L'expiation de Saveli

Chapter 10

Chapter 103,522 wordsPublic domain

Il avait gardé son secret vingt-sept ans, ceux qui l'avaient connu étaient morts; seul le père Vladimir avait survécu, et celui-là, au nom du Dieu de miséricorde, avait pardonné depuis longtemps. Celle qu'il avait rendue veuve l'avait béni comme son sauveur. La richesse était venue; pardon visible du Seigneur, la paix et la prospérité s'étaient établies sur sa famille. Plus riche, plus orgueilleuse que la maison seigneuriale, sa demeure se dressait en face de la ruine; la famille Bagrianof s'éteignait faute d'héritiers mâles, tandis que lui, ce paysan criminel, fondait dans son fils une race nouvelle appelée à de grandes destinées, et voilà que ce fils, beau, intelligent, tendre et fier, espoir, orgueil de sa vieillesse, s'éprenait de qui?... de l'enfant de celle qu'il avait ruinée, de la petite-fille de l'homme qu'il avait assassine. Mais Bagrianof se lèverait de sa tombe pour séparer les fiancés, si dans l'église où reposaient ses os calcinés le fils du meurtrier osait réclamer la main de Catherine!

Philippe attendait toujours; debout près de la porte, il espérait encore. La violence même de ce refus, qu'expliquait mal une rancune obstinée, lui faisait croire à un retour de clémence

--Philippe, dit enfin le malheureux, tu l'aimes donc, cette jeune fille?

Le jeune homme fit un signe de tête.

--Je t'en supplie, mon fils, détache-toi d'elle; prends pour fiancée celle que tu voudras, n'eût-elle rien, fût-elle plus mauvaise que l'ivraie des chemins...; mais n'épouse pas une Bagrianof!

--C'est une Bagrianof que j'aime, et j'ai donné ma parole, dit Philippe avec fermeté.

--Tu ne peux pas épouser une Bagrianof, répéta le père; cela ne se peut pas.

Philippe leva la tête, et, pour la première fois, un soupçon de la vérité traversa son esprit; mais cette idée horrible lui parut impie.

--Pourquoi? dit-il après un silence poussé par l'obsession qu'il chassait vainement.

--Je n'ai pas de comptes à te rendre, répondit Savéli plein de hauteur.

--Alors j'épouserai Catherine, dit Philippe en mettant la main sur le bouton de la porte. Si vous avez de bonnes raisons pour expliquer votre refus, je pourrai peut-être les comprendre; mais, si c'est une haine aveugle et injuste...

Savéli voulait parler, ses lèvres se refusèrent à proférer un son: il agita la main droite et se détourna. Philippe ouvrit la porte; au moment de la fermer, il jeta un dernier regard sur son père. Celui-ci, image du désespoir, immobile comme un homme de pierre, se tenait au milieu de l'appartement, la tête basse, les mains pendantes. Philippe fut touché de cette muette agonie; il referma la porte et s'approcha de son père. Savéli leva la tête et fixa sur son fils ses yeux pleins d'angoisse.

--Tu crois que c'est par entêtement que je refuse, dit-il avec peine; mais, malheureux, ce n'est pas moi qui refuse! Je te dis que tu ne peux pas épouser cette jeune fille,--non pour elle, la pauvre enfant,--mais la malédiction de Dieu frapperait vos fils au berceau et ferait tomber votre chair en pourriture... Tu ne peux pas! te dis-je.

--Qu'y a-t-il donc? s'écria Philippe exaspéré. Si je suis condamné à expier quelque crime, que je le sache, au moins! Je ne veux pas être l'agneau muet du sacrifice; si je dois souffrir, je veux savoir pourquoi!

Savéli regarda son fils et lut dans ses yeux la résolution implacable qui l'avait lui-même animé jadis.

--Va trouver le père Vladimir, lui dit il, et demande lui ce que tu veux savoir.

Philippe salua son père d'une inclination profonde et se dirigea vers la cure. Savéli le suivit des yeux, puis il rentra dans sa chambre et se prosterna devant les images saintes.

Le père Vladimir était dans son jardin; Philippe ouvrit la petite porte et se dirigea vers lui.

--J'ai à vous parler, mon père, dit-il à demi-voix.

Le prêtre regarda le jeune homme.

--Venez, dit-il.

Il se doutait de ce qui l'amenait. Les longs séjours de Philippe dans le jardin, ses lectures du soir à la maison Bagrianof lui avaient donné bien du souci. Toute intervention était cependant impossible; aussi s'était-il borné à se tenir le plus souvent à l'écart des deux familles, afin de n'avoir pas d'avis à donner.

Les deux hommes descendirent silencieusement la route qui menait au rivage. Un bois épais longeait la rivière; l'herbe croissait grasse et molle jusqu'au sable de la rive. Quand ils furent arrivés là, loin de toute oreille humaine, le prêtre s'assit sur un tronc d'arbre desséché. Philippe resta debout devant lui.

--Que voulez-vous? demanda le père Vladimir.

Pendant cette courte promenade, le jeune homme avait eu le temps de calmer sa première effervescence.

--Pourquoi mon père ne veut-il pas que j'épouse Catherine? dit-il enfin.

Le père Vladimir ne répondit pas.

--Il m'a dit de vous le demander, continua Philippe, le coeur serré par l'angoisse devant ce silence qui l'effrayait.--Suis-je maudit? Est-ce moi qui ai commis un crime? Est-ce Catherine? Est-ce mon père? Répondez, car, moi aussi, je deviendrai fou!

Serrant ses mains jointes et crispées sur ses yeux dilatés par l'angoisse, Philippe se laissa tomber à genoux sur le sable.

--Puisque votre père veut que je parle, je parlerai, dit le prêtre à regret. Que Dieu m'inspire et ne fasse sortir de ma bouche que des paroles de vérité!

Il se leva et fit le signe de la croix.

--Bagrianof, dit-il, était un homme méchant. Votre père aimait une jeune fille de ce village...

--Ma mère? interrompit Philippe.

--Non, une autre jeune-fille; votre père était fier, son sang bouillait dans ses veines. Bagrianof le trouva insolent et voulut le faire soldat. Sa jeune fiancée alla demander sa grâce... et l'obtînt, mais à quel prix! Un sortant, elle rencontra son fiancé; ne pouvant supporter sa vue, elle alla se jeter à la rivière; là.--ajouta le prêtre indiquant du doigt la place ou Fédotia avait disparu.

Philippe suivit son geste d'un oeil morne.

--Que Dieu ait pitié de son âme, reprit le confesseur, ce fut son seul péché. Le père et le fiancé jurèrent de la venger; et, la nuit qui suivit les funérailles... la maison de Bagrianof brûla.

Philippe frissonna de tout son corps et couvrit son visage de ses mains.

--Mais mon père? dit-il à voix basse.

--Avant de mettre le feu à la maison, aveuglés par le démon, les malheureux pécheurs avaient tué Bagrianof à coups de hache.

--Mon père aussi? murmura faiblement Philippe, résistant encore à la vérité qui l'accablait.

--Ton père le premier, répondit le prêtre.

Les oiseaux chantaient dans le bois, les cigales bruissaient dans l'herbe, le soleil brillait sur la rivière; la joie de ta nature en juillet débordait rie toutes parts, pendant que Philippe, anéanti, prosterné sur le sable, demandait grâce sous l'aiguillon de la souffrance.

Le prêtre était debout devant lui, sa haute stature se dressait sur le ciel; sa main droite s'était tendue vers le jeune homme, victime expiatoire du crime paternel... Philippe ne la vit pas, ou n'osa la prendre.

--Le sang est sur moi, dit-il en frémissant.

Il se tut un moment. Mais Catherine? Catherine est innocente! Ses mains sont pures, celles de sa mère étaient pures.

--Catherine expie les fautes de l'aïeul criminel, dit tristement le prêtre. Ainsi s'accomplissent les paroles du Prophète: Les péchés des pères seront punis dans les enfants jusqu'à la quatorzième génération.

Philippe secoua douloureusement la tête.

--Oh! mon père, dit-il d'une voix sombre, mon père tant aimé tant honoré, dont j'avais fait mon héros, mon idole! mon père a versé le sang...

Il resta muet d'horreur à cette parole sortie de ses lèvres.

--Mais Dieu a pardonné, vous avez parlé, père Vladimir, le péché est effacé, la miséricorde divine est infinie...

--Le fils de Savéli ne peut pas épouser une Bagrianof, répondit lentement le prêtre. De quel nom les fils de Catherine salueraient-ils le père de Philippe? Veux-tu que le sang de la victime et celui du meurtrier se mêlent dans tes enfants?

Philippe gémit sourdement. Sa jeunesse écroulée l'écrasait sous le poids de sa ruine. Il avait vécu dans un rêve d'amour, ouvrant son âme au chaud soleil de la tendresse, et voilà que la nuit du crime paternel allait peser éternellement sur lui coupable seulement d'être le fils du criminel... L'horreur même de la situation lui rendit des forces. Il se leva, et regardant le prêtre:

--Que dois-je faire, père Vladimir? dit-il d'une voix brisée.

--Ce que te conseillera ton coeur, répondit le prêtre ému jusqu'aux larmes à la vue de cette infortune imméritée.

--Mon coeur? répéta amèrement Philippe, je n'ai plus de coeur; j'ai des devoirs à remplir, voilà tout ce qui me reste. Que dois-je faire?

Le prêtre se taisait...

--Quitter Catherine, n'est-ce pas? renoncer à l'amour, renoncer au mariage, de peur que le crime... Je ne peux pourtant pas dire le crime de mon père! s'écria le jeune homme au désespoir.

Le prêtre se taisait toujours; le jeune homme reprit:

--Quitter Catherine qui me regardera comme un lâche, pour l'abandonner après lui avoir demandé d'être ma femme... Oh! Catherine, Catherine! Philippe, étouffant les sanglots, le jeta sur le gazon.

--Mon fils, dit le prêtre en s'asseyant auprès de lui, prenez courage. Cette expiation filiale peut ouvrir au pécheur les portes du ciel...

Qu'importait Je ciel à Philippe, qui perdait tout sur la terre! --Quitter Catherine aujourd'hui? Non, demain, n'est-ce pas, mon père? Je lui laisserai le temps de se préparer...

--Non, mon fils, dit tristement le prêtre, pas demain.

--Aujourd'hui alors? Tout de suite?

Le prêtre inclina silencieusement la tête.

--Et mon père? que lui dirai-je? Je n'ai rien fait de mal, je ne demandais pas à vivre... Maudit soit le jour de ma naissance!

Le prêtre leva une main vers le ciel.

--Ne maudissez pas, dit-il, Dieu pardonnera un jour.

Philippe s'était levé et marchait à grands pas ça et là. Il se tourna tout à coup vers le père Vladimir.

--Je vais voir Catherine, lui dit-il.

--Attendez encore un peu, calmez-vous...

--Non, je ne puis attendre! J'aime mieux que tout soit fini.

--Voulez-vous que je vous accompagne? dit le père Vladimir, plein d'anxiété.

--Je vous remercie, répondit Philippe: j'aime mieux être seul. Il s'éloignait la tête baissée, regardant en lui-même le gouffre où ses espérances venaient de s'engloutir... Soudain il pensa à ce que devait ressentir le confesseur qui avait remué pour lui les horreurs du passé. Il revint sur ses pas.

--Je vous remercie, mon père, lui dit-il, vous êtes bon.

Il voulait lui tendre la main, il hésita. Cette main n'était-elle pas désormais souillée aussi du sang de Bagrianof? Le prêtre le comprit et lui tendit les bras. Philippe s'y jeta sans parler. Leur étreinte fut longue et solennelle; ils se séparèrent sans ajouter un mot.

Le père Vladimir prit à pas lents le chemin de la cure, et Philippe se dirigea vers la maison Bagrianof.

XXII

Catherine s'était réveillée avec les oiseaux de son jardin, dans l'espoir d'une journée heureuse.

Vers midi, le grand silence de la chaleur s'établit sur la nature, et madame Bagrianof s'endormit dans son fauteuil, près de la fenêtre. Les stores étaient baissés; l'appartement était plein d'une douce fraîcheur; Catherine céda à ces influences; la tête appuyée contre la fenêtre, dont elle avait soulevé le store à demi, elle ferma les yeux et s'endormit doucement.

Quand elle se réveilla, Philippe était devant elle. Debout au milieu de l'allée, il la contemplait avec des yeux si plein d'amour et de douleur, qu'elle se retrouva soudain en pleine réalité. Elle se releva brusque ment. Madame Bagrianof mur mura:--Ne sors pas, il fait trop chaud;--mais Catherine passa outre et gagna rapidement le bosquet.

Philippe, à sa vue, se mit à genoux;--elle appuya doucement la main sur son épaule. Son coeur battait si fort qu'elle tremblait de la tête aux pieds. Elle s'assit, les yeux plongés au fond de ceux du jeune homme.

--Eh bien? dit-elle enfin, voyant qu'il ne parlait pas.

Elle sentait peu à peu la douleur passer des yeux de Philippe jusqu'au plus profond de son coeur ignorant du mal.

Philippe la regardait, toujours à genoux, ne pouvant parler et désirant mourir pour ne pas la voir souffrir devant lui.

--Il refuse, n'est-ce pas? dit doucement la jeune fille en laissant tomber ses mains ouvertes sur ses genoux.

--Oh! Catherine, dit Philippe tout bas, dites-moi encore une fois que vous m'aimez, donnez-moi du courage...

Catherine se mit à pleurer.

--Du courage, dit-elle, je n'en ai pas; je ne sais pas ce que c'est que le courage, je n'en ai jamais eu besoin... Oui, je vous aime, vous le savez!

Philippe fit un mouvement pour l'envelopper de ses bras, puis se retint violemment.--Toucher Catherine avec ses mains souillées!...

--C'est à cause de mon grand'père, n'est ce pas, dit la jeune fille en s'efforçant d'arrêter ses larmes: on ne peut pas me pardonner d'être une Bagrianof! Ce n'est pas ma faute, cependant; je ne suis pas méchante...

Elle essuya ses pleurs avec le coin de sa robe blanche; Philippe la regardait toujours.

--Je paye bien cher le crime d'être une Bagrianof, continua la jeune fille. Vous, au moins, vous ne me méprisez pas? Je n'ai pu versé le sang, je suis innocente...

--Moi aussi, pensa Philippe je suis innocent, ce n'est pas moi qui ai versé le sang!

Il n'hésita plus: il saisit Catherine sur son coeur.

--Ecoute, lui dit-il, je t'adore, je n'aimerai jamais que toi; mais, vois-tu, nous ne pouvons pas nous marier... nous sommes de deux races ennemies.--Te souviens-tu qu'un jour tu l'as dit, là?--Il indiquait de la main la ruine endormie au soleil comme tout le reste de ce petit monde.--Nos deux races ennemies se sont réconciliées en nous, ma bien-aimée, mais notre sang ne peut se mêler sans sacrilège...

--Je ne comprends pas, dit faiblement Catherine.

--N'importe, mieux vaut que tu ne comprennes pas, continua le jeune homme en la tenant toujours embrassée. Nous ne pouvons pas être heureux, nous ne pouvons pas nous marier; il n'est pas un coin de la terre qui consentit à nous abriter, si nous voulions fuir ensemble loin de ceux qui veulent s'opposer à notre mariage... Il y a entre nous un abîme que rien ne peut combler. Nous pouvons nous aimer jusqu'à la mort, continua-t-il, mais nous ne serons jamais heureux.

--Pourquoi? dis-moi pourquoi? fit Catherine avec insistance.

La légende lui revint à la mémoire.

--Il y a un crime, n'est-ce pas? lui dit-elle en frissonnant. C'est mon aïeul?...

--Il y a tant de crimes, reprit le jeune homme éperdu que la justice de Dieu ne sait plus où frapper. Je t'aimerai toujours, Catherine; dis-moi adieu pour la vie.

--Non, non! s'écria-t-elle en s'attachant à lui,--je ne puis pas te dire adieu, je t'aime! Sans toi, la vie n'est rien!...

--C'est notre lot à tous les deux: prier et pleurer loin l'un de l'autre pour l'expiation éternelle des crimes que nous n'avons pas commis, répondit Philippe, le coeur débordant d'amertume. Je pars, je ne reviendrai jamais; dis-moi que tu me pardonnes, que tu sais que ce n'est pas ma faute. Tu me crois, n'est-ce pas?

Et il serrait contre lui Catherine frissonnante d'horreur.

--Je te crois, dit-elle, et je t'aime.

--Pour toujours?

--Oui... Je ne te verrai plus?

--Jamais.

Elle se rejeta dans ses bras et le serra avec force.

--Va-t'en, lui dit-elle. Adieu! que Dieu te rende heureux! Je le prierai pour toi.

Il voulait l'embrasser encore;

--Non, non! dit-elle, va-t'en maintenant, tout à l'heure je n'aurai plus le courage. Va-t'en!

Philippe s'enfuit en courant comme un insensé.

Restée seule. Catherine regarda longtemps la ruine! ses anciennes impressions de terreur lui revenaient; elle se rappela qu'autrefois elle avait cherche un rapport mystérieux entre ces débris et sa propre existence...

--Ah! dit-elle en s'approchant, les yeux pleins de larmes qui ne tombaient plus, tant ses yeux étaient las, si mes pleurs pouvaient laver la tache de sang que mon grand-père a mise sur sa maison, elle serait lavée avant la fin de ma vie!...

En s'éveillant, madame Bagrianof retrouva Catherine assise dans l'embrasure de la fenêtre.

--Tu es là? lui dit-elle.

--Oui, grand'mère.

--Ta voix est toute changée qu'as-tu?

--J'ai mal à la tête.

--C'est cela: tu vois bien que tu aurais dû m'écouter, et ne pas sortir pendant la chaleur.

Et madame Bagrianof reposa sa tête sur le dossier de son fauteuil, pendant que Catherine apportait le livre pour la lecture de l'après-midi. Ainsi devait désormais s'écouler sa vie.

Philippe, en rentrant, chercha son père dans la salle à manger Ne l'y trouvant pas, il pénétra dans sa chambre.

Depuis que son fils l'avait quitté, Savéli était resté prosterné devant les saintes images. Le remords, pour la première fois, venait d'entrer dans son coeur: en voyant son fils adoré frappé par la faute paternelle, il avait compris la grandeur du crime. Le visage qu'il tourna vers Philippe était celui d'un vieillard; robuste et fier la veille encore, ce visage avait pris les rides et l'expression douloureuse de ceux qui se sentent trop vieux et qui désirent mourir; mais Philippe ne s'en aperçut point.

Savéli s'était relevé et se tenait devant son fils comme un criminel devant son juge.

--Adieu, mon père, dit le fils d'une voix glaciale.

--Tu t'en vas?... balbutia le malheureux colporteur. Où vas tu?

--A la ville, travailler... et prier, ajouta Philippe.

--Et la jeune fille?.... dit le père en hésitant.

--Nous nous sommes dit adieu.

--Elle sait?... murmura le coupable avec angoisse.

--Non, hier vous étiez deux à connaître la vérité; aujourd'hui nous sommes trois, voilà tout. Dieu a permis à l'honneur et à la fortune de bénir votre maison, vous resterez riche et honoré. Ma mère n'est point coupable: rien ne troublera son repos.

Savéli inclina humblement la tête.

--Et toi? dit-il avec plus de confiance.

--Moi? Je vais remplir mon devoir... Je n'ai plus que le devoir devant moi, pour étoile... Adieu, mon père.

--Philippe!... s'écria le misérable père en tendant les bras à son fils.

--Adieu, mon père, répéta Philippe en s'inclinant jusqu'à la ceinture.

Une heure après, malgré les lamentations de sa mère, il quitta le village pour n'y plus revenir.

Savéli regarda pendant quelques instants la porte qui venait de se refermer sur son fils, le séparant à jamais de ce qui avait été sa joie et son orgueil. Il fit un pas en avant avec un geste de colère, puis son bras retomba à son côté, et il s'enferma dans sa chambre pendant tout le reste de la journée. Prosterné devant les images, la tête battant le sol, il resta de longues heures à crier: Pardon! au Dieu qu'il avait outragé.

Le châtiment, si longtemps différé, était enfin tombé sur sa tête sa victime se levait devant lui, comme le prêtre l'en avait menacé jadis, non pour l'accuser, mais pour rire encore de son rire méchant, pour se réjouir du malheur de son meurtrier. Que n'eût pas souffert Savéli dans sa chair et dans son âme pour pouvoir rendre le bonheur à son fils!

--Qu'il meure, se dit-il plus d'une fois qu'il meure à la fleur de l'âge plutôt que de laisser une postérité condamnée à la douleur par mon crime!

Le dimanche il rencontrait à l'église la jeune demoiselle, maigrie, blanchie, consumée aussi par la douleur, et,--vengeance du ciel!--ressemblant à son grand'père. Vainement Savéli se détournait, ces yeux étaient invinciblement attires vers ce doux visage pâli, où la souffrance imprimait de jour en jour un cachet plus immatériel...

Après quelques semaines de cette vie, plus dure que les tortures de l'enfer qu'il se représentait d'avance, Savéli se trouva tout à coup incapable de se lever de son lit. La bise de l'automne arrachait les feuilles des arbres et les faisait tourbillonner autour des maisons comme des oiseaux funèbres. Il garda quelques jours le silence, ne répondant rien aux prières de sa femme désespérée.

--Veux-tu voir ton fils? lui demanda-t-elle un jour.

Savéli se dressa sur son lit avec une lueur de joie inquiète dans ses yeux éteints, puis se laissa retomber lourdement.

--Non! dit-il à voix basse, il ne viendrait pas. Appelez la demoiselle, dit-il au bout d'un instant.

Les assistants s'entre-regardèrent. Jamais Savéli n'avait franchi le seuil de la maison Bagrianof. Le médecin, sentant la vie échapper au malade, fit signe qu'on obéit sans retard.

Le père Vladimir sortit aussitôt.

Catherine ne portait plus de robes claires; ses cheveux d'or, sévèrement retenus, ne formaient plus d'auréole autour de son visage, devenu grave et pensif.

--Savéli vous demande, dit le prêtre: il est bien malade et n'a plus que quelques heures à vivre.

Le visage de la jeune fille s'était couvert de rougeur; elle se leva aussitôt.

Ils n'échangèrent pas une parole pendant la route.

--Me voici, dit Catherine en s'approchant du mourant: que désirez vous?

Savéli ouvrit ses yeux dilatés par l'agonie, et resta un moment sans répondre.

--C'est vous la demoiselle? dit-il enfin.

--Oui, c'est moi.--Pardonnez-moi!... dit-il en essayant de joindre ses mains déjà glacées.

--Je vous pardonne, dit Catherine.

Elle pensait à l'opposition formulée par Savéli à son mariage.

--Pardonnez-moi... tout! insista le moribond.

--Je vous pardonne tout, répéta Catherine.

--Bénissez-moi, ajouta Savéli d'une voix éteinte.

La jeune fille fit le signe de la croix sur le meurtrier de son grand-père. Une joie étrange illumina les traits du coupable,--et il expira.

Catherine a refusé plusieurs partis; elle est persuadée que la race des Bagrianof doit périr avec elle. Philippe ne se mariera pas non plus, de peur que le péché de son père ne soit puni dans ses enfants jusqu'à la quatorzième génération.

FIN.