeunes et vieux, si vous osez murmurer. Je n'aurai plus d'âmes dans ce village; cela vaudra mieux que d'avoir de mauvais paysans. Je fais un exemple de celui-ci:--il indiqua du doigt Savéli, resté muet, le regard hautain, le visage impassible;--je ferai un exemple de vous tous, et dans toute la Russie on parlera de Bagrianovka comme d'un village où le seigneur a su punir la rébellion.
Cela dit, il le tourna vers le prêtre, qui l'écoutait sans que rien dans son attitude put dénoncer ses pensées secrètes.
--Venez vous dîner avec nous, mon père? lui dit-il aimablement.
--Non, Votre Seigneurie, je vous remercie: ma femme est malade et m'attend.
--Ah! très-bien. Quand compte-t-elle accoucher, votre femme?
--D'un jour à l'autre, Votre Seigneurie.
--Très bien. Tenez-vous en santé. Mes honnêtetés à votre épouse. Au revoir, enfants.
En laissant tomber cette bienveillante parole sur l'assemblée morne et découverte, il se dirigea vers sa demeure, allègre et dispos.
Quand il eut tourné le coin, les paysans mirent leurs bonnets.
--Ah! frère, dit le starchina à Savéli, tu t'es fait une mauvaise affaire.
--Je ne partirai pas! répondit tranquillement le jeune homme.
--Comment, tu ne partiras pas?
--Je ne partirai pas! répondit-il avec le même calme.
En ce moment, une jolie fille de seize ans à peine, une enfant presque, sortit d'une cabane et courut vers le groupe; d'autres femmes la suivirent, moins vite, et se mêlèrent aux hommes.
--Ne crains rien, Fédotia, dit Savéli à la jolie fille qui le regardait les yeux pleins de larmes; il m'a menacé de me faire soldat, mais sois tranquille..
Fédotia leva les bras au ciel, puis cacha son visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer amèrement, en balançant à droite et à gauche le haut de son corps. Ce balancement, qui est, caractéristique des grandes douleurs chez, les paysannes russes, avait chez elle une grâce indicible; son corps jeune et souple ondulait comme un roseau; ses coudes rapprochés de la poitrine semblaient vouloir défendre contre la douleur. Savéli passa un bras autour d'elle.
--Ne crains rien, tu es ma fiancée, tu seras ma femme, qu'il le veuille ou non,--et je ne partirai pas! Le tzar est juste: s'il le faut, j'irai jusqu'au tzar! Il est notre père, il ne permettra pas qu'on offense ses sujets; car enfin vous autres, vous avez beau trembler, le tzar est notre père, peut-être!
--Certainement! dirent les paysans d'une voix contenue.
--Eh bien! nous irons jusqu'à lui: il ne nous abandonnera pas! Ne pleure pas, toi, dit-il à Fédotia, qui s'appuyait sur sa poitrine. Viens chez ma mère. Je te dis que je ne serai pas soldat.
Le groupe se dispersa. Le prêtre regarda les deux fiancés jusqu'au moment où ils disparurent sous la porte basse de la demeure de Savéli, puis il rentra chez lui, le coeur gros. Faudrait-il que sa pauvre femme eût pour surcroît de peine le spectacle d'une révolte au village?
VII.
L'isba de Savéli se remplit bientôt. C'était une cabane spacieuse; les murailles enfumées, fermées de rondins de sapin, étaient garnies de bancs de bois polis par l'usage. Une lampe brûlait devant les images consacrées qui occupaient le coin d'honneur. Assis au-dessous en sa qualité de chef de la famille, Savéli accueillait ses hôtes avec le regard assuré des meilleurs jours: nul ne se fût douté que, par un mot du maître, sa destinée venait de changer du tout au tout.
Les femmes ne partageaient pas son assurance; elles formaient un groupe éploré autour de Fédotia. Celle-ci, fiancée au jeune homme depuis quelques semaines, était à la veille de son mariage; il ne fallait plus que la permission du seigneur, et sur ce chapitre Bagrianof se montrai débonnaire. Il aimait les mariages et les nombreuses nichées d'enfants. A la vérité, son domaine n'y gagnait pas grand'chose, car ses paysans étaient si misérables, qu'ils n'élevaient pas jusqu'à l'âge d'homme un enfant sur quatre; mais le maître n'en contemplait pas moins avec satisfaction chaque nouveau couple qui venait implorer son consentement.
Voici maintenant que tout était changé. Savéli soldat pouvait à la vérité emmener sa femme,--cela n'était pas un obstacle; les femmes de soldats acceptaient volontiers ce genre de vie,--mais à présent que Savéli l'avait irrité, Bagrianof permettrait-il le mariage? c'était au moins douteux, et la pauvre fille se désolait, car elle aimait son fiancé de toute la force de son coeur ignorant et naïf.
Le jeune homme n'avait guère souci de ces craintes: son parti était pris, car depuis l'enfance il haïssait Bagrianof. Il n'avait pu se contenir en le voyant humilier ses frères et lui-même à plaisir sous la bise glacée,--mais sa haine et son mépris étaient aussi vieux que lui.
Depuis la mort de son père, et même auparavant, il avait vu le ressentiment du seigneur provoqué par une cause si futile qu'on ne s'en souvenait plus, s'abattre sur sa maison, et frapper un à un les hommes valides.
Dans une de ses courses à la ville, où il allait plusieurs fois par an, acheter quelques menus objets de ménage, il avait rencontré un colporteur, paysan d'un village voisin. Celui-ci, né sur le territoire de la couronne, était beaucoup plus libre d'opinions et d'allures que les serfs appartenant à un particulier. Depuis longtemps déjà, l'Etat avait laissé une demi-indépendance à ceux qui relevaient directement de ses domaines. Ce paysan avait communiqué ses idées libérales au jeune homme déjà exaspéré par la tyrannie de Bagrianof.
--Quand tu en auras assez, frère, lui dit un jour le colporteur, tu n'as qu'à te sauver, viens me trouver; je te donnerai asile et ne te trahirai pas.
--Oui, répondit Savéli, et puis le lendemain la police me traquera et l'on me prendra chez toi; tu seras ruiné et mis en prison pour m'avoir secouru. Vois-tu d'ici le maître remettant la main sur moi? Ce serait lui faire trop de plaisir vraiment.
--Non, dit tout bas le colporteur. Mon frère, que j'avais emmené dans un voyage à la foire de Nijni-Novgorod, est mort là-bas. Les autorités ont oublié de me redemander son passeport; à quoi bon le passeport d'un homme qui est sous terre? Mais moi, j'ai pensé que cela pouvait servir: j'ai dit chez nous, au village, que nous avions tué chacun de notre côté... On ne s'inquiète pas de nous autres pauvres diables, d'ailleurs nous nous étions rachetés tous les deux, il y a quelque temps de cela. Ce passeport, je l'ai toujours. Quand tu voudras, viens le chercher. Je t'aime, toi, tu es un révolté, et je hais les seigneurs.
Savéli avait pris note de cette confidence. Il savait le colporteur homme de parole, bon pour tromper un juif et vendre un prix fabuleux n'importe quelle marchandise avariée à n'importe quel seigneur assez sot pour la payer, incapable de voler de deux sous un paysan de bonne foi. Lorsqu'il avait dit:--Je ne serai pas soldat,--il pensait au colporteur Antoine Philipitch. Mais Fédotia? devait-elle donc rester à l'attendre jusqu'à ce qu'il plût au ciel de les débarrasser de Bagrianof?
Cependant Savéli était calme. En faisant déborder son âme pleine jusqu'au bord de colère et de mépris, la dernière injustice lui avait apporte un grand sang-froid. Placé dans une situation inextricable, il regardait autour de lui et pesait toutes les circonstances, pour attribuer à chacune d'elles une juste valeur.
Les hommes du village et surtout les nouveaux conscrits s'étaient réunis autour de lui. On le plaignait beaucoup et on le blâmait davantage.
--Tu n'avais pas besoin de le provoquer! disait-on. Maintenant que le loup a montré les dents, qui sait qui de nous il va vouloir manger?
Savéli sentait bien la justesse de ce reproche, mais l'indignation qui l'avait emporté le reprenait au souvenir de la scène du matin.
--Connue vous voudrez, dit-il enfin en se levant: je sais que vous avez raison, mais c'a été plus fort que moi. Ce serait à recommencer, que je recommencerais.
En ce moment, le père de Fédotia entra. C'était un homme de haute taille, encore très-vert et très vigoureux. Il s'appuyait sur un long bâton de noisetier, plutôt par habitude que par besoin. A son entrée, tous les regards se tournèrent vers sa fille.
--Que fais-tu ici? lui dit-il. Rentre chez nous. Tu ne peux pas être la femme d'un soldat. Je ne laisserai pas partir mon dernier enfant. Dis adieu à Savéli: il n'est plus ton fiancé.
Fédotia leva vers son père ses yeux bleus baignés de larmes, et se prosterna devant lui.
--O mon père, lui dit-elle, mon bienfaiteur, ordonne moi de mourir, mais ne m'ordonne pas d'abandonner Savéli!
Le vieillard allait répondre quand Savéli, fendant le groupe, s'avança et se prosterna à côté d'elle.
--Iérémeï Antipof, dit-il, tu me l'as donnée, ne me la reprends pas. J'ai ta bénédiction, tu ne peux plus me la retirer. Bénis encore une fois tes enfants.
La tête des deux fiancés toucha le sol à trois reprises; puis ils se relevèrent ensemble, et se tinrent debout devant le père.
--J'ai donné ma fille à un paysan, je ne l'ai pas donnée à un soldat, répondit le vieillard.
--Je ne serai pas soldat, je te le jure devant Dieu et tous les saints! Donne-moi seulement ta fille.
Le vieillard secoua négativement la tête.
--Eh bien! reprit Savéli devenu très-pâle, attends, pour lui défendre de me parler, que le seigneur m'ait livré. Je te pro mets de renoncer moi-même à elle, si je suis soldat; mais, jusque-là, attends, je t'en prie. Vois comme elle pleure!
La pauvre Fédotia pleurait en effet, le visage dans ses deux mains. La longue tresse de ses cheveux épais réunis, suivant la coutume des jeunes filles, en un seul faisceau lié par un large ruban, frémissait sur ses épaules secouées par les sanglots.
--Soit! dit enfin Iérémeï; mais si tu es soldat, tu ne l'auras pas.
--C'est entendu! répondit Savéli. Père, nous te remercions. Et les deux fiancés, se tenant par la main, se prosternèrent de nouveau, cette fois avec une ombre de joie dans leur coeur endolori.
L'altitude de Savéli avait frappé tout le monde.
--Il est bien sûr de son fait! disait-on.
--Il a peut-être de l'argent pour se racheter!
--Il a peut-être un sortilège! pensaient tout bas quelques-uns.
Ah! le sortilège pour faire mourir le maître, qu'ils l'eussent payé cher au sorcier qui eût voulu le leur vendre!
La nuit tomba, les feux s'éteignirent dans les cabanes, les hommes s'étendirent sur les poêles bien chauffés. Le froid est la seule misère que le paysan russe n'ait jamais connue: si malheureux qu'il ait pu être, dans les villages ou sévit la famine, là même où l'on a trouvé des infortunés morts de faim dans leurs cabanes, le feu n'a ja mais manqué, et le poêle n'a pas cessé de répandre la douceur tiède d'une atmosphère de printemps.