Chapter 2
Bagrianof, toujours humble et soumis, fit un geste de dénégation et tendit de nouveau la main vers le livre. Sur le même pupitre était une croix.
--C'est la croix que tu veux?
Bagrianof fit un signe affirmatif
--Apportez-lui la croix, qu'il la baise, dit Ilioucha. Mais attention: si tu cries on te tord le cou tout de suite, sans te laisser le temps de te repentir. Donnez-moi le mouchoir, vous autres.
Ils passèrent le mouchoir avec un noeud coulant au cou de Bagrianof, et Ilioucha en prit le bout; puis un paysan apporta la croix pendant qu'un autre ôtait le bâillon.
Bagrianof respira longuement, en fermant les yeux de peur de laisser éclater sa joie. Cétait un pas énorme que d'avoir recouvré la parole. Il était désormais à peu près sûr d'avoir la vie sauve.
--Mes ami;, dit-il doucement, je suis très-coupable envers vous et envers Dieu; mais si vous me laisse le temps de me repentir, je vous jure de consacrer le reste de ma vie à réparer le mal que je vous ai fait.
La phrase était longue, mais habile, et il avait eu le temps de la mûrir.
--Oui, dit Ilioucha dédaigneusement, nous te connaissons: tu parles doucement aujourd'hui, et demain tu nous enverras en Sibérie.
--Non, je vous le jure! dit Bagrianof en se signant. Je comprends maintenant le mal dont je suis coupable, puisque j'ai pu vous amener à commettre le crime horrible du meurtre, si détestable à Dieu. Que le péché en reste sur moi! Si j'avais été un maître doux et indulgent, vous n'auriez pas conçu ce projet que jamais l'Eglise ne vous pardonnera, et qui expose vos âmes à la colère du Tout-Puissant.
--Songe à ton âme plutôt qu'aux nôtres! dit rudement Ilioucha. Nous avons le temps de nous repentir, et toi, tes minutes sont comptés! Allons, invoque la grâce de Dieu, et finissons.
--Si vous me laissiez la vie, mes bienfaiteurs, dit Bagrianof de sa voix la plus persuasive, je vous aurais fait remise de toute votre dette; de plus, je vous aurais donné tout de suite du b'é pour l'hiver. Ma réserve est pleine, vous le savez bien, et je vous aurais fait cadeau à chacun d'un sac de pommes de terre.
--C'est trop peu, dit un des paysans.
--Finissons! répondit Ilioucha en assujettissant le mouchoir dans sa main.
Le mot du paysan avait fait voir à Bagrianof qu'en promettant beaucoup, il pouvait se tirer de là. Les conjurés n'étaient pas tous aussi résolus qu'Ilioucha, et l'idée du meurtre dont il avait évoqué le châtiment devant eux ébranlait leur conscience timorée.
--Un sac de pommes de terre par homme dans le village, voulais-je dire, et un demi sac par femme et par enfant. Et puis je vous aurais fait remise de la redevance pour l'année prochaine.
--Allons, assez! dit impérieusement Ilioucha, qui sentait l'ennemi lui échapper. C'est fini!
Il tira sur le mouchoir, mais ses compagnons arrêtèrent son bras.
--Si le maître veut faire ce qu'il dit, et encore quelque petite chose, dirent-ils, ce n'est pas la peine de le tuer.
--Soit, répondit Ilioucha, je sens les verges sur mon dos, et ma carcasse, si je survis, ira pourrir en Sibérie. Vous l'aurez voulu, frères! Que votre volonté soit faite. Je ne cherchais que votre bien.
Il alla s'asseoir sur une chaise, le dos tourné.
--Qu'est-ce que tu nous donneras, si nous te laissons la vie sauve? dit alors un des paysans, pendant que les autres, indécis, regardaient Ilioucha, qui ne voyait plus rien autour de lui.
--Je vous donnerai le pré qui est au bord de la rivière pour y faire paître vos bestiaux, dit Bagrianof qui se sentit sauvé.
Ce pré était le plus beau pâturage des environs, l'envie du district entier. Inondé chaque année par les crues, il produisait un fourrage abondant qui rapportait à lui seul un millier de roubles argent. Les paysans, vaincus, se regardèrent.
--Tu promets aujourd'hui, et demain tu renieras tes promesses, dit le plus décidé. Sur quoi promettras-tu?
--Sur le salut de mon âme!
--Cela ne suffit pas, dit le paysan. On pèche, puis on se repent, et le Seigneur est miséricordieux. Jure sur autre chose.
--Sur la croix! dit Bagrianof, les yeux brillants de joie.
On apporta la croix.
--Jure de nous faire grâce de la redevance pour les deux années écoulées et pour l'année prochaine.
--Je le jure, dit Bagrianof.
--Répète tout! firent les paysans pleins de méfiance.
Bagrianof répéta la phrase tout entière.
--Et de nous donner le blé et les pommes de terre, comme tu les as promises.
--Le blé et les pommes de terre, comme j'ai promis, répéta fidèlement le seigneur. Je le jure.
--Et le pré au bord de la rivière, tel qu'il est?
--Tel qu'il est, avec les meules de foin dessus, répéta Bagrianof, je le jure. Et quoi encore?
--De ne jamais révéler à âme qui vive ce qui s'est passé cette nuit, dit Ilioucha en se levant brusquement,--d'être désormais indulgent envers tes paysans, chaste avec nos filles, honnête dans les comptes de corvée, jure tout cela!
--Je jure de ne jamais rien dire de ce qui s'est passé ici, répéta Bagrianof; je jure d'être indulgent avec vous, réservé avec vos filles et honnêtes dans les comptes.
--Jure-le sur ton âme immortelle, et sur ton salut, et sur la croix où le Sauveur est mort pour nous tous, pour nous comme pour toi! répéta cet égalitaire inconscient.
--Je le jure sur mon âme, au péril de la damnation éternelle, et sur le corps du Christ mort pour nous.
Les paysans firent le signe de la croix et baisèrent le crucifix. Bagrianof les imita.
--Maintenant, mes petits pigeons, déliez-moi, dit-il avec aisance.
On le délia. Il se leva, étira son grand corps et fit quelques pas. Son oeil plein de malice sardonique rencontra le regard sombre d'Ilioucha. Celui-ci chercha vainement une arme autour de lui.
--Nous sommes perdus, dit-il à ses compagnons; mais vous l'avez voulu. Adieu.
Il passa la tête haute devant Bagrianof toujours railleur.
--N'oublie pas que tu as juré! dirent les paysans, soudain saisis d'une vague terreur.
--Soyez sans crainte, mes amis, dit le seigneur en les reconduisant jusqu'au seuil de la porte. Demain, au jour, nous lignerons l'acte de cession de mon pré à la commune. Bonne nuit.
Les paysans s'en allèrent l'oreille basse derrière Ilioucha, qui marchait d'un pas égal, la tête haute, comme un homme à qui tout est désormais indifférent.
Lorsqu'ils eurent disparu au tournant du chemin, Bagrianof ouvrit sans bruit la porte de sa maison et se rendit à l'écurie. Il réveilla son cocher et lui parla avec une douceur inusitée.
--Attelle deux bons chevaux, lui dit-il, entoure de foin les roues du drochki et les sabots de tes bêtes; j'ai affaire en ville, et je n'ai pas besoin qu'on sache que je suis parti.
Une demi-heure après, l'équipage roulait discrètement sur le chemin sablé. Le village et la maison, confondus en une masse noire, se perdaient dans l'obscurité sous le ciel tourmenté par la tempête. Au moment où ils atteignirent la grand'route du chef lieu du gouvernement, Bagrianof s'accota commodément dans l'équipage en riant sans bruit.
--Les imbéciles! dit-il à demi-voix.
IV
Le soleil était levé depuis deux heures quand Bagrianof arriva à la ville. Il se fit conduire aussitôt chez les autorités. Le général-gouverneur, prévenu de son arrivée, le reçut froidement.
--Vos paysans ont voulu vous tuer cette nuit, dites-vous? De quoi se plaignent ils? car je suppose que ce n'est pas sans motif qu'il en sont venus à cette extrémité.
--Ils ne veulent pas payer leur redevance, ni la dette qu'ils ont contractée envers moi lors des semailles, et le moyen leur a paru bon pour s'acquitter.
--La récolte a-t-elle été meilleure chez vous que chez les propriétaires voisins?
--Non, Votre Excellence, dit Bagrianof en se mordant les lèvres.
--Vous êtes le maître, après tout, reprit le gouverneur; ce ne sont pas mes affaires. Et vous dites qu'ils vous ont laissé la vie sauve?
--Comme Votre Excellence peut en juger elle-même.
--A quelles conditions?
--Les conditions importent peu; toute promesse arrachée par la force et sous le coup de la menace est nulle de plein droit.
--Parfaitement, dit le gouverneur avec un signe affirmatif. Et sans doute la première de ces conditions peu importantes a été le secret, et naturellement vous êtes venu les dénoncer?
--Cela vous étonne, Excellence? dit Bagrianof, du ton de persiflage qui lui était familier. Il sentait la colère bouillonner en lui sous le regard méprisant de cet homme de bien.
--Non, monsieur Bagrianof, cela ne m'étonne pas. Alors vous voulez une enquête!
--Ma simple déposition doit suffire, je pense?
--Pas absolument; mais si vous avez des preuves..
Le visage de Bagrianof se rembrunit. Lui, noble, être appelé à fournir des preuves! être confronté avec ses paysans!..
--Faites-les interroger. Excellence, cela suffira, je suppose; mais en attendant, je désire qu'on me donne la force armée pour me garder contre ces forcenés.
--C'est trop juste.. Vous savez qu'il y va des verges et de la Sibérie pour ces malheureux,--ces misérables veux-je dire?
--Je l'espère, fit Bagrianof.
--C'est bien, monsieur, il sera fait droit à votre requête. Votre village sera occupé par les troupes ce soir même.
--Je remercie Votre Excellence, dit Bagrianof en se dirigeant vers la porte.
Il avait la main sur le bouton lorsque le général-gouverneur, d'un brusque mouvement de colère, fit tomber un livre placé sur le coin de son bureau. Bagrianof, dit le gouverneur, que vos paysans, pendant qu'ils y étaient, ont eu grand tort de ne pas vous tuer tout à fait?
--Ce n'est pas mon humble avis, répondit le seigneur. Je suis le serviteur dévoué de Votre Excellence.
Le général-gouverneur marcha quelque temps de long en large dans son cabinet, en proie à cette rage particulière aux honnêtes gens qui voient échapper un coquin. Enfin, ne découvrant pas d'issue à la situation, il s'arrêta froissa quelques papiers avec colère et écrivit l'ordre d'occuper militairement le village de Bagrianovka.
--Il n'y a guère de scélérats de cette espèce, murmura-t-il en signant le papier avec un geste de rage; mais si peu qu'il y en ait, ils déshonorent notre pays, à nos yeux comme à ceux de l'étranger. Si encore il l'avaient tué! ne put-il s'empêcher d'ajouter avec regret.
Bagrianof se fit conduire au meilleur hôtel de la ville. C'était une large maison construite en brique, blanchie à la chaux au dehors comme au dedans; les blattes marron circulaient activement sur le plancher soigneusement lavé; une vague odeur nauséabonde s'exhalait des Canapés de crin, roussis par l'usage; les garçons d'hôtel en chemises rouges couraient çà et là avec des essuie-mains très-sales sur le bras, portant des plateaux couverts de tasses de thé, en équilibre sur trois doigts, à ta hauteur de leurs oreilles.
A l'entrée de Bagrianof, un mouvement de curiosité se produisit parmi les consommateurs; des tables les plus reculées, on tendit le cou pour apercevoir le terrible seigneur à la barbe blanche, dont les nourrices évoquaient l'image comme celle de croquemitaine, pour effrayer les enfants.
Plus flatté que blessé de cette curiosité, Bagrianof porta la main au bord de son chapeau.
--Bonjour, messieurs, dit-il.
Un bonjour timide lui répondit. Si personne n'était empressé de frayer avec lui, chacun craignait de s'attirer son inimitié.
Un garçon s'empressa de passer un essuie-main sur une table devenue vacante comme par enchantement, et Bagrianof s'assit en prenant ses aises. Le silence continuait à régner dans la salle; l'hôte s'approchait obséquieux, et salua jusqu'à terre.
--Que faut-il à Votre Seigneurie? dit-il d'une voix douce.
--Ma Seigneurie veut à dîner; ce que tu as de meilleur, et vite surtout!
Un menu succulent fut bientôt arrêté.
--Et des confitures, ajouta Bagrianof. J'aime les confitures.
L'hôte disparut comme une ombre chinoise.
Un marchand de drap, gros bonnet de la ville, se décida à entamer la conversation.
--Vous voilà donc en ville, Votre Seigneurie, dit-il, non sans s'étonner de sa propre hardiesse.
--Comme tu le vois, répondit Bagrianof, en s'allongeant sur deux chaises.
--Permettez-nous de nous informer si c'est pour votre plaisir ou pour vos affaires, continua le marchand, prenant courage.
--Pour l'un et pour l'autre, répondit Bagrianof d'un air agréable; mais je ne t'achèterai rien aujourd'hui, André Procofitch.
--Oh! ce n'est pas l'intérêt qui me fait parler... Alors Votre Seigneurie ne fera pas d'emplettes?
Le plateau du dîner dispensa Bagrianof d'une réponse. Il se mit à manger avec un véritable plaisir. Les émotions de la veille et cette froide journée d'octobre lui avait ouvert l'appétit. Il dîna copieusement, arrosa son repas d'une bouteille de vin de Bordeaux,--il aimait les vins de France,--se fit faire une tasse de café, puis recula jusqu'à la muraille sur sa chaise qu'il fit pivoter. De là, il jeta sur l'assistance un regard moqueur.
--Et maintenant, mes pigeons chéris, dit-il, vous voudriez bien savoir pourquoi je suis venu à la ville?
--Certainement, Votre Seigneurie, fit un gros marchand joufflu qui se trouvait près de lui.
--Eh bien, mes frères bien aimés, je vais satisfaire votre curiosité. Je suis venu parce que mes paysans--quelle racaille!--ont voulu m'assassiner cette nuit.
Un murmure d'étonnement plus que d'horreur parcourut le groupe.
--Ils ont voulu m'assassiner, continua Bagrianof excité par le vin qu'il venait de boire: mais je leur ai promis tout ce qu'ils ont voulu, et ils m'ont laisser aller, les imbéciles! Dis donc aussi que ce sont des imbéciles, toi, fit-il en poussant rudement le marchand joufflu, qui se trouvait à portée de son bras.
Le groupe recula tout entier, comme un automate. On ne riait plus.
Bagrianof fronça légèrement le sourcil et scruta les visages qui le regardaient; puis, se rappelant qu'il n'était plus sur ses terres, il reprit son attitude aisée, adossé au mur et se balançant sur sa chaise.
--Oui, reprit-il, ils m'ont laissé aller, et je suis arrivé chez le général-gouverneur; il n'est pas aimable, votre général-gouverneur; c'est une vieille bûche. Mais ça n'empêche pas que demain le village sera occupé par les troupes, et les bons chrétiens qui ont voulu m'envoyer en paradis iront en Sibérie, après qu'on leur aura convenablement frotté le dos. Voilà ce qui m'a fait dire que j'étais venu pour mon plaisir, aussi bien que pour mes affaires.
Le silence continuait glacial; sensiblement le cercle vide s'était agrandi autour de Bagrianof.
--Eh! garçon, cria-t-il, fais-moi un peu de musique. J'aime la musique après dîner.
Un garçon de service se glissa près du grand orgue de Barbarie qui occupe invariablement le fond de la salle d'honneur dans toute auberge russe, et mit en mouvement la lourde manivelle.
--Plus vite, cria Bagrianof. J'aime la musique de danse. N'ai-je pas raison, vous autres? Il se tourna pour obtenir un signe d'assentiment, mais la salle était vide. Le garçon qui l'avait servi à table, debout devant lui, le regardait d'un air craintif, son essuie-mains sur le bras.
--Appelle ton maître, dit Bagrianof, d'une voix tonnante.
Le maître parut, l'échine ployée, pressentant quelque malheur.
--Pourquoi sont-ils partis? dit posément le seigneur.
--Les affaires, mon bienfaiteur. C'est Aujourd'hui jour de marché.
--Tu mens, dit Bagrianof, sans se troubler. Ce n'est ni jour de marché ni jour de foire. Vous avez peur de moi, parce que je vais faire écorcher le dos des paysans qui ont voulu me tuer. Je n'ai qu'un regret, c'est que vous ne soyez pas tous à moi, pour pouvoir vous expédier tous en Sibérie. Vite ta note, et qu'on attelle. J'aime encore mieux les loups de nos forêts que les moutons bêlants comme toi et tes pareils.
Malgré les instances de l'hôte, Bagrianof partit sur-le-champ; mais il ménagea ses chevaux, car il ne se souciait pas d'arriver trop tôt. Les premières lueurs de l'aube lui montrèrent les casques des soldats en piquet à l'entrée du village. Il se frotta doucement les mains, et, en rentrant, se fit faire du thé par sa femme qui n'osa pas lui adresser de question.
V.
L'instruction de l'affaire fut pas longue. Les paysans inculpés se renfermèrent dans un silence obstiné qui suffit pour établir leur culpabilité. Seul, Ilioucha consentit à desserrer les lèvres.
--Hé bien! quoi? dit il à celui qui l'interrogeait, j'ai voulu tuer le maître? D'abord ce n'est pas votre affaire. Vous autres gens de la ville, vous ne venez chez nous que pour nous lier les pieds et les mains et nous expédier en Sibérie à l'occasion. Est-ce que vous savez ce que nous pensons, et ce que nous faisons et ce que nous souffrons? Vous ne savez rien de nous, sinon que nous sommes des scélérats nés pour mal faire. Alors comment se fait-il qu'il y ait de bons paysans, comme ceux des seigneurs voisins, qui aiment leur maître et le servent fidèlement. Et pourquoi n'avons-nous pas fait depuis longtemps ce que nous avons voulu faire à présent, si ce n'est parce que nous avons autant de patience que des moutons? Nous ne sommes pourtant pas les seuls qui avons voulu tuer notre seigneur pour nous défaire de lui: cela s'est déjà vu dans les temps anciens, et cela se verra encore, tant que le Sauveur n'aura pas pitié de nous autres paysans!
Le fonctionnaire qui conduisait cette affaire était un homme de sens et de coeur; depuis longtemps il rêvait l'émancipation. Il laissa parler l'accusé sans l'interrompre. Quand Ilioucha se tut, le visage plein d'une sombre fureur, les poings fermés au bout de ses bras ballants, il regarda le paysan avec compassion, voulut parler et garda le silence, jugeant que toute parole serait de trop si elle ne parlait de rachat et de liberté.
Les cinq coupables, avec quelques autres dont Bagrianof connaissait l'animosité contre lui, et qu'il dénonça pour se débarrasser de leur présence, furent condamnés chacun à deux cents coups de verges et à la déportation dans les mines de Sibérie, à perpétuité, bien entendu.
Ils écoutèrent leur sentence sans sourciller. Le village retentit tout le jour des plaintes des femmes et des enfants. Ce grand deuil qui frappait plusieurs cabanes s'épancha au dehors en lamentations, comme lorsque la mort visite les familles.
Bagrianof, qui, de sa maison, entendait les plaintes aiguës des femmes accroupies sur le seuil de leurs demeures, commença par se réjouir de cette désolation, qui lui annonçait sa victoire; mais à la longue ses nerfs, peu sensibles pourtant, reçurent un certain ébranlement de ce bruit monotone et douloureux.
Il eut envie de les faire cesser, mais au premier mot qu'il en toucha au _stanovoi_ chargé de l'exécution de la sentence, celui-ci lui répondit assez sèchement:
--C'est l'usage, et je n'ai pas de pouvoirs pour ce que vous demandez.
Restait encore à Bagrianof la joie suprême d'assister à l'exécution. Il ne s'en fit pas faute Sous ses yeux, on découvrit les épaules des misérables qui lui avaient laissé la vie, on les lia sur une sorte de claie, et, en présence du village entier rangé en cercle, les soldats levèrent les terribles baguettes.
Au premier cri des victimes, le sang monta au visage blême de Bagrianof. Une joie féroce brilla dans ses yeux bleus, il regarda autour de lui; sa domesticité, rangée sur le perron, lui faisait une garde d'honneur, mais madame Bagrianof n'était pas là. Il rentra dans la maison et reparut, traînant par le bras sa femme, livide et défaillante, qu'il avait trouvée prosternée devant les images.
--Vous avez, les nerfs trop faibles, ma chère, lui dit-il en la maintenant près de lui par la main droite, qu'il broyait sous ses doigts d'acier, et c'est toujours une bonne chose que de voir châtier des coupables. Songez, ma chère, qu'ils voulaient vous priver de votre mari!
Madame Bagrianof, les yeux fermés, tressaillait à chaque cri. L'exécution continuait, et les gémissements s'étaient changés en une sorte de râle continu. Les lèvres de la malheureuse murmuraient des prières qu'elle ne comprenait plus.
--Cent! dit le stanovoi, qui comptait les coups. Halte!
--Ce n'est donc pas fini? murmura madame Bagrianof, tournant vers son mari son visage décomposé.
--Encore cent, ma colombe.
--Faites-leur grâce, Daniel Loukitch, pour que Dieu vous reçoive un jour en paradis faites-leur grâce!
--Vous voudriez bien qu'ils m'eussent tué, n'est-ce pas? lui dit le seigneur pour toute réponse.
--Grâce, grâce! murmura-t-elle, sans savoir ce qu'elle disait.
--Allez! dit Bagrianof d'une voix ferme en levant la main.
Les verges sifflèrent, un cri déchirant retentit, et madame Bagrianof tomba évanouie.
--Quelle poule mouillée! fit Bagrianof en haussant les épaules, emportez votre maîtresse, dit-il aux domestiques, et brûlez-lui de la plume sous le nez: c'est souverain contre les évanouissements.
Le châtiment continua et s'acheva au milieu du silence. Les femmes, épuisées, ne criaient plus; quelques-unes s'étaient couchées la face contre terre dans un désespoir sans paroles et sans larmes. Les patients étaient les uns évanouis, les autres indifférents à force de souffrance: à peine leurs corps tressaillaient-ils à chaque coup; de grosses gouttes de sueur tombaient de leurs fronts, de grosses gouttes de sang roulaient sur leurs lianes lacérés.
Quand ce fut fini, on les délia et on leur fit boire un peu d'eau de vie, après quoi on les conduisit au greffe communal, qui leur servait de prison. Le stanovoi, moins dur que le seigneur, bien que de tels spectacles lui fussent familiers, peut-être par haine et par mépris de Bagrianof, permit aux pauvres femmes de venir panser leurs maris.
Pareilles aux saintes femmes de l'Evangile, les paysannes se glissèrent sans bruit dans la salle étroite et basse où les malheureux gisaient sur un lit de foin; pendant un moment les douces plaintes de leurs coeurs compatissants se mêlèrent aux gémissements de la douleur. Leurs mains secourables lavèrent les blessures avec de l'eau fraîche. Un bruit de baisers doux comme un bruit d'ailes flotta dans l'air, comme si les anges de la miséricorde planaient au-dessus de cette scène d'horreur, apportant aux martyrs le baume des larmes de la charité. Bagrianof vint aussi,--pas par charité ni pour apporter aucun baume;--mais pour la première fois de sa vie, il trouva de la résistance. Le stanovoi, qui le guettait, lui défendit absolument l'entrée de la prison.
--Je suis ici chez moi, dit-il avec plus de surprise que de colère, tant l'idée de l'opposition de la part de qui que ce fût lui semblait étrange.
--Je suis pour le moment directeur de prison, répondit le brave homme, meilleur que son métier. Je ne permets pas en ce moment que l'on trouble le repos de mes prisonniers.
--Je vous ferai casser, vous pouvez y compter, répliqua Bagrianof sans se troubler, en saluant d'un geste hautain celui qui osait lui tenir tête.
--A votre aise, monsieur, et même vous pouvez postuler pour ma place, dit tranquillement le stanovoi en lui tournant le dos. Cette tragédie avait encore un acte; dès le lendemain, les coupables, bien et dûment garrottés, furent hissés sur des chariots attelés de deux chevaux. La troupe se rangea autour des véhicules, et le stanovoi donna le signal du départ.
Alors de chaque poitrine sortit un gémissement. Le village entier, hommes femmes, pleurait les frères qui mourraient loin de la douce patrie, loin du village, où la vie était si dure, mais où l'on était aimé. Les exilés n'avaient plus de larmes; les uns rongés par la fièvre, les autres assoupis dans l'hébétement des grandes douleurs, ils laissaient pleurer ceux qui restaient.
Au moment où la procession allait s'ébranler, le prêtre sortit de l'église, la tête nue, ses longs cheveux partagés sur ses épaules, la croix à la main. Son visage avait une expression de foi presque prophétique; il s'avança jusqu'à la première charrette:
--Le Seigneur, dit-il, nous a ordonné de prier pour ceux qui voyagent sur la terre et sur la mer. Que sa bénédiction soit sur vous!
La croix d'argent niellé se leva au-dessus des têtes des coupables, et le pardon descendit sur les martyrs.