L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882

midi. Elles avaient, il est vrai, un fumet un peu relevé, mais nos

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estomacs s'en accommodèrent, car nous étions capables de manger de presque n'importe quoi. Yaphem nous donna aussi des œufs d'oie.

Nous vécûmes ainsi pendant huit jours environ. Alors arriva un _prasnik_ ou jour de fête pour les indigènes. Yaphem en profita pour conduire quelques-uns d'entre nous faire des visites. Les indigènes nous firent alors cadeau d'une quinzaine d'oies, toutes, il est vrai, d'un goût aussi prononcé que les premières. Mais de jour en jour la santé de la troupe s'améliorait; les hommes recommençaient l'un après l'autre leur service; au bout d'une semaine, Melville lui-même était assez bien pour reprendre le commandement. Les indigènes étaient généreux avec nous.

J'ignore la quantité exacte de poissons qu'ils prenaient à cette époque mais je sais que leurs pêches n'étaient point surabondantes. Un jour j'allai avec Andrusky Burgowansky, lever ses filets; nous en levâmes sept dans lesquels nous trouvâmes seulement onze _bulook_, sur lesquels il m'en donna un. De plus le village était assez mal approvisionné en chair de renne; aussi nous ne pûmes nous en procurer une seule fois.

Le fleuve s'étant trouvé pris par la glace dans la nuit qui suivit notre retour au village de Nicolaï Chagra, il fut bientôt possible de voyager en traîneau dans toute la région voisine.

Aussi nous vîmes peu de jours après un exilé russe arriver au village avec son attelage de chiens. Ce Russe vint nous visiter. Apprenant qu'il demeurait seulement à neuf ou dix milles de là, je lui demandai de m'emmener avec lui, car je voulais l'entretenir sur les meilleurs moyens à employer pour sortir de la condition précaire où nous nous trouvions, et connaître la route la plus praticable pour aller à Boulouni. Il y consentit volontiers, et tous deux nous partîmes dans l'après-midi.

J'y passai la soirée avec lui et avec sa femme, qui était une Yakoute. J'appris, de sa bouche, quelques nouvelles de ce grand monde dont nous étions depuis si longtemps absents. Il me raconta l'assassinat du czar; m'annonça que le steamer la _Léna_ était encore sur le fleuve, que M. Sibyriakoff entretenait plusieurs bateaux à vapeur sur celui-ci. Il me parla du comte de Bismarck, des généraux Skobeleff et Gourka, de la guerre de Turquie et de maintes autres choses. Sa femme m'offrit un peu de tabac, environ cinq livres de sel, un petit sac de farine de seigle, un peu de sucre et deux briques de thé. Je dois vous dire ici que, malgré leur laideur, toutes les femmes indigènes sont toujours extrêmement aimables, et je serais heureux de leur envoyer une balle de calicot et d'autres étoffes, si je le pouvais. Le lendemain matin, Kusmah-Jeremiah—c'est le nom de cet exilé russe—me conduisit à la porte de son habitation et me montra un beau jeune renne qu'il avait acheté, en me demandant s'il pourrait m'être agréable; ma réponse fut affirmative, naturellement, et aussitôt l'animal fut tué. Je déjeunai encore avec lui, et son excellente épouse nous servit du thé, du poisson et des pâtés de poisson qu'elle avait préparés exprès pour moi. Au moment de mon départ, Kusmah me promit de venir me prendre le dimanche suivant pour me conduire à Boulouni avec des attelages de rennes. Je lui demandai alors quelles autres personnes viendraient avec nous: «Deux Russes, me répondit-il.» «Et combien de Tongouses? ajoutais-je.» «Pas un, me répliqua-t-il, ce sont de méchantes gens.» Je le priai alors de revenir, le mercredi suivant, au village que nous habitions, afin que nous puissions nous concerter avec Melville, et je partis avec les provisions qu'il m'avait données. Celles-ci causèrent des transports de joie parmi mes compagnons; car elles leur permettaient un changement de régime dont ils avaient bien besoin. Le renne, quand il fut tout préparé, pesait encore quatre-vingt-treize livres.

Le mercredi suivant, Kusmah vint comme il l'avait promis. Nous le conduisîmes à notre bateau que nous retournâmes visiter. Nous nous retirâmes ensuite dans une maison vide pour y tenir conseil. Kusmah nous dit alors qu'il pouvait aller à Boulouni et en revenir en cinq jours. Quand nous lui demandâmes si le voyage serait plus rapide, s'il allait seul, que s'il allait avec l'un de nous, il répondit qu'il ne faisait pas de différence. Melville pensa alors qu'il valait mieux qu'il allât seul. Kusmah y consentit; mais le vendredi suivant, nous fûmes surpris d'apprendre qu'il venait chercher Nicolaï Shagra pour l'emmener avec lui. Je dois dire ici que deux jours après notre retour, ce même Nicolaï était venu nous trouver pour nous demander une lettre, nous promettant de l'envoyer à Boulouni, à la première occasion qui se présenterait. J'écrivis cette lettre en anglais et en français. Wilson la traduisit en suédois et Landertack en allemand. Nous l'enveloppâmes dans une toile vernie avec un portrait de _la Jeannette_ et un dessin du drapeau américain, et nous remîmes le tout à Nicolaï. Celui-ci confia le paquet à sa femme qui le renferma dans son buffet, pour le mettre en sûreté; mais il ne fut jamais envoyé. Plus tard, Melville et moi, nous préparâmes des dépêches pour le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg, pour le secrétaire de la marine et pour M. James Gordon Bennett, mais Melville n'en remit aucune à Kusmah pour les porter à Boulouni.

Bien que le colloque suivant entre M. Jackson et le lieutenant Danenhower, et rapporté par le premier, ne fasse pas précisément partie du récit, nous avons cru devoir le conserver à cette place, parce qu'il jette un certain jour sur la conduite de Melville, et sur les motifs qui le faisaient agir, tout en nous en montrant les conséquences.

—A quelle époque était-ce?

—Le 13 octobre, autant que je peux me rappeler.

—Alors nous pouvions recevoir des nouvelles du désastre un mois plus tôt, si un de vous avait été envoyé à Boulouni immédiatement?

—Oui, peut-être quarante jours plus tôt. A mon avis un homme eût pu être envoyé directement à Irkoutsk, où se trouve la première station du télégraphe.

—Pensez-vous que si on se fût mis immédiatement à la recherche du capitaine et de ses compagnons, on eût pu les secourir?

—Il était impossible de faire des recherches au nord de notre village; les indigènes refusaient formellement d'y aller, et nous dépendions complétement d'eux pour notre nourriture de chaque jour. Comme vous le verrez plus tard j'ai fait des recherches moi-même mais sans résultat.

—Si un homme s'était rendu à Boulouni avec Kusmah, quels renseignements eût-il pu trouver touchant le capitaine?

—Melville avait reçu l'ordre de conduire sa troupe en lieu sûr, où elle eût abondance de nourriture, et alors d'entrer en communication avec les autorités russes. Nous connaissions la route que le capitaine se proposait de suivre après avoir abordé à Barkin. Il avait l'intention de se rendre à Sagasta et à la Tour du Signal. Si quelqu'un fût allé avec Kusmah et fût parti immédiatement pour le nord, il eût, dans ce cas, recueilli Noros et Ninderman avant leur arrivée à Bulcour.

—Pourquoi, demanda M. Jackson, Melville n'alla-t-il pas avec Kusmah, et n'envoya-t-il pas les dépêches?

—Le lendemain de notre arrivée, comme j'étais le mieux portant et le plus à même de faire utilement ce voyage, il avait été décidé que j'irais à Boulouni. Pendant plus de quinze jours nous nous entretînmes de ce voyage, tous les deux et avec nos compagnons. Je devais rapporter des provisions et ramener des traîneaux pour emmener tout le monde. Je devais, en outre, emporter les dépêches que nous avions préparées. Mais après mon retour de chez Kusmah, Melville décida que ce dernier irait seul, et comme Kusmah avait promis d'être de retour au bout de cinq jours, Melville se décida aussi à ne point envoyer les dépêches, mais à les emporter avec lui.

—Alors, Melville ne voulait pas y aller lui-même ni personne à sa place?

—Non. Il semblait croire que Kusmah devait effectuer son voyage plus promptement s'il allait seul, et il fut fort désappointé quand il apprit que Nicolaï Shagra partait avec lui.

—Pourquoi emmena-t-il Nicolaï avec lui?

—Ce Kusmah a été condamné pour vol et exilé en Sibérie, il a beaucoup à ménager les indigènes. Il ne pouvait quitter son domicile sans une permission des autorités; mais, dans cette circonstance, il a pris la responsabilité de cet acte parce qu'il avait quelqu'un derrière lui pour l'assister comme témoin, et c'est pourquoi il a naturellement choisi le chef des indigènes, quoiqu'il m'eût proposé d'abord. Vous savez qu'il nous avait dit que s'il emmenait quelqu'un, son voyage ne demanderait pas plus de temps.

Le lendemain matin, je pressai Melville de recommander à Kusmah, avant son départ, de répandre chez tous les indigènes qu'il rencontrerait sur sa route la nouvelle qu'il existait encore deux autres canots dont on n'avait point entendu parler; je lui proposai, en outre, de me rendre chez ce Russe pour lui réitérer cette invitation. Melville y consentit. Je descendis donc chez Nicolaï Chagra pour lui demander un attelage de chiens, mais pendant que j'y étais, Spiridon arriva avec un superbe attelage de neuf chiens. M'emparant aussitôt de lui et de ses chiens, nous partîmes chez Kusmah. J'eus une longue conversation avec ce dernier, pendant laquelle nous étudiâmes les cartes de nouveau. Celui-ci m'ayant affirmé que Barkin n'était qu'à cinquante verstes de distance dans la direction du nord-est, je me décidai sur l'heure à m'y rendre, car j'espérais y trouver les traces des deux canots. Je revins trouver Melville et lui fis part de ma résolution. Celui-ci s'opposa d'abord à mon départ, mais finit par y consentir.

Pendant que j'étais chez Kusmah, j'écrivis quelques lignes pour mon frère qui habite Washington, et les confiai au Russe qui devait les mettre à la poste à Boulouni. Mes yeux ne m'auraient pas permis d'écrire une longue lettre. Je pris mon rifle et mon sac-lit, que je plaçai dans le traîneau de Spiridon et indiquai la route de son village. Cet ordre parut le surprendre beaucoup, mais il finit par obéir et nous nous mîmes en route. En arrivant chez lui, nous tînmes conseil avec Caranie. J'essayai de les décider à me conduire à Barkin, le lendemain matin. Mais ils me répondirent que le _boos byral_—la jeune glace,—les en empêcherait et qu'il était impossible de s'y rendre à cette époque de l'année. Nous allâmes donc souper, et après je me mis à la recherche de Wassili. Celui-ci consentit à me conduire à Kahoomah, que Kapucan me dit être au nord-ouest. Ne pouvant aller à Barkin, j'étais heureux de pouvoir au moins aller au nord-ouest, afin de répandre dans cette direction qu'il existait deux autres bateaux perdus. Le lendemain, nous partîmes, Wassili, Kapucan et moi pour Kahoomah, avec un attelage de douze chiens. Nous descendîmes d'abord une petite rivière au sud-est; en maints endroits la glace se rompit sous le traîneau qui alors plongeait avec son attelage dans une eau profonde. Cette direction du sud-est me surprenait, car Kapucan m'avait dit que Kahoomah se trouvait au nord-ouest. Ils me ramenèrent donc chez Kusmah, avec lequel ils eurent un nouvel entretien, et consentirent alors d'essayer de me conduire à Barkin. Je plaçai devant eux la boussole et leur indiquai la direction du nord-est, leur disant que Barkin ne se trouvait qu'à cinquante milles dans cette direction, mais ils me répondirent qu'il nous fallait aller d'abord au sud-est pour retourner ensuite au nord. Nous eûmes à attendre un autre traîneau de notre village pendant toute la nuit. Ce traîneau arriva le lendemain matin et nous partîmes pour le sud-est. Vers onze heures nous atteignîmes le bord d'une grande rivière qui coulait au nord. Je remarquai alors que le vieux Wassili, en examinant le courant, paraissait inquiet, rêveur. Je tirai de nouveau ma boussole, et quand l'aiguille fut devenue immobile les deux indigènes se mirent à chanter d'un air joyeux et surpris: «Tahrahoo», en indiquant la pointe de l'aiguille qui marquait la direction du sud. J'insistai néanmoins pour aller au nord, mais Wassili me dit que c'était impossible à cause du _boos byral_. Je me décidai alors à le laisser suivre son intention, afin de voir ce qu'il voulait faire. Vers quatre heures, après avoir traversé une région couverte de bois flotté, nous arrivâmes à une petite hutte, située près d'un promontoire élevé, et l'île à laquelle ils donnent le nom de Tahrahoo, se trouvait à environ trois milles de la rive. Ils me dirent qu'ils voulaient m'y conduire le lendemain matin. Nous vîmes arriver un autre traîneau à ce moment; il était conduit par un vieillard nommé Dimitrius. Celui-ci avait été envoyé après nous par Kusmah et m'apportait une bouillote et une théière. Vers le coucher du soleil, je montai avec Wassili sur le sommet du promontoire, d'où nous inspectâmes soigneusement le cours de la rivière et l'île adjacente. Il me dit que le steamer la _Léna_ avait pris cette route pour remonter le fleuve, et qu'on pouvait peut-être apercevoir des indices de bateaux sur les îles voisines. Je lui dis alors que je désirais continuer le promontoire et me diriger vers le nord. Mais les deux vieillards m'affirmèrent que c'était impossible. Le lendemain matin, cependant, ils partirent vers l'île pour me satisfaire et nous marchions en avant, les deux vieillards et moi, pour sonder la glace. A un mille du bord, celle-ci devint noire et parut si peu consistante que mes deux compagnons refusèrent d'avancer. Je fus donc obligé de revenir sur mes pas après cette tentative inutile. Cependant, j'avais une preuve que les indigènes m'avaient dit la vérité, la glace n'était pas assez solide pour nous porter. Nous reprîmes donc le chemin de l'habitation de Kusmah, où nous passâmes la seconde nuit, et le lendemain nous retournâmes à Gemovyalack.

Kusmah ne fut point de retour au bout de cinq jours, comme il l'avait promis, et n'arriva que le 29 octobre, après une absence de treize jours. En arrivant, il nous raconta qu'il avait rencontré à Kumah-Surka deux hommes de la troupe du capitaine, lesquels lui avaient donné par écrit quelques renseignements sur les conditions où se trouvaient leurs compagnons au moment où ils les avaient quittés, et il remit à Melville la dépêche de Ninderman. Il termina son récit en ajoutant que ce dernier et son compagnon devaient être à Boulouni depuis la veille, c'est-à-dire le 28.

En apprenant cette nouvelle, Melville envoya immédiatement chercher le vieux Wassili et partit avec lui pour Boulouni, dans un traîneau attelé de chiens, afin de savoir le point exact où se trouvait le capitaine et lui porter des vivres et des vêtements.

En partant, il me chargeait du commandement de la troupe, m'ordonnant de la conduire à Boulouni le plus tôt possible.

Le 1er novembre, le commandant de Boulouni, Gregory Micktereff Bieshoff arriva au village de Gemovyalack. C'était un Cosaque de haute taille, aux favoris noirs, d'environ quarante-deux ans. Il avait très bonne tournure sous l'uniforme d'officier qu'il portait. Cet homme agit toujours pour nous avec beaucoup de bonté, d'intelligence et, souvent, d'à-propos.

Il apportait avec lui du pain, de la viande de renne et du thé; il me remit, en outre, le mémoire que Noros et Ninderman lui avaient confié pour l'envoyer au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.

«Boulouni, 19 octobre.

»A Son Excellence le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.

»Prière d'informer le secrétaire de la marine des États-Unis de la perte de _la Jeannette_.

»Le steamer arctique _la Jeannette_ a été écrasé dans les glaces, le 11 juin 1881, par 77° 22´ de latitude nord et 157° 55´ longitude est ou à peu près. Trois canots sont sauvés, et on a pu sauver aussi trois ou quatre mois de provisions; nous avons pris la direction du sud-ouest avec nos traîneaux pour atteindre les îles de la Nouvelle-Sibérie. Après quinze jours de marche environ, nous arrivâmes en vue d'une île. Le capitaine résolut d'y aborder. Nous y restâmes environ quinze jours; le drapeau américain y fut planté à l'extrémité méridionale, et l'île reçut le nom d'île Bennett. Le lieutenant Chipp fut envoyé vers l'ouest avec l'équipage d'un des canots pour en déterminer l'étendue, tandis que le pilote Dunbar allait à l'ouest avec les deux Indiens. Ils revinrent tous au bout de trois jours. Nous restâmes encore une semaine sur l'île, et, reprenant les bateaux, nous partîmes vers le sud. Nous touchâmes aux îles de la Nouvelle-Sibérie et nous campâmes sur deux d'entre elles. De la plus méridionale nous nous dirigeâmes vers la côte septentrionale de la Sibérie, pour entrer dans un des bras de la Léna. Pendant la traversée, une tempête s'éleva qui nous fit perdre de vue les deux autres canots, commandés l'un par le lieutenant Chipp, l'autre par l'ingénieur Melville. Depuis nous ne savons pas ce qu'ils sont devenus; notre canot, presque submergé, ayant perdu son mât et sa voile, fut conduit à la rame pendant un jour et une nuit. Pendant ce temps il embarquait de l'eau continuellement, et nuit et jour il fallait travailler à le vider. Tout le monde avait les mains et les pieds gelés après la tempête; le capitaine en avait complètement perdu l'usage quand nous arrivâmes à la côte.

»Étant entrés dans une petite rivière, nous trouvâmes l'eau trop peu profonde pour y pénétrer. La glace commençait à se former. Le capitaine se décida à aborder à tout prix, après avoir exploré la côte voisine pendant deux jours. Le canot touchait à deux milles du rivage; le capitaine ordonna à tous les hommes en état de le faire, de sortir du bateau pour l'alléger, et de le hâler vers la rive. Mais au bout d'un mille, il fut impossible de le faire avancer plus loin. Alors, nous prîmes les papiers du navire et les provisions, et nous gagnâmes la côte. A ce moment, le capitaine pouvait se servir un peu de ses pieds et de ses mains. Voici les noms des membres de l'équipage du canot: le capitaine de Long; le chirurgien Ambler; M. Collins; W.-C.-C. Ninderman; Louis Noros; H.-H. Erickson; H.-H. Knack; G.-W. Boyd; A. Gortz; A. Dressler; W. Lee; N. Iverson; Alexis; Ah Sam. Il nous restait un chien. Nous restâmes quelques jours sur le rivage à cause de ceux d'entre nous qui avaient les pieds gelés; ensuite, laissant derrière nous les livres de loch et quelques autres objets que nous étions incapables de porter, nous partîmes dans la direction du sud avec cinq jours de provision. Erickson marcha quelques jours avec des béquilles, puis nous fîmes un traîneau pour l'emmener. Nous arrivâmes à une hutte le 5 octobre. Le 6 au matin, on coupa tous les orteils d'Erickson. Le capitaine me demanda si j'avais la force de partir avec un compagnon pour aller chercher du secours pour le reste de la troupe, dans une station, pendant qu'il s'arrêterait auprès d'Erickson. Pendant qu'il me parlait, celui-ci mourut. Nous l'enterrâmes dans la rivière. Le capitaine nous dit ensuite que nous irions tous ensemble à un endroit nommé Ow Titary, par 77° 55´ de latitude, mais dont la longitude était inconnue. Le 7 octobre, nous mangeâmes notre dernier chien et partîmes dans la direction du sud, avec environ un quart d'alcool, deux caisses d'étain contenant les papiers du navire, deux fusils et quelques munitions. Nous voyageâmes ainsi jusqu'au 9. N'ayant rien à manger, nous buvions chacun trois onces d'alcool. Le capitaine et le reste de la troupe devinrent si faibles qu'on s'arrêta. Je fus alors envoyé en avant avec Noros à une place nommée Kumah-Surka, à environ douze milles au sud pour y trouver des indigènes. Nous avions trois onces d'alcool et un fusil avec cinquante cartouches. Si nous ne trouvions personne à Kumah-Surka, nous devions continuer à marcher au sud. Il nous fallut cinq jours pour arriver à Kumah-Surka. Nous y trouvâmes deux poissons, et, après un jour de repos, nous repartîmes vers le sud. Nous n'avions plus rien à manger. Après avoir continué notre route jusqu'au 19, devenant de jour en jour plus faibles, nous nous laissâmes aller au désespoir et nous nous assîmes. Puis, nous relevant, nous fîmes encore un mille avant de trouver deux huttes et un magasin, dans lequel étaient déposées environ quinze livres de _Blue moulded fish_. Nous nous y arrêtâmes pendant trois jours afin de reprendre des forces, car nous étions trop faibles pour continuer notre route. Dans l'après-midi du 23, un indigène vint à notre hutte; nous essayâmes de lui faire comprendre que onze autres hommes se trouvaient plus au nord, mais nous ne pûmes nous faire entendre. Il nous conduisit alors à son campement, où nous trouvâmes six autres indigènes avec des traîneaux et des rennes. Ces gens étaient alors en route vers le sud. Le lendemain, on leva le camp pour aller à une station nommée Ajakit, où nous arrivâmes le 25. Nous essayâmes de faire comprendre que le reste de nos compagnons se trouvait au nord. Mais ce fut encore en vain. Ajakit est par 70° 55´ de latitude nord; nous ne connaissons pas la longitude, car la carte n'est qu'une copie envoyée par le gouverneur de Boulouni. Celui-ci vint le 27. Il connaissait le nom du navire, ainsi que l'expédition de Nordenskjold, mais ne pouvait parler anglais. Nous essayâmes de lui faire comprendre que notre capitaine mourait de faim et était déjà mort probablement; que nous désirions des indigènes pour nous accompagner, des rennes et de la nourriture pour eux; car je pensais qu'il ne nous fallait que cinq ou six jours pour les sauver. Mais le gouverneur me fit signe qu'il devait télégraphier à Saint-Pétersbourg, et alors il nous envoya à Boulouni. Nous avons de la nourriture et des vêtements à présent, mais notre santé est en mauvais état, et, dans l'espoir de nous rétablir bientôt, nous sommes vos humbles serviteurs.

»William C.-F. NINDERMAN,

»Louis NOROS,

»Matelots de la marine des États-Unis, du navire _la Jeannette_.»

Ce mémoire contenait quelques détails sur la position du capitaine, mais ces détails n'étaient pas assez précis pour me permettre de partir immédiatement au secours de de Long; d'ailleurs je savais que Kumah-Surka était plus rapproché de Boulouni que de Gemovyalack, et je n'ignorais pas que Melville, après avoir vu Noros et Ninderman, pouvait joindre le capitaine beaucoup plus promptement que nous. Je résolus donc de lui envoyer ce mémoire par James Bartlett. Le commandant de Boulouni profita de cette occasion pour fixer un rendez-vous à Melville.

Bartlett partit le soir même de l'arrivée de Bieshoff. Comme on le conduisait avec un traîneau attelé de rennes, il devait vraisemblablement arriver à Boulouni quelques heures seulement après Melville, qui était parti avec un attelage de chiens. Les deux routes sont, en effet, tout à fait différentes selon le genre d'attelage. Avec des chiens le voyageur est obligé de suivre le cours du fleuve, et la distance de Gemovyalack à Boulouni est de deux cent quarante verstes; tandis qu'avec des rennes elle n'est plus que de quatre-vingts verstes, parce que la route traverse le pays. C'est ce qui explique pourquoi Melville et Bieshoff n'avaient pu se rencontrer.

Aussitôt après le départ de Bartlett, j'allai prier Bieshoff de se mettre en mesure de nous transporter à Boulouni le plus tôt possible; cette demande parut le contrarier, et il évita de me fixer le moment de notre départ. Craignant quelque mauvaise volonté de sa part, cette idée fut cause que je dormis mal et que je me réveillai dès quatre heures du matin. Je fus surpris, en me réveillant de voir Yaphem, qui couchait dans notre hutte, déjà debout et tout habillé. Je lui demandai donc où il allait; il me répondit qu'il se disposait à partir avec le commandant pour le village d'Arrhue: c'est là que nous avions rencontré Spiridon. De plus en plus surpris et ne sachant ce que signifiait cette manière de faire de Bieshoff, j'ordonnai à Yaphem de l'aller chercher sur l'heure. J'étais décidé à jouer serré avec ce Cosaque, ce qui, d'ailleurs, me réussit parfaitement. Celui-ci vint me trouver vers cinq heures du matin. Il était déjà en uniforme. Alors, sans le moindre préambule, je lui déclarai que si le lendemain matin nous n'avions pas de vêtements, et si je n'étais pas parti avec tous mes compagnons au point du jour, je ferais un rapport au général Tchernaieff, afin de le faire punir sévèrement, ajoutant que si, au contraire, sa conduite vis-à-vis de nous était correcte, et si nous étions prêts à l'heure dite, je le ferais largement récompenser. Bieshoff accepta gravement ma proposition, et se borna à me répondre: «Karascha» (c'est très-bien); mais, pour plus de sécurité, je l'invitai à passer la nuit dans notre hutte.

Le lendemain matin, 3 novembre, quatorze attelages comptant environ deux cents chiens étaient rassemblés dans le village. En outre, on nous avait apporté une ample provision de vivres et de vêtements de fourrure. Nous partîmes immédiatement pour Boulouni.

Chemin faisant, nous nous arrêtâmes à Burulak, où, on se le rappelle, Bieshoff avait fixé un rendez-vous à Melville. Celui-ci s'y trouvait. J'eus un long entretien avec lui pendant lequel il m'avoua qu'il n'avait plus le moindre espoir de retrouver vivants le capitaine et les gens de sa troupe. Cependant il était décidé à se rendre avec deux indigènes à l'endroit où Noros et Ninderman avaient quitté leurs compagnons. De là il se proposait de se rendre jusqu'au bord de l'Océan pour ramener les objets que de Long y avait laissés. Enfin, avant de me quitter il me pria de laisser Bartlett à Boulouni, quand je partirais vers le sud, ajoutant qu'il m'avait laissé des ordres écrits dans cette localité. Nous nous séparâmes alors, lui, partant pour le nord, tandis que nous nous dirigions sur Boulouni, où nous arrivâmes le dimanche suivant. Dès notre arrivée, Bieshoff me prévint que nous devions attendre jusqu'au samedi avant de partir pour Yakoustk, comme me l'enjoignait Melville dans les ordres écrits qu'il m'avait laissés. Mais la présence de douze hommes pendant une semaine se fit aussitôt ressentir sur les provisions d'hiver de Boulouni, qui ne peut avoir une réserve considérable, car cette localité ne compte qu'une vingtaine de maisons. En outre, elle était mal approvisionnée. Enfin, le samedi arrivé, nous poursuivîmes notre route jusqu'à Verschoyansk, qui est distant de neuf verstes de Boulouni. Jusque-là nos traîneaux furent attelés de rennes; mais de Verschoyansk jusqu'à Yakoutsk, c'est-à-dire pendant neuf cent soixante verstes, nos traîneaux furent attelés tantôt de rennes, tantôt de bœufs et tantôt de chevaux.

Nous atteignîmes Yakoutsk le 17 décembre, et Melville vint nous y rejoindre le 30 du même mois.

A la vérité, nous avons déjà donné les motifs qui avaient forcé Melville à se rendre à Yakoutsk, d'après une de ses lettres que nous avons reproduite antérieurement; néanmoins, nous croyons devoir reproduire encore un dialogue entre M. Jackson et le lieutenant Danenhower, dans lequel celui-ci explique les raisons qui ont guidé l'ingénieur Melville, non-seulement quand il est revenu à Yakoutsk, mais aussi quand il a pris le moins grand nombre possible de ses compatriotes pour opérer ses recherches. Voici donc textuellement ce dialogue:

—Pourquoi Melville vint-il à Yakoutsk, au lieu de continuer les recherches?

—Ceci est une longue histoire. En arrivant, il nous dit qu'il était venu pour chercher des renforts et demander le concours des autorités russes, ajoutant qu'en quittant Boulouni, il avait laissé des instructions au commandant de cette localité pour que, pendant son absence, il continuât les recherches dans la région déserte, où il avait trouvé les traces de la troupe du capitaine.

Au premier janvier tous les membres de notre troupe se trouvaient donc réunis à Yakoutsk.

—Dans quelles conditions étaient les hommes?

—La plupart étaient bien portants. Nous étions trois invalides seulement. J'avais l'œil gauche complètement hors service, et le droit affecté par sympathie. Cole était fou, il devait être étroitement surveillé; enfin Leach, ayant les pieds gelés, était incapable de faire quoi que ce soit de pénible.

—Et pourquoi les autres n'ont-il pas été emmenés pour faire des recherches en hiver?

—La plupart eussent été plus nuisibles qu'utiles, car ils ne pouvaient se faire comprendre et on aurait eu à les faire suivre par des indigènes. Vous ne pouvez vous imaginer combien l'homme blanc en général est inutile en pareille circonstance. Il n'est pas même capable de prendre soin de lui-même et il est obligé de s'en rapporter aux autres pour cela. L'homme blanc, au reste, ne peut résister à la rigueur extrême du froid de cette région.

—Quand Melville quitta-t-il Yakoustk?

—Le 27 janvier.

—Alors il y passa trente jours?

—Oui, en préparant l'expédition du printemps.

—Qui prit-il avec lui?

—Bartlett et Ninderman—Ninderman, parce qu'il était un de ceux qui avaient vu le capitaine en dernier lieu; et Bartlett parce qu'il avait appris quelques mots de russe, et pouvait très bien aller avec les indigènes.

—Pourquoi ne prit-il pas Noros aussi?

—Il ne désirait pas avoir Noros. A Yakoutsk, Melville reçut la première dépêche du secrétaire de la marine, lui ordonnant d'envoyer, sous un climat plus doux, les malades et ceux qui avaient les membres gelés. C'est pourquoi il m'ordonna de partir avec toute la troupe pour Irkoutsk et de gagner les rivages de l'Atlantique. En arrivant ici, je reçus l'ordre de rester et de continuer les recherches; mais j'étais complétement incapable de le faire. Après les longues émotions de notre vie dans le nord, mes yeux commençaient à s'inquiéter, ce qui me faisait souffrir de plus en plus; ayant ensuite eu froid pendant notre voyage en traîneau d'Yakoutsk à Irkoutsk, je fus forcé d'avoir recours aux soins d'un homme de l'art. Les deux oculistes que je consultai à cet égard me dirent que mon œil gauche était perdu et devrait être extrait pour empêcher l'œil droit d'être constamment affecté, ils me défendirent de lire et d'écrire, et me conseillèrent de rester ici jusqu'à ce que l'état de mon œil droit se fût amélioré. Au début, les consultations des oculistes furent très encourageantes au sujet de mon œil droit, et c'est pourquoi je proposai d'affréter le steamer la _Léna_, afin d'aller, au printemps, à la recherche de Chipp. Je demandai aussi deux officiers pour concourir à cette recherche, pensant que si l'œil droit venait à me faire défaut, quelqu'un se trouverait là pour prendre ma place.

—Que pensez-vous du sort de de Long et de sa troupe?

—Melville m'a raconté tous les détails de son excursion de vingt-trois jours. Il m'a dit qu'il avait suivi les traces de de Long et de ses compagnons jusqu'à la station de chasse établie pour l'été, à un endroit nommé Sisteraneck, sur la rive occidentale de la Léna, et que ces malheureux doivent se trouver quelque part entre cette station et Bulcour. Aucun de ces endroits n'est marqué sur les cartes ordinaires.

—Pensez-vous qu'ils soient encore vivants?

—Non. Ils étaient sans nourriture depuis deux jours quand Noros et Ninderman sont partis, et la région où ils se trouvaient est dépourvue de gibier et d'habitants. En outre, ils étaient insuffisamment vêtus; il ne reste donc plus raisonnablement d'espérance.

—Et Chipp?

—Je crois que son canot a été submergé pendant la tempête, car il avait déjà failli chavirer dans une autre occasion; c'était un très mauvais canot pour la mer. S'il a réussi à gagner la côte, comme il avait moins de vivres que les autres canots, il avait encore moins de chances que le capitaine de se sauver. Si son bateau a coulé, il reviendra probablement à la surface, lorsque les cadavres seront eux-mêmes remontés; car son poids spécifique n'est pas suffisant pour le retenir au fond. Le poids spécifique du pemmican est à peu près celui de l'eau, et nous avons remarqué que quelques boîtes, qui contenaient probablement de l'air à la surface, et les couchettes, une fois imbibées d'eau, étaient ce que le canot pouvait contenir de plus lourd; elles ont donc été vraisemblablement jetées à la mer par le vent; mais si, au contraire, ce canot a pu résister à la tempête, le vent du nord-est ayant continué de souffler pendant deux jours, après que celle-ci a été apaisée, Chipp et ses gens peuvent avoir été poussés à la côte, vers l'embouchure de l'Oleneck, s'ils n'ont point été entraînés au nord-est par le courant, comme le sont les bois flottants, c'est-à-dire sur les rives des îles de la Nouvelle-Sibérie.

Pour terminer ce récit, nous ajouterons le fragment suivant emprunté à une des lettres adressées par le lieutenant Danenhower à sa famille. Bien que ce dernier n'y raconte point tous les incidents de son voyage de Boulouni à Irkoutsk, nous y verrons du moins de quelle manière les naufragés ont été accueillis à Yakoutsk et nous apprendrons aussi quelques nouvelles excentricités du malheureux Cole:

»Yakoutsk (Sibérie), 30 décembre 1881.

»Voici encore une semaine presque passée, et Melville n'est pas revenu de Boulouni, mais je pense qu'il est en route et que bientôt il sera ici. Notre temps se passe paisiblement malgré notre impatience. Voici un aperçu du genre de vie que nous menons. Il fait jour ici à huit heures du matin, nous nous levons et allons déjeuner à un petit hôtel, tout près d'ici. Ensuite je lis et j'écris un peu et m'occupe des affaires qui peuvent me survenir. Vers deux heures, le traîneau du général Tchernaieff vient me prendre pour m'emmener dîner; je quitte ordinairement la maison du général vers quatre heures, pour rentrer; alors, si je n'ai point de visite à recevoir, je fais la sieste et tue le temps de mon mieux jusqu'à neuf heures. Nous allons alors souper à notre petit hôtel et rentrons nous coucher.

»Comme je vous l'ai dit autrefois, j'ai trouvé des gens aimables dans toutes les parties du monde que j'ai visitées, et Yakoutsk ne fait pas exception à la règle générale. Hier, par exemple, nous avons passé une agréable soirée chez M. Carrilkoff, négociant d'Irkoutsk, qui nous a reçus de la façon la plus cordiale. Sa femme est charmante et c'est un véritable plaisir de voir leurs trois jolis enfants. Ils possèdent un superbe piano, le premier que nous avons vu et entendu depuis notre départ de San Francisco.

»J'ai emmené avec moi notre pauvre Jack Cole pour lui donner un peu de distraction. Cette nuit-là, en effet, sa tenue a été correcte et cette visite lui a fait du bien. Après l'alerte de la nuit précédente, je suis heureux de l'avoir vu tranquille hier. Quelques instants après minuit, je fus réveillé par un bruit que j'entendis dans ma chambre; c'était le «vieil homme» qui cherchait une allumette. Je le pris par le bras, et, après l'avoir réprimandé vertement, je le renvoyai au lit. Il s'en alla paisiblement, mais peu après je l'entendis sortir; au bout de cinq minutes, comme il ne rentrait point, je réveillai le Cosaque pour l'envoyer après lui. Ce dernier revint sans l'avoir trouvé; je m'habillai alors immédiatement et me rendis au bureau du chef de la police qui le fit chercher dans la ville. Je redoutais qu'il ne se couchât dans la neige comme il l'avait déjà fait une fois dans les montagnes. On le ramena au bout d'une heure avec l'extrémité des pieds gelés. Je les lui frottai aussitôt avec de la neige et les lui ranimai, mais il aura sans doute à souffrir d'engelures pendant longtemps.

»Le lendemain matin il était tranquille et raisonnable, et me pria de le bien surveiller «parce que, disait-il, il perdait quelquefois la tête.» C'est un homme respectable, d'une cinquantaine d'années, qui était auparavant un excellent marin. Le grand malheur en ce moment est qu'il n'ait rien à faire que de tuer le temps. Ce matin, j'ai été réveillé par un des hommes qui est venu m'avertir que le «vieil homme» avait chanté pendant quatre heures, et qu'on ne pouvait le faire rester tranquille. Je me suis levé et l'ai trouvé tout habillé et prêt à partir. M'étant dirigé vers lui, je lui ai posé la main sur l'épaule en lui disant: «Venez avec moi», et alors je l'ai conduit sur sa couchette, puis je lui ai dit: «Retirez vos vêtements.» Il m'a obéi. «Couchez-vous, et attendez, pour vous lever, que je vous le dise.» Il s'est couché et ensuite a dormi paisiblement jusqu'à huit heures. Heureusement, j'ai de l'empire sur lui et je peux le faire obéir, ce qui me permet d'espérer l'emmener en Amérique sans le faire enchaîner.

»Yakoustk est une ville de 5,000 habitants, située sur la rive occidentale de la Léna. C'est la principale ville de cette partie de la Sibérie et la résidence du gouverneur qui est actuellement le général Tchernaieff. Les maisons sont bâties en bois mais ne sont pas peintes. Les rues sont fort larges, et chaque habitant possède une vaste cour ou jardin. Son principal commerce est celui des fourrures et pendant l'été, on y apporte par la rivière une quantité considérable de viande fraîche. Le climat est extrêmement rigoureux. Pendant neuf mois de l'année, la neige y couvre la terre, et en hiver le thermomètre descend à 70° au-dessous de 0.

»Depuis notre arrivée, il est descendu à 68° au-dessous de 0, et aujourd'hui il est aux environs de 35°. En été, la température monte jusqu'à 95°, mais les nuits sont froides.

»On rencontre beaucoup de chevaux et de bœufs dans le voisinage de cette ville. Les indigènes d'Yakoutsk mangent du cheval, mais les russes ne se nourrissent que de bœuf, de gibier, de pommes de terre, de choux et de quelques autres légumes. Le pays produit encore quelques baies, du froment et du seigle; aux environs de la ville, on y élève aussi quelques rares moutons et des oiseaux de basse-cour. La Noël des Russes arrive douze jours après la nôtre. Ils ont une longue série de fêtes pendant le _prasnik_, qui, de fait, est déjà commencé, de sorte qu'en ce moment il est fort difficile d'en obtenir quelque travail. Je suis allé chez un tailleur pour commander des vêtements, mais il a refusé de se charger d'aucun travail nouveau. Cependant, j'ai pu me procurer un misérable costume tout fait. Hier soir, en élevant un petit garçon en l'air, mon habit a craqué dans le dos, et dimanche dernier, pendant le dîner du gouverneur, mon pantalon s'est déchiré... de sorte que j'ai dû en faire remplacer le fond.

»Je me rétablis rapidement. Le Dr Capello, ayant examiné mon œil gauche, m'a dit que moyennant une opération très simple, je pourrai encore m'en servir. Il s'agit de couper, dans la membrane qui obscurcit la vue, ce qu'on appelle la pupille artificielle. Il me conseille d'attendre jusqu'à mon retour pour cette opération, car après, paraît-il, je devrai rester un ou deux mois dans une chambre obscure. Ma santé générale est excellente, et je suis vigoureux et gai.

»Naturellement nous recevons peu de nouvelles de l'Amérique; cependant j'ai pu en recueillir quelques-unes ici et là. Il est souvent question de la mort de Garfield, et, d'après la rumeur publique, j'ai appris qu'il avait été frappé d'une balle par «Guiteau», dans un wagon, près de Long Branch. Cet événement paraît avoir excité une vive émotion chez les Russes.

»Hier soir, je lisais dans un journal de Tomsk, que l'_Alliance_ a été envoyée en croisière à la recherche de _la Jeannette_, et qu'elle est parvenue au 80° 55´ de latitude nord sur la côte occidentale du Spitzberg. Il est probable que si notre vaisseau avait pu résister aux glaces pendant dix ans, il eût été entraîné dans ces parages.

»Il me faut terminer cette longue lettre en faisant des vœux pour toute la famille. J'attends avec impatience de vos nouvelles, et à mesure que je me rapproche de vous, cette impatience s'accroît. Mes amitiés à toutes les personnes amies qui s'enquièrent de moi.

»Votre fils tout affectionné,

»JOHN.»

Sur une feuille séparée et datée du 31 décembre se trouvait le post-scriptum suivant:

»Samedi, 31 décembre 1881.

»Melville est arrivé hier, au moment où je terminais ma lettre. Il a fait un voyage au nord de Boulouni pour rechercher de Long et ses compagnons. Il a trouvé le livre de loch et des instruments cachés près de l'endroit où leur canot a touché terre; mais il n'a découvert personne. Les recherches se continuent et sont maintenant limitées à l'étroite bande de pays, où l'on a suivi les traces des naufragés. Aujourd'hui Melville télégraphie pour obtenir la permission de rester dans le pays, en même temps qu'il demande pour moi l'autorisation de retourner aux États-Unis. Nous avons 4,100 milles à parcourir avant d'atteindre une station de chemin de fer. Mes amitiés à tous.

»JOHN.»

CHAPITRE IX.

Réflexions de M. Jackson sur la conduite de l'ingénieur Melville.—Celui-ci eût pu se dispenser de venir à Yakoutsk.—Le parti de Melville. Sa marche vers le sud.—Où se trouvait de Long au moment du départ de Ninderman et de Noros.—Récit de son voyage à travers le delta depuis le jour du débarquement.—Il passe près d'une hutte contenant des vivres et près d'un village sans en avoir connaissance.—Faute qu'il a commise en tenant tous ses hommes réunis près de lui.—Recherches de l'ingénieur Melville.—Où il trouva les dernières traces de de Long.—Records laissés par celui-ci dans différents endroits.—Une entrevue avec Noros.—Le débarquement.—Marche vers le sud.—Tristes adieux.—Le lieu de la séparation.—Un terrible voyage.—Véracité de Noros.—La troupe de Danenhower part pour l'Amérique.—M. Jackson se met en route pour Yakoutsk.—M. Gilder.—Arrivée à Yakoutsk.—L'état des routes en Sibérie au moment du départ des voyageurs.

Irkoustk, 2 mars 1882.

Cinq mois se sont écoulés depuis que le capitaine de Long et l'équipage de son canot ont abordé à la pointe septentrionale du delta de la Léna. L'endroit où ils ont pris terre est près du point désigné sur les cartes sous le nom de Sagasta, mais cette localité, comme celle nommée la Tour-du-Signal, n'existe pas. En ce moment, l'ingénieur Melville, Ninderman et Bartlett, sont partis avec des troupes de recherches et explorent la région où les traces des naufragés ont été en dernier lieu. On espère en recevoir bientôt des nouvelles. Melville pourra sans doute, à son retour, donner les motifs pour lesquels il a interrompu complètement ses recherches et pourquoi il a quitté Boulouni pour venir à Yakoutsk avant d'avoir accompli la tâche qu'il semble s'être réservée pour lui seul. Il avait, autant que je sache, réussi à trouver la route suivie par de Long et les siens—il était donc sur leurs traces,—et cependant il est revenu, prétextant que les indigènes refusaient d'aller plus loin, et que la couche de neige avait à cette époque jusqu'à quarante pieds de profondeur à certains endroits. Nous devons récuser cette assertion pour le moment, mais nous devons aussi attendre patiemment ses propres explications. Il ne semble pas qu'il y ait eu la moindre nécessité pour lui de quitter Boulouni, et de laisser aux indigènes le soin de continuer les recherches, pour venir à Yakoutsk afin d'envoyer lui-même des dépêches aux États-Unis, car en donnant des ordres écrits à Danenhower de partir pour le sud, avec ses neuf compagnons, il eût pu le charger aussi des dépêches qu'il voulait envoyer. Ce voyage à Yakoutsk et cette perte de deux ou trois mois d'un temps précieux semblent tout à fait inexplicables. Avant de continuer, je dois dire que Melville avait déjà envoyé une carte de l'embouchure de la Léna au département de la marine. Cette carte donne, paraît-il, toutes les indications nécessaires sur la route suivie par de Long, et je regrette de n'avoir pu m'en procurer une copie pour l'envoyer avec cette lettre, car les cartes de Petermann et celles qui se trouvent dans l'ouvrage de Nordenskjold paraissent inexactes.

Voici les quelques renseignements que je possède en ce moment, je vous les envoie, au risque de répéter ce qui a déjà été publié dans le _New York Herald_: Melville, Danenhower, Newcomb et les hommes de leur canot ont abordé le 16 septembre au soir, sur la rive d'une rivière marécageuse éloignée de vingt à quarante milles du cap Barkin. Quelques jours plus tard, ils furent rencontrés par trois indigènes et conduits à un village tongouse, où ils furent forcés de séjourner pendant six semaines. Ce village est situé sur le cap Bykowsky (ou Bykoff). Ils ne partirent de cet endroit, pour se rendre à Boulouni, que le 3 novembre. Leur voyage se fit en traîneaux attelés de chiens, et ils eurent une distance de 240 verstes à parcourir pour se rendre à Boulouni. Ils traversèrent ensuite la Léna à Tessaru, qui se trouve à environ trente milles au nord de Kumah-Surka, qu'on voit indiqué sur les cartes. Pendant qu'ils étaient en cet endroit, arriva un courier de Boulouni, apportant la nouvelle que Noros et Ninderman étaient arrivés dans cette localité. Melville partit alors en avant pour aller trouver ces deux hommes.

Maintenant, je vais essayer de grouper les quelques bribes d'informations que j'ai recueillies sur la troupe de de Long. Noros et Ninderman se séparèrent d'elle le 9 octobre; de Long se trouvait alors campé sur la rive nord d'un des bras occidentaux de la Léna, à environ deux cent cinquante verstes de Boulouni.

Ce fut le 17 septembre que la troupe de de Long toucha terre; elle avait abandonné son canot, qu'elle n'avait pu amener qu'à un mille de la plage. De Long construisit alors un cairn et donna un ou deux jours à ses hommes pour se reposer. Ensuite, il prit la route du sud, sur la rive orientale de la Léna, mais il fut forcé d'abandonner ses livres de loch et quelques instruments sur le rivage. Ceux-ci furent laissés à un endroit nommé Sagasta, sur les cartes récentes, mais qui, en fait, n'existe pas.

Il poursuivit sa route vers le sud jusqu'au 28 septembre, jour où il arriva à l'extrémité méridionale de la péninsule. Il résolut alors d'attendre que la rivière soit prise par les glaces. Ce ne fut que le 1er octobre, qu'il réussit à franchir la Léna, pour gagner la rive occidentale, ainsi qu'on le trouve mentionné dans son dernier record. A ce moment, de Long semble avoir passé près d'un endroit où il aurait pu trouver de la nourriture et des gens qui auraient pu lui fournir des secours. On a, en effet, trouvé depuis, seize rennes pendus dans une hutte à quelques milles seulement de la route qu'il avait dû suivre avec ses gens.

Il passa aussi à une distance de cinquante verstes d'un village indigène, comptant une centaine d'habitants. Malheureusement, il insista toujours pour tenir ses gens groupés ensemble, diminuant ainsi ses chances de trouver du secours. Noros et Ninderman indiquent Titary, sous 71° 53´ de latitude, comme le point où ils quittèrent le reste de la troupe. C'est probablement une erreur. Cette place est indiquée sur les cartes sous le nom de Ow Titary, abréviation de Ostrew ou Ostroff, qui signifie île. Dans une entrevue que je viens d'avoir avec Noros, celui-ci désigne l'île rocheuse au milieu de la Léna, près de laquelle il se sépara avec Ninderman du reste de la troupe, sous le nom d'Ostralva ou Stallboy, mots qui doivent être simplement leur manière de rendre le mot ostroff ou île; cette île, d'après le récit de Noros, devrait être placée plus au nord, sur la rivière. Melville la place dans une aire de quatre-vingts milles, entre les deux localités qu'il nomme Sisteranek et Bulcour. Cette dernière station est celle où Noros et Ninderman furent rencontrés, mais je crois que Noros, en rapprochant ce point, est plus précis.

Passons maintenant à ce qui a été fait pour trouver de Long et ses gens. Melville s'est hâté, ainsi que je l'ai dit, de se rendre à Boulouni pour y voir Noros et Ninderman. Il y arriva le 2 novembre. Il rencontra le commandant et Danenhower à Kumah-Surka-Seraï[3], sur la rive orientale de la Léna. Ce point est une station de rennes à environ trente verstes de Kumah-Surka, qui est indiqué sur les cartes. Là, Melville tint conseil avec Danenhower, et dit qu'il pourrait rester absent pendant une trentaine de jours. La même nuit, il partit pour Kumah-Surka, sur la rive gauche, et le lendemain prit le chemin du nord avec deux indigènes et deux attelages de chiens. Il visita Bulcour, l'endroit où Noros et Ninderman avaient été trouvés par les Tongouses, et qui se trouve sur la rive gauche de la Léna, à quelques centaines de milles de Kumah-Surka. C'est une petite station de chasse. Il visita le «rocher d'Ostalva», qui gît au nord de Bulcour, ainsi que plusieurs huttes sur la rive occidentale. Il alla ensuite à l'endroit appelé Upper-Boulouni, dont on n'avait jamais entendu parler auparavant, et qui ne se trouve point indiqué sur la carte. Ce point est à environ vingt-cinq verstes de l'Océan. En y arrivant, il y trouva un record du capitaine de Long, et il apprit qu'il en existait deux autres dans le voisinage. Il les envoya chercher et on les lui rapporta au bout de quelques heures. Par ces records, Melville apprit le point de la côte où de Long et ses compagnons avaient abordé. Il s'y rendit et trouva les livres de loch et les instruments laissés sur le rivage. Suivant ensuite la rive droite en remontant le fleuve, dans le but de ne pas perdre la trace du capitaine, il visita plusieurs huttes où celui-ci s'était arrêté avec son monde. Il passa ensuite sur la rive gauche, et gagna un lieu appelé Sisteranek, qui n'est pas indiqué sur la carte, et près duquel il comptait trouver la hutte où est mort Erickson. A ce moment, le temps était extrêmement mauvais, suivant le rapport de Melville, et les chiens, aussi bien que les Tongouses, refusèrent d'avancer, de sorte qu'il dut revenir à Boulouni. De Boulouni il vint à Yakoutsk, prétendant avoir besoin de nombreux auxiliaires pour continuer ses recherches.

[3] Cette station est désignée sous le nom de Burulak un peu plus loin.

Comme il a suivi les traces de de Long jusqu'à Sisteranek, et que Noros et Ninderman ont été rencontrés à Bulcour, Melville pense que le capitaine se trouve quelque part entre ces deux points, distants l'un de l'autre d'environ quatre-vingts milles. Cette région est déserte et dépourvue de gibier; au printemps, elle est sillonnée par d'énormes masses de glaces entraînées par les flots grossis de la Léna à la suite de la fonte des neiges.

Melville croit que la troupe de de Long s'est éloignée de la rive du fleuve dans la direction des montagnes.

On trouvera les localités indiquées ici, sur la carte adressée au département de la marine, que je ne peux, jusqu'à présent, taxer d'inexactitude; quant aux cartes publiées antérieurement, je peux le faire sans crainte d'être démenti.

Voici maintenant les rapports écrits de la main de de Long, qui ont déjà été trouvés:

«Delta de la Léna, 19 septembre.

»Les personnes ci-dessous dénommées, appartenant à l'équipage du navire _la Jeannette_, (lequel a coulé bas dans les glaces, le 12 juin 1881, par 77° 15´ de latitude nord et 155° longitude est), ont pris terre en ce lieu, le 17 courant au soir, et partiront à pied, cette après-midi, pour essayer d'atteindre une station sur le fleuve Léna.

»George W. DE LONG,

»Lieutenant-commandant.

»1 Lieutenant DE LONG. »8 H.-H. ERICKSON. »2 Le chirurgien AMBLER. »9 H. KNACK. »3 M. COLLINS. »10 G.-W. BOYD. »4 W.-F.-C. NINDERMAN. »11 W. LEE. »5 A. GORTZ. »12 N. IVERSON. »6 Ah SAM. »13 L.-P. NOROS. »7 ALEXIS. »14 A. DRESSLER.»

»Un record a été laissé enfoui au pied d'un poteau, à environ un mille au nord de la pointe méridionale de l'île de Semenowski; les trente-trois personnes, officiers ou matelots composant l'équipage de _la Jeannette_, ont quitté cette île, dans trois canots, le 12 courant au matin (il y a huit jours). La même nuit nous fûmes séparés par un coup de vent, et je n'ai pas revu les deux autres embarcations depuis. J'avais donné l'ordre, au cas où un pareil accident surviendrait, à chacun des canots, de faire tous ses efforts pour arriver à une station sur les bords de la Léna, sans attendre les autres. Mon canot a touché terre le 16 courant au matin. Je suppose que nous nous trouvons dans le delta de la Léna. Je n'ai pas eu une seule occasion de vérifier notre position depuis que j'ai quitté l'île Semenowski. Après deux jours de vains efforts pour aborder sans nous échouer ou d'atteindre une des embouchures de la rivière, j'ai abandonné mon canot, et nous avons été obligés de gagner la rive à gué en emportant nos provisions et nos effets pendant la distance d'un mille et demi. Il nous faut maintenant, avec la grâce de Dieu, nous rendre à pied à une station, dont la plus rapprochée est je crois à quatre-vingt-quinze milles. Nous sommes tous en bonne santé et avons des vivres pour quatre jours, des armes, des munitions; nous emportons avec nous les livres et les papiers du navire seulement, avec des couvertures, des tentes et quelques médicaments. C'est pourquoi nous avons bonne chance de nous en tirer.

»George W. DE LONG, commandant.

»Dans une hutte du delta de la Léna, que nous croyons être près de Tcholbogoje.

»Jeudi, 22 septembre 1881.»

Après avoir répété les noms déjà donnés plus haut dans les autres rapports, le lieutenant de Long, écrit au crayon, comme pour celui du 19, le rapport suivant:

»Mon canot ayant résisté à la tempête le 16 septembre au matin, après avoir essayé pendant deux jours d'arriver à la côte, et en étant empêché par les bas-fonds, nous l'avons abandonné et avons gagné la côte à gué, emportant nos armes, nos provisions et des rapports, jusqu'à un point éloigné d'environ douze milles d'ici. Nous avons souffert quelque peu du froid, de l'humidité et du manque d'abri. Trois de nos hommes sont devenus boiteux. Comme il ne nous restait que quatre jours de vivres, nous avons réduit les rations. Nous avons été forcés de nous diriger au sud.

»Lundi, 19 septembre.—Nous avons laissé sur le rivage un monceau de nos effets près desquels nous avons planté un poteau: ce sont nos instruments, les chronomètres, les livres de bord de deux années, la tente, et des médicaments; nous étions absolument incapables de les emporter. Il nous a fallu quarante-huit heures pour faire ces deux milles, à cause de nos invalides. Ces deux huttes me semblent un lieu favorable pour attendre le chirurgien et Ninderman, que j'envoie en avant pour chercher du secours. Heureusement, la nuit dernière nous avons tué deux rennes, qui nous assurent une abondante nourriture pour le présent, et comme nous en avons vu beaucoup d'autres, nous ne sommes pas inquiets pour l'avenir. Aussitôt que nos trois malades pourront marcher, nous reprendrons notre route pour gagner une station sur le bord de la Léna.

»Samedi, 24 septembre, 8 heures du matin.—Nos trois boiteux sont maintenant en état de marcher; nous allons donc reprendre notre route, avec de la chair de renne pour deux jours, du pemmican pour deux jours et trois livres de thé.

»George W. DE LONG, »Lieutenant commandant.

«A une hutte dans le delta de la Léna à environ douze milles de l'extrémité de ce delta.

»Lundi 26 septembre 1881.

»Quatorze des officiers ou matelots du steamer arctique _la Jeannette_, des États-Unis, sont arrivés en cet endroit hier soir, et continueront leur route vers le sud ce matin.

»Un rapport plus circonstancié se trouve dans une boîte que nous avons suspendue dans une hutte située quinze milles plus au nord sur la rive droite du grand cours d'eau.

»George W. DE LONG, »Lieutenant commandant.»

«Samedi, 1er octobre 1881.

«Quatorze hommes, officiers et matelots, du steamer arctique _la Jeannette_, des États-Unis, sont arrivés à cette hutte le mercredi 28 septembre, ayant été forcés d'attendre que la rivière fût gelée; ils se disposent à la traverser ce matin pour gagner la rive occidentale, afin de continuer leur voyage pour trouver quelque station sur le fleuve Léna.

»Nous avons deux jours de vivres; mais ayant été assez heureux jusqu'ici pour tuer assez de gibier pour faire face à nos plus pressants besoins, nous n'avons pas de crainte pour l'avenir.

»Tout le monde est bien, sauf un seul homme, à qui on a coupé les doigts de pieds qu'il avait gelés. On trouvera d'autres rapports dans plusieurs huttes sur la rive est que nous avons suivie dans notre voyage vers le sud.

»George W. DE LONG, »Lieutenant de la marine des États-Unis, commandant de l'expédition».

Voici maintenant la lettre écrite par Ninderman, lorsqu'il était à Bulcour, et remise à Kusmah.

«Steamer arctique _la Jeannette_ perdu le 11 juin. Abordés en Sibérie le 25 septembre ou à peu près. Cherchons assistance pour le capitaine, le docteur, et neuf autres marins.

»William F.-C. NINDERMAN, Louis P. NOROS, »matelots de la marine des États-Unis.

»Répondre en toute hâte, manquons de vivres et de vêtements.»

Au dos de cette lettre, Danenhower a écrit:

«Cette lettre nous parvint le 29 octobre 1881, à six heures du soir, par notre courier Kusmah, qui la reçut des mains de deux matelots à Kumah-Surka, lorsqu'il revenait de Boulouni. Melville partit immédiatement pour aller au secours de la troupe du capitaine. Il m'ordonna de prendre la direction de notre bande et de gagner Boulouni le plus tôt possible.

»John W. DANENHOWER, »Lieutenant de la marine des États-Unis.»

Dans le but de connaître d'une manière plus exacte les endroits nommés dans les records, et d'apprendre tout ce qu'il me serait possible sur le point précis où Noros et Ninderman ont quitté le reste de la troupe de de Long, j'ai eu ce matin une entrevue avec le premier, qui, je puis le dire, m'a fait un récit qui m'inspire toute confiance. Il m'a raconté que de Long et ses gens avaient pris terre à un point voisin de la branche la plus septentrionale de la Léna; qu'ailleurs il avait été impossible d'aborder avec le canot à cause des bas-fonds. C'est pourquoi le capitaine de Long s'était décidé à descendre à un point d'où l'on pouvait voir ce bras de la Léna, mais plus à l'est, vraisemblablement, que le point désigné sous le nom de Sagasta sur la carte. «A deux milles du rivage dit-il, le capitaine ordonna à ceux des hommes qui pouvaient encore marcher de traîner le bateau vers le rivage. Le capitaine, le docteur, Erickson et Boyd, qui tous deux étaient invalides, restèrent dans le canot. Les autres purent l'emmener à un mille du rivage; alors il fallut ensuite gagner celui-ci en traversant à gué le reste de la distance.»

Collins était sorti du bateau avec les premiers et s'était rendu à la côte, où il avait allumé un feu. On était arrivé au 16 septembre environ, et le déchargement des objets contenus dans le canot fut achevé le 17. La troupe resta en cet endroit pendant trois jours pour s'y reposer, car tous les hommes avaient horriblement souffert du froid; le docteur seul était relativement en bonne santé. Noros et Ninderman étaient les deux plus solides parmi les matelots. On partit ensuite vers le sud, après s'être partagé les fardeaux d'une façon égale. Le capitaine portait sa propre couchette, et quelques rapports. Les fardeaux portés par quelques autres personnes de la troupe étaient pesants, et quelques-uns s'en plaignirent, demandant à les abandonner, mais le capitaine insista pour qu'on les emportât. Les naufragés marchèrent pendant quatre jours vers le sud. Pendant ce trajet, l'Indien Alexis tua deux rennes. La troupe s'arrêta alors et fit un bon repas, car la maxime de de Long était, dit Noros, «de bien se nourrir tant qu'on avait de la nourriture». Noros estime que lui et ses compagnons firent vingt milles pendant les dix premiers jours, et qu'ils atteignirent un point voisin de celui désigné sous le nom de Icholbogoje sur la carte, mais où n'existe qu'une seule hutte. Les quatre jours suivants les amenèrent à l'extrémité d'une péninsule, où après avoir attendu quelques jours pour donner à la rivière le temps de se congeler, ils passèrent sur la rive gauche vers le 1er octobre. Cette rivière avait environ cinq cents mètres de large. Avant de la traverser ils avaient tué un autre renne. L'intention du capitaine était de se rendre à l'endroit désigné sur la carte sous le nom de Sagasta. Erickson mourut. Le docteur lui avait coupé les doigts de pieds pendant la retraite. Après le passage de la rivière il tira ses gants pendant une nuit et une de ses mains gela et l'on ne put y rétablir la circulation, après sa mort on l'enterra dans la rivière.

C'est alors que le capitaine se décida à expédier Noros et Ninderman en avant. Les provisions étaient complétement épuisées; on n'avait plus que de l'eau-de-vie pour se soutenir. Noros croit que ce fut un dimanche qu'il partit avec Ninderman, car le capitaine fit asseoir les hommes sur le bord de la rivière et leur lut le service divin et c'est après qu'il l'appela avec Ninderman et leur dit qu'il désirait qu'ils partissent en avant tandis que lui-même les suivrait avec le reste de la troupe.

«Si vous trouvez du gibier, leur dit-il, revenez vers nous, sinon allez à Kumah Surka», telles furent ses dernières paroles.

Noros dépeint ainsi le moment de la séparation: «Le capitaine lut le service divin avant notre départ.—Tous nos compagnons nous serrèrent les mains; la plupart avaient les larmes aux yeux, Collins fut le dernier.—Noros, me dit-il simplement, quand vous serez retourné à New-York, souvenez-vous de moi.»

Ils semblaient avoir perdu toute espérance, cependant au moment où nous partîmes ils poussèrent trois «Cheers.» Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir, ce fut pour la dernière fois que nous les vîmes.

Tel est le récit que Noros m'a fait des derniers instants qu'il a passés avec le capitaine de Long et ses infortunés compagnons.

Noros continua: «Avant de le quitter, le capitaine nous avait dit que Kumah Surka était le premier village que nous devions rencontrer. La neige couvrait la terre à une hauteur d'un pied à un pied et demi.» J'ai pu obtenir des réponses faites par Noros aux questions que je lui adressais, la description du lieu où se fit la séparation: «La rivière avait environ cinq mètres de large, et nous étions à l'endroit voisin du point où les montagnes s'arrêtent sur la rive occidentale». Il n'y a qu'un seul point dont le souvenir soit resté fortement gravé dans sa mémoire, c'est une île rocheuse, élevée, ayant une forme conique qui s'élevait de la rivière et qu'il désignait sous le nom d'Ostava ou Stalboy, comment a-t-il connu ce nom, c'est ce que je n'ai pu savoir d'une manière précise. Mais le rocher est un point de repère dans sa mémoire, et il le place au nord-est du point où il quitta le capitaine. Ce rocher, dit-il, est juste à l'extrémité des montagnes, c'est par lui que celles-ci commencent.

Après avoir quitté le rocher, la marche des deux hommes fut lente et ennuyeuse. Ils virent des rennes une fois seulement, mais ne purent en approcher. Ils tuèrent une grouse et prirent une anguille, ce fut la seule nourriture qu'ils purent se procurer pendant tout leur voyage. Ils firent une espèce de thé avec l'écorce du saule arctique; mais souvent ils n'avaient que de l'eau chaude à boire. Ils mâchaient et avalaient des morceaux de leurs pantalons de peau et les semelles de cuir de leurs mocassins. Le point suivant sur lequel la relation de Noros est précise, c'est que deux jours après avoir quitté leurs compagnons, ils traversèrent de nouveau la Léna, pour passer sur la rive droite, dans l'espoir de trouver du gibier dans les montagnes. Il leur fallut, paraît-il, beaucoup de temps pour franchir la glace en cet endroit. C'est pourquoi je suppose qu'ils tentèrent cette traversée au point où la Léna s'élargit, lequel est marqué sur la carte près de Sagasta. J'en conclus aussi que les recherches doivent être faites au nord de ce point. Noros pense que Ninderman sera capable d'indiquer la place où ils quittèrent le capitaine. Il s'offrit lui-même pour accompagner Melville dans ses recherches, mais, pour une raison ou pour une autre, celui-ci refusa son concours. On trouve dans la lettre de Ninderman, le reste du voyage de ces deux matelots.

Je dois seulement ajouter que si les noms indiqués par Noros ne correspondent pas à ceux inscrits sur la carte envoyée par Melville au département de la marine, c'est que j'ai simplement rapporté son récit, tel que je l'ai entendu de sa bouche, mais, ce qui me semble assez clair, c'est que si Melville avait commencé ses recherches en allant du sud au nord, au lieu de le faire en sens inverse, il eût trouvé de Long, et peut-être en temps utile. Je dois ajouter aussi que les premières dépêches envoyées d'Yakoutsk semblent faites pour laisser croire que Noros et Ninderman ont abandonné leurs compagnons, en s'emparant du canot. Ce canot avait été laissé longtemps auparavant, et, ainsi que je l'ai dit, le récit de Noros semble véridique.

Avec ces détails fournis par Noros, termine, la série de renseignements recueillis jusqu'au 12 mars par M. Jackson sur tout ce qui concerne l'expédition de _la Jeannette_ et le sort de son équipage. A cette date, M. Melville n'ayant encore donné aucune nouvelle depuis le jour de son départ, c'est-à-dire depuis le 27 janvier, M. Jackson prit à son tour le chemin du nord afin de le rejoindre et de contribuer avec lui aux opérations de la recherche comme il en avait reçu la mission. D'ailleurs rien ne le retenait plus à Irkoutsk; une partie des hommes de la troupe du lieutenant Danenhower avaient déjà repris la route de l'Amérique la veille au soir, et M. Danenhower lui-même se disposait à les suivre le lendemain avec M. Newcomb et Jack Cole.

Mais malgré que M. Jackson ne fût resté que vingt ou vingt et un jours à Irkoustk, il devait être cependant précédé dans le delta par un autre correspondant du _Herald_, M. Gilder, dont nous aurons plus tard à raconter en partie le voyage. M. Gilder s'était embarqué à bord du _Rodgers_, navire envoyé, comme on le sait, à la recherche de _la Jeannette_; mais ce navire étant venu à brûler au milieu des glaces de la baie Saint-Laurent, son capitaine, le lieutenant Berry, chargea M. Gilder de se rendre en toute hâte à la station télégraphique de Sibérie, la plus rapprochée, pour y faire parvenir aux États-Unis la nouvelle du sinistre, et en même temps lui faire connaître l'état de dénûment dans lequel se trouvaient tous les hommes de l'équipage. M. Gilder partit donc immédiatement et après un voyage de deux milles verstes le long de la côte de l'Océan Glacial et à travers le pays des Tchouktchis arriva à Verschoyansk, où il apprit le naufrage de _la Jeannette_; l'arrivée d'une partie de son équipage dans le delta de la Léna; le sort probable du lieutenant de Long et de ceux qui l'accompagnaient, et enfin le voyage de recherche de Melville. Envoyant alors ses dépêches à Irkoutsk par un courrier spécial, il prit lui-même le chemin du delta pour rejoindre Melville et l'aider dans ses recherches.

C'est par ce courrier, qu'il rencontra sur l'Aldan, que M. Jackson apprit et la catastrophe du _Rodgers_ et l'arrivée de M. Gilder, nouvelles qu'il s'empressa d'annoncer lui-même en Amérique par la dépêche suivante.

Des rives de la rivière Aldan,

6 avril 1882.

Je viens de rencontrer un courrier portant des dépêches de M. Gilder, correspondant du _Herald_, à bord du _Rodgers_, ce courrier est venu en compagnie de M. Gilder depuis la rivière Kolyma jusqu'à Verschoyansk, qui se trouve à quatre cents milles au nord de Yakoutsk. M. Gilder a donc déjà fait un voyage de deux milles verstes à travers le pays des Tchoucktchis.

Ce courrier est envoyé pour apporter la nouvelle que le _Rodgers_ a brûlé, puis coulé.

Le lieutenant Berry, ses officiers et son équipage, soit trente-six hommes en tout, sont à Tiapka, près du cap Serdze.

Ils demandent qu'un navire leur soit envoyé le plus tôt possible.

Voici donc un nouvel acteur qui entre en scène; nous ne pouvons toutefois donner ici de longs détails à son sujet, il nous faut revenir à M. Jackson, qui, l'avons-nous dit, quitta Irkoutsk le 12 mars au soir, comme il va nous l'expliquer dans la lettre suivante:

Yakoutsk, Sibérie orientale, 27 mars 1882.

Ce matin, à 4 heures, juste au point du jour, le conducteur de mon traîneau en arrêtant ses chevaux, a fait cesser subitement le tintement des petites clochettes que j'ai entendu presque jour et nuit retentir à mes oreilles, des bords de l'Angara à la ville d'Yakoutsk, pendant les quatorze jours qu'a duré mon voyage. Cette interruption soudaine d'un bruit auquel j'étais habitué m'a réveillé, et c'est avec une joie profonde que j'ai appris par ce signal que huit cents milles nouveaux étaient à ajouter à tous ceux déjà parcourus pendant ce monotone et interminable voyage et qu'enfin j'étais arrivé à Yakoutsk.

J'avais quitté Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale, le dimanche 12 mars, à onze heures du soir, emmenant avec moi Noros, un des survivants de la troupe du capitaine de Long, que le secrétaire de la marine avait autorisé à revenir avec moi à l'embouchure de la Léna pour participer aux recherches commencées par l'ingénieur Melville et par les autorités russes. La veille au soir, Leach et cinq autres des survivants de _la Jeannette_ avaient quitté Irkoutsk pour prendre le chemin d'Ekaterinbourg et de Saint-Pétersbourg. Le lieutenant Danenhower espérait aussi partir le lendemain soir pour retourner en Amérique avec M. Raymond Newcomb, le naturaliste de l'expédition, et le contre-maître Jack Cole.

A l'époque à laquelle nous étions arrivés, il était en effet absolument nécessaire de ne partir qu'à la tombée de la nuit, c'est-à-dire quand il avait commencé à geler, car le jour, les patins des traîneaux n'auraient pas glissé sur le sol.

L'augmentation progressive et journalière de la chaleur du soleil, qui, pendant les derniers jours de mon séjour, s'était montré pendant la journée entière dans un ciel presque sans nuage, la disparition de la neige du sommet et des flancs des montagnes qui environnent le lac Baïkal et le gazouillement des oiseaux qu'on entendait au milieu même de la ville, nous avertissaient tous et spécialement ceux qui devaient prendre la direction de l'ouest, qu'un séjour plus prolongé sur les rives de l'Angara deviendrait fatal à tous ceux qui voudraient entreprendre un voyage. Naturellement on peut se servir de véhicules roulants, mais, dans ce cas, il faut s'attendre à des arrêts prolongés et fort ennuyeux. Car, dès que la neige fond sur les routes sibériennes, adieu les voyages rapides et ce, pendant de longues semaines; les glaces des rivières se brisent subitement et descendent en masses énormes vers les mers arctiques et, souvent alors, le voyageur se trouve cloué sur place dans quelque petite station où il n'a autre chose à faire que de se croiser les bras et d'attendre la fin de la débâcle pour traverser la rivière en bac. Pour moi, plus heureux, je pouvais compter, en allant directement au nord, sur de bonnes routes pour voyager en traîneau et, en fait, je me trouve aujourd'hui en plein hiver sibérien, avec quarante jours devant moi avant que la Léna ne se débarrasse des glaces qui l'enserrent.

CHAPITRE X.

D'Irkoutsk à Yakoutsk.

Les dangers d'un voyage en traîneau sur la Léna.—Un exemple de rapidité extraordinaire sur cette route.—Voyages d'aujourd'hui et voyages d'autrefois sur ce fleuve.—Voyage de John Dundas Cochrane.—Autres voyages remarquables sur la Léna.—Les habitants des rives de la Léna.—Descendants des criminels exilés sur les bords de ce fleuve.—Châtiments des récidivistes.—Les Yakoutes.—Nombre considérable de goîtreux.—Cause de cette infirmité.—Les Mammouths.—Nous sommes obligés de prendre la route d'été.—Voyage dans la forêt.—Charme d'un pareil voyage.—Un accident.—Vitimsk, tête de station de bateaux à vapeur.—Avenir du commerce de la Léna—Essais infructueux du professeur Nordenskjold avec le vapeur _Léna_.—Thèse de M. Nordenskjold, sur la possibilité d'établir des relations commerciales avec la Sibérie.—Les véritables chemins commerciaux de l'avenir.—Les Skopzi sur la Léna.—Yakoutsk.

Yakoutsk (Sibérie orientale), 29 mars 1882.

En feuilletant mon carnet, je trouve que la distance parcourue depuis mon départ d'Orenbourg, atteint presque sept mille verstes, ou environ 4,500 milles, et comme jusqu'à présent on n'a reçu aucune nouvelle de Melville, j'ai encore à parcourir mille deux cents verstes avant d'atteindre l'embouchure de la Léna, et la région où l'on recherche de Long et ses compagnons. On peut se former une idée de la largeur de la terre, rien qu'en pensant à la distance énorme qui existe entre New-York et Yakoustk, et si je poursuivais ma route à l'est, cinq cents milles plus loin, j'arriverais près de l'Océan Pacifique, où, ma mission terminée, je serais aussi heureux qu'un esclave auquel on vient de donner la liberté. De ces derniers quatorze jours de mon voyage, j'en ai passé au moins les quatre cinquièmes en traîneau et suivi le cours de la Léna depuis sa source. Le reste s'est accompli par des chemins de traverse, pour éviter les coudes sinueux du fleuve, ou par des routes d'été à travers les forêts, quand la glace ne permettait pas de voyager avec sécurité.

N'allez pas croire qu'un voyage en traîneau, sur la Léna, soit absolument commode et sans danger, surtout à cette époque de l'année, où le soleil augmentant d'intensité tous les jours, commence à fondre les neiges qui descendent des montagnes et couvrent la surface du fleuve sur des espaces énormes. Souvent aussi les courants d'eau chaude fondent la glace, et la rendent incapable de pouvoir supporter le poids d'un traîneau.

Maintes fois je me suis tenu debout sur le bord de mon véhicule prêt à sauter, si chevaux et traîneau disparaissaient dans le torrent. L'eau résultant du dégel était parfois si profonde que les conducteurs refusaient de s'aventurer sur le chemin ou sur les rivières glacées, en dépit des plus larges offres d'_argent de thé_ (pourboire). A peine voulaient-ils partir quand le froid de la nuit avait rendu praticables les chemins trop dangereux pendant la journée.

Les premiers jours du voyage, il me semblait avoir envahi le royaume de Kühleborn, le joyeux tuteur de la fée Ondine, et que celui-ci s'opposait à mon voyage, vers le nord, et me barrait le passage. Tel est le moyen que le vieux dieu fluvial adopta pour empêcher le jeune prince d'enlever la belle princesse sans âme, le jour de son mariage.

Mais une fois les premières mille verstes accomplies, le vieux dieu fluvial sembla hésiter à braconner sur le territoire du roi des glaces et l'on me dit qu'il fallait encore marcher cinquante jours avant de tomber dans son empire situé au nord du fleuve et s'étendant jusqu'à l'Océan Glacial.

Or, comme mon chemin était dorénavant par voie de terre, de Verschoyansk à Boulouni, je n'eus plus à me soucier des caprices de Kühleborn, pour quelque temps au moins, mais alors commencèrent les difficultés réelles du voyage: chevaux et routes disparaissent, quand le voyageur atteint Aldan, situé à deux cents verstes au nord. De là, à Boulouni, le voyage se fait en traîneau attelé de rennes; plus loin, les chiens seuls sont disponibles pour traîner. Fort heureusement pour moi, le général Tchernaieff, un maître en courtoisie parmi les gouverneurs de la Sibérie, avait envoyé au-devant de moi l'ispravnik de Yakoutsk avec ordre de tenir prêt, lorsque je passerais, des traîneaux et des rennes qui devaient me faciliter autant que possible le voyage fait dans les circonstances actuelles.

Le voyage d'Irkoutsk à Yakoutsk, se fait en douze à quatorze jours, lorsque les routes sont bonnes. On peut parcourir en moyenne, en marchant bien, deux cents verstes ou cent trente milles par jour.

J'ai mis quatorze jours, compris les délais innombrables occasionnés par les conducteurs qui attendaient que l'eau provenant de la fonte des neiges fût gelée, ou qui versaient le traîneau sur les bancs de neige, pendant la nuit. Une cause qui contribua aussi à nous retarder pendant les deux premiers jours c'est que nous fûmes obligés de passer sur des routes dépourvues de neige, ce qui rend la marche des traîneaux lente et difficile. On raconte qu'un officier, attaché à l'état-major du gouverneur général d'Irkoutsk et qui portait la nouvelle de l'assassinat du feu czar, a fait le voyage d'Irkoutsk à Yakoutsk en six jours, et effectué aussi son retour en ce court et incroyable espace de temps. Il prenait, il est vrai, ses repas en traîneau, et accablait de coups de cravaches chevaux et conducteurs, quand la vitesse semblait se ralentir. En un endroit, peu s'en fallut même qu'il ne continuât point son chemin. Les Yemschiks, refusant de se laisser maltraiter de la sorte, ameutèrent tous les paysans d'un village et proférèrent contre lui des menaces de mort. L'officier se vit forcé de montrer son revolver pour se défendre. Il est plus que probable que s'il n'avait pas informé la populace de l'importante nouvelle dont il était porteur, elle ne l'eût pas laissé continuer son chemin.

Ce voyage en traîneau est probablement sans égal, c'est le plus rapide qui soit connu (quatre cent cinquante verstes, soit 300 milles par jour.)

La malle russe met seize jours pour faire le chemin entre les deux capitales, quand les routes de glace sont en bon état. Au printemps, quand on est forcé de prendre les routes des montagnes pour éviter les chemins inondés, près d'un fleuve, la malle est souvent six semaines en route. En été on peut faire ce trajet entier en bateau, excepté toutefois sur une distance de cent cinquante verstes d'Irkoutsk à Kashugskoë. Il y a quelquefois aussi un service à vapeur jusqu'à Yakoutsk et à 1,300 verstes plus loin. En hiver, les traîneaux seuls sont possibles.

La Léna prend sa source dans les montagnes situées au nord-est et tout près du lac Baïkal. On peut la parcourir en traîneau, à partir de Kashugskoë, la première station avant d'arriver à Verkolensk, qui est à peu près à deux cent cinquante verstes d'Irkoutsk. Cette partie de voyage présenta pour moi plus de difficultés que le reste du trajet, la neige étant fondue, les chevaux n'en pouvaient plus à force de tirer les traîneaux sur la terre nue. A Kashugskoë commençait le chemin fait pour les traîneaux. La Léna, à cet endroit, est large de près de trois cents mètres, et le courant y est extrêmement rapide.

La première ville importante est Verkolensk, qui a mille habitants et, comme capitale de l'Uyezd, est gouvernée par un ispravnik, chez qui j'ai obtenu un permis de réquisitionner, en cas de besoin, les chevaux des particuliers.

Mille verstes plus loin, je trouvai Kirensk, ville importante, et tête de station des bateaux à vapeur. Là, la Léna reçoit comme tributaire la Vitim et poursuit son cours considérablement augmenté.

Encore 450 verstes, et l'on atteint Noktuish, d'où une route plus directe mène à l'embouchure de la Léna, par Ghigansk et plus courte de mille verstes que celle d'Yakoutsk.

J'aurais donc désiré prendre cette route, mais comme il était possible que je reçusse des nouvelles de Melville à Yakoutsk, il ne m'a pas semblé prudent de suivre ce chemin, plus court cependant.

Plus loin, à 250 verstes environ, se trouve Oleminsk, ville de 500 habitants. La Léna reçoit en cet endroit l'Olekma, qui prend sa source près de l'Amur et atteint alors une largeur de deux à trois milles. Enfin on arrive à Yakoutsk après un trajet de 650 verstes.

Yakoutsk est l'ancienne capitale de la province de ce nom. Je dis ancienne, car c'est en l'an 1532 que les Cosaques, descendants du fameux Yermak, et vainqueurs de la Sibérie, s'établirent solidement à l'endroit où se trouve maintenant Yakoutsk.

Les voyages sur la Léna s'accomplissent aujourd'hui avec une facilité relative; les stations de poste étant installées à 15 ou 20 verstes les unes des autres, et leur nombre étant à peu près de 120 entre Irkoutsk et Yakoutsk. On peut s'y procurer des chevaux et de la nourriture composée de pain noir, de viande, une fois par semaine, de lait quelquefois, mais d'œufs jamais.

Autrefois, sans doute les voyageurs n'avaient pas autant de ressources à leur disposition, lorsque ces hameaux d'exilés n'existaient pas sur la route. Et, en recherchant dans les chroniques d'explorations géographiques et scientifiques, on peut cependant y voir ce voyage accompli plusieurs fois. Il y eut d'abord, en 1820, un capitaine de l'armée anglaise John Dundas Cochrane, qui entreprit de faire le tour du monde à pied et autant que possible par la voie de terre. Son intention était de passer de l'Asie septentrionale en Amérique par le détroit de Behring et de suivre la côte de l'Océan Glacial le long de l'Amérique du nord, par terre, en même temps que le capitaine Parry essayait d'accomplir ce voyage par mer. Ce courageux officier fit son voyage d'une façon tellement économique qu'il ne dépensa qu'une guinée de Moscou à Irkoutsk. De ce point, accompagné par un Cosaque, il alla en traîneau jusqu'à la Léna, qu'il descendit en personne, accompagné de deux hommes, et aborda non loin de Yakoutsk.

L'hiver approchant, il fut obligé de monter à cheval, et dut même faire un long trajet à pied avant d'atteindre Yakoutsk.

De là, Cochrane s'avança vers le nord-est, jusqu'aux bords de l'Océan Glacial, et arriva à Okhotsk, ayant passé par une route des plus difficiles. Après avoir visité le Kamtchatka, où il épousa une femme du pays, il revint à Okhotsk, et de là traversa, avec sa femme, les monts Aldan, poussa jusqu'à Yakoutsk et suivit la Léna jusqu'à Irkoutsk.

Un autre voyageur anglais, Sr S.-S. Hill, descendit la Léna au printemps de 1848, accompagné par un négociant russe; tous deux allèrent à Yakoutsk en vingt et un jours.

M. Adolphe Ermann, qui accompagnait le professeur Hausteen, parti pour faire des observations magnétiques en Sibérie, fit le même trajet en vingt jours pendant l'hiver. On considérait à cette époque ces voyages comme très périlleux, et, pour cela, très remarquables.

Aujourd'hui cependant, un voyage sur les glaces de la Léna ne présente plus autant de danger, mais il est d'une monotonie très grande. La Léna est probablement le fleuve le moins curieux de tous les cours d'eau de la Sibérie; n'ayant aucun attrait caractéristique ou pittoresque à sa source, et la population de ses rives étant composée d'habitants moins intelligents que des sauvages. Ces naturels descendent de criminels envoyés dans ces contrées. Ce n'est qu'en arrivant aux régions habitées par les Yakoutes, que l'aspect du pays semble plus animé. Quelquefois, dans une douzaine de hameaux, à peine rencontre-t-on une seule figure qui ne soit pas repoussante, et encore porte-t-elle la trace d'une descendance plus élevée, venant certainement de quelque malheureux prisonnier politique condamné à passer sa vie au milieu de ce peuple, qui aura laissé un gage d'affection parmi les sordides habitants de ces villages isolés de la Léna. C'est là où tout ce qui se commet de crimes en Russie est _emmagasiné_ pour l'avenir de la Sibérie.

L'étude de l'espèce humaine sur la Léna serait, j'en suis convaincu, un sujet intéressant pour un psychologue, voire même pour les disciples de Darwin.

Il n'y a que pour ce pays que la loi soit erronée, quand elle dit que le plus habile seulement survivra. Et quand les autorités russes d'Europe eurent envoyé de leur pays, sur les bords de la Léna le plus dépravé, le plus incapable de l'espèce, cet homme moralement et physiquement pourri, pensant qu'il s'y régénérerait et deviendrait tout autre, elles ne réussirent qu'à transmettre à toute une race, l'aspect dégradé et sordide et, la haine contre le restant de l'humanité en général, de son premier fondateur.

Un observateur, doublé d'un savant, trouverait que les habitants des divers villages, ne se ressemblent pas, et montrent autant de différence, avec leur aspect de chiens hargneux, qu'il en existe entre les Yakoutes et les Buriates, et entre ces deux derniers et les Russes. Il m'a semblé que chaque hameau contenait les descendants d'un _cru_ ou d'une année particulière de crimes, et que, de même que pour les _crus_ de vins, il y a des années de bonne et de mauvaise récolte, de même pour le crime, il y a des époques où prédominent certaines catégories de crimes.

Naturellement tous ces hameaux n'ont pas été établis en une seule année; il y a 350 ans que les premiers Cosaques ont visité ce pays; en admettant que les colonies pénitentiaires, ne datent que de ce siècle, il y a encore de quoi fournir un nombre suffisant de données, pour qu'un psychologue puisse en tirer des conclusions définitives.

Ces villages, composés du rebut de l'humanité, ont attiré mon attention la veille de mon arrivée à Kirensk. Jusqu'alors, nous avions traversé le pays habité par les Buriates, qui sont des Mongols de race pure, et, à ce titre, extrêmement laids. Ils ne sont qu'à demi civilisés. Mais près de Kirensk, les hameaux russes recommencent, et alors on voit ces types de figures laides, ignorantes, abruties ou craintives, aux cheveux plats, à la barbe grise ébouriffée, qui portent comme la preuve tacite que leurs instincts d'homme, ont été arrêtés dans leur développement, ou qu'ils ont reçus de leurs parents, les signes caractéristiques d'une âme basse et dépravée. Il existe sur la route un village nommé Pianofsky. Qu'on ne fasse pas de confusion; il ne s'agit nullement ici de descendants des pianistes exilés de la Russie d'Europe pour crimes politiques: le mot russe «Pian» signifie ivre et Pianofsky veut dire: «village d'ivrognes.»

Je me souviens encore d'avoir traversé un autre village, sur la rive droite du fleuve, dont les habitants m'ont laissé l'impression de voleurs _à la tire_, tant ils avaient l'air effrayé et prêts à se sauver. Ils ne nous ont, d'ailleurs, rien volé, à l'exception d'une peau de renne. En règle générale, le vol n'est pas fréquent le long de la Léna, les populations étant fort bien surveillées par les autorités. En cas de crime, les coupables sont envoyés plus au nord, où la vie est encore plus insupportable que sur la Léna. Ainsi, quand un criminel est saisi à Irkoutsk, on l'envoie à Yakoutsk, de même que, si un habitant de l'Angara est reconnu coupable de vol ou de meurtre, on le déporte en Saghalien. Aussi, la crainte d'un sort plus mauvais suffit à rendre un voyage sûr et plus sûr même dans ce pays que dans les quartiers malfamés de nos grandes cités.

A 400 milles avant Yakoutsk, les colonies russes cessent, et les villages sont habités par les Yakoutes, peuple laborieux et obligeant, quoique aussi laid qu'il soit possible de l'être. Chez eux, un voyageur trouve beaucoup de bonne volonté et d'énergie; les paysans sont polis et respectueux, et beaucoup plus prompts à vous venir en aide que les criminels russes. Toutefois, la meilleure classe des habitants sur la Léna se trouve dans les villages fondés par les Russes et les Yakoutes réunis. Le croisement des deux races a produit une génération d'hommes d'un caractère plus élevé. Parfois les métis sont même assez jolis. Je vis plusieurs petites figures d'enfants, presque entièrement cachées sous leur capuchon de fourrure, qui eussent pu servir de modèle à Kate Greenaway. Quelques-uns de nos postillons étaient positivement beaux, avec leurs joues rouges et leurs dents magnifiques. Dans ces villages, le penchant des Russes pour le crime, n'existe presque plus, les qualités naturelles du sauvage l'ont remplacé. Non pas que les Yakoutes soient tous de petits saints, mais ils forment, en somme, une race éminemment laborieuse et douce. D'origine mongole, ils appartiennent probablement à des tribus plus habituées à la vie tranquille que leurs voisins, et, à la suite de nombreux conflits, furent expulsés vers le nord, où ils purent s'établir, sans crainte d'être continuellement persécutés.

Ils vécurent alors en paix jusqu'à l'arrivée des premiers Cosaques. Facilement subjugués par ceux-ci, ils adoptèrent des mœurs plus civilisées et s'adonnèrent à l'agriculture.

Leurs colonies sur la Léna, font preuve d'une aisance relative; leurs chevaux et leurs bestiaux sont bien soignés; leurs champs et leurs jardins, clos de grilles en fer, et leurs habitations construites en bois à la russe sont, sinon spacieuses, du moins assez confortables, et, en hiver, assez attrayantes, quand de gros morceaux de bois flambent dans leurs vastes cheminées.

J'avais presque oublié de mentionner le nombre effrayant de goîtreux que l'on voit dans les villages russes. Le goître est une infirmité non-seulement héréditaire ici, mais encore spontanée, et une personne de Vitimsk m'a assuré que des cas se sont présentés, où les personnes atteintes n'étaient pas nées dans le pays.

L'enflure peut au début être traitée avantageusement par l'arnica ou la teinture d'iode, quand l'affection est spontanée; mais quand elle est héréditaire, aucun remède n'est essayé sur la Léna.

Les médecins ont beaucoup écrit sur le goître et sur ses causes, sur lesquelles diverses explications ont été données, sans jamais résoudre la question. Les habitants du pays, attribuent la maladie aux éléments chimiques et minéraux apportés par l'eau des sources venant des montagnes, dont ils s'alimentent. Quant à moi, je ne puis donner aucune explication, sinon que la maladie est cantonnée sur un point déterminé du fleuve. En outre, j'ai remarqué que les villages affectés sont peuplés par les races dégradées dont j'ai parlé plus haut.

Et s'il fallait en croire le professeur Ermann, qui prétend que cette infirmité se cantonne dans les endroits de la vallée du fleuve, où l'air, étant enfermé à un degré exceptionnel, se charge d'humidité, tous les paysans et maîtres de poste en seraient atteints, car ils vivent l'hiver dans des maisons où la température est de beaucoup plus élevée que celle qui règne l'été dans les vallées de la Léna, et dans lesquelles l'air est stagnant et chargé d'impuretés _à couper au couteau_.

Reste aussi à résoudre la question des restes fossiles du mammouth, qu'on rencontre sur les rives de la Léna inférieure et dans les îles situées au nord dans l'Océan glacial. On suppose que ces animaux n'auraient pas pu subsister dans ces régions où l'on trouve leurs carcasses.

Des hommes de science prétendent que depuis le temps où les mammouths existaient, le climat du nord de la Sibérie est devenu de plus en plus rigoureux; d'autre part, un docteur yakoute m'affirme qu'ayant fait une étude continuelle des changements du climat, il a constaté que les hivers sur la Léna inférieure, c'est-à-dire de Yakoutsk jusqu'à l'embouchure de la Léna, sont beaucoup plus modérés qu'il y a 25 ans.

D'autres savants disent que les corps de ces animaux ont été apportés par les glaces et déposés là où on les trouve après les inondations. Je ne puis, à ce sujet, que vous rapporter une anecdote qui m'a été racontée hier:

Il y a quelques années, une vache se trouvait sur la glace de la Léna, quand survint tout à coup la débâcle, qui l'emporta avant qu'on eût pu la sauver. Elle vogua sur le fleuve, se tenant tranquillement debout sur les glaçons jusqu'à Boulouni. Là, les habitants qui n'avaient jamais vu un animal plus grand qu'un chien ou un renne, furent extrêmement effrayés à la vue de la vache. Ils se mirent à genoux, firent force signes de croix, tant ils avaient peur de la pauvre bête, qui leur semblait être l'incarnation du diable, tandis qu'elle passait tranquillement son chemin vers l'Océan glacial, où vers les îles de la Nouvelle-Sibérie.

Les tiges du bouleau élancé qui croissent en masse au milieu des pins plus robustes étaient couvertes de glaçons, œuvre des fées, et les deux rangées sans limite de têtes de pins, plantés sur une longueur de 1,000 milles, dans la neige, sur la rive du fleuve, étincelaient du givre dont ils s'étaient recouverts la nuit.

En parlant des points dangereux.

J'arrive aux souvenirs les plus agréables du voyage. Les trois ou quatre premiers jours de mon voyage ne se sont pas passés sans incidents personnels. Une semaine plus tard, et il eût été impossible de voyager sur la Léna en traîneau jusqu'à Vitimsk, à cause de l'eau provenant de la fonte des neiges qui descend des montagnes; cette eau, relativement chaude, s'accumule sur quelques points de la surface du fleuve, où elle atteint une profondeur de deux à trois pieds. Pendant la nuit, elle gèle à une épaisseur de deux ou trois pouces, mais dans la journée le dégel survient presque toujours, et alors ces espaces couverts d'eau sont très dangereux à traverser. Il est vrai qu'ils le sont moins qu'ils le paraissent, mais l'eau cache souvent une glace perfide qui n'a presque pas d'épaisseur, et alors traîneaux, chevaux et voyageurs, disparaissent _auf immerwiedersehen_.

On est donc continuellement forcé de surveiller la surface du fleuve, car la route change de jour en jour, et l'endroit où les yemschiks passaient hier avec confiance, est aujourd'hui devenu impraticable. Entre Govolsk et Basovsk, de même qu'en plusieurs autres endroits, entre Verkolensk et Kirensk, la route est particulièrement mauvaise. De temps en temps les chevaux avaient de l'eau jusqu'aux genoux, quand le traîneau passait à travers la glace à moitié dégelée.

En d'autres endroits, nous dûmes prendre la route d'été, à travers des forêts, en suivant le pied des montagnes, jusqu'à ce que le fleuve redevînt sûr. A Rasovsk, où nous arrivâmes vers minuit, des yemschiks qui revenaient d'une station plus loin, nous conseillèrent de ne pas continuer notre chemin cette nuit-là, nous prévenant qu'il y allait de notre vie. Plus tard, j'eus lieu de regretter de n'avoir pas suivi leur conseil, car nous passâmes une nuit terrible; il nous fallut travailler pendant deux heures pour tirer les traîneaux hors d'un trou.

A Orensk, où nous arrivâmes entre huit et neuf heures du soir, deux yemschiks vinrent encore nous avertir qu'un lac d'eau barrait le chemin au premier village, et que la route d'été était bloquée par la neige. Nous avions fait un long trajet pendant la journée, et ce fut une dure épreuve de rester immobile toute une nuit; mais un vieux dicton dit que «la prudence est pour beaucoup dans le courage»; je me décidai donc à faire une halte, non sans avoir préalablement essayé de tenter les yemschiks en leur offrant chacun cinq roubles pour argent de thé (pourboire); mais ils refusèrent cette somme énorme, d'où je conclus qu'il valait mieux passer la nuit dans la chambre des amis à la station de poste. Le lendemain matin (jeudi), nous nous mîmes en route à cinq heures, et nous vîmes avec plaisir que le froid de la nuit avait réparé les dégâts. En effet, nous ne cassâmes la couche supérieure de la glace que deux fois jusqu'au poste suivant, distant de 20 verstes, ce qui nous fit faire un arrêt d'une heure. Vendredi, il tomba de la neige, et, comme le soleil ne parut pas, nous eûmes une bonne route. Ensuite, jusqu'à la veille de notre arrivée à Vitimsk, nous n'eûmes pas à nous en plaindre, si ce n'est dans un endroit où le fleuve est très étroit et n'a pas plus de trois cents pieds de large. Là, le second traîneau, portant Noros et mon domestique, passa à travers la couche supérieure de glace, et, pour le retirer, il fallut décharger tous les colis. Nous atteignîmes Vitimsk à trois heures de l'après-midi du lundi, c'est-à-dire en sept jours et demi après notre départ d'Irkoutsk et nous étions à moitié chemin de cette ville à Yakoustk.

Nous n'eûmes que trois jours d'arrêt avant d'arriver à Yakoutsk: ce fut quand il s'agit de traverser une petite rivière tributaire de la Léna. Il était six heures du soir, et les yemschiks refusèrent d'avancer avant le lendemain matin. A mon grand regret, nous dûmes rester là toute la nuit, mais le matin, nous vîmes que nous avions échappé à un réel danger, car cette rivière était dégelée jusqu'au fond. A vrai dire elle n'était pas assez profonde pour nous noyer, mais il nous eût fallu abandonner les traîneaux, et perdre ainsi tous nos bagages et toutes nos provisions. On fit alors passer les traîneaux sur la glace qui s'était formée la nuit; pour y arriver, on employa de longues cordes qu'on fit tirer par des paysans et par des chevaux. On fut obligé de faire faire un long détour à ceux-ci pour trouver un endroit assez solide pour les porter.

A partir de ce point, nous prîmes la route d'été à travers la forêt, qui borde les rives du fleuve, jusqu'à Yakoutsk.

Pour voyager en traîneau le long de la Léna, les forêts sont bien préférables à la glace du fleuve pour l'unique raison qu'on est à l'abri du froid et qu'on a l'esprit toujours tenu en éveil par la succession infinie de tableaux que représentent ces forêts pendant l'hiver. La vitesse du train augmente considérablement le plaisir de voyager en traîneau, mais les fleurs de neige et les rochers vous ennuient à la longue, si les chevaux se lassent ou si les yemschiks ne font pas attention et vous versent dans la neige. Dans les sentiers étroits de la forêt vous êtes transporté à travers des vues qui, en été, doivent paraître des morceaux tombés du ciel; on suit des avenues bordées de pins et de cèdres et aussi de mélèze vert de Sibérie. On rencontre de petites colonies, des huttes abandonnées par les paysans yakoutes; souvent aussi on traverse de hautes montagnes ou l'on remonte le cours d'une petite rivière tributaire de la Léna.

Un calme absolu règne dans ces forêts quand les colonies sont désertes et sur la longueur du chemin que j'ai fait, je n'ai vu aucune trace de gibier ni d'animal sauvage, à l'exception de deux ou trois merles qui voltigeaient d'arbre en arbre. La partie la plus pittoresque du voyage fut avant d'arriver à la dernière station qui précède Kirensk, et pendant laquelle nous traversâmes une haute montagne pour éviter un détour du fleuve. La montée se fit avec assez de facilité, mais il fallut descendre presque à pic, par un chemin étroit pendant un mille et demi, qui avait à certains endroits 35 et 40 degrés d'inclinaison. On donna à chaque traîneau un cocher et un postillon supplémentaires, et les patins furent munis d'un frein d'une espèce primitive: c'est une grosse corde qu'on enroule autour; ce frein est excellent tant que la corde ne se coupe pas ou n'est pas usée. La vitesse des traîneaux augmentait aux endroits les plus raides, ce qui fut cause d'une catastrophe. Pendant une de ces courses effrénées, j'étais sur le premier traîneau, le second, le suivait de près; le cheval de devant, s'étant pris les jambes de derrière dans les traits, tomba, renversant dans sa chute le traîneau et les autres chevaux. Le postillon du deuxième traîneau, qui suivait trop près, voyant l'accident, essaya de jeter ses chevaux de côté pour éviter un second accident, mais le cheval de flèche s'abattit contre le dos de mon traîneau, et si je n'avais pas eu une petite montagne de coussins derrière mon dos, je crois que je n'en serais pas sorti sans blessures. Cet accident, cependant, était dû au peu de soin du conducteur du second traîneau, qui n'aurait pas dû suivre le premier de si près.

A Vitimsk, tête de station des bateaux à vapeur de la Léna, je passai quelques heures avec le capitaine Mineef, inspecteur général du dépôt et de l'usine. Vitimsk est une petite ville de quelques centaines d'habitants, située sur le sommet qui commande le large cours de la Léna. Pendant l'hiver, si vous regardez le cours du fleuve du sommet de cette montagne, vous êtes étonné de voir, dans une petite baie, les mâts et les cheminées de plusieurs petits steamers pris dans la glace. Ces navires sont: l'_Aurora_, d'une force de 100 chevaux; une embarcation à passagers, la _Constantine_, de vingt-quatre chevaux, et un petit bateau de cinq chevaux de trente-cinq pieds de long. Tous trois ont été construits sur la Léna, sous la direction d'un ingénieur anglais (Monsieur Lee) que nous rencontrâmes entre Vitimsk et Kirensk, en route pour Saint-Pétersbourg et l'Angleterre où il désirait faire élever ses enfants. Ces vapeurs sont employés principalement pour les mines d'or du Vitim et de l'Olekma; l'embarcation à passagers se rend deux ou trois fois par an à Yakoutsk et à d'autres endroits situés plus loin de 1,000 verstes sur le fleuve, dans la direction d'Irkoutsk.

Ces vapeurs appartiennent à M. Frapeznikoff, le propriétaire d'une des principales mines d'or du bassin du Vitim. D'autres petits bateaux à vapeur, appartenant à MM. Bazanoff et Siberiakoff, se trouvent aux mines d'or sur le Vitim et servent à transporter les mineurs et les provisions des mines ou le minerai.

J'ai trouvé, dans le capitaine Mineef, un homme très intelligent et très hospitalier. Nous étions depuis huit jours en route et nous étions contents d'arriver juste à temps pour être invités à un solide dîner, agrémenté de vins fins, d'autant plus que mon cuisinier étant complétement ignorant de tout art culinaire, et ne sachant pas même préparer un beefsteak ou la viande bouillie, ne nous avait donné que du porc salé ou du jambon tous les jours de voyage. Il ne savait faire que le thé, dont il absorbait des quantités énormes à chaque repas. Mais c'était un garçon d'un aspect agréable, et lorsqu'il était installé dans son traîneau, emmitouflé de fourrures, son aspect seul imposait l'obéissance aux paysans. Le capitaine nous donna un repas magnifique, et ce qu'il nous dit sur la Léna, et sur la navigabilité de ce fleuve ainsi que sur la possibilité d'y établir un commerce quelconque nous parut fort intéressant; il nous parla aussi du voyage de Nordenskjold, qu'il qualifia d'un événement remarquable. Mais pour lui, le commerce de Sibérie ne peut jamais compter trouver dans la Léna une voie pour s'étendre soit du côté du Pacifique par le détroit de Behring, soit du côté de l'Europe. Je partage, d'ailleurs, entièrement son avis. Le bateau à vapeur _Léna_, fut, on se le rappelle, amené ici par Nordenskjold lui-même, qui l'y laissa pour inaugurer ce commerce. Mais pendant les trois ans que ce navire est resté ici, il n'a fait qu'un petit nombre de voyages, dans lesquels il portait des marchandises d'Yakoutsk à Boulouni, d'où il rapportait du poisson. Toutefois, ces voyages ont tous été onéreux pour son propriétaire; aussi M. Siberiakoff l'a vendu à un certain Smotin, qui n'a pas réussi à en tirer meilleur parti. Son tirant d'eau (6 pieds lorsqu'il est chargé) est trop fort pour la Léna, et son tonnage est trop faible pour un navire de mer. En outre, ses ponts sont si étroits qu'il roule constamment sur la vague. Ainsi il est impropre au service de la Léna et ne peut prendre que pour quatre jours de charbon. Il constitue donc une charge pour son propriétaire.

Dans un numéro du _Herald_, que j'ai avec moi, je trouve un article de fonds qui parle de l'intention qu'aurait le professeur Nordenskjold de faire un autre voyage, cet été, dans l'Océan Arctique afin de prouver la possibilité d'établir un service de navigation régulière pour le commerce par la mer polaire de la Sibérie. «Des explorations plus complètes, dit le professeur Nordenskjold, doivent être faites pour décider si une communication praticable peut s'établir entre l'embouchure de la Léna et l'Océan Pacifique; il ajoute que l'expérience démontre qu'en tout cas, des machines, outils lourds ou autres marchandises amenés par la nouvelle voie de mer sur les côtes septentrionales de la Sibérie peuvent être transportés sur des traîneaux ou sur des roues dans tout le reste du pays. Le _Herald_ dit que cette voie d'Océan à Océan n'a pas de chances d'être fréquentée par le commerce ordinaire. Cela est très vrai, car la voie de mer de la Léna au Pacifique ne peut servir à personne, au moins pendant deux ou trois cents ans, pour la simple raison que le gouvernement actuel de Yakoutsk ne contient pas assez d'habitants pour qu'il y ait lieu de s'en préoccuper.» Quant aux machines et outils lourds, il n'y a même pas de marché pour eux plus au nord qu'Irkoutsk et l'on peut y arriver beaucoup plus facilement par l'Amur. Yakoutsk n'emploie pas ces objets; or, la bijouterie fausse et les vêtements voyants des habitants sont disséminés, via Okhotsk, et par tout le nord-ouest, en hiver et en été, en quantité suffisante pour les demandes. Le professeur Nordenskjold ne s'est-il pas encore acquis assez de notoriété par son voyage autour de l'Asie et de l'Europe? Cependant, il n'a fait en deux ans que ce qu'ont fait cent fois les hardis Cosaques dans leurs bateaux primitifs. Dans la saison favorable, quand les vents du sud soufflent et que la mer est libre, près de la côte de la Sibérie, la traversée de la Léna au détroit de Behring peut facilement être effectuée par un vapeur; mais tout cela dépend du vent et de l'époque de l'année, et personne ne voudrait risquer un vaisseau et une cargaison par une route pareille, à moins que les bénéfices ne soient beaucoup plus élevés qu'ils ne le sont maintenant. Les voyages périlleux des Cosaques d'il y a deux cents ans prouvent, de même que celui de Nordenskjold sur la Véga, que le passage par la côte du nord de l'Asie n'est pas pratique pour le commerce et l'étude sérieuse du pays doit convaincre n'importe qui, que les risques du voyage ne seraient pas couverts par les bénéfices de la vente des marchandises ou par la collection des fourrures.

La population exacte de la province de Yakoutsk est de 235,000 habitants disséminés sur un espace de un million et quart de milles carrés, c'est-à-dire presque aussi grand que toute l'Europe, sans compter la Russie.

Quand la Léna aura ses rives bien peuplées; que ses habitants voudront connaître les produits d'une civilisation plus élevée; que Yakoutsk sera devenue un grand centre de commerce, c'est-à-dire dans deux cents ans environ, alors le chemin à prendre sera la mer d'Okhotsk. Ce chemin pourrait, en effet, à peu de frais, être rendu propre au transport et aux voyages, en hiver comme en été. Mais le commerce de l'Amérique avec la Sibérie ne sera jamais développé par la route de l'Océan Glacial. Le professeur Nordenskjold semble oublier que l'Amur est le chemin naturel entre le Pacifique et les parties les plus peuplées de la Sibérie et que la Russie dirige, heureusement, son attention un peu plus vers le développement de l'Asie centrale que vers les déserts du nord-ouest, où la vie ne peut jamais être rendue agréable à l'Européen, déserts qui ne peuvent servir, d'ailleurs, qu'aux habitants et aux chasseurs anglais. En outre, le transport par traîneaux coûte bien peu l'hiver, et les frais par Okhotsk, pour arriver par l'Amur à Irkoutsk sont moindres que ceux du frêt d'un vaisseau se rendant par le détroit de Behring à l'embouchure de la Léna, quand même les marchandises devraient être chargées sur des traîneaux avant d'arriver à leur destination finale. Il serait peu intelligent, de la part des Américains, de tourner leur attention sur le détroit de Behring, pour faire le commerce avec la Sibérie. L'Amur deviendra tôt ou tard la route du commerce avec les États-Unis, et si l'on a besoin d'un port pour Yakoutsk, Okhotsk suffira. Donc, tout ce que peut faire le professeur Nordenskjold est de tâcher d'acquérir un peu plus de gloire, mais autrement ce voyage ne servira à rien.

Quelque étrange que cela puisse paraître, j'affirme que si les rives de la Léna pouvaient être peuplées par cette race curieuse des Skopzi, au lieu de l'être par les colons criminels, et par leur progéniture, toute la vallée ne serait qu'un jardin de fleurs, en dépit des longs hivers. A sept milles de Yakoutsk, se trouve un village entier de cette race curieuse, comptant 169 hommes et 124 femmes, qui habitent 69 maisons. Il y a trente ans, Yakoutsk faisait venir sa provision de grain des régions voisines de Vitimsk, à mille milles plus haut sur le fleuve; mais, peu de temps après leur arrivée, ces individus (en 1859), étaient à même de suffire à la demande totale de grain et de farine de la capitale et de toute la région voisine. Avant leur arrivée, ils avaient d'abord été exilés sur le Yenisséi, près de Furchansk, et le pays autour de Yakoutsk était alors désert; mais les Skopzi y ont apporté des changements aussi remarquables que ceux des Mormons au Salt Lake.

Les moineaux eux-mêmes se sont réunis autour de leurs fermes, gazouillent dans les arbres et sur les magasins à grains, et ne quittent jamais leur nouvelle patrie.

Je dois avouer que cette petite ville de Yakoutsk, quoique n'étant ni moderne ni belle, est, à mon idée, la plus intéressante de toutes celles de la Sibérie, par lesquelles j'ai passé. Elle fut fondée, il y a 500 ans, par les Cosaques, et il reste jusqu'à ce jour des débris de la forteresse pittoresque en bois, construite par eux pour se garantir contre les Yakoutes. La forteresse était formée d'un carré assez grand, pourvue de hautes tours, dont quatre restent encore debout; les bois en sont aussi durs et aussi solides qu'autrefois. Ils portent encore les marques des coups de flèche des aborigènes.

Ces derniers se réunirent une fois au nombre de dix mille, résolus à brûler la forteresse. A cet effet, ils se munirent chacun d'un paquet de broussailles desséchées et de branches d'arbres, qu'ils avaient l'intention d'empiler le long des murs extérieurs pour y mettre le feu. Ils firent un effort désespéré, mais quelques-uns ayant été tués par les balles, les autres prirent la fuite.

Les commandants cosaques de la forteresse étaient tellement cruels pour les habitants, qu'on raconte qu'un d'eux ne dînait jamais sans avoir fait pendre un ou deux Yakoutes sur l'échafaud érigé en pleine place publique. Outre la forteresse, il existe plusieurs vieilles églises grecques, et la ville est remplie de ruines et de croix qui indiquent l'endroit où se dressaient autrefois les autels des églises. Beaucoup des habitations sont en bois; mais avec leur verandah, leurs voûtes cloîtrées et leurs toits gothiques elles ont un aspect pittoresque tout à fait inattendu. Cependant toute la ville est antique, et la vie n'y semble pas prospère. Mais les survivants de _la Jeannette_, qui ont passé dans cette ville garderont longtemps le souvenir de la manière dont ils furent reçus par les autorités russes et particulièrement par le gouverneur général Tchernaieff, dont les soins paternels ne leur firent pas défaut un seul instant. Tout ce qu'il put faire, il le fit. Quant à moi, il ordonna au Maître de police d'être constamment à mes ordres, et l'ispravnik de la région fut envoyé, comme je l'ai déjà dit, à Aldan, pour préparer mon voyage en traîneau vers le nord. Il fut également chargé de retenir des relais de rennes tout le long du chemin jusqu'à Vercshoyansk.

A partir d'Yakoutsk jusqu'au delta, nous ne pourrons plus, faute de documents, suivre M. Jackson pas à pas comme nous l'avons fait jusqu'ici. Nous nous bornerons donc à indiquer en quelques mots, d'après ses lettres, les principaux incidents de cette partie de son voyage.

Une lettre écrite à bord du _Pionneer_, sur la Léna, nous apprend qu'il rencontra M. Melville à Semowyelak. Celui-ci revenait de son opération de la côte nord-ouest jusqu'à l'embouchure de l'Alenek, où il supposait que le lieutenant Chipp aurait pu être jeté par le vent du nord-est, qui soufflait le jour de la séparation des canots. La saison étant déjà avancée, M. Melville avait hâte d'en finir avec les recherches en visitant les côtes de la baie Borchaya jusqu'à Ustyansk et à l'embouchure de la Jana. De son côté, M. Jackson était pressé de se rendre au lieu où l'on avait trouvé les restes de l'infortuné de Long et de ses compagnons. Ils ne restèrent donc qu'un seul jour ensemble à Semowyelak; l'un partit vers l'est, tandis que l'autre se dirigeait vers l'ouest. Nous allons les laisser accomplir leur voyage pour reprendre l'histoire des recherches de Melville d'un peu plus loin et raconter brièvement, d'après ses dépêches et ses lettres, les débuts de sa seconde campagne et la découverte de ses malheureux compatriotes. D'ailleurs, nous retrouverons bientôt Melville et M. Jackson sur le chemin d'Irkoutsk, et alors ce dernier pourra nous fournir quelques détails sur la fin des opérations de la recherche entreprise pour retrouver le lieutenant Chipp.

CINQUIÈME PARTIE

LA CATASTROPHE

CINQUIÈME PARTIE

LA CATASTROPHE.

CHAPITRE XI.

Découverte de la troupe de de Long.

M. Melville arrive à Boulouni.—Sa première dépêche.—Arrivée à Cath Cartha.—Voyage de Melville au cap Bykoff pour s'y procurer des chiens et du poisson.—Quelques détails sur Cath Cartha.—Un hiver extraordinairement rigoureux.—Des indigènes morts de froid.—Dépêche du 24 mars.—Premiers détails sur la découverte des cadavres de de Long et de ses compagnons.—Liste des hommes retrouvés.—Lettre de M. Jackson.—Nouveaux détails sur la découverte de de Long et de ses hommes.—Sépulture.—Description du mausolée.—Premiers détails sur les recherches faites pour retrouver le lieutenant Chipp et les hommes du canot nº 2.

Maintenant que nous connaissons dans tous ses détails l'histoire de _la Jeannette_, son emprisonnement et sa détention de vingt et un mois au milieu des glaces, l'abandon de ce malheureux navire par son équipage, qui, lui-même, est obligé d'opérer une retraite de près de cinq cents milles sur la glace et vient périr dans le delta de la Léna avant que toutes les mains qui lui sont tendues d'Europe comme d'Amérique aient pu lui porter secours, qui, selon toute probabilité, disparut à tout jamais dans les flots de l'Océan Glacial, il est temps de revenir à celui que nous avons vu se dévouer pour retrouver au moins les restes de ses infortunés compagnons. La dépêche du 24 mars nous a déjà appris que cet homme courageux a réussi dans une partie de sa lugubre entreprise, mais jusqu'ici, nous n'avons pas encore raconté les circonstances dans lesquelles il a fait sa triste découverte. Nous avions quitté Melville à la fin de janvier au moment où les préparatifs de sa seconde campagne dans le delta étant terminés, il venait de reprendre la route du nord. Nous allons maintenant le suivre dans cette nouvelle expédition, sans toutefois nous arrêter à noter les incidents du voyage jusqu'à Boulouni. Nous dirons seulement qu'en passant à Verschoyansk il avait emmené avec lui le préfet de cette ville qui devait lui rendre de grands services au milieu des indigènes, comme il le racontera lui-même dans ses lettres et dans ses dépêches. C'est, au reste, de Boulouni que sont datées les premières nouvelles envoyées par lui, depuis son départ, au secrétaire de la marine à Washington, dans la dépêche suivante:

Boulouni (Sibérie orientale), 20 février 1882.

A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

J'ai l'honneur de vous informer de mon arrivée à Boulouni le 17 courant. Toutes mes provisions, excepté les viandes sèches et les viandes salées, se trouvent également ici.

Je partirai le 22 courant pour me rendre à Buchoff (Bykoff?) afin de me procurer des chiens et du poisson. J'y achèterai en même temps des vivres frais. Le reste de la troupe, avec notre convoi de provisions, quittera Boulouni le 25 courant, pour se rendre à Matvaïh, qui sera le centre de nos recherches, et qui se trouve à environ trois cents verstes plus au nord.

Je rejoindrai mes compagnons à Matvaïh, dès que j'aurai réuni à Buchoff le nombre d'attelages et la quantité de poisson dont j'ai besoin.

La neige est très épaisse et le temps terriblement tempêtueux, les opérations de toute la troupe se ressentiront donc plus ou moins des conditions atmosphériques.

J'ai l'honneur, etc.

G.-W. MELVILLE.

Après l'envoi de cette dépêche, M. Melville resta jusqu'au 12 mars sans donner de ses nouvelles. Pendant ce laps de trois semaines, il s'était rendu au cap Bykoff (Buchoff dans l'original), pour s'y procurer des chiens et du poisson, comme il l'annonce dans la dépêche précédente. Notre intention n'est point de nous étendre davantage sur ce voyage qui se trouve raconté succinctement dans la dépêche que nous reproduisons plus bas, mais nous ferons remarquer cependant que cette dernière ne parle nullement de Matvaïh et qu'elle est envoyée de Cath Cartha.

Cath Cartha, delta de la Léna (Sibérie orientale), le 12 mars 1882.

A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous informer que mes gens et moi sommes arrivés heureusement à Cath Cartha (quatre huttes de boue), après nous être trouvés séparés pendant quinze jours. Je suis, en effet, allé au cap Buchoff payer les quelques petites dettes que j'avais contractées en cet endroit, et en même temps acheter cinq mille poissons pour notre nourriture. Je m'y suis, en outre, procuré d'autres attelages de chiens pour mes gens et pour transporter nos provisions.

Je suis arrivé au cap Buchoff le 24 février et j'y ai été retenu jusqu'au 6 mars par un mauvais temps continuel. C'est le plus mauvais que j'aie jamais vu. Sept attelages que j'avais envoyés pour transporter notre troupe sont revenus au bout de quinze jours après avoir perdu leur chemin pendant une tempête de neige. Six chiens étaient morts de froid et d'épuisement. Les conducteurs également avaient le visage terriblement maltraité par le froid, et au retour ils ont refusé d'entreprendre un nouveau voyage avant que le temps ne soit plus favorable.

Cath Cartha se trouve à cinq verstes environ au sud d'Usterda, le dernier point où l'on ait trouvé des preuves authentiques du passage de de Long, dans sa marche vers le sud. Aussitôt que j'aurai suffisamment de poissons et trois attelages de choix, mes trois partis de recherche commenceront sérieusement leurs opérations.

A part quelques visages mordus par le froid, quelques pieds et quelques mains endoloris par la même cause, j'ai le plaisir de vous annoncer que nous sommes tous bien portants, et, malgré ces misères, tous en état d'accomplir notre devoir.

Le préfet de Porkiransk (Verschoyansk?) Carolampi, N. Epatetiuff retourne en ce moment à Perkansk (Verschoyansk?) après nous avoir rendu de réels services, en nous procurant des moyens de transports (chiens et conducteurs) du poisson et d'autres provisions.

Ma troupe est composée comme suit:

G. W. Melville, aide-ingénieur; W. G. F.-Ninderman, marin; James W. Bartlett, T. M. Greenbeck, pilote de rivière et interprête; Constantin Baboukoff, interprête pour l'allemand, le français, le russe et le yakoute; Pierre Kolenkin, sergent cosaque; Ivan Portnyagin et sa femme (Yakoutes), cuisiniers porteur d'eau et de bois; Yaphem Krapolloff, exilé russe, homme de peine. Nous sommes donc en tout neuf personnes, non compris les conducteurs de traîneaux qui doivent changer avec les contrées où nous opérerons nos recherches.

J'ai l'honneur.....

G. W. MELVILLE,

Aide-ingénieur de la marine des Etats-Unis.

Cette dépêche est assez peu explicite et ne nous donne que peu de détails sur les faits et gestes de Melville; pour la compléter dans la mesure du possible, nous allons reproduire une autre lettre adressée par lui à l'éditeur du _New-York Herald_, et datée du même lieu.

Cath Cartha. Delta de la Léna. Sibérie orientale, 13 mars 1882.

Monsieur l'Editeur du _Herald_,

La localité d'où je vous écris, Cath Cartha, n'est autre chose qu'une station composée de quatre huttes, bâties sur l'une des nombreuses branches de la Léna, à environ 50 verstes d'Usterda où fut trouvé le dernier record de de Long. J'ai choisi ce point, parce que c'est la station la plus rapprochée de celle d'Usterda, qu'elle se trouve presque directement au sud de cette dernière et par conséquent sur la ligne que devait suivre de Long. C'est au reste le seul point de ces parages où l'on rencontre quatre huttes réunies. De ces quatre huttes, deux nous servent de demeures; nous avons entassé dans les deux autres, en outre de notre provision de poissons tous les objets que nous avons amené avec nous. Elles sont si basses qu'il est impossible de s'y tenir debout. Ma troupe se compose de neuf personnes, dont trois survivants de _la Jeannette_, trois personnes engagées à Yakoustsk, un Yakoute et sa femme et enfin un exilé russe. J'ai loué des attelages de chiens avec leurs conducteurs, à l'embouchure de la Léna. En outre tout ce qui reste d'attelage dans le pays est occupé à m'amener du poisson. Aussitôt que j'aurai suffisamment de nourriture pour mes gens et pour mes attelages, nous commencerons à fouiller toute la région qui s'étend de l'Olenek à la rivière Jana.

Je partirai demain en traîneau avec Ninderman et nos deux interprètes pour aller à Usterda et Sesteranek, afin de reprendre la piste de de Long au point où je l'ai perdue en décembre. J'ai bon espoir de retrouver de Long ainsi que ses papiers. Quant à Chipp, je crains qu'il n'ait jamais atteint la côte. Son canot était trop court pour affronter une mer aussi grosse que celle que nous eûmes le jour de notre séparation; Chipp était, à la vérité, le meilleur marin de la _Jeannette_, mais je crains que le temps n'ait été trop mauvais, non pour lui, mais pour son canot.

Depuis quelques semaines, nous avons eu le temps le plus rigoureux que j'ai jamais vu. Un certain nombre d'indigènes sont morts de froid pendant le mois dernier. En revenant du cap Buchoff, où j'étais allé acheter du poisson et louer des chiens, j'ai rencontré deux familles d'indigènes réfugiées dans une vieille hutte. La tempête les avait retenues là pendant huit jours, de sorte que leurs vivres étaient épuisés. Ces gens nous racontèrent que pendant ces huit jours, ils avaient perdu trois de leurs enfants, âgés de huit, de cinq et de trois ans. Ces pauvres petites créatures étaient mortes de froid. Je leur donnai du poisson et du thé, et leur promis que nos attelages les prendraient et les emmèneraient en retournant à Buchoff.

Le temps s'est un peu remis, je peux donc reprendre mes opérations de recherche, malgré la neige, qui en ce moment a une épaisseur énorme; elle couvre tout, jusqu'aux maisons, sur lesquelles on passerait sans les apercevoir, si la fumée qui sort des cheminées ne venait en révéler l'existence. Jamais la neige ne disparaît du sol dans ces contrées sous l'action des rayons du soleil, si ce n'est sur les points élevés; ce sont toujours les eaux du fleuve, lorsque celui-ci déborde, qui l'enlèvent bien avant le commencement de l'été arctique. Mais ces inondations couvrent toute la contrée que nous devons explorer, nous devons donc faire nos recherches auparavant qu'elles n'arrivent. Par ce qui précède, vous pouvez vous former, jusqu'à un certain point, une idée des difficultés qui nous attendent.

Au mois de septembre dernier, quand nous abordâmes à Buchoff, pas un seul des hommes de la baleinière n'était valide. Deux seulement pouvaient marcher un peu, mais pas assez pour faire un long trajet. La rivière était déjà recouverte d'une mince couche de glace, assez forte pour arrêter un bateau, fût-il poussé par des hommes vigoureux et bien portants, mais trop faible cependant pour qu'on pût oser s'aventurer à marcher dessus. Pendant le mois d'octobre, la rivière gèle, mais la glace se brise au moins une demi-douzaine de fois.

Longtemps ayant d'aller à Boulouni rejoindre Ninderman et Noros, j'avais la triste conviction que les peines de nos camarades étaient déjà finies. Je fis à cette époque tout ce que les circonstances me permettaient pour amener mes compagnons plus haut sur la rivière, et ensuite me porter au secours de de Long. En envoyant Danenhower et le reste de la troupe à Yakoutsk et en m'y rendant moi-même, je n'ai fait aucune perte de temps. On était alors, en effet, au milieu de l'hiver, et à cette époque de l'année, je ne pouvais rien faire dans le delta; d'un autre côté, il était nécessaire que je vinsse dans cette ville pour m'approvisionner de vivres pour le printemps et pour l'été, car c'est d'Yakoutsk qu'on tire tous les vivres qui sont consommés dans le delta; en outre, j'avais besoin de me rapprocher d'une station télégraphique, afin d'entrer en communication avec notre gouvernement.

Maintenant nous sommes sur les lieux à explorer et nous ferons tous nos efforts pour terminer notre œuvre à la satisfaction générale. Je suis pressé de sortir d'ici, car la fumée de nos huttes nous a rendus presque aveugles. Ces huttes n'ont d'autre cheminée qu'un trou ménagé dans le toit et par lequel la fumée sort difficilement, de sorte que je peux à peine écrire.

Le préfet de Verchoyansk qui m'a accompagné jusqu'ici retourne chez lui, en emportant nos lettres. Désormais, je n'aurai plus de moyen, si ce n'est par exprès, d'envoyer de nouvelles à Yakoutsk, avant la débâcle du fleuve, il peut donc arriver que vous n'entendiez plus parler de moi d'ici l'automne. Toutefois, s'il survenait quelque événement important, vous pouvez être assuré que j'enverrais un courrier spécial jusqu'à Irkoust.

George W. MELVILLE.

Cependant M. Melville ne devait point attendre la fin de l'automne pour faire parvenir de ses nouvelles.

Le 5 mai, arrivait en effet à Irkoutsk la dépêche suivante, que le lecteur connaît déjà:

Delta de la Léna, 24 mars 1882.

J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.

Tous les livres et papiers ont été trouvés également.

Je reste, afin de poursuivre mes recherches et trouver le parti du lieutenant Chipp.

MELVILLE.

Avec son laconisme ordinaire le télégraphe n'apportait rien de plus. Après cette dépêche on savait qu'ils étaient tous morts, et les parents, les amis de ces malheureux n'avaient qu'à prendre le deuil. Mais où étaient-ils morts? et comment les avait-on retrouvés? pas un mot. Quelqu'un? quelque indigène à demi barbare. Avait-il assisté à leur agonie pour venir dire au monde civilisé, qui tout entier s'intéressait au sort de cette héroïque phalange, comment elle avait péri? M. Melville avait-il au moins trouvé quelque document qui permît de retracer les péripéties du drame terrible qui venait de se passer dans le delta de la Léna? Rien, pas un mot de plus. Tous morts: les livres et les papiers ont été trouvés.

Heureusement la lettre suivante apportée à Irkoutsk par le même courrier que la dépêche ci-dessus, et arrivée quelques semaines plus tard en Amérique vient jeter quelque jour sur cette lugubre histoire.

Delta de la Léna, 24 mars 1882.

A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous annoncer le succès des recherches que j'ai entreprises pour retrouver le parti du lieutenant de Long. Après plusieurs tentatives infructueuses pour suivre sa trace, en me dirigeant du nord au sud, je me suis décidé à reprendre en sens inverse le chemin suivi par Ninderman et Noros, en remontant le sud vers le nord. Après avoir visité toutes les pointes de terre qui s'avancent dans le vaste estuaire formé par la Léna au moment où ce fleuve se divise en plusieurs branches au nord de Matvaïh. Marchant de l'ouest à l'est, je contournais une pointe qui se trouve à l'est nord-est de cette station et dont l'un des côtés forme le bord de la rivière Kugoaeastack, pour remonter ensuite le long de ce bras de la rivière, lorsque je suis arrivé sur un point où un feu considérable avait été allumé. Presque aussitôt, Ninderman reconnut dans cette rivière Kugoaeastack, celle dont il avait suivi le bord avec Noros pour se rendre à Boulouni. Achevant de contourner la pointe je me dirigeai ensuite vers le nord et découvris environ à mille mètres plus loin, l'extrémité de quatre pieux liés ensemble et dépassant de deux pieds la surface de la neige acculée sur la berge. Sautant immédiatement hors de mon traîneau je courus vers ces pieux, et en approchant j'aperçus la gueule d'un canon de carabine Remington qui faisait saillie d'environ huit pouces hors de la neige. La carabine elle-même était accrochée par sa courroie à l'extrémité des pieux. J'ordonnai aussitôt aux indigènes qui nous accompagnaient d'enclouer la neige en cet endroit de la rive pendant que Ninderman et moi, nous explorerions la partie plus élevée du terrain. Je pris la direction du sud, tandis que Ninderman s'en allait vers le nord. J'avais fait cinq cents mètres environ, quand une bouillote restée sur la neige, attira mon attention; m'étant approché, je trouvai tout près trois cadavres en partie ensevelis sous la neige. En les examinant, je reconnus le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le cuisinier chinois Ah Sam.

Près du cadavre de de Long, je trouvai son carnet, dont vous trouverez une copie ci-incluse, depuis la première note jusqu'à la fin.

Les livres et les papiers ont été trouvés sous les pieux, ainsi que les cadavres de deux des hommes. Les autres gisaient entre ce point et cinq cents mètres plus loin. L'amas de neige qui couvre l'espace compris entre ces deux limites devra être enlevé. Il forme un sillon ayant trente pieds à la base et vingt pieds de haut.

Le point où les cadavres ont été trouvés, quoique élevé, était couvert de bois flotté, ce qui prouve qu'à une certaine époque de l'année, il est couvert par les eaux du fleuve. Cette remarque m'a décidé à transporter les cadavres sur un point convenable de la rive du fleuve, où je les enterrerai. Ensuite je continuerai avec toute la diligence possible, les recherches pour trouver le canot nº 2. Le temps a été si mauvais que nous n'avons pu voyager qu'un jour sur quatre, mais nous espérons un temps plus favorable avec le temps que nous aurons dans quelques jours.

»J'ai l'honneur, etc.

»George W. MELVILLE,

»Aide ingénieur de la marine des États-Unis.»

A cette lettre était jointe la liste des infortunés dont on venait de retrouver les cadavres. Voici cette liste:

Le lieutenant George W. de LONG, de la marine des États-Unis. L'aide-chirurgien James M. AMBLER. M. Jerome COLLINS. Nelse IVERSON. Carl August GORTZ, matelot. Adolph DRESSLER. George Washington BOYD, chauffeur de 2e classe. Ah SAM, le cuisinier chinois.

Cette lettre de M. Melville, beaucoup plus explicite, il est vrai, que la dépêche portant la même date, donne cependant bien peu de détails. D'ailleurs, au moment où elle a été écrite, tous les cadavres n'étaient pas encore trouvés, car la liste qui lui fait suite ne fait mention, ni d'Erickson, ni de Knack, ni de Lee, ni d'Alexis.

Nous savons déjà qu'Erickson était mort longtemps avant ses compagnons et avait été enterré dans le lit du fleuve. Mais qu'étaient devenus les trois autres? En outre, Melville parle de transporter les cadavres sur la rive de la Léna, mais a-t-il pu le faire? Ce sont là des lacunes qu'une lettre de M. Jackson nous permettra de combler au moins en partie.

Buchoff, delta de la Léna, 24 avril 1882.

Les préparatifs étant terminés, l'ingénieur Melville partit avec sa troupe, le 16 mars, du dépôt temporaire qu'il avait établi à Cath Cartha, afin d'entreprendre une exploration minutieuse et complète de toute la contrée où il espérait trouver le capitaine de Long et ses infortunés compagnons. Il emmenait avec lui James H. Bartlett, aide-ingénieur de _la Jeannette_, et William Ninderman, deux des survivants de _la Jeannette_. En outre, il s'était adjoint MM. Greenbek et Boboukoff comme interprètes; un Cosaque, nommé Kolenkni, et un exilé russe, Yaphem Kapelloff, comme surveillants des conducteurs de traîneaux; ceux-ci étaient Tomat Constantine, Georgie Nicholaï, «capitan» Inukkeuty Shimuluff, Story Nicholaï, Wassili Koolgark et Simeon Illak; enfin, pour terminer la liste, venaient Ivan Portnyagin et sa femme, qui comptaient comme cuisiniers et comme aides.

Les opérations de la recherche commencèrent à Usterda, d'où l'on revint à Matvaïh dans l'espoir de trouver quelque part, sur le chemin qui conduit de l'une de ces stations à l'autre des traces du passage de de Long, mais les résultats furent absolument nuls; on ne découvrit pas le moindre indice qui pût mettre sur la voie qu'avaient suivie ceux qu'on cherchait. M. Melville se décida alors à reprendre en sens inverse la route suivie par Noros et Ninderman. Il partit donc le 23 mars de Matvaïh pour explorer les rives des différents bras de la Léna et pour retrouver l'épave du canot que Noros et Ninderman avaient rencontrée sur leur chemin le jour où ils étaient partis pour aller chercher des secours, car Ninderman comprenait que cette épave serait pour lui le point de repère le plus sûr pour retrouver les restes de ses anciens compagnons. Se rappelant, en effet, de l'état de ceux-ci au moment de son départ avec Noros, et jugeant de la distance qu'ils pouvaient parcourir chaque jour, il savait qu'ils n'avaient pu aller bien loin au-delà de cette épave. L'événement confirma ses prévisions. Car ayant trouvé l'épave dans la journée du 23, la troupe de Melville ne l'avait pas dépassée de cinq cents mètres, que le canon d'une carabine et quatre pieux liés ensemble et dont l'extrémité faisait saillie à travers de la neige attirèrent son attention.

Melville s'approcha en toute hâte et vit que les quatre pieux avaient été liés ensemble pour soutenir l'extrémité d'une perche, laquelle reposait par l'autre bout contre la berge du fleuve et soutenait elle-même le faîte d'une tente. Immédiatement il fit enlever la neige autour des pieux par deux des indigènes qui l'accompagnaient. Arrivés à huit pieds environ de profondeur, ceux-ci trouvèrent chacun un cadavre à peu près en même temps. C'étaient ceux de Gortz et de Boyd, Melville leur dit alors d'enlever la neige dans la direction de l'est, puis remonta lui-même sur le haut du talus qui, en cet endroit, se trouvait à vingt pieds au-dessus du niveau du fleuve, afin d'y chercher un endroit convenable pour déterminer la position avec son compas. S'étant dirigé du côté de l'ouest, il avait fait un millier de mètres environ quand ses yeux tombèrent sur une _bouillotte_. En s'approchant pour examiner cet objet, il sentit son corps frissonner; il avait failli heurter du pied une main qui émergeait à la surface de la neige. S'accroupissant aussitôt et écartant, avec ses mains, la neige qui, à cet endroit, n'avait qu'un pied de profondeur, il se trouva en présence des restes du commandant de Long. A trois pieds plus loin était le cadavre du docteur Ambler, celui de Sam, le cuisinier chinois, était étendu à ses pieds. Tous les trois étaient en partie recouverts d'une moitié de la tente que ces malheureux avait emportée en s'éloignant de leurs compagnons qui n'en avaient plus besoin. Ils avaient aussi sur eux quelques morceaux de couverture dont ils s'étaient enveloppés pour conserver un peu de chaleur. Les restes d'un feu étaient encore là, tout près de la bouillote, avec quelques morceaux de saule arctique, dont les infortunés avaient fait une infusion.

Le carnet de de Long était resté sur le sol à côté de son cadavre, ainsi que son crayon; sans doute il n'avait pu le remettre dans sa poche après y avoir inscrit sa dernière note. Ainsi, l'infortuné capitaine, ainsi que le docteur Ambler et Sam sont morts le jour où cette note a été inscrite. De Long avait l'habitude de noter chaque jour les événements de la journée; quand il n'avait rien de particulier à noter, il inscrivait simplement la date et le nombre de jours qui s'étaient écoulés depuis la catastrophe de _la Jeannette_.

Avant de quitter l'emplacement de la tente où ils laissaient les cadavres de leurs compagnons, pour traîner leurs pieds fatigués et privés de chaussures, au lieu où les attendait le repos éternel, de Long et le docteur Ambler avaient respectueusement couvert, avec un lambeau de vêtement, le visage de leur collègue, M. Collins.

La tente avait été plantée dans un enfoncement profond de la rive. C'est là que furent trouvées deux boîtes contenant des notes qui avaient été placées sous la berge. La caisse de médicaments et le pavillon encore attaché à sa hampe furent trouvés un peu plus à l'est.

Les cadavres d'Iverson et de Dressler étaient couchés côte à côte un peu en dehors de la place qu'avait recouvert la moitié de tente enlevée par les trois derniers survivants; celui de M. Collins était un peu plus loin à l'intérieur de la tente. On ne découvrit pas tout d'abord, ceux de Lee et de Knack; mais en consultant le carnet de de Long, on constata qu'après leur mort, celui-ci, avec le docteur Ambler, M. Collins, le cuisinier Ah Sam, les avaient transportés hors de la vue de leurs camarades, derrière une pointe de terre, située à l'ouest où ils les avaient laissés, étant trop faibles pour les enterrer. En fouillant sous la neige en cet endroit, les deux cadavres furent retrouvés; ni l'un ni l'autre n'avaient de bottes aux pieds: elles étaient remplacées par des chiffons qu'ils s'étaient enroulés et attachés autour des jambes pour se protéger du froid, mais des morceaux de cuir brûlé, trouvés dans leurs poches, ne montraient que trop clairement à quelle extrémité ces malheureux avaient été réduits pour la nourriture. Tous portaient sur leurs mains et sur leurs vêtements des traces de feu. On eût dit que dans le dernier effort du désespoir ils s'étaient traînés dans le feu pour se réchauffer. Le cadavre de Boyd fut même trouvé couché en travers sur les débris d'un foyer, ses vêtements étaient complètement brûlés jusqu'à la peau; cependant son corps n'avait pas été entamé.

L'intention de l'ingénieur Melville était d'ensevelir les restes de ses infortunés compagnons dans l'endroit même où ils avaient été trouvés. Mais les indigènes lui firent remarquer qu'une tombe construite en cet endroit serait emportée par les eaux du fleuve, qui, au moment du printemps, couvrent le delta tout entier et atteignent une hauteur de quatre pieds. Changeant alors d'avis, Melville les fit transporter sur le sommet d'une colline de roc dur, élevée d'environ trois cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, et située à quarante verstes plus à l'ouest, et sur laquelle il éleva un mausolée avec les débris de l'embarcation, près de laquelle les cadavres avaient été trouvés. Il fit d'abord tailler une croix gigantesque dans un énorme madrier de bois flotté, qu'il planta sur la crête de la colline. Il fit ensuite construire au pied, et juste dans l'axe du méridien magnétique, un caisson en bois long de vingt-deux pieds, profond de deux et large de six. Les cadavres y furent déposés côte à côte, et le caisson fut recouvert de madriers juxtaposés. Une traverse de faîte, longue de seize pieds, fut ensuite fixée solidement par son milieu dans le pied de la croix, à cinq pieds au-dessus du corps du cercueil et appuyée à ses extrémités sur deux madriers placés en arcs-boutants et ayant la même inclinaison. D'autres madriers, placés côte à côte et appuyés par une de leurs extrémités sur la traverse, et, de l'autre, sur le roc, donnèrent à l'ensemble la forme d'une pyramide parfaite. Le tout fut recouvert de pierres, de sorte que, le travail achevé, ce monument présentait à l'œil l'apparence d'un monticule pyramidal et surmonté d'une croix. Cette dernière s'élève à vingt-deux pieds au-dessus du roc. Le fût, ainsi que les bras, qui sont longs de douze pieds, ont un pied carré comme épaisseur.

Avant d'ériger cette croix, Melville et ses compagnons y gravèrent le soir, dans leur hutte, l'inscription suivante:

«A la mémoire de douze officiers ou marins du steamer arctique _la Jeannette_, morts dans le delta de Léna, en octobre 1881.

«Lieutenant G.-W. de Long, Dr J.-M. Ambler, J.-J. Collins, W. Lee, A. Gortz, A. Dressler, A. Erickson, G.-W. Boyd, N. Iverson, H. Knack, Alexis, Ah Sam.»

Après ce triste devoir rempli, M. Melville prit des mesures pour qu'au printemps la pyramide fût recouverte de terre par les soins du commandant de Boulouni, au cas ou il aurait lui-même fini ses recherches assez tôt pour quitter le delta avant la débâcle des glaces. La structure de ce monument, qu'on peut apercevoir à vingt verstes de la rivière, mérite véritablement des éloges à son auteur.

Aussitôt après leur découverte, les livres et les papiers furent scellés, et personne ne put en examiner le contenu. Le carnet de de Long, lui-même, fut l'objet de la même mesure, à l'exception du mois d'octobre, où l'on pouvait avoir besoin de puiser des renseignements pour la continuation des recherches. Les objets de valeur ou autres qui pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux des parents ou des amis des hommes morts furent religieusement conservés et envoyés à Yakoutsk en même temps que les livres, les papiers et le pavillon, que Melville avait confiés à M. Boboukoff et au sergent cosaque qui devaient les déposer entre les mains du gouverneur du district. Celui-ci devait les conserver jusqu'au retour de Melville, à moins que des instructions venues du département de la marine des États-Unis, lui en ordonnassent autrement.

Pendant que Melville prenait toutes ces dispositions, il faisait rechercher activement les restes d'Alexis. D'après le carnet de de Long, le cadavre de cet Indien avait été déposé sur la glace de la rivière, en face l'épave du canot, mais on n'avait encore pu le retrouver.

Le 10 avril, Melville, aussitôt après avoir terminé le monument élevé à la mémoire de ses anciens compagnons, partit avec sa troupe pour chercher les traces du lieutenant Chipp, et s'assurer s'il avait pu, avec son canot, atteindre le delta de la Léna ou quelque point des côtes voisines. Tenter d'explorer le delta tout entier eût été une entreprise irréalisable: car celui-ci est formé par un immense banc de sable coupé dans tous les sens par des milliers de cours d'eau plus ou moins larges et dont beaucoup sont navigables mais changent de direction d'année en année. Il devait donc se borner, avec le peu de monde dont il disposait, à visiter la ligne des côtes avant que la saison des traîneaux ne prît fin, car plus tard l'inondation qui coïncide avec la debâcle des glaces devait faire disparaître toutes les traces qui pouvaient exister.

Le plan de Melville, pour cette dernière partie des recherches, était de s'avancer lui-même jusqu'à l'Olenek et de revenir par la côte nord-ouest jusqu'à Cath Cartha, tandis que Bartlett et Ninderman, passant ensemble par ce dernier point, iraient dans la direction du nord-est jusqu'à Barkin, où ils se sépareraient; Bartlett devait alors suivre la côte orientale, pendant que Ninderman reviendrait à Cath Cartha en longeant la côte septentrionale.

Bartlett et Ninderman, qui sont revenus les premiers, n'avaient pas trouvé le moindre vestige du passage de Chipp. Melville n'est pas encore de retour. Des difficultés qu'il ne pouvait surmonter ont malheureusement retardé son départ de trois jours, et il se peut qu'il éprouve de sérieuses entraves, car la fin de la saison des traîneaux arrive à grands pas. Après son retour à Cath Cartha, toute la troupe rejoindra Bartlett, qui se trouve en ce moment à Gemenovialak, et explorera le cap Borchaya et la baie du même nom. Si alors on ne trouve aucune trace des gens du canot nº 2, on sera forcé d'admettre comme vraie la triste présomption que ce canot a sombré pendant la tempête de septembre, et que Chipp et tous ses hommes ont péri au milieu des flots.

CHAPITRE XII.

Les derniers jours de de Long et de son parti[4].

[4] Fragment du carnet du lieutenant de Long.

Le samedi, 1er octobre, 111e jour de la retraite.—Erickson subit l'amputation des doigts de pied.—Passage de la rivière.—Record laissé sur la rive orientale.—Une route glacée et des rations pour un jour encore.—Quatre quatorzièmes de livre de pemmican par homme et un chien mourant de faim pour provisions.—On trouve des empreintes de pas d'homme.—Alexis prend une butte de terre pour une hutte.—Conséquences de cette erreur.—Le lieutenant de Long, M. Collins et Gortz, passent à travers la glace.—Le dernier chien est tué et mangé.—Effroyable nuit.—L'état d'Erickson s'aggrave.—Il a les mains gelées.—La troupe cherche un abri dans une hutte.—Une ration de thé et une demi-livre de chien.—Mort d'Erickson.—Ses funérailles.—Dernière demi-livre de chien.—Départ.—Record laissé dans la hutte.—Alexis rapporte un ptarmigan.—Départ de Ninderman et de Noros.—Des morceaux de peau de renne pour nourriture.—Plus de thé.—Une cuillerée de glycérine pour nourriture.—La glycérine fait défaut.—L'infusion de saule arctique la remplace.—Lee supplie ses compagnons de l'abandonner.—Une demi-cuillerée à thé d'huile douce par homme et par jour.—Du thé de saule et deux vieilles bottes.—Alexis meurt.—Knack et Lee meurent.—Iverson meurt.—Dressler meurt.—Boyd et Gortz meurent.—M. Collins mourant.—Plus rien.—Jusqu'à quel point la fatalité s'est acharnée sur de Long et ses compagnons.

Après le récit des différents incidents qui ont accompagné la découverte des corps de de Long et de ses compagnons, l'imagination peut se retracer en partie les événements qui ont dû se passer pendant la longue et cruelle agonie des douze infortunés appartenant à l'équipage du canot nº 1. Mais ce récit ne peut donner naissance qu'à des hypothèses lesquelles ne peuvent elles-mêmes s'appliquer qu'aux derniers moments de ces malheureux. Il nous faudra donc aller chercher ailleurs, pour apprendre ce qui s'est passé depuis le départ de Noros et Ninderman jusqu'au moment où leurs compagnons ont successivement rendu le dernier soupir; pour connaître la longue suite de tortures physiques et morales que ces hommes, mourants de faim et à moitié gelés, attendant toujours des secours qui ne devaient venir jamais, ont eu à souffrir, pour enfin nous faire une faible idée des angoisses de cet infortuné capitaine, qui, n'ayant plus d'espérance qu'en Dieu, a vu succomber un à un et sous ses yeux ceux qui s'étaient confiés à sa garde et qu'il était impuissant à sauver. La fin du carnet de de Long, que nous allons reproduire, nous racontera en partie toutes ces infortunes, qu'il faudrait avoir souffert pour les bien comprendre. Néanmoins la lecture de ces notes prises jour par jour, et presque heure par heure nous permettra de suivre pas à pas les progrès de la mort s'emparant peu à peu de ces hommes jeunes encore.

Nous reprendrons le carnet de de Long à une date antérieure de quelques jours au départ de Ninderman. Nous y trouverons quelques renseignements nouveaux, omis dans le récit de ce dernier, et qui méritent d'être relatés, et, en outre, de cette façon, le tableau que va nous fournir de Long sera complet.

Samedi, 1er octobre, 115e jour, et mois nouveau.—Aussitôt que le cuisinier est venu nous prévenir, tous les hommes ont été réveillés. Nous avons déjeuné à 6 heures 45, de thé et d'une livre de renne. J'ai ensuite envoyé Ninderman et Alexis examiner le cours principal de la rivière, pendant que le reste des hommes est allé chercher du bois.

Le docteur a repris l'amputation des orteils d'Erickson.

Il ne lui en reste plus qu'un.

Sans doute il aura à continuer sa besogne jusqu'à ce qu'Erickson n'ait plus de pieds, à moins que la mort n'arrive auparavant.

Temps clair; légers souffles du nord-ouest. Baromètre marque 30° 15´ à 6 h. 5. Température: 18° à 7 h. 30.

On a vu Ninderman et Alexis traverser la rivière. J'ai envoyé aussitôt des hommes pour transporter nos bagages de l'autre côté.—Laissé ici record suivant:

«Samedi, 1er octobre 1881.—Quatorze hommes ou officiers du steamer arctique américain _la Jeannette_ ont atteint cette hutte le mercredi 28 septembre et ont été forcés d'y rester jusqu'à ce jour, pour attendre que la rivière gelât. Ce matin, ils se préparent à passer sur la rive occidentale, afin d'atteindre un des établissements qui se trouve sur la Léna. Nous avons deux jours de vivres, mais ayant été assez heureux jusqu'à présent pour nous procurer du gibier pour subvenir à nos besoins les plus pressants, nous n'avons aucune crainte pour l'avenir.

»Tous les hommes de la troupe sont bien à l'exception d'un seul, Erickson, qui a subi l'amputation des doigts de pieds qu'il avait gelés. On trouvera d'autres records dans plusieurs huttes sur la rive orientale de cette rivière que nous avons remontée en venant du nord.

»George W. DE LONG, »Lieutenant de la marine des États-Unis, »commandant de l'expédition.»

Suivait la liste des membres de la troupe attaché à ce record.

A 8 h. 30 nous avons fait notre dernière traversée de la rivière et mis notre malade en lieu sûr.

Ensuite nous avons marché jusqu'à 11 heures 20, emmenant Erickson et son traîneau. A cette heure nous nous sommes arrêtés pour prendre notre repas du midi, qui a consisté en une demi-livre de renne et du thé. A une heure, nous avons repris notre route pour marcher jusqu'à 5 heures 5.

A 8 heures, nous nous sommes glissés dans nos couvertures.

Dimanche, 2 octobre (112e jour).—Nous avons tous pu dormir jusqu'à minuit, mais à partir de cette heure, le froid a été si intense et si gênant qu'il est devenu impossible de songer au sommeil. A 4 h. 30, tout le monde était levé et s'était approché du feu. Le jour commençait à poindre. Erickson n'a cessé de rêver pendant toute la nuit, et, de fait, aurait tenu éveillés ceux que le froid n'aurait pas empêchés de dormir. Nous avons déjeuné à 5 h. d'une demi-livre de renne et de thé.

Belle matinée, brise légère du nord; baromètre marquant 30,30 à 5 h. 32.—Température 6° 35´.

Nous sommes partis à 7 heures, suivant le cours de la rivière partout où nous l'avons trouvé glacé. A 9 h. 30, j'ai acquis la certitude que nous nous étions éloignés du lit principal du fleuve. Je pense que nous avons pu faire deux milles à l'heure et nous devons avoir marché 2 heures 40. Cette après-midi, je pense que nous avons fait de 6 à 7 milles. Mais où sommes-nous? A l'entrée du cours de la Léna enfin, je crois. Sagasta me semble un mythe.

Nous avons vu deux vieilles huttes et c'est tout. Mais comme ces huttes ne se trouvaient pas sur notre chemin et que nous étions encore au milieu du jour, nous n'y sommes point allés.

Nous avons marché pendant toute la journée sur la glace, ce qui me fait croire que nous suivions le lit d'un cours d'eau; mais il était si étroit et si embarrassé que je ne peux croire qu'il fût navigable.

Il nous faut marcher sans relâche vers le sud, espérant que Dieu nous conduira à quelque station, car depuis longtemps j'ai reconnu que nous étions impuissants à nous sauver nous-mêmes.

Nous avons eu une journée claire et calme pendant laquelle le soleil a brillé sur nous de tout son éclat.

Une route glacée et des rations pour un jour encore. Bateaux glacés et naturellement tirés sur la rive. Pas une hutte en vue pendant toute la journée, et nous nous sommes arrêtés sur une pointe de terre élevée pour y passer une nuit froide et misérable. A souper nous avons mangé une demi-livre de renne et bu du thé. Nous avons allumé un grand feu. Ensuite il fallu nous préparer à passer une seconde nuit froide et pénible. Le vent était si pénétrant que nous avons été obligés de tendre nos demi-tentes comme paravents et de nous asseoir derrière où nous grelottions enveloppés de nos couvertures.

Lundi, 3 octobre 1881 (113e jour).—Le froid était si intense et notre position si misérable que j'ai fait servir le thé à tout le monde, et qu'ensuite nous nous sommes mis en marche pour continuer jusqu'à 5 heures du matin. A ce moment, nous avons mangé notre dernière ration de viande et bu une seconde fois du thé.

Il ne nous reste plus maintenant qu'une ration de 4/14 de livre de pemmican et un chien à moitié mort de faim.

Puisse Dieu venir de nouveau à notre aide! Quelle distance nous faudra-t-il parcourir avant de trouver une station ou un abri! Lui seul le sait.

Vent piquant. Le baromètre marquait 30, 23 à 1 h. 50.

Erickson semble s'éteindre. Il est faible et abattu; dès qu'il s'endort, il se met à parler soit en danois soit en allemand, peu en anglais. Personne ne peut dormir près de lui, lors même que les autres circonstances le permettraient. La nuit dernière ma montre s'est arrêtée à 10 h. 15, sans que j'en puisse deviner la cause. Je l'avais donnée à l'homme de garde. Je l'ai remise aussi exactement à l'heure que j'ai pu, et c'est sur cette heure approximative que nous nous fixerons désormais jusqu'à ce que nous puissions faire mieux. Le soleil s'est levé hier à 6 heures 40, c'est-à-dire avant que ma montre ne s'arrête. Nous avons fait cinq milles.

Pour nous, force signifie en avant! La traversée de la rivière, pour gagner la rive opposée où nous voyions de nombreuses trappes à renard, nous a fait perdre un peu de temps, et, par conséquent un peu de chemin. Nous avons aussi trouvé sur cette rive la trace d'un homme qui devait aller vers le sud. Nous avons suivi cette trace jusqu'au moment où nous l'avons vue se diriger vers la rivière pour se continuer sans doute jusqu'à la rive occidentale. A ce moment, nous avons été obligés de revenir sur nos pas, car nous ne pouvions plus suivre cette piste, la rivière étant libre de glace en cet endroit. En outre, un de ces innombrables bas-fonds qui infestent la rivière nous a forcés de faire un détour vers l'est. Aussi me suis-je hâté de regagner la rive occidentale que nous avons atteinte à 10 heures 10. Mangé nos derniers 4/14 de livre de pemmican.

A 1 heure 40, nous nous sommes remis en marche et nous avons fait une longue étape jusqu'à 2 heures 20. Alexis prétendait avoir vu une hutte de l'autre côté de la rivière; pendant notre dîner, il en vit une seconde. Dans les circonstances où nous nous trouvions, mon désir était de m'y rendre le plus promptement possible, mais elles étaient sur la rive gauche de la rivière, et nous nous trouvions sur la rive droite. Heureusement, nous avons rencontré un banc de sable qui nous a fourni un excellent terrain pour marcher, jusqu'à un point où nous avons pu traverser la rivière en diagonale. Nous sommes arrivés sur l'autre rive à 2 heures 20. J'ai fait aussitôt arrêter tout le monde et envoyé Alexis inspecter une seconde fois les environs, du sommet d'un tertre élevé. Il est revenu en annonçant qu'il avait aperçu une seconde hutte dans les terres, à un mille et quart environ de la rivière. L'autre hutte se trouvait au contraire à peu près à la même distance dans la direction du sud, mais sur une langue de terre élevée qui s'avançait dans la rivière. La difficulté d'emmener un malade sur un traîneau, à travers les terres, m'a décidé immédiatement à me rendre à la dernière, que nous pouvions atteindre en moitié moins de temps, en suivant le lit glacé de la rivière, puisqu'elle se trouvait sur la rive. Ninderman montant à son tour sur le tertre, est revenu, disant que ce qu'on apercevait dans les terres était bien une hutte, mais qu'il n'osait affirmer que c'en fût une autre qu'on voyait sur le bord. Cependant, Alexis était toujours très affirmatif. N'y voyant pas très bien moi-même, j'ai malheureusement pris ses yeux pour les meilleurs et donné l'ordre d'avancer dans la direction du sud. La petite troupe s'est donc mise en marche, Alexis et Ninderman tenant la tête. Nous avions fait un mille environ, quand soudain je suis passé à travers la glace en enfonçant jusqu'aux épaules, sans que mon sac pût m'arrêter. Pendant que je me débattais pour me relever, Gortz, qui était à cinquante mètres en arrière, s'est à son tour enfoncé jusqu'au cou, tandis que M. Collins, qui était derrière lui, plongeait aussi jusqu'à la ceinture. Cet accident nous a causé un moment d'arrêt. Mais nous étions à peine relevés que nos habits étaient couverts d'une croûte de glace, et nous courions le risque d'avoir les membres gelés. Nous nous sommes cependant traînés jusqu'à ce que, vers 3 heures 45, nous sommes arrivés au point où Alexis avait cru voir une hutte. Ninderman, suivi du docteur, est monté aussitôt sur la pointe de terre, et son premier cri a été: «La voilà, venez!» Nous étions à peine montés qu'il s'est écrié de nouveau: «Mais il n'y en a pas!» Cette nouvelle a été pour moi une cruelle déception et la cause d'une véritable frayeur. Ce qu'on avait pris pour une hutte n'était qu'une grosse butte de terre, mais de forme si régulière, qu'à cause de sa position singulière, on se fût imaginé qu'elle avait été élevée artificiellement pour servir de point de repère. Ninderman lui-même avait été tellement convaincu que c'était une hutte, qu'il en avait fait le tour pour trouver la porte et était ensuite monté dessus afin d'y chercher un trou au sommet. Mais tout cela en vain. Ce n'était réellement qu'une butte de terre. Ce n'a été qu'avec le cœur bien triste que j'ai fait établir notre camp dans une anfractuosité de la pointe de terre, pour y passer la nuit. Bientôt après, nous séchions ou plutôt nous brûlions nos vêtements à la flamme d'un grand feu, tandis qu'un vent glacé nous rongeait le dos.

Comme il ne nous restait aucune nourriture pour souper, j'ai dit à Iverson de tuer le chien et de le préparer. Quelques instants plus tard, toute la troupe, à l'exception du docteur et de moi, s'est repue avec délices d'un ragoût composé de toutes les parties de l'animal que nous ne pouvions pas emporter. Pour nous deux, c'était un mets nauséabond;—mais pourquoi m'étendre sur ce sujet désagréable? J'ai fait peser l'animal et nous avons trouvé qu'il nous donnait vingt-sept livres de viande. Il était gras, et, comme il avait été nourri de pemmican, sa chair devait être très nette.

Aussi, l'emplacement du camp trouvé, j'ai envoyé Alexis avec un fusil vérifier si l'autre hutte n'était point un mythe comme la première. Il est revenu à la brume, sûr cette fois de ne s'être pas trompé, car il est entré à l'intérieur de la hutte, qu'il a trouvée large et spacieuse; en outre, il y a trouvé des débris de renne et des os.

Alors, nous nous sommes préparés à nous accommoder de notre mieux de l'endroit où nous étions. Nous trois qui étions passés à travers la glace, nous nous tenions devant le feu où nous cuisions presque au milieu d'un nuage de vapeur. M. Collins et Gortz avaient bu un peu d'alcool, mais je ne pus en avaler.

Le froid intense qu'il faisait, joint au vent pénétrant du nord-ouest que nous ne pouvions éviter et contre lequel nous n'avions aucun abri, nous présageait encore une nuit plus pénible et plus misérable que les précédentes. Pour comble d'infortune, Erickson est tombé en délire et ses divagations sont venues comme pour mettre le comble à l'horreur de l'effroyable position dans laquelle nous nous trouvions.

Il nous a été impossible de nous réchauffer; quant à sécher nos vêtements, nous ne pouvions y songer. Chacun de nous paraissait ahuri et stupéfié, et j'avais tout lieu de craindre que quelqu'un de nous ne vînt à mourir pendant la nuit. J'ignore quelle température il a fait, car j'ai brisé mon thermomètre de poche dans une de mes nombreuses chutes sur la glace, mais je suis convaincu qu'il eût marqué plusieurs degrés au-dessous de 0 (Fahr.).

Une garde a été désignée pour entretenir le feu autour duquel nous nous sommes pressés pour passer notre troisième nuit sans sommeil. Si Alexis ne m'avait point enveloppé de sa peau de phoque et ne s'était point assis contre moi pour me communiquer de sa propre chaleur, je crois que je serais mort de froid.

Erickson pousse des gémissements, et dans son délire fait mille châteaux en Espagne.

Oh! puissé-je ne jamais passer une autre nuit pareille à celle-ci!

Jeudi, 4 octobre (114e jour).—Dès les premières lueurs de l'aube, nous nous sommes levés et nous sommes mis à circuler autour de notre campement pendant que le cuisinier préparait le thé. Le docteur, en visitant à ce moment le malheureux Erickson, a fait la triste découverte que celui-ci avait quitté ses gants pendant la nuit et qu'il avait les mains gelées. On s'est mis sur-le-champ à le frictionner, et, à 6 heures, la circulation était assez bien rétablie pour que nous puissions nous hasarder à le transporter. Aussitôt chacun a avalé sa ration de thé et repris son fardeau pour partir. Erickson ayant complétement perdu connaissance, nous avons été obligés de l'attacher sur son traîneau. Un vent violent du sud-ouest soufflait à ce moment et rendait la sensation du froid encore plus intense; néanmoins nous sommes partis, et, à huit heures, après deux heures d'une marche forcée, nous avons pu, grâce à Dieu, déposer notre malade dans une hutte assez spacieuse pour nous contenir tous. Nous nous sommes empressés d'y allumer du feu, et, pour la première fois depuis samedi matin, nous avons pu nous réchauffer.

Le docteur ayant examiné Erickson, l'a trouvé fort mal. Son pouls était devenu très faible. Il était toujours en délire, et, à la suite de la terrible nuit que nous venions de passer, il déclinait rapidement. Nous craignions même que son existence ne se prolongeât pas de quelques heures. J'ai fait alors réunir tout le monde autour de moi pour lire les prières des agonisants à côté du moribond. Tous y ont assisté avec recueillement, mais je crains que ma prononciation saccadée n'ait empêché de comprendre ce que je lisais. Une garde a ensuite été désignée pour entretenir le feu, et nous nous sommes tous couchés à l'exception d'Alexis. Celui-ci est parti à la chasse à dix heures, mais il est revenu à midi, complétement trempé, la glace s'étant brisée sous lui pendant qu'il traversait la rivière. Nous nous sommes levés à six heures du soir pour prendre un peu de nourriture, ce qui m'a paru indispensable, pour conserver mes forces. Chacun a reçu une demi-livre de chien et une ration de thé. C'est tout ce que nous avons pris de nourriture dans la journée. Néanmoins nous étions heureux de ne plus nous trouver exposés sans abri à l'ouragan qui soufflait du sud-ouest, et c'en était assez pour nous faire oublier notre disette.

Mercredi 5 octobre, 115e jour.—Le cuisinier s'est levé à 7 heures 30 pour nous préparer du thé avec les feuilles qui nous ont déjà servies hier. Il n'a rien autre chose à nous donner d'ici ce soir. Une demi-livre de chien sera notre ration de chaque jour, jusqu'à ce que nous ne trouvions d'autre nourriture.

Alexis est, de, nouveau, parti à la chasse à 9 heures. Pendant son absence, j'ai envoyé le reste des hommes ramasser des brindelles de bois pour couvrir le sol de la hutte qui dégèle sous nous et nous tient si humides que nous ne pouvons dormir.

L'ouragan de sud-ouest continue. Le baromètre marquait 30° 13´ à 2 heures 40.

Une des jambes d'Erickson commence à se décomposer, il s'éteint rapidement. L'amputation ne servirait désormais à rien, car probablement il mourrait pendant l'opération. Il a repris connaissance.

Alexis est rentré à midi sans avoir vu de gibier. Cette fois il avait pu traverser la rivière, mais le froid et la violence de l'ouragan l'ont forcé de revenir.

Je crois que nous sommes sur la côte orientale de l'île de Titary, c'est-à-dire à vingt-cinq milles de Kumah Surka que je suppose être une station. C'est là notre dernière espérance. Le rêve de Sagasta s'est, depuis longtemps, évanoui. La hutte, dans laquelle nous sommes, est toute neuve, mais ce n'est certainement pas la station astronomique, indiquée sur ma carte. En fait, cette hutte n'est même pas terminée, vu qu'elle n'a ni porte ni porche. Peut-être est-ce une hutte d'été. Cependant de nombreuses trappes à renard existent dans les environs. Notre dernière espérance de salut repose sur cette supposition et sur l'arrivée de jours moins mauvais, car je ne me sens plus rien à faire. Aussitôt que l'ouragan se sera apaisé, j'enverrai Ninderman avec un de ses camarades à Kumah Surka où ils se rendront à marche forcée pour y chercher du secours.

A 6 heures, on nous a servi à chacun notre demi-livre de chien et notre ration de thé de _second chaud_ (infusé pour la seconde fois) et nous sommes allés nous coucher.

Jeudi, 6 octobre (116e jour.)—Tout le monde était debout à 7 h. 30. Pris une tasse de thé (troisième infusion) mélangée avec une once d'alcool. Tous extrêmement faibles. L'ouragan s'apaise un peu. J'ai envoyé Alexis à la chasse. Ninderman et Noros partiront à midi pour se rendre à marche forcée à Kumah-Surka. A 8 h. 45, notre compagnon Erickson a quitté cette vie. J'ai adressé quelques paroles de consolation et d'encouragement aux hommes. Alexis est revenu les mains vides. Trop d'amas de neige. Oh! mon Dieu, qu'allons-nous devenir? Il nous reste quatorze livres de chien pour faire les vingt-cinq milles qui nous séparent d'une station problématique. Il nous est impossible de creuser une fosse pour enterrer Erickson, car le sol est glacé et nous n'avons pas d'instrument. Il ne nous reste donc qu'à le descendre dans le lit de la rivière à travers la glace. Il est enseveli dans un morceau de la tente. J'ai fait préparer dix hommes, et après avoir pris une demi-once d'alcool, nous allons essayer de lui rendre les derniers devoirs, mais nous sommes si faibles que je ne sais si nous pourrons aller jusqu'à la rivière.

A 12 h. 40, j'ai lu l'office des morts et nous avons transporté notre pauvre compagnon jusqu'à la rivière. Après avoir ouvert un trou dans la glace, nous y avons fait passer son corps. Trois décharges de Remington ont été tirées sur sa tombe comme honneurs funéraires. Nous avons ensuite préparé une planche sur laquelle nous avons gravé l'inscription suivante: «En mémoire de H.-H. Erickson, 6 octobre 1881. _U. S. S. Jeannette._» Cette planche sera fixée sur la berge de la rivière et presque sur sa tombe; ses vêtements ont été ensuite partagés entre ses camarades; sa bible et une mèche de ses cheveux sont entre les mains d'Iverson.

Nous avons soupé à 5 heures d'une demi-livre de chien et de thé.

Vendredi, 7 octobre (117e jour).—A déjeuner, nous avons mangé notre dernière ration de chien et bu du thé.

Notre dernière feuille de thé a été mise dans la bouillote ce matin, et nous sommes sur le point d'entreprendre un voyage de vingt-cinq milles avec quelques feuilles de thé déjà infusées et deux quarts d'alcool (2 lit. 272). Néanmoins, j'ai confiance en Dieu, et je crois que Lui, qui nous a nourris jusqu'ici, ne souffrira pas que nous mourrions de faim.

Nous avons commencé nos préparatifs de départ à 7 heures 10. Nous laissons derrière nous une carabine Winchester hors de service et cent soixante et une livres de munitions; il nous reste deux Remingtons et deux cent quarante-trois cartouches.

J'ai laissé la note suivante dans la hutte que nous avons quittée ce matin:

»Vendredi, 7 octobre 1881.—Les officiers et matelots ci-dessous dénommés, du steamer américain _la Jeannette_, partent d'ici ce matin pour se rendre à marche forcée à Kumah-Surka ou à quelque autre station située sur le bord de la rivière Léna.

»Nous sommes arrivés ici mardi, 4 octobre avec un de nos compagnons, malade, le matelot H.-H. Erickson qui est mort hier matin et a été enterré dans le lit de la rivière, à midi.

»Il a succombé aux suites des atteintes du froid qu'il avait enduré, et d'épuisement.

»Les survivants de notre troupe sont en bonne santé, mais nous n'avons plus de vivres, car nous avons mangé nos dernières rations ce matin.

»George W. DE LONG,

»commandant de l'expédition.»

Partis à 8 heures 30, nous avons marché jusqu'à 11 heures 20 pour faire environ trois milles. Au bout de ce trajet nous étions tous à peu près épuisés. Ayant rencontré un gros bloc de bois rejeté par le courant, j'ai pensé que la place était favorable pour chauffer de l'eau; j'ai donné l'ordre de faire halte pour dîner: une once d'alcool dans un pot de thé. Nous avons ensuite repris notre marche et nous sommes arrivés à un cours d'eau qui nous a semblé la branche principale du fleuve. En essayant de traverser, quatre d'entre nous sont passés à travers la glace; alors, craignant les effets du froid, j'ai fait allumer du feu sur la rive occidentale pour sécher nos vêtements. J'ai envoyé Alexis à la chasse pendant cette halte, en lui recommandant de ne pas trop s'éloigner et de ne pas rester trop longtemps; à 1 heure 30, il n'était pas encore de retour et on ne l'apercevait nulle part.

Légère brise du sud-ouest, brouillard, montagnes en vue dans la direction du sud.

Alexis est revenu à 5 heures 30; il rapportait un ptarmigan dont nous avons fait de la soupe, laquelle, avec une demi-once d'alcool, a constitué tout notre souper; nous nous sommes ensuite glissés sous nos couvertures pour dormir.

Légère brise de l'ouest. Pleine lune. Ciel étoilé. Température modérée.

Alexis a rencontré une rivière large d'un mille et sans glace.

Samedi, 8 octobre (118e jour).—Tous debout à 5 heures et demie. Déjeuner: une once d'alcool dans une pinte d'eau chaude.

_Note du docteur._—L'alcool a été très précieux pour nous, donné à la dose d'environ trois onces par jour, conformément aux expériences du docteur Ambler: il trompe l'appétit et empêche les tiraillements d'estomac, il a soutenu l'énergie des hommes.

Nous avons continué de marcher en avant jusqu'à 10 heures 30. Une once d'alcool. De 6 heures 30 à 10 heures 30 nous avons fait cinq milles et nous sommes arrivés sur le bord d'un large cours d'eau. Nous nous sommes remis en marche et sur notre chemin, nous avons rencontré des bancs de neige et enfin une petite rivière qui nous a forcé à retourner sur nos pas. Halte à 5 heures. Nous n'avons avancé que d'un mille. Mauvaise chance. Neige. Vent froid du sud-ouest. Campé. Peu de bois. Une demi-once d'alcool.

Dimanche, 9 octobre (119e jour).—Tout le monde était éveillé à 4 heures 30. Une once d'alcool pour déjeuner. Lecture du service divin.

J'ai envoyé Ninderman et Noros en avant pour chercher du secours. Ils emportent leurs couvertures, une carabine cinquante cartouches et deux onces d'alcool. Je leur ai donné l'ordre, au moment de leur départ, de rester sur la rive occidentale de la rivière jusqu'à ce qu'ils atteignent une station. Ils sont partis à 7 heures. Trois hurrahs les ont salué à leur départ.

Je me suis mis en route avec le reste de la troupe, à 8 heures. Passés à travers la glace. Tous mouillés jusqu'aux genoux. Nous nous sommes arrêtés pour faire du feu et faire sécher nos vêtements. A 10 heures 30, nous nous sommes remis en route. Là on a eu des défaillances. A 1 heure, nous sommes arrivés sur la rive du fleuve. Halte pour dîner: une once d'alcool. Alexis a tué trois ptarmigans dont nous avons fait de la soupe. Nous suivons les traces de Noros et Ninderman, que nous avons perdus de vue depuis longtemps. En route à 3 heures 30. Nous sommes arrivés à un tertre élevé sur le bord de la rivière dans laquelle nous voyons de nombreux glaçons passer rapidement devant et s'en aller dans la direction du nord. A 4 heures 40, ayant trouvé du bois, nous avons fait halte. Nous avons rencontré un bateau de rivière qui va nous servir d'abri pour dormir. Une demi-once d'alcool pour souper.

Lundi, 10 octobre.—(120e jour).—Nous avons pris notre dernière once d'alcool ce matin à 5 heures. A 6 heures 30, Alexis est parti pour essayer de tuer des ptarmigans. Mangé des morceaux de peau de renne. Hier nous avons mangé la peau de renne qui servait à envelopper mes pieds.

Légère brise du sud-est.—Température supportable.

En route à 8 heures.—En traversant une crique, trois d'entre nous sont tombés à l'eau, de sorte que nous avons été obligés de faire du feu pour sécher leurs vêtements.—Nous sommes repartis à onze heures, mais la marche était horriblement difficile. Lee nous a supplié de l'abandonner. Nous avons rencontré quelques petites grèves et de grandes longueurs de berges élevées.—Traces nombreuses de ptarmigans.

Nous avons continué de suivre la trace de Ninderman et de Noros, et, vers trois heures, étant épuisés, nous nous sommes traînés dans une brèche de la rive, où nous avons allumé du feu avec le bois que nous avons pu trouver.—Alexis est ensuite parti pour chercher du gibier, mais est revenu les mains vides.—Nous n'avons rien pour souper qu'une cuillerée de glycérine. Tout le monde est faible, mais plein de courage. Que Dieu ait pitié de nous!

Mardi, 11 octobre.—(121e jour).—Ouragan du sud-ouest, accompagné de neige.—Nous sommes incapables d'aller plus loin. Alexis ne trouve plus de gibier et nous n'avons, pour toute nourriture, qu'une cuillerée de glycérine et de l'eau chaude. Plus de bois autour de notre campement.

Mercredi, 12 octobre.—(122e jour).—Nous avons pris, à déjeuner, notre dernière cuillerée de glycérine avec de l'eau chaude.—Pour dîner, nous aurons une couple de poignées d'écorce de saule arctique que nous ferons infuser dans un pot d'eau.—Chacun devient de plus en plus faible.—C'est à peine si nous avons assez de force pour aller chercher du bois.—L'ouragan du sud-ouest et la neige continuent.

Jeudi, 13 octobre.—(123e jour).—Thé de saule.—Vents violents du sud-ouest.—Pas de nouvelles de Ninderman. Nous sommes dans la main de Dieu; s'il ne vient à notre secours, nous sommes perdus; nous ne pouvons plus marcher contre le vent, et, rester ici, c'est mourir de faim.

Dans l'après-midi, nous avons fait un mille en avant pendant lequel nous avons eu à traverser une autre rivière ou un coude de la grande.—Après l'avoir traversée nous nous sommes aperçus que Lee avait disparu. Nous nous sommes réfugiés dans un trou de la berge, et j'ai envoyé à la recherche de Lee.—Il s'était laissé tomber sur la neige, et attendait la mort.—Nous avons récité tous ensemble le _Pater_ et le _Credo_.—Après souper, l'ouragan redouble de violence.—Nuit horrible.

Vendredi, 14 octobre.—(124e jour).—A déjeuner, une infusion de saule, à dîner, la moitié d'une cuiller à thé d'huile douce et infusion de saule.

Alexis a tué un ptarmigan dont nous avons fait de la soupe.

Le vent du sud-ouest s'apaise.

Samedi, 15 octobre.—(125e jour).—Thé de saule et deux vieilles bottes.

Décidons de partir au lever du soleil.—Alexis _broken down_[5]. Lee également—arrivons à une embarcation—elle est vide. Halte et campement.

[5] Cette expression est intraduisible en français; mot à mot: _brisé à terre_.

Au crépuscule, il nous semble apercevoir de la fumée dans la direction du sud.

Dimanche 16. (126e jour). Alexis _broken down_. Service divin.

Lundi, 17. (127e jour). Alexis mourant. Le docteur le baptise. Lecture de la prière des morts. Jour anniversaire de la naissance de M. Collins: 40 ans. Alexis mort d'épuisement et de faim, vers le coucher du soleil. Nous l'avons couvert du pavillon et couché sous la tente.

Mardi, 18 octobre, (128e jour). Calme et doux. Neige tombe. Alexis enterré dans l'après-midi. Nous l'avons déposé sur la glace de la rivière et couvert de glaçons plats.

Mercredi, 19 octobre, (129e jour). Coupons notre tente en morceaux pour nous envelopper les pieds. Le docteur est parti en avant pour trouver l'emplacement d'un campement. Nous avons changé de place à la brune.

Jeudi, 20 octobre, (130e jour). Temps clair, avec soleil mais très froid. Lee et Knack agonisants.

Vendredi, 21 octobre, (131e jour). Vers minuit, le docteur et moi avons trouvé Knack mort entre nous deux.

Lee a rendu le dernier soupir vers midi. Nous avons lu les prières des morts quand nous l'avons vu sur le point de trépasser.

Samedi, 22. (132e jour). Nous sommes trop faibles pour transporter les corps de Knack et de Lee jusque sur la glace. Le docteur, M. Collins et moi les avons portés de l'autre côté de la pointe de terre pour les soustraire à notre vue.

Mes yeux se ferment.

Dimanche, 23 octobre, (133e jour). Tous assez faibles. Nous avons dormi ou du moins nous sommes reposés aujourd'hui, puis nous avons été chercher du bois avant la nuit. Lu une partie du service divin.

Lundi, 24 octobre, (134e jour). Nuit cruelle.

Mardi, 25 (135e jour).

Mercredi, 26 octobre, (136e jour).

Jeudi, 27 octobre, (137e jour).—Iverson _broken down_.

Vendredi, 28, (138e jour). Iverson est mort ce matin.

Samedi, 29, (139e jour).—Dressler est mort cette nuit.

Dimanche, 30, (140e jour).—Boyd et Gortz sont morts pendant la nuit. M. Collins est mourant[6].

[6] Voir aux gravures le fac-simile de l'autographe.

Ici, s'arrête le carnet de de Long.

Au moment où la dernière note y a été inscrite, trois des hommes de la troupe vivaient encore: le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le cuisinier chinois Ah Sam; mais lequel a survécu aux deux autres pour recevoir leur dernier soupir? Nul ne le sait et nul ne le saura jamais.

Nous nous arrêterions ici et n'ajouterions plus un mot si nous ne devions encore montrer avec quel acharnement la fatalité semble s'être attachée à cet infortuné de Long et à ses compagnons. Nous avons déjà vu que si Ninderman et Noros, à leur arrivée à Bulcour, étaient repartis immédiatement avec des traîneaux, au secours de leurs compagnons, la plupart de ceux-ci eussent été sauvés. Nous savons, d'un autre côté que, si la baleinière avait pu faire une vingtaine de milles de plus, ils auraient rencontré les deux voyageurs bien avant leur arrivée à Bulcour et eussent pu se porter au secours de leur commandant; mais le destin voulut qu'on les conduisît à Gemovyalack en les détournant du chemin de Boulouni. Enfin, chacun se rappelle le dernier dialogue de M. Danenhower avec M. Jackson. Ce n'est pas tout; M. Jackson va nous raconter comment cette malheureuse troupe a débarqué à trente milles d'un village habité toute l'année où elle aurait pu trouver des secours; elle n'en eut malheureusement pas connaissance, et comment aussi elle passa à quelques verstes d'un magasin rempli de viande de renne; mais nous nous arrêtons là pour laisser la parole à M. Jackson.

«Le sort, dit-il en parlant de de Long, paraissait lui être contraire. S'il eût abordé trente milles plus à l'ouest, il fût tombé sur un village habité toute l'année par les indigènes. Ce village se trouve au nord d'Upper-Boulouni. Il passa aussi à vingt verstes d'une hutte, où étaient suspendus les cadavres de vingt rennes que les indigènes tenaient en réserve pour l'hiver. En outre, il n'avait pas avec lui un seul fusil de chasse; il avait même donné l'ordre, en quittant son premier campement, de les abandonner sur la glace; or, dans les contrées qu'il devait traverser, les rennes sont rares, tandis que les ptarmigans abondent. Le journal de de Long porte en effet, chaque jour, la mention: «Ici, traces nombreuses de ptarmigans», et pour les tuer Alexis n'avait qu'une carabine; aussi, tout bon tireur qu'il fût, ne tua-t-il que quelques-uns de ces oiseaux. Le jour où Ninderman et Noros quittèrent le reste de la troupe, une bande de plus de deux cents ptarmigans vint s'abattre à un quart de mille du campement, et cependant on ne put en tuer un seul. Avec un seul fusil de chasse, Alexis eût pu soustraire à la famine, et par conséquent sauver tous ses compagnons, bien que la saison fût trop avancée pour rencontrer des rennes. Autre fait que j'ai appris à Gemovyalack et qui montre jusqu'à quel point la fortune était contraire à ce malheureux de Long. Deux indigènes, revenant du nord du delta, et se dirigeant vers Bykoff, aperçurent sur leur chemin l'empreinte des pas de la troupe de de Long, deux jours après son passage; ils trouvèrent, en outre, une carabine Remington laissée par celui-ci dans une hutte, à moitié chemin entre le point de débarquement et celui où les cadavres ont été trouvés; mais, au lieu de suivre ces empreintes, ils se contentèrent d'emporter la carabine et de se retirer, craignant d'avoir affaire à des maraudeurs ou à des voleurs de grand chemin. Ayant entendu parler de Melville et de sa troupe, des trois canots et de la disparition du capitaine, en arrivant à Gemovyalack, ils s'abstinrent de dire ce qu'ils avaient vu, de peur d'être punis pour n'avoir pas suivi les traces qu'ils avaient rencontrées, et ce ne fut qu'après quelques jours qu'ils rompirent le silence, mais alors il était trop tard.

D'un autre côté, de Long commit une faute par suite de son excès de sollicitude pour ses livres et papiers particuliers, ainsi que pour les instruments scientifiques et autres bagages, dont il surchargea inutilement ses hommes. Il eût pu laisser tous ces objets dans sa première _cache_, mais il voulut, au contraire, les faire porter avec lui par ses hommes pendant toute la durée de leur pénible voyage. Quand on les emporta, en même temps que les cadavres, ils remplissaient un traîneau à chiens. De Long tenait tant à ses livres et à ses cartes qu'il dépensa ce qui lui restait de force pour essayer de les porter sur le sommet du tertre où il expira avec le docteur Ambler et Ah Sam, afin de les soustraire aux eaux de l'inondation, lors du débordement de la Léna au printemps; mais il ne put y porter que ses cartes.

Après le départ de Noros et de Ninderman, leurs compagnons ne firent plus que dix-huit milles dans l'espace de vingt jours, c'est-à-dire depuis le 9 jusqu'au 30 octobre, date à laquelle se termine son carnet. Même avant le départ de Ninderman, de Long était très faible; quand il avait marché pendant dix minutes, il était obligé de se coucher pour se reposer, et disait alors à ses compagnons: «Ne vous inquiétez pas de moi, marchez aussi loin que vous pourrez, je vous suivrai.» Après chaque journée de marche, il faisait construire d'énormes bûchers qu'il allumait à la nuit, et dont la flamme atteignait trente pieds de haut. Les débris du dernier de ces bûchers se trouvaient à quelques centaines de mètres de l'endroit où tous les membres de la troupe expirèrent. Par ce moyen, il espérait attirer l'attention des gens que, persistait-il à dire, on ne pouvait manquer d'envoyer à sa recherche. Mais ces bûchers brûlèrent en vain; à l'époque de sa mort, pas un être humain ne se trouvait dans un rayon de cent milles.

Le parti de Melville à Gemovyalack, s'en trouvait à peu près à cette distance.

La lumière produite par ces bûchers pouvait, au milieu de l'atmosphère glacée des plaines du delta, être aperçue à quarante ou cinquante verstes, et les partis de recherches se fussent trouvés alors dans ce périmètre, et de Long eût été évidemment secouru.

La grande croix qui surmonte le mausolée élevé sur la montagne voisine de la hutte de Matock, peut être aperçue de vingt ou trente verstes. Des arrangements ont été pris par Melville avec le général Tchernaieff, gouverneur d'Irkoutsk, pour que la pyramide entière soit recouverte d'une couche épaisse de terre, afin d'empêcher la chaleur du soleil de pénétrer jusqu'aux cadavres et de les dégeler. Si cette mesure est prise de bonne heure, les corps resteront intacts indéfiniment, parce qu'à une profondeur de deux ou trois pieds le sol du delta ne dégèle jamais. Ils pourront donc être enlevés plus tard, si on le désire.

Le général Tchernaieff a fait placer une inscription en russe sur la tombe, et tous les fonctionnaires de la région ont reçu l'ordre de veiller à ce que le monument soit maintenu en bon état.

SIXIÈME PARTIE

LE RETOUR

SIXIÈME PARTIE

LE RETOUR

CHAPITRE XIII.

Retour.

Position du lieu où furent retrouvés les corps du capitaine de Long et de ses compagnons.—Erreur du premier sur le chemin qu'il avait parcouru et sur sa véritable position.—Stolboï.—M. Jackson reprend la route suivie par Ninderman et Noros.—Il arrive à Boulouni.—Son départ pour Verschoyansk où il espère rattraper M. Melville.—En route il apprend qu'il est précédé de deux officiers américains.—Quand il arrive à Verschoyansk, Melville est parti, ainsi que les deux officiers américains.—Qui sont ces derniers.—Le capitaine Berry, commandant du _Rodgers_.—Après plusieurs jours de marche forcée, M. Jackson rejoint le capitaine Berry et le lieutenant Hunt, son compagnon.—Nouvelles qu'il en reçoit.—Le lieutenant Putnam emporté par les glaces.—Récit du voyage du capitaine Berry.—Les trois voyageurs rejoignent M. Melville, retenu à Kengurack par les neiges.

Comme nous l'avons vu précédemment, M. Jackson avait rencontré l'ingénieur Melville à Simowyelack, au moment où celui-ci se disposait à terminer la dernière partie de sa tâche. De son côté, il était parti pour visiter l'endroit où de Long et ses compagnons ont péri. «L'endroit où les corps de de Long et de ses compagnons furent trouvés, dit-il, dans une lettre datée à Yakoutsk du 8 juin, se trouve au nord-est de l'île Stolboï, qui s'élève comme un pilier juste à l'endroit où la Léna se divise pour envoyer un de ses bras vers l'est. Pendant toute la durée de sa retraite à travers le delta, de Long n'avait pas cru à l'existence de cette île, ou du moins croyait l'avoir dépassée depuis longtemps, car quinze jours avant sa mort il écrivait sur le carnet qu'on a retrouvé près de son corps: «Je suis convaincu que nous sommes dans l'île de Titary, à vingt-cinq milles de Kumah-Surka.» Le dédale de rivières qui se croisent et s'enchevêtrent en traversant le delta, l'avait trompé, et, dans l'état de faiblesse où il se trouvait, il supposait avoir parcouru plus de chemin qu'il ne l'avait fait en réalité. Mais en arrivant sur la pointe élevée le long de laquelle était appuyé le mince abri où ses compagnons expirèrent et qui devait lui servir à lui-même, ainsi qu'au docteur Ambler et à Ah Sam, de champ de repos, il dut voir clairement son erreur et reconnaître qu'il était à cent milles au moins de ce Kumah-Surka, dont quelques jours auparavant il ne s'était cru éloigné que de quelques milles.»

Après avoir visité ce lieu de lugubre mémoire, M. Jackson reprit la route qu'avaient suivie Ninderman et Noros pour se rendre à Boulouni. Il en repartit le 4 mai, espérant rencontrer Melville à Verschoyansk; mais, cette année, le dégel étant arrivé quinze jours plus tôt que d'ordinaire, il éprouva de grandes difficultés à arriver jusqu'à cette ville. Ces difficultés furent encore augmentées par ce fait, que deux officiers du _Rodgers_ étaient passés sur la même route, prenant les rennes qu'on lui avait réservés après la clôture des stations de rennes. Il n'arriva donc à Verschoyansk que longtemps après le départ de M. Melville et de ses compagnons, et un jour plus tard que les deux inconnus qui le précédaient. Il apprit alors que ces deux derniers n'étaient autres que le lieutenant Berry, capitaine du _Rodgers_, et le lieutenant Hunt. Mais nous allons le laisser raconter lui-même sa rencontre avec ces deux officiers.

Pendant le trajet de Boulouni à Verschoyansk, localité située à environ moitié chemin entre le delta de la Léna et Yakoutsk, j'appris de voyageurs tongouses, en traversant la _tundra_, que deux _bolschoï_ américains avaient passé les stations des rennes, se rendant de Kolymsk en Russie. Pendant plusieurs jours, je ne pus m'imaginer quels pouvaient être ces Américains de distinction, et ce n'est qu'après avoir atteint la station des rennes de Kulgachsoch que je sus qui ils étaient. Car on me dit, à cette station, que, deux jours avant mon arrivée, le capitaine Berry, du steamer _Rodgers_, et le lieutenant Hunt, l'avaient traversée, et qu'ils étaient en route pour Yakoutsk. Ils étaient arrivés à Kulgachsoch à un moment bien choisi pour eux. En me rendant au delta, j'avais en effet avisé les chefs des stations de rennes que je serais de retour dans une dizaine de jours environ, et, conséquemment, bien que le moment de l'ouverture des ports fût venue, ils avaient conservé un nombre de rennes suffisant pour mes traîneaux.

Si je n'avais pas été attendu, je crois que le capitaine Berry eût éprouvé de grandes difficultés à pousser en avant de Kulgachsoch, attendu que chevaux et chiens sont inconnus dans cette région, et qu'il n'existe actuellement aucun moyen de locomotion à moins que l'on ait eu la précaution d'amener avec soi ses propres chevaux.

De tous ceux qui faisaient partie de l'expédition à la recherche de _la Jeannette_, j'étais resté le dernier dans le delta, et, par conséquent, aussitôt après mon passage, les rennes auraient été envoyés dans les montagnes pour la saison d'été. Heureusement, Knass Ivan, le grand propriétaire de rennes sur cette route, en avait gardé juste assez pour deux (environ 35), et, par conséquent, je n'ai pas éprouvé un grand retard dans mon voyage. Ce fut une raison pour moi de faire tous mes efforts afin de rejoindre le capitaine Berry. Mais un jour de soleil produit un effet désastreux sur la _tundra_ couverte de neige, et je m'aperçus bientôt que si le capitaine Berry avait pu atteindre Verschoyansk en traîneau, il en serait autrement pour moi, qui n'étais qu'à cinquante milles de distance de cette localité, et je me vis dans la nécessité de monter à cheval et de perdre un temps précieux à me procurer six ou sept malheureuses bêtes. A Verschoyansk, où j'arrivai à 7 heures du soir, j'appris que le capitaine Berry et ses hommes étaient partis le matin même à 10 heures, et comme il m'était impossible de me procurer assez de chevaux avant le lendemain à 2 heures, je craignis que mes efforts pour les rejoindre ne fussent infructueux. La première journée suffit pour me montrer combien ma tâche serait difficile, même gagnant cinquante milles en un jour, et combien, en temps de dégel, il est avantageux d'avoir une avance, ne fût-elle que d'un jour seulement. La rivière Jana, que le capitaine avait en effet pu traverser la nuit précédente, était devenue pour moi impraticable au même endroit, et je dus faire un détour de vingt milles pour rejoindre la route sur le bord opposé. Mais je poussai néanmoins en avant, et, après une poursuite d'environ cent cinquante milles, je fus assez heureux pour le rejoindre lui et ses gens. Il avait été retardé par les Yakoutes, qui refusaient de faire plus de cinquante verstes par jour, pour ménager leurs chevaux. J'appris de sa bouche, qu'après l'incendie de son navire, n'ayant aucune nouvelle de _la Jeannette_, il s'était décidé à partir en traîneau, pour chercher les traces de ce navire supposé perdu. Il se proposait de suivre la côte du pays des Tchouktchis, jusqu'à l'Indigirka, et de poursuivre sa route jusqu'à la Jana et la Léna, et de retourner ensuite en Amérique par Yakoutsk et la voie de Sibérie. Mais, en route, ayant appris la nouvelle du naufrage de _la Jeannette_; de la perte du parti de de Long; de l'expédition de Melville, et, enfin à Ustyansk, près de l'embouchure de la Jana, le résultat des recherches de ce dernier, il s'était décidé à se rendre à Yakoutsk pour conférer avec lui, avant de prendre une détermination sur ce qu'il avait à faire. Le capitaine Berry était, en outre, porteur de mauvaises nouvelles sur le sort du lieutenant Putnam, qui avait été emporté avec son traîneau par les glaces de la baie de Saint-Laurent, et que l'on n'avait pas encore retrouvé au moment de son départ. L'enseigne Hunt, qui accompagnait le lieutenant Putnam dans le malheureux voyage pendant lequel ce triste événement est arrivé, m'en a raconté les détails, dont je vous ai télégraphié la substance au bureau de Yakoutsk. Le capitaine Berry et l'enseigne Hunt n'avaient cependant pas perdu tout espoir de revoir ce jeune officier. Ils pensaient qu'il avait des chances de salut. Il avait avec lui des chiens qui pourraient lui fournir assez de nourriture pour un mois. Ils parlaient de Putnam comme d'un homme plein de bravoure et de sang-froid qui ferait certainement tous ses efforts pour se sortir de sa terrible position. «Une circonstance qui est de nature à nous donner de l'espoir,—disait le capitaine Berry,—c'est ce fait qu'un indigène, qui avait été entraîné sur les glaces de la baie de Saint-Laurent, sans avoir autre chose que les habits qu'il portait et un fusil, demeura absent durant un laps de trois mois et finit par se sauver sans le secours de personne.»

Nous trouvâmes M. Melville bloqué par les neiges à la station de rennes de Kengurach, au pied du versant septentrional de la chaîne de Verschoyansk, où nous dûmes tous attendre trois jours avant de pouvoir traverser les montagnes. Le capitaine Berry eut l'amabilité de me raconter son voyage à la recherche de _la Jeannette_. Parti de la baie de Saint-Laurent, il avait suivi la côte de Thouktchis jusqu'à Ruski-Oustie, sur l'Indigirka, et de là jusqu'à Ustyansk, sur la Jana. Jusqu'à Ruski-Oustie, il avait suivi la côte de l'Océan Arctique avec traîneau attelé de chiens. Ensuite, de Ruski-Oustie, il s'est rendu à Eliku, qui se trouve à une grande journée de marche plus au nord sur la rivière. De là il passa à Balli, pour gagner Ustyansk et Verschoyansk. Ses recherches le long de la côte ont été très complètes jusqu'à Ruski-Oustie. Mais là, ne pouvant se procurer de la nourriture pour ses chiens, il a été contraint de modifier son plan de voyage et de renoncer à son projet de pousser jusqu'à la Léna pour explorer toute la côte sibérienne de la baie de Saint-Laurent jusqu'à l'Oleneck, de sorte que l'expédition d'hiver à la recherche du lieutenant Chipp se serait trouvée terminée du côté de l'est. Voici le récit que le capitaine Berry m'a fait de son voyage:

«Après l'incendie du navire, nous sommes allés chercher asile dans les villages des Tchouktchis de la baie de Saint-Laurent. Nous voyant suffisamment approvisionnés de vivres, puisque les indigènes partageaient leur nourriture avec nous, mon grand souci était de procurer à mes hommes des vêtements convenables, car un petit nombre seulement d'entre eux étaient pourvus de peaux et de fourrures. J'envoyai donc un indigène chez un propriétaire de rennes, nommé Omlikot, avec mission de rapporter tous les vêtements de peau dont nous avions besoin. Mais il ne revint qu'au bout d'un assez long temps et me dit alors qu'Omlikot viendrait voir lui-même ce que je désirais. Mais celui-ci ne vint pas, et depuis j'ai appris qu'il avait été surpris par une tempête de neige pendant laquelle il avait perdu trois chiens sur six qui composaient son attelage. Alors je pris le parti d'aller, sans perdre de temps, à l'île d'Eccletlan, où j'avais laissé M. Putnam avec quelques hommes et des provisions. La mission de celui-ci était de s'assurer si quelques hommes de _la Jeannette_ n'atteindraient point la côte quelque part aux environs. Il devait aussi, pendant l'automne, pousser vers l'ouest aussi loin qu'il le pourrait et laisser, sur un point, des provisions pour le printemps ou pour les gens de _la Jeannette_, s'ils survenaient. Le 27 décembre, je quittai donc le village de Nunamo pour me rendre à l'entrepôt laissé sur la côte par M. Putnam et y prendre les vêtements nécessaires à mes hommes. Mes chiens avaient été très maigrement nourris à Nunamo; aussi, le premier jour, bien qu'ayant marché de 7 heures du matin jusqu'à 9 heures du soir, je ne pus dépasser Inchowin. Le lendemain, les chiens étant épuisés, je jugeai nécessaire de leur donner du repos et de la nourriture avant d'aller plus loin. Le jour suivant,—toujours pendant que j'étais à Inchowin,—il survint un coup de vent, accompagné de tourbillons de neige si violents que je dus attendre. Le troisième jour, je me remis en route et je poussai jusqu'à Outan, où je retrouvai deux de mes chiens qui s'étaient égarés. Là, je rencontrai M. Putnam, qui se dirigeait vers la baie de Saint-Laurent, avec des provisions et quelques vêtements pour les gens de l'équipage. Le lendemain, je continuai mon voyage, et enfin j'arrivai le 2 janvier à l'entrepôt, où, rassemblant tous les vêtements, j'en trouvai une quantité suffisante pour tous mes hommes.

J'attendis ensuite le retour de MM. Putnam et Hunt, que je me proposais d'envoyer vers l'ouest à la recherche des nouvelles de _la Jeannette_ et des baleiniers perdus. Mais, en arrivant de la baie de Saint-Laurent, M. Hunt m'apprit que M. Putnam avait été emporté sur la glace, en traversant la baie de Saint-Laurent, et que, bien qu'on eût fait diligence pour le retrouver, il n'était pas encore de retour au quartier d'hiver du _Rodgers_ au moment où il avait lui-même quitté les villages indigènes voisins de ce point. Il ajouta qu'en route il avait appris, de la bouche de quelques Tchouktchis, que Putnam avait été vu sur la glace, au large du cap sud de la baie de Saint-Laurent par plusieurs indigènes qui paraissaient avoir confiance en son salut. D'autres Tchouktchis vinrent me dire plus tard qu'il avait abordé sain et sauf sur la côte méridionale de la baie de Saint-Laurent. Mais quelques jours avant mon départ vers l'ouest, je découvris que ce renseignement était faux. M. Putnam ne revenant pas et, d'un autre côté, ne désirant pas envoyer M. Hunt seul, je jugeai nécessaire de lui adjoindre quelque autre compagnon. Comme j'étais la seule personne pouvant aller avec lui; comme j'étais en outre assuré que les officiers qui étaient à la baie de Saint-Laurent feraient tout ce qu'il leur serait possible de faire pour sauver M. Putnam; et qu'enfin j'avais appris que M. Waring était déjà parti à sa recherche, je me décidai à partir vers l'ouest.

«Nous commençâmes donc nos préparatifs. Notre premier soin fut de nous procurer des chiens pour notre expédition. Comme nous étions à court d'objets d'échange, j'éprouvai beaucoup de difficultés à me procurer un simple attelage de quinze bêtes. Les Tchouktchis semblaient hésiter à se dessaisir de leurs animaux.

»Je constaterai ici que j'avais formé primitivement le projet de faire moi-même l'expédition de l'ouest; mais, la perte du navire _Rodgers_, m'avait décidé à rester avec mes gens jusqu'à ce qu'un navire quelconque se présentât pour nous recueillir. Avant de quitter la baie de Saint-Laurent, j'avais essayé de me mettre en communication avec M. Putnam à notre dépôt, mais je ne pouvais le faire qu'en envoyant mon propre attelage, attendu que les Tchouktchis de cette partie de la côte n'ayant que très peu de chiens, et ceux qui en avaient, ne tenaient nullement à faire le voyage. Or, je sentais que je pourrais moi-même avoir besoin de ces chiens pour aller chercher des vêtements pour mes hommes ou pour tout autre motif, car je n'étais pas sans inquiétude sur les dispositions des indigènes de la baie. Aussitôt que j'arrivai à la maison de l'île Eccleetlan, je donnai l'ordre à M. Gilder, de se rendre à Kolymsk, et de là au bureau télégraphique le plus voisin, pour annoncer la perte du navire à l'honorable secrétaire de la marine, et l'aviser, en même temps, que nous n'étions pas en danger de mourir de faim, attendu que nous pouvions nous procurer en abondance la même nourriture que les gens du pays.

»M. Gilder déploya beaucoup d'activité pour se procurer des chiens et donna ses effets particuliers comme articles d'échange, ce qui lui permit de faire son expédition sans les quelques chiens que j'avais. Je laissai donc ceux qui étaient là pour être employés à la recherche de _la Jeannette_ ou au salut de ses hommes, dans le cas où ils viendraient à aborder sur quelque point de la côte. Je restai à Eccleetlan jusqu'au 8 février. Avant de partir, je reçus une lettre de M. Stony, m'informant que M. Putnam n'était pas revenu à Nunamo, et qu'il n'avait atteint nul point de la côte, mais qu'un de ses chiens était arrivé à terre au sud de la baie de Saint-Laurent, avec un trou de balle au cou, preuve évidente que M. Putnam avait essayé de le tuer pour en faire sa nourriture, car il avait peu de vivres, bien qu'il eût une bonne provision de vêtements, au moment où il fut emporté par les glaces. C'est la première information précise à son sujet que j'ai reçue, car les indigènes qui m'avaient dit qu'il était sain et sauf m'avaient menti.

»Je partis le 8 février, d'Eccleetlan pour explorer la côte et me mettre à la recherche de _la Jeannette_ et des baleiniers perdus, en attendant de pouvoir être en communication avec les autorités russes. Le premier jour, j'arrivais à Unidling, village tchouktche, après quatre heures de marche. Le lendemain, un violent vent du sud, qui chassait devant lui d'énormes tourbillons de neige, nous força de rester dans ce village. Un vent d'ouest lui succéda. Plusieurs chiens de notre guide s'étant égarés, nous dûmes nous mettre à leur recherche, ce qui nous fit perdre une autre journée. Le 11, nous fûmes encore retardés par le fait d'un de nos Tchouktchis qui manquait à l'appel, et que notre guide voulut attendre. Le 12, nouvelle tempête du sud, accompagnée de tourbillons de neige, de sorte que, bien que nos chiens fussent prêts et attelés, nous dûmes attendre encore. Enfin, nous partîmes dans la matinée du 13 et nous arrivâmes à Peelkin, où nous fîmes halte, nous y apprîmes que Koloutchin était rempli d'indigènes qui se rendaient à la rivière Kolyma, qu'il n'y avait donc pas d'espoir d'y trouver un gîte. Le lendemain, c'est-à-dire le 14, nous nous remîmes en marche avec l'intention de prendre les dispositions nécessaires pour trouver un gîte. Dans cette partie de notre voyage, nous rencontrâmes une glace inégale et raboteuse, et, comme j'étais encore novice dans l'art de conduire un attelage de chiens, j'éprouvai beaucoup de difficultés à maintenir mon traîneau en équilibre, aussi, bien que la journée fût très froide, je ne m'aperçus pas le moins du monde de la rigueur de la température. Loin de là, je me trouvai presque incommodé par la chaleur. Je conduisais moi-même mon traîneau dans lequel se trouvaient nos vivres et ceux de nos chiens pour la plus grande partie du trajet; mon guide tchouktche emmenait le sien, emportant des marchandises que nous devions échanger sur la Kolyma. Nous fûmes retenus à Koloutchin, jusqu'au 19 février, par des coups de vent et par des tourbillons de neige; ce jour-là nous nous remîmes en marche. Entre Koloutchin et le village d'Aconach, nous eûmes un vent nord-nord-ouest et un froid intense, et, comme nous y étions exposé en plein, j'eus le nez et les deux joues gelés, mais légèrement par bonheur.

»C'est là que j'appris, pour la première fois, que le capitaine Hooper avait visité le cap Wankarem l'été dernier, et qu'il avait eu des nouvelles de l'un des baleiniers perdus.

Le 20 février, nous arrivâmes au village de Wankarem, où j'appris des indigènes que le capitaine Hooper avait recueilli un certain nombre d'objets ayant appartenu à un bâtiment qui avait passé en vue de la côte s'en allant à la dérive au milieu des glaces. Ce navire avait perdu ses mâts et portait attaché à l'extrémité de son bâton de foc une paire de bois de renne. Les indigènes prétendaient aussi avoir vu des cadavres à bord. Ce navire avait dû s'échouer sur la côte, dans la dernière quinzaine d'août ou dans la première de septembre, d'après les calculs approximatifs que les renseignements fournis par les indigènes me permirent de faire. J'appris aussi que les indigènes n'avaient visité le navire qu'une seule fois avant qu'il fût entraîné au large. Je trouvais encore à Koloutchine trois caisses de _pemmican_ et une caisse de pain qu'y avaient laissées M. Putnam. Je ne quittai cet endroit qu'après un nouveau retard, occasionné par le mauvais temps et par la nécessité de réparer les traîneaux.

Enfin nous pûmes partir le jour anniversaire de la naissance de Washington, mais, par suite de la lenteur accoutumée des indigènes, nous ne nous mîmes en marche qu'à 6 h. 1/2 du matin. Nous poursuivîmes notre route jusqu'à 7 h. 1/2 du soir, et nous campâmes sur la neige pendant la nuit.

Le lendemain matin nous fûmes prêts à partir de bonne heure et nous allâmes jusqu'à Terkipia, que je reconnus pour l'un des villages que j'avais aperçus l'automne précédent pendant le voyage du _Rodgers_, mais où il m'avait été impossible d'aborder à cause du mauvais temps qui sévissait alors sur la côte. Là nous apprîmes qu'il était extrêmement difficile, dans la région de l'ouest, de se procurer de la nourriture pour les chiens, et notre guide nous conseilla de renoncer à notre expédition. Je lui dis que je préférais aller vérifier le fait par moi-même, et que je ne voulais pas ajouter foi aux assertions des marchands venant de la Kolyma, en ce qui concernait l'existence ou non de nourriture pour les chiens, dans la direction de l'ouest.

En conséquence, nous emportâmes toute la viande de phoque et de morse qui pouvait tenir dans nos traîneaux pour être assuré d'avoir suffisamment de provisions pour nos chiens durant le trajet. Ce surcroît de charge rendit le travail très dur pour les chiens de nos traîneaux et nous empêcha d'avancer aussi rapidement que nous l'aurions fait si nous avions été certains de trouver sur notre chemin de la nourriture pour nos chiens. Plusieurs Tchouktchis qui nous accompagnaient ayant appris que la nourriture était rare, rebroussèrent chemin et s'en retournèrent, renonçant à pousser jusqu'à la Kolyma. Bientôt nous fûmes contrariés par de nombreux coups de vent et nous fûmes encore retardés par plusieurs ouragans accompagnés de tourbillons de neige si épais qu'il était impossible à notre guide de trouver son chemin. Près du même village, j'aperçus un baril d'huile qui était venu échouer le long de la côte. Ce baril avait sans doute appartenu à quelque bâtiment baleinier, mais il ne portait aucune marque qui permît de le reconnaître. Les indigènes me racontèrent aussi qu'ils avaient vu, pendant l'été précédent, un navire sans mâts au milieu des glaces flottantes; mais que ce bâtiment était si loin au large qu'on ne pouvait distinguer s'il avait ou non des hommes à bord. Ils avaient essayé de le rejoindre avec leurs bateaux, sans y parvenir. Ils ajoutèrent que ce bâtiment avait été aperçu le jour même où l'autre navire avait été vu près de Wankarem.

Le 28 février, nous atteignîmes le village de Goblone, qui se compose de deux maisons, si toutefois on peut appeler de ce nom de misérables cabanes tellement criblées de trous qu'elles ne peuvent fournir à ceux qui sont à l'intérieur qu'un asile bien précaire. La chambre d'habitation, autrement dit la chambre à coucher, qui est généralement faite de peau d'ours ou de renne, était percée d'une multitude de trous donnant libre accès au froid rigoureux qui règne dans ces contrées. Les habitants semblaient avoir fort peu de vivres et leurs vêtements étaient tellement usés qu'ils étaient presque entièrement dépouillés de leur fourrure. Ce sont les indigènes les plus pauvres que j'aie rencontrés le long de la côte et dans le reste de mon voyage. Nous reçûmes en cet endroit de meilleures nouvelles relativement à la nourriture pour les chiens et aux provisions que l'on pouvait se procurer dans la région de l'ouest, ce qui détermina notre guide, qui jusque-là était resté hésitant, à se remettre en marche. Le 1er mars nous arrivâmes à Detrouck. C'est le point le plus occidental que le _Rodgers_ ait découvert l'été dernier. Mais, à cette époque, une violente tempête de neige, le vent du nord-est et un fort ressac qui régnaient le long de la côte l'empêchèrent d'aborder. Les indigènes nous dirent qu'ils avaient été fort effrayés en nous voyant arriver et que, craignant que nous ne leur fissions quelque mal, ils s'étaient cachés en attendant notre débarquement. Je leur assurai que leurs craintes n'avaient aucun fondement, que notre mission était toute pacifique, et leur en fis connaître l'objet.

Ils racontaient que l'été dernier un baleinier, entièrement démâté, avait été entraîné par les glaces, près de la côte, à l'extrémité de leur village. Quelques-uns d'entre eux qui l'avaient visité disaient que ce navire était tellement rempli de glace qu'il était impossible de descendre à l'intérieur. Ils n'avaient vu aucun cadavre à bord, et son bâton de foc ne portait point de bois de renne à son extrémité comme celui de l'autre navire.

Les objets suivants en avaient été rapportés:

Un aviron trop court pour un canot de baleinier, et garni de cuir, ce qui n'est pas d'usage à bord des navires allant à la pêche de la baleine, car d'habitude ceux-ci ne garnissent de cuir que les tolets de leurs canots.

Trois chaudières, un tisonnier de cuisine.

Un harpon à bombe brisé.

Deux harpons ordinaires.

Des châssis de la claire-voie et quelques pièces de bois.

Aucune de ces épaves ne portait de marque pouvant faire reconnaître à quel navire elle avait appartenu.

Les indigènes avaient rapporté, en outre, un marteau de tonnelier, marqué d'un côté: «Acier fondu» et de l'autre des lettres J. D. en lettres gravées. L'aviron était de bois de frêne, le bras peint en blanc et la pale en brun. Les harpons étaient marqués d'un côté: «Acier fondu» et de l'autre: «Mack».

Les naturels nous dirent également que le bâtiment contenait une grande quantité de dépouilles de phoques, et d'huile de baleine.

Ce ne pouvait donc être le même que celui aperçu près de Wankarem, puisqu'il avait été vu en même temps, et que celui-ci ne contenait pas de cadavres. Les naturels l'avaient visité une fois au moment où les glaces l'entraînaient vers le nord-est et l'ouest. Il était peint en noir à l'extérieur et en blanc à l'intérieur. D'une manière approximative (les naturels divisant leur temps par mois et non par jours), ce bâtiment avait été vu vers la fin d'août. Des amoncellements de glaces couvraient l'avant, de sorte qu'il était impossible de distinguer son nom.

Les indigènes nous apprirent aussi que le vent, qui nous avait empêché de débarquer sur leur côte, avait continué de souffler pendant quatre jours avec tant de violence que la glace s'était rompue. Depuis elle est restée dans le même état. Ils en étaient d'ailleurs fort heureux; ce vent leur ramenait les phoques, qui arrivaient juste à temps pour les empêcher de mourir de faim, car depuis quelque temps ils manquaient de vivres. Ces phoques sont restés près de leur côte pendant tout l'hiver.

Ces indigènes ne se fatiguaient pas cependant de nous manifester leur désappointement quand ils virent le navire disparaître, car le pillage de cette épave, si elle était venue échouer à la côte, eût été pour eux la source d'une véritable fortune.

L'homme avec lequel nous nous arrêtâmes dans ce village avait sur l'épaule gauche une très vilaine balafre qu'il avait reçue, il y a plusieurs années, dans un combat contre un ours. En essayant de tuer l'animal, celui-ci l'avait saisi par l'épaule et l'avait privé pour longtemps de l'usage de son bras gauche; aujourd'hui encore il le plie difficilement et ne peut guère s'en servir.

Nous arrivâmes le samedi 4 mars au cap Yarken, distant de 20 à 25 milles de Detourck, et nous y restâmes pendant plusieurs jours. Ayant appris que des marchands tchoucktchis, qui nous avaient précédés, avaient emporté tout ce qui restait dans le village de nourriture pour les chiens, nous profitâmes de notre séjour en cet endroit pour nous en approvisionner aussi largement que possible aux environs. Nous pensâmes ainsi qu'il était prudent de donner à ces marchands le temps de prendre quelque avance, afin de permettre aux indigènes de refaire leurs provisions. D'ailleurs, les villages sont assez nombreux sur cette partie de la côte, pour m'empêcher de concevoir la moindre crainte au sujet des vivres. J'eus aussi à faire changer un des patins de mon traîneau, trop usé pour supporter désormais un supplément de provisions.

Nous quittâmes Jarken le 11 mars; nous étions en marche depuis deux heures environ, quand nous rencontrâmes deux attelages revenant d'Enmetan et dont les conducteurs nous prévinrent que nous rencontrerions à ce village, ainsi qu'à Gougarigan, qui se trouve plus à l'ouest, un tel encombrement de traîneaux, que les chiens manqueraient de nourriture. Cette nouvelle fit craindre à notre conducteur de ne pas trouver de quoi nourrir nos bêtes, et il insista pour revenir sur ses pas, ou au moins pour attendre que les traîneaux se fussent éloignés. Comme nous avions suffisamment de nourriture pour les chiens, j'étais d'avis de continuer notre route sans nous arrêter à ces villages; mais je ne pus l'y décider, malgré l'offre que je lui fis de remplacer à Kolimsk les chiens qu'il aurait perdus. Il me répondit qu'il ne pouvait se risquer à perdre son attelage, de sorte que cet attachement pour ses chiens nous fit perdre un jour, car nous revînmes au cap Yarken. Nous en partîmes enfin le 12 mars, et nous atteignîmes Enmetan, où nous passâmes la nuit. Nous en repartîmes le lendemain matin; chemin faisant, nous traversâmes le village de Gougarigan, et nous ne nous arrêtâmes qu'à huit heures du soir. La dernière partie de la traite se fit au milieu de l'obscurité, et à travers des tas de glaçons, où nos traîneaux versaient et se heurtaient à chaque instant au point d'être mis en pièces. Je suis encore à me demander aujourd'hui comment nous avons pu passer en cet endroit. Pendant toute la journée, nous eûmes un temps sombre et de la neige. Le vent qui venait du sud et du sud-ouest commença à souffler en tempête. Il nous fallut de nouveau coucher à la belle étoile; la neige tombait en flocons si serrés que nos chiens en furent complétement couverts. Me réveillant, au bout de quelque temps, je me sentis chaud et à mon aise, bien que j'eusse les pieds et les jambes complétement couverts de neige. J'avais eu soin de m'abriter contre le vent derrière mon traîneau, sans cette précaution j'aurais eu le lendemain matin à m'ouvrir un passage pour sortir de dessous la couche de neige.

Il était tard quand nous partîmes le lendemain. Pendant les premières heures de la journée, il neigeait si dru, qu'il était impossible de distinguer la route, et nous ne pouvions avancer.

Après deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin les ruines d'une maison de bois. Notre guide nous raconta qu'autrefois avait existé en cet endroit un village habité par des Russes et des indigènes, qui tous sont morts de faim. Ce village s'est donc trouvé anéanti par la famine. En quittant cet endroit, nous eûmes à franchir une baie qui n'est pas marquée sur les cartes, et la nuit suivante nous couchâmes à l'abri d'une falaise fort remarquable et très élevée. De ce point jusqu'à trente milles plus loin environ, la côte est formée de hautes falaises à pic, contre lesquelles viennent se heurter et s'amonceler en masses irrégulières les glaçons dont les arêtes vives rendent le chemin extrêmement difficile et pénible pour les voyageurs. Le mercredi, 15 mars, nous arrivâmes près du cap Chelagskoï, au village d'Irkterin, dont les habitants manquaient de vivres. Notre guide déchargea alors tous nos traîneaux et fit transporter nos provisions dans la maison d'un de ses amis, de peur qu'elles ne fussent volées, sous prétexte que, si nous ne faisions pas bonne garde, les gens du village, étant affamés, s'empareraient de toutes les provisions qui leur tomberaient sous la main, sans en excepter la nourriture des chiens.

Juste comme nous arrivions à Irkterin, survint une violente bourrasque de vent, accompagnée de rafales de neige, qui, pendant cinq ou dix milles, nous empêchaient de voir à quelques pas devant nous. Nous y trouvâmes tous les Tchouktchis que nous avions devant nous et que nous avions cherché à éviter. Nous pûmes en outre nous convaincre de la véracité de ce qu'on nous avait dit relativement à la rareté des vivres pour les chiens. Toutes les maisons étant remplies d'indigènes, nous eûmes peine à trouver assez de place pour nous coucher, même en nous rapetissant. Nous eûmes naturellement à nous contenter de ce que nous trouvâmes, à moins de dormir assis. Mieux valait encore cette place, que de dormir à la belle étoile, exposés au vent et à la neige qui continuait à tomber.

Le lendemain matin nous ne pûmes partir à cause de la tempête et de la neige. Celle-ci tombait si serrée qu'il était impossible de voir à quelques pas de la porte. Nous laissâmes en cet endroit un de nos chiens qui était devenu boiteux, par conséquent inutile.

Le jour suivant nous marchâmes jusqu'à 7 heures moins 5, et nous campâmes dans une île de la baie du Cygne. Au moment de notre départ d'Erkterin, il y avait, sans compter les nôtres, au moins vingt-sept traîneaux, appartenant à des Tchouktchis qui se rendaient sur la Kolyma pour y faire le commerce. Ils emmenaient avec eux des peaux de martres, de renards rouges ou blancs, de loutres et de rats musqués en quantité, en outre de maintes autres variétés de fourrures. Ils me dirent que la plupart de ces fourrures provenaient des côtes d'Amérique et avaient été échangées par les marchands de l'une et l'autre côte qui se rencontrent en été à l'île Diomède, où ceux d'Asie qui offrent en échange des fourrures des Américains, des peaux de cerf dont ceux-ci se fabriquent des vêtements. Le lendemain matin, je réveillai notre guide qui avait manifesté l'intention de partir de bonne heure, à 4 heures et demie; mais il ne vit assez clair pour se conduire qu'à sept heures et demie, de sorte que nous restâmes debout pendant tout ce temps pour rien. Nous nous dirigeâmes vers l'île des Cygnes, dont nous suivîmes les contours pendant quelque temps, puis nous essayâmes de couper droit à la côte. Les Tchoucktchis ayant perdu leur chemin furent obligés de s'arrêter sur la glace pour camper; mais en leur montrant ma boussole et en me rangeant de l'avis de quelques-uns d'entre eux qui voulaient continuer leur route, je parvins à les conduire à la côte, où nous trouvâmes du bois. Nous allumâmes du feu, et nous campâmes en cet endroit durant la nuit.

En quittant cette côte, nous marchâmes à l'ouest jusqu'au 21 mars. Ce jour-là nous étions arrivés à un village tchouktche, lorsque nous trouvâmes deux indigènes envoyés à notre rencontre par le _commandant_ de Kolymsk, prévenu de notre arrivée par un des Tchoutkchis parti en avant avec un traîneau léger attelé de chiens rapides. Les traîneaux amenés au devant de nous étaient chargés de vivres, de couchettes en fourrures, etc. Le conducteur nous remit des lettres écrites à Kolymsk par M. Gilder. C'est par elles que nous apprîmes la mort de Garfield et l'arrivée de Melville avec la baleinière de _la Jeannette_ dans le delta de la Léna, ainsi que celle du capitaine de Long. De toutes les nouvelles concernant _la Jeannette_ que nous avions apprises jusque-là, le seul fait de l'arrivée de quelques officiers et de quelques hommes de l'équipage de ce navire, était vrai. Nous nous hâtâmes d'atteindre Kolymsk où nous arrivâmes le 24, à quatre heures du matin.

Dans la soirée qui suivit la réception des lettres de M. Gilder, survint une tempête de neige extrêmement violente; m'étant levé pendant la nuit pour resserrer les courroies de la peau de renne dont j'étais enveloppé, sans songer à mes lettres, celles-ci tombèrent à terre et furent immédiatement enlevées par le vent. Comme je ne voyais pas à dix pieds devant moi je ne pus les retrouver. Parmi ces lettres il en était quelques-unes que je n'avais pas lues, et dont, par conséquent, j'ignore le contenu. Mon premier soin, en arrivant à Kolymsk, fut de me remettre à la recherche de renseignements précis sur les gens de _la Jeannette_, arrivés à l'embouchure de la Léna. Mais je ne pus rien obtenir de certain ni de précis, si ce n'est le fait principal: c'est-à-dire que le capitaine de Long y avait abordé, et que Melville après y avoir débarqué aussi, avait réussi à faire parvenir sa troupe à Boulouni, d'où elle s'était rendue à Verschoyansk et à Yakoutsk. On me dit aussi qu'il avait reçu de l'argent pour se mettre à la recherche des autres.

Cependant je ne pus obtenir de détails circonstanciés sur ce qui se passait, ni sur les dangers que courait le parti du capitaine, ni enfin sur ce qui était arrivé. Et à toutes mes questions on me répondait presque invariablement:

«L'Ispravnik arrivera bientôt et vous dira tout».

Ce fonctionnaire arriva sept ou huit jours plus tard et m'apprit qu'on était à la recherche du capitaine de Long et du lieutenant Chipp. Il me dit, en outre, que le corps d'Erickson avait été trouvé sur le bord d'une rivière; que Noros et Ninderman qui faisaient partie de la troupe du capitaine étaient arrivés à Boulouni vivants, mais mourants de faim; qu'ils avaient apporté les premières nouvelles de leurs compagnons. Enfin il m'informa que Melville avait reçu de l'argent des États-Unis et qu'il était parti à la recherche du reste de la troupe de de Long.

Quand je lui parlai des trois canots et lui demandai des nouvelles de Chipp, il ne put m'en donner aucune et se borna à me répondre: «Il a péri à la mer.» Il me fut également impossible de faire préciser l'endroit où il avait péri aussi bien que la direction du vent pendant la tempête. Tout ce que je pus savoir, c'est qu'il avait péri pendant une tempête. Comme les nouvelles me furent transmises par un interprète qui ne savait pas parfaitement le français et que personne ne savait l'anglais, je restais dans une profonde incertitude sur ce qui se passait sur la Léna.

Etant sans inquiétude sur le sort des gens que j'avais laissés à la baie Saint-Laurent, et, d'un autre côté, sachant que Melville était le seul officier commissionné qui se trouvât sur les lieux, car j'ignorais le concours qu'on lui prêtait, je me décidai à préparer une expédition à Kolimsk et à me rendre auprès de lui pour participer à ses recherches. L'ispravnik me dit alors qu'il se chargeait de me fournir tous les chiens et tous les objets dont je pourrais avoir besoin pour mon voyage. Je lui remis une liste du tout, mais ce ne fut que cinq jours après qu'il eut réuni ce que je lui demandais. Le sixième jour, nous nous mîmes en route en suivant la côte dans la direction de l'ouest. Nous arrivâmes à Ruski Oustie, sur l'Indigirka, le 20 avril, à trois heures du matin. Là, j'eus la douleur d'apprendre qu'il n'y avait pas de nourriture pour les chiens, et qu'il me fallait renoncer à suivre la côte jusqu'à la Jana, comme je me l'étais proposé. Alors, je me décidai à prendre la route de l'intérieur; mais, quand il s'agit d'obtenir de la nourriture pour mes chiens, il me fut impossible d'en avoir, malgré ce que je pus faire; on me répondit même qu'on ne pouvait m'en procurer avant six jours; dans cet intervalle, mon attelage avait le temps de mourir de faim, et, dans ce cas, devenait impropre à tout service. Cette difficulté était complétement imprévue, car, à Kolymsk, on m'avait dit qu'à Ruski Oustie je devais trouver du poisson en abondance pour nourrir mes chiens et que plus loin, sur la côte, entre l'Indigirka et la Jana, je ne manquerais pas d'oies. Mais quand il fut question de ces oies, on m'affirma qu'il était au moins douteux que je pusse en trouver; qu'il était au contraire probable que les nombreux attelages qui s'étaient rendus à l'ouest depuis l'automne les avaient consommées. Après avoir parlementé pendant quelque temps, j'obtins enfin qu'on me fournît la nourriture nécessaire pour un attelage; je dus, il est vrai, donner en échange une couple de mes chiens. Voyant que je n'en pouvais obtenir davantage, je me résignai à faire le sacrifice du reste de mes deux autres attelages que je laissai à Ruski Oustie avec les deux traîneaux. Je fis ensuite un marché avec les gens de cette localité, qui s'engagèrent à me conduire à la station d'Elihu, située à une journée de marche plus haut, sur l'Indigirka. Pour exécuter ce marché, non-seulement ils trouvèrent des chiens pour me transporter, mais aussi du poisson pour les nourrir, me prouvant ainsi qu'ils avaient menti quand ils m'avaient dit qu'ils n'en avaient pas. N'ayant aucun moyen de les contraindre à m'en céder, je dus me résigner. Après la perte de ces attelages, je réfléchis qu'avant d'organiser une nouvelle expédition ou d'entreprendre quoi que ce soit pour la recherche, ce que j'avais de mieux à faire était de hâter mon voyage autant que possible, afin de me mettre en rapport avec Melville et d'avoir des détails précis sur ce qui s'était passé. A partir de ce moment, je voyageai presque continuellement dans des traîneaux attelés de rennes, et, le 2 avril, j'arrivai à Ustyansk, sur la Jana. Dans cette ville, on m'annonça que le corps de de Long avait été trouvé et enterré; j'appris aussi que M. Melville avait quitté l'embouchure de la Léna pour se rendre à Yakoutsk. D'un autre côté, je remarquai que la neige disparaissait rapidement, et, sachant qu'il serait impossible de voyager dans le delta, soit avec des chiens, soit avec des rennes, quand elle serait fondue, je me hâtai de prendre la direction du sud. J'arrivai à Verschoyansk, d'où je partis pour Yakoutsk, après avoir perdu un jour à attendre des chevaux.

CHAPITRE XIV

Nouveaux détails fournis par l'ingénieur Melville à M. Jackson sur les difficultés de la retraite à travers les glaces de l'Océan Glacial.—Héroïsme de l'équipage.—Où _la Jeannette_ a péri, tout autre navire eût péri.—A l'île Semenowski.—Choix d'un point de débarquement sur la côte de la Sibérie.—Pourquoi on choisit le cap Barkin comme point de ralliement.—La séparation des trois canots.—Recherche du lieutenant Chipp et de son parti.—Où il aurait dû aborder s'il eût atteint la côte.—Instructions données à Ninderman et à Bartlett pour les recherches.—Exploration de Ninderman.—Exploration de Bartlett.—L'ingénieur Melville visite la côte nord-ouest jusqu'à l'Oleneck.—Il visite ensuite la baie Barkhaya et va jusqu'à Ustyansk.—Des localités du delta habitées pendant l'hiver.—Voies pour entrer dans la Léna.

Après leur rencontre, M. Jackson et le lieutenant Berry continuèrent ensuite leur voyage sur les traces de l'ingénieur Melville qu'ils rejoignirent le 2 mai, à deux cents verstes environ plus au sud. Celui-ci s'était trouvé arrêté à la station de Kengurach au pied du versant oriental des monts Verschoyansk. Les neiges qui remplissaient encore la vallée qui conduit au défilé par lequel on traverse ces montagnes, lui avaient barré le passage. Il leur raconta que trois jours auparavant il avait voulu s'ouvrir un chemin à travers ces amas de neige, mais qu'il avait été obligé de revenir sur ses pas; car arrivés au pied de la dernière pente, ses chevaux s'étaient refusés à aller plus loin. Il attendait donc à Kengurach que les rayons de soleil eussent diminué l'épaisseur de la couche de neige qui obstruait le chemin pour continuer sa route. M. Jackson et le lieutenant Berry furent obligés de l'imiter, et ce ne fut que vers le 8 juin que les trois voyageurs arrivèrent à Yakoutsk.

M. Jackson profita du séjour forcé qu'il était obligé de faire à Kengurach pour obtenir de M. Melville de nouveaux détails sur tout ce qui concernait _la Jeannette_ et son équipage et principalement sur les recherches faites dans le but de retrouver le lieutenant Chipp, lesquelles, comme on le sait, n'étaient pas encore terminées au moment de première rencontre.

«L'ingénieur Melville, dit M. Jackson, me fit le récit de ce qui s'était passé pendant la tempête du 12 septembre; il me raconta aussi comment les gens de son parti avaient vécu à Simowyelak sur la branche orientale de la Léna, où il avait été assez heureux pour trouver du secours; enfin il me fit le tableau des dangers qui avaient assailli tout l'équipage pendant sa retraite à travers les plaines de glace de l'Océan glacial. «Les difficultés pour se frayer un chemin sur ces glaces, ne peuvent se dépeindre, me dit-il, il faut les avoir affrontées pour se les figurer. Quelquefois nous avions à traverser des champs de glace qui étaient en mouvement. Alors ce n'était plus de la glace; ce n'était cependant pas encore de l'eau, c'était un gâchis dans lequel il nous fallait, pour faire avancer nos traîneaux pied à pied, déployer tout ce que nous avions de force. Pour les plus petites crevasses, nous lancions nos traîneaux par dessus, mais pour les autres nous étions obligés d'y établir de véritables ponts avec des glaçons que nous allions chercher exprès et que nous rangions les uns à la suite des autres; alors les hommes prenant leur élan sautaient d'un glaçon à l'autre, tirant le traîneau derrière eux; mais souvent il arrivait, dans ces occasions que hommes, chiens et traîneaux tombaient à l'eau, et nous avions alors une besogne terrible. Cependant je n'ai jamais vu une troupe d'hommes accomplir son devoir aussi vaillamment. Pour nous c'était toujours «maintenant ou jamais», et quand l'occasion de faire un pas en avant se présentait, il fallait sauter, prendre un bain et passer; mais jamais personne n'a montré la moindre hésitation. Nous craignions tous qu'après avoir échappé aux atteintes du scorbut, un travail aussi pénible et le manque de nourriture abattissent nos hommes; cependant il n'en fut rien, et la somme de courage et d'énergie dépensée par des gens rationnés pour la nourriture comme ils l'étaient, est vraiment surprenante».

M. Melville me dit ensuite que, sous tous les rapports, _la Jeannette_ était dans de bonnes conditions pour entreprendre un voyage dans les régions arctiques; elle avait été considérablement renforcée à Mare Island, et si elle a cédé sous la pression des glaces, aucun des navires qu'on construit aujourd'hui n'eût résisté à sa place. Lorsque survint, en effet, la catastrophe, le champ de glace qui l'avait entraînée pendant si longtemps, sans lui causer de sérieuses avaries, venait de se heurter contre les îles Jeannette et Henrietta; et la masse immense de glace que nous avions à l'est se précipitait vers le nord-ouest, de sorte que n'importe quel navire, eût-il été d'un bloc massif de bois, se serait trouvé écrasé par elle contre ces îles.

M. Melville me raconta ensuite les incidents du voyage après la descente des naufragés sur l'île Semenowski. C'est le samedi qu'ils avaient abordé à cette île. «Nous y restâmes, dit-il, pendant la journée du dimanche, et le lundi matin nous lançâmes nos canots à la mer. Nous avions employé notre court séjour sur l'île à faire à nos canots toutes les réparations possibles dans les circonstances où nous nous trouvions, afin de les mettre en état de tenir la mer. En route, nous avions rempli de neige tout ce que nous avions de vases, afin de nous procurer de l'eau. Dans la matinée du lundi, nous fîmes passablement de chemin dans la direction du sud, en longeant toujours la côte, mais la brise commença à fraîchir. A midi, nous débarquâmes sur la banquise pour dîner. A ce moment, la mer nous paraissait libre vers le sud. Le capitaine prévint alors les officiers que nous allions prendre la direction du cap Barkin, qui se trouvait à quatre-vingt-dix milles dans le sud-ouest. La question du point où nous pouvions aborder le plus facilement sur la côte de la Sibérie, avait, en effet, été l'objet d'une petite discussion quelques jours auparavant. De Long ayant consulté tous les officiers à ce sujet, le lieutenant Chipp s'était prononcé énergiquement pour le cap Barkin, disant qu'une fois arrivés là, personne ne pourrait plus se tromper, la côte courant à l'ouest d'un côté, et se dirigeant de l'autre en ligne droite vers le sud. Quand vint mon tour de donner mon avis, j'émis l'opinion que si nous devions remonter la Léna, ce ne pourrait être que par le bras oriental, et à l'appui de cette opinion, je citai l'exemple du steamer _Léna_, qui n'avait pu entrer dans le fleuve par les bras septentrionaux, et que le hasard avait conduit pour ainsi dire dans le bras oriental. Je fis remarquer, en outre, que l'embouchure de la Jana, aussi bien que celle de l'Indigirka, nous offriraient de meilleurs points de débarquement, car avec ces deux rivières, nous n'aurions point l'embarras du choix entre les différentes embouchures. Le capitaine de Long nous écouta l'un et l'autre et finit par prendre sa décision. Il me dit alors: «M. Melville, je crois que le lieutenant Chipp a raison; nous nous dirigerons donc sur le cap Barkin et de là sur la Tour des signaux et Sagasta pour gagner l'embouchure septentrionale de la Léna.»

Après cette communication, les trois canots quittèrent ensemble l'île de glace et marchèrent de conserve jusqu'à sept heures du soir. Pendant toute l'après-midi, le vent avait continué de fraîchir, et, à la brume, il soufflait en tempête. De sorte que le canot nº 1 et la baleinière marchaient avec leurs voiles carguées. Mais comme le canot nº 2 était moins bon voilier, j'ignore si lui aussi avait cargué sa voile.

Avant de quitter la banquise de l'île Semenowski, le lieutenant Chipp avait prévenu le capitaine que son canot étant très lourd, il lui était impossible de nous suivre. Le capitaine s'était alors décidé à le soulager en lui prenant deux hommes pour les répartir entre les deux autres embarcations. L'un était le cuisinier Ah Sam, qu'il prit avec lui, et l'autre le matelot Manson, qui vint à bord de la baleinière. Le canot du lieutenant Chipp ne contenait donc plus que huit hommes: deux officiers et six matelots. Jusque-là, il n'avait point eu à porter sa part de pemmican. Et au moment où nous quittâmes la banquise, je sais qu'il n'en possédait qu'une demi-boîte. En a-t-il reçu plus tard, nous l'ignorons tous. En tous les cas, sa part ne lui fut pas remise en notre présence.

A sept heures du soir à la tombée de la nuit, le vent soufflait avec une extrême violence et tous les canots embarquaient beaucoup d'eau. Il devint donc nécessaire pour chacun d'eux de veiller à sa propre sécurité. La baleinière se trouvait alors à une centaine de mètres au-dessus du vent du canot nº 1, et probablement à la même distance en avant du canot nº 2. J'entendis alors le son d'une voix, celle du capitaine ou bien celle de quelqu'un de ses hommes, et j'aperçus le capitaine qui se levait comme pour nous faire un signal. Ne sachant s'il voulait que je le dépassasse ou bien au contraire que je me tinsse en arrière, je fis arriver la baleinière à portée de voix derrière son canot. Il nous fit alors un signe de tête en agitant le bras comme pour nous dire de nous éloigner. Il fit ensuite un signal au canot nº 2, qui me laissa supposer qu'il voulait lui remettre sa part de pemmican. Ninderman m'a dit depuis que le capitaine désirait seulement nous dire de nous tenir réunis, qu'on ne passât point de pemmican du canot nº 1 au canot nº 2, et que la mer était si grosse que le canot nº 2 n'approchât jamais à portée de la voix du celle du capitaine.

M. Melville me donna ensuite quelques détails sur les recherches faites pour trouver le lieutenant Chipp et les gens du canot nº 2. D'après les conversations que j'avais eues antérieurement avec lui, dit-il, et surtout d'après la façon catégorique dont il avait émis son opinion dans le conseil tenu sous la tente de de Long, quand nous étions à l'île Semenowski, l'intention de Chipp était, s'il le pouvait, de gagner l'embouchure septentrionale de la Léna.

Les trois canots ayant été séparés à cinquante milles seulement du cap de Barkin, où nous devions nous rendre, par une tempête du nord-est, il est impossible, quelles qu'aient été les circonstances, que l'un d'eux ait marché contre le vent, c'est-à-dire dans la direction de l'est. Donc, en premier lieu, si le canot du lieutenant Chipp a pu résister à la tempête, et s'est laissé gouverner, il doit être venu aborder quelque part entre le cap Barkin et l'embouchure septentrionale de la Léna. Dans le cas où le lieutenant Chipp se serait laissé aller au vent, son canot étant plus léger que les deux autres, aurait été poussé plus rapidement sous le vent, et dans sa dérive serait venu dans la direction du sud-ouest sur la côte à l'ouest du cap Barkin. Ce sont ces motifs qui m'ont décidé à porter plus particulièrement mes recherches de ce côté et à l'intérieur de l'archipel dans la direction du nord-est. Comme je viens de le dire, les instructions que Chipp avait reçues du capitaine de Long, lui prescrivaient de se rendre au cap Barkin, considéré comme le point de ralliement le plus convenable, afin de suivre ensuite la côte nord, d'entrer dans l'un des grands bras de la Léna. Si donc son canot parvint jamais à la côte, on eût dû le trouver quelque part sur la côte à l'ouest de Barkin. S'il était entré dans un des bras du fleuve, c'eût été dans l'un de trois principaux de ceux qui se dirigent vers le nord. Or, chacun de ces bras a été exploré par Ninderman, par Bartlett ou par moi. Aussi, ma conviction est-elle que Chipp n'a jamais atteint la côte et que son canot a sombré pendant la tempête. Ce canot avait à peu près la forme d'une caisse à marchandises: il était court et profond, et quoique le plus léger des trois, il obéissait mal au gouvernail, et comme Chipp me le dit un jour, il fuyait continuellement devant le vent. Etant court, s'il est venu au vent, comme il était inévitable, puisque les autres canots ont dû le faire, il ne fut pas aussi stable qu'eux.

Après avoir terminé le tombeau de de Long et de ses compagnons, je transportai tous mes gens à Cath-Cartha, qui devait être le centre de nos recherches pour retrouver Chipp. J'expédiai ensuite Ninderman et Bartlett, avec chacun deux attelages de chiens, au cap Barkin, c'est-à-dire à l'embouchure de la rivière Kagaostack, où ils devaient se séparer.

Ninderman emmenait avec ses deux traîneaux dix jours de vivres pour lui et pour ses chiens. Il devait suivre la côte septentrionale du delta dans toutes ses sinuosités et remonter chaque cours d'eau aussi loin qu'il le pourrait, et revenir ensuite à la côte pour continuer ainsi jusqu'à l'embouchure de l'Osthok. Si les provisions venaient à lui faire défaut, il devait remonter ce dernier cours d'eau jusqu'à la station de chasse de Bellock, et même aller à l'ouest jusqu'à Upper-Boulouni (Boulouni du nord), pour y renouveler sa provision de poisson, s'il était nécessaire, et de là, retourner à Bellock pour explorer le reste de la côte jusqu'à la rivière Keetack, qu'il devait remonter jusqu'à Kaigolack et regagner Cath-Cartha.

Les instructions données à Bartlett étaient identiques, sauf qu'après s'être séparé de Ninderman près de Barkin, il avait à descendre au sud, le long de la côte orientale du delta, en remontant les rivières aussi loin que la provision de nourriture pour les chiens le lui permettrait, et aller à Areal pour gagner ensuite Simowyelak.

Pendant les opérations de la recherche de de Long, l'archipel ayant été traversé dans tous les sens, et chaque indice pouvant révéler la présence d'êtres humains, relevé avec soin, il était donc inutile d'en recommencer l'exploration pour trouver le lieutenant Chipp.

Ninderman, en explorant la côte septentrionale, étant arrivé au point où le capitaine de Long avait opéré son débarquement, visita la baie, où il trouva le premier canot encastré dans la glace. Celui-ci était rempli d'eau et la glace s'élevait à l'intérieur comme à l'extérieur, jusqu'à la hauteur de la lisse. Il était, en outre, recouvert d'un amas de neige. Ninderman en enleva deux ou trois petits objets qui étaient venus à la surface, mais le canot était trop solidement encastré pour qu'on pût songer à l'arracher de là. D'après Ninderman, le premier mouvement de la glace devait le mettre en pièces. Il ne put pas voir s'il avait été endommagé par la glace, une partie de l'avant, seule, faisant saillie au-dessus de celle-ci. Il reconnut l'endroit où il avait débarqué avec ses compagnons et visita le lieu du campement pour s'assurer si par mégarde, je n'avais rien oublié lorsque j'étais venu à cet endroit trois mois auparavant. Il remonta ensuite l'Osthok jusqu'à Bellock; mais, ayant encore assez de provisions, il redescendit le cours de cette rivière jusqu'à la mer et suivit la côte jusqu'à Keetack, d'où il remonta vers le sud jusqu'à Kaigolack et gagna ensuite Cath-Cartha. Durant cette dernière partie du voyage, il eut un temps fort rigoureux: tempêtes de neige, ouragans et vents impétueux; néanmoins, ses mains et son visage eurent seuls à souffrir des atteintes du froid.

De son côté, Bartlett ne trouva absolument aucun indice de la présence du parti de Chipp, sur le delta. Surpris à l'embouchure de la rivière par un coup de vent accompagné d'une violente tempête de neige, il fut obligé de rentrer à l'intérieur des terres pour y chercher un abri dans une _paverna_ voisine des huttes où les gens de la baleinière avaient campé durant la première nuit qu'ils passèrent sur le delta. La tempête passée, il retourna sur la côte reprendre son exploration jusqu'à Areal, suivant mes instructions, et gagna Simowyelak.

Pour remplir la tâche que je m'étais assignée dans la recherche de Chipp, il me fallut établir un dépôt de poisson sur la côte nord-ouest, vu que mes deux attelages ne pouvaient traîner une quantité suffisante de nourriture pour toute la durée du voyage. Je remontai donc la rivière Kutack jusqu'à Kaigolack, d'où j'envoyai faire un dépôt de deux cents poissons sur la côte qui se trouve juste au nord-ouest. J'allai à Sabakaskov, petit village de l'intérieur sur le bord d'un lac, que je quittai pour me diriger vers une île formée par la branche occidentale du fleuve principal. Cette île, désignée sous le nom d'île Longue, est habitée sur divers points de sa longueur. L'embouchure de la Léna est formée par la réunion de ses deux principaux bras occidentaux qui déchargent leurs eaux en cet endroit; de sorte qu'il existe à l'ouest une espèce d'estuaire où pourraient facilement trouver un refuge les bateaux jetés sur cette partie de la côte. De l'île Longue, je passai à Tulach, village considérable qui se trouve, à l'ouest, sur une de ces parties montagneuses de la côte de la Sibérie. Je suivis ensuite les sinuosités de la côte jusqu'à un village abandonné, connu sous le nom de Chamer, puis je traversai la péninsule, formée par l'Oleneck. Je descendis cette rivière en visitant les nombreux villages yakoutes et tongouses qui se trouvent, sur ces bords, de cinq à vingt verstes de distance, et j'arrivai enfin au village d'Oleneck, situé sur la côte. A l'extérieur du village d'Oleneck, existent plusieurs îles habitées à l'automne pour la plupart, mais désertes en hiver, car, dans cette saison, les indigènes remontent le cours de la rivière. Je pris quelques poissons au village d'Oleneck et contournai la péninsule pour revenir, le long de la côte, à Toilach. Cette partie de la côte possède de nombreux villages distants de quinze à vingt verstes les uns des autres, de sorte que, si un bateau s'en fût approché venant, soit de l'est, soit de l'ouest, il eût été infailliblement aperçu et secouru, ou s'il s'était dirigé vers l'embouchure de l'Oleneck, comme la côte était élevée, abrupte et presque complétement exempte de bas-fonds, il eût trouvé quelque part un endroit facile pour aborder.

De Toilach, je me rendis au cap le plus oriental de l'archipel, où je trouvai trois huttes habitées par des indigènes. Ensuite, je suivis la ligne de côte, visitant les baies que je rencontrais et m'arrêtant toutes les cinquante verstes environ, pour passer la nuit dans les huttes de chasse ou dans des stations. Toute cette partie de la côte septentrionale est parsemée de trappes à renards et de huttes où les chasseurs et les trappeurs cherchent un asile. Ces pièges, dans la partie du delta que j'ai explorée, sont visités tous les dix, quinze ou vingt jours, selon le temps. Je remarquai de nombreuses traces de traîneaux, pendant toute la durée de mon voyage, ce qui m'indiqua clairement que cette contrée est sillonnée en toute saison par les trappeurs, et que si quelques vestiges du canot nº 2 ou des gens qu'il portait m'avaient échappés, il n'en eût pas été de même pour ces nombreux trappeurs. Je suivis aussi le lit de la Léna jusqu'à une petite branche qui se dirigeait à l'est vers la Kectach. Je la descendis pour remonter au village de ce nom, et gagner ensuite Cath-Cartha, après avoir traversé et exploré le delta de la Léna, dans toute son étendue, avec cette donnée que l'intention du lieutenant Chipp était de se rendre au cap Barkin pour atteindre ensuite l'une des embouchures septentrionales du fleuve. Bien que nous eussions été séparés par une tempête du nord-est et que je tins pour impossible qu'il se trouvât à l'est, voulant acquérir la double certitude, je transportai mes vivres et mes autres provisions de Cath-Cartha à Simowyelack. De ce point, je suivis la côte jusqu'au fond de la baie, connue sous le nom de Guba Borkhaya, ou baie de Borkhaya, d'où je remontai ensuite sur l'autre côté jusqu'à Ustyanck, sans rien voir ni entendre dire qui pût me faire soupçonner que le canot nº 2 eût abordé sur un point quelconque de cette côte.

L'ingénieur Melville ajouta, je dois dire ici dans l'intérêt des explorateurs futurs de ces régions aussi bien que pour les infortunés qui pourraient se trouver jetés sur le delta, que les deux meilleures entrées du fleuve pour les bateaux sont le bras principal de l'est et le bras principal de l'ouest.

Les indigènes sont nombreux sur les côtes avoisinant le cap Bykoff, aussi bien que sur l'île Longue. Il en est de même le long de la côte jusqu'à l'Oleneck. Cette dernière rivière est profonde et rapide et selon toute apparence n'a pas de banc de sable à son embouchure. Les indigènes se rendent rarement en hiver du cap Bykoff à l'embouchure de la rivière Keetack, bien qu'à partir du premier mai jusqu'à la fin du mois d'août, l'embouchure de toutes les rivières qui se déchargent dans la large baie ou _guba_ soient continuellement visitées par les indigènes du cap Bykoff, d'Upper Boulouni, de Kaigolack et Borkhaya qui battent la côte nord-ouest où les rennes sont très nombreux. Les seuls villages constamment habités pendant l'hiver sont ceux de Simowyelak, Taomoose et Areal au cap Bykoff, et ceux d'Upper Boulouni, Keetach et Kaigolack, près des bras septentrionaux du fleuve. Les villages de l'Oleneck ne sont jamais abandonnés. Au début du printemps ou pendant les mois de mai et de juin, les indigènes des environs d'Areal de Simowyelak et de Taomoose se retirent tous sur les terrains élevés au pied des montagnes voisines du bras de Bykoff. Ceux de Kaigolach et d'Upper Boulouni battent en retraite vers les points élevés situés au sud de ces deux localités. Car tout l'archipel se trouve à ce moment couvert d'eau et de glace. Du milieu de septembre au milieu d'octobre, les indigènes n'entreprennent aucun voyage; car alors il est impossible de voyager en canot sur le cours d'eau, et cependant la glace n'est pas encore assez forte pour supporter un traîneau.

Plus tard, les seules routes suivies par les gens de Simowyelak sont celles qui conduisent à Boulouni et qui diffèrent selon que l'attelage du traîneau est composé de chiens ou de rennes.

Les habitants de l'Oleneck n'ont aucune relation avec Boulouni si ce n'est par un représentant. Des marchands ambulants qui descendent la Léna jusqu'à Matoch et de là à Kaigolack, Keetack, puis se rendent vers l'ouest à Sura, Suborsky, l'île Longue, Joilacch et Oleneck, d'où ils remontent la rivière du même nom et regagnent Boulouni où on leur fournit tout ce dont ils ont besoin. Toute la partie nord et est de l'archipel est enveloppée d'un silence de mort pendant tout l'hiver. La route qui conduit de Simowyelack à Nistyansk est assez fréquentée en hiver par les marchands, qui traversent quelquefois directement la baie, mais souvent, au contraire, longent la côte et arrivent à un village nommé Karahilack au sud de la même baie; de sorte que si les traces du canot de Chipp, ou de son parti m'avaient échappé pendant que j'explorais cette baie, elles eussent certainement été aperçues par les nombreux marchands qui suivent la côte.»

Ici, s'arrête le récit de M. Melville. Au reste, les quatre voyageurs ne restèrent pas longtemps à Kengurach; trois jours après l'arrivée de M. Jackson et de ses compagnons à cette station, l'épaisseur de la neige avait assez diminué pour permettre de tenter le passage du défilé des monts Verschoyansk. Les quatre voyageurs partirent et après des efforts surhumains arrivèrent sur le versant occidental de ces montagnes, d'où ils gagnèrent Yakoutsk. Ils arrivèrent dans cette ville vers le 8 juin. Là, ils rencontrèrent M. Gilder, qui, lui aussi, avait eu ses déboires en revenant du delta ainsi que nous le verrons tout à l'heure avant d'entreprendre le récit de la suite du voyage des membres de l'expédition que nous trouverons dans une lettre de M. Gilder lui-même.

CHAPITRE XV.

M. Gilder—Retour de l'expédition.

M. Gilder apprend la nouvelle du désastre de _la Jeannette_ à Nishne Kolymsk.—Il part pour Verschoyansk.—A Yakoutsk.—Le capitaine Jurgens.—Les bords de la Léna.—Voyage à la remorque.—A Irkoutsk.—La soupe froide et le _quass_.—Le général Anoutchine.—Arrivée à Paris.

Jusqu'ici le nom du colonel Gilder n'a pour ainsi dire été cité que pour mémoire dans le cours de ce récit. C'est qu'en effet sa qualité de correspondant du _New-York Herald_ à bord du _Rodgers_ semblait lui assigner une place bien ailleurs. Mais la triste fin de ce navire, envoyé à la recherche de _la Jeannette_, força M. Gilder à adjoindre au rôle de correspondant de journal, celui d'estafette. Chargé par le capitaine Berry de se rendre à la première station télégraphique russe pour y annoncer au gouvernement des États-Unis la nouvelle de l'incendie du _Rodgers_; il se mit immédiatement en devoir de remplir sa mission. Sans souci de ses intérêts personnels comme sans crainte des dangers et des fatigues qui pouvaient l'atteindre dans un voyage d'hiver de trois mille verstes, à travers un pays couvert de neige et peuplé d'habitants à demi sauvages, au milieu desquels les russes, malgré un siècle d'occupation, n'ont encore pu s'implanter, il s'équipa à ses frais et partit. Nous n'entrerons point dans le récit des tribulations sans nombre qu'il eut à endurer jusqu'à Nishne Kolymsk. C'est dans cette ville qu'il eut, pour la première fois, connaissance du sort de _la Jeannette_ et de son équipage. Mais les rumeurs qui y circulaient étaient trop vagues et trop contradictoires pour qu'il pût encore prendre un parti. Il se rendit donc à Verschoyansk. Là, les nouvelles avaient plus de consistance. Il obtint des détails précis sur le désastre de l'expédition, l'arrivée de Melville et de de Long sur le delta, les dangers que couraient ce dernier et ses compagnons; l'expédition de Melville, à sa recherche, etc. Sa détermination fut vite prise. Ses compatriotes mouraient peut-être de faim et de froid à l'embouchure de la Léna, et sa présence n'était pas nécessaire à Irkoutsk. Un courrier pouvait porter ses dépêches et arriver plus promptement que lui. Ce courrier fut donc expédié aussitôt, et M. Gilder, prenant congé de M. Varsowa, qui lui avait servi pour ainsi dire de mentor de Nishne Kolymsk jusqu'à Verschoyansk, partit pour le nord. Mais il était trop tard. M. Melville avait retrouvé les corps de de Long et de ses compagnons, de sorte qu'il n'arriva pour ainsi dire que pour constater les résultats des recherches.

Mieux vaut, au reste, laisser M. Gilder, raconter lui-même son voyage, depuis le moment où il reçut les premières nouvelles de _la Jeannette_, jusqu'à l'arrivée de tous les membres de l'expédition à Irkoutsk. Nous apprendrons par ce récit maints détails sur les mœurs des gens qui habitent le pays entre la Léna et la Jana, ainsi que les nombreuses tribulations qui attendent un voyageur dans cette contrée à l'époque de la débâcle des glaces au printemps.

N'ayant plus rien à faire dans le delta, il reprit presque aussitôt le chemin du sud et arriva le premier de tous ses compatriotes à Yakoutsk. C'est dans cette ville qu'il fut rejoint par Melville et le reste des explorateurs auxquels s'étaient réunis en route le capitaine Berry et le lieutenant Hunt. M. Gilder s'étant fait l'historien du voyage de retour, nous allons lui emprunter les quelques pages qui suivent.

J'arrivai sur les bords de la Léna, vers le soir du 30 mai, trente sept jours après mon départ de Werschoyansk, fatigué, ayant faim et soif.

Après avoir traversé les sables mouvants, dans lesquels nos chevaux enfonçaient presque jusqu'au poitrail, nous atteignîmes un groupe de maisons, et y rencontrâmes le sergent Kolinkov, le cosaque, qui avait accompagné M. Boboukoff jusqu'à la maison de l'île, où je l'ai trouvé après avoir traversé l'Aldan. Il était venu de Yakoutsk au-devant de nous, apportant des beefsteaks frais, du pain, et quelques bouteilles à la mine réjouissante. Il m'apporta en outre le bonjour du gouverneur, qui m'invitait à l'aller voir aussitôt mon arrivée. Le lendemain, nous arrivâmes à Yakoutsk, après avoir passé la rivière, large en cet endroit de quinze verstes, pendant la nuit, moi dormant, harassé de fatigues et heureux de voir que la partie la plus pénible de mon long voyage était achevée. Mon vieil ami, M. de Varowa, vint au-devant de moi sur la route, et me conduisit à sa maison, où la «petite Nanyah» me souhaita la bienvenue avec une apparence de plaisir, comme à un ancien compagnon de voyage. Peu de temps après, arriva un messager du gouverneur, qui m'invitait à venir le trouver immédiatement, vu qu'il avait chez lui une personne qui parlait l'anglais, et qui pourrait nous servir d'interprète. M'étant excusé de la malpropreté de mes habits de voyage, le vieux général me fit répondre poliment qu'il rougissait d'entendre un vieux soldat s'excuser devant un camarade des accidents d'une campagne, et me reçut de la manière la plus cordiale, me forçant à rester pour dîner, sans façon, «à la guerre comme à la guerre.»

Notre interprète était le capitaine Jurgens, de la marine russe, qui se rendait dans le delta de la Léna, pour y établir une station météorologique, comme anneau russe, dans la chaîne des stations destinées à faire des observations simultanées, et entourant les parages qui avoisinent le pôle arctique. Pendant toute la durée de mon séjour à Yakoutsk, j'ai été de toutes parts l'objet des attentions les plus délicates, et j'y ai noué des relations d'amitié qui, quoique devant probablement rester à l'état de simples souvenirs, seront toujours les plus agréables et les plus sincères de toute ma vie. Le gouverneur, général Tchernaïeff, fut pour moi un père plutôt qu'un amphitryon, et le sous-gouverneur, Basile Priklonsky, me traita en véritable frère. Le capitaine Jurgens, quoique lui-même simple visiteur, me comblait de prévenances et remplit patiemment les pénibles fonctions d'interprète, sacrifiant en tout temps ses propres aises à la satisfaction de mes désirs.

Sept jours après mon arrivée, les membres de l'expédition, qui étaient allés à la recherche, revinrent du delta de Léna, et partagèrent avec moi l'hospitalité de nos amis à Yakoutsk. C'étaient de vieux amis du commandant Melville et de ses compagnons immédiats, Bartlett, Ninderman et Greenbeck, et ils ne firent que renouer la connaissance de l'hiver précédent. Le capitaine Berry et l'enseigne Hunt, du _Rodgers_, les voyaient pour la première fois; ainsi que moi-même, MM. Jackson, votre correspondant spécial, et Larson, du _London-Illustrated News_, de même que Noros, de _la Jeannette_, comptaient parmi les anciens amis. Mais tous étaient animés des sentiments de la plus vive sympathie et de la reconnaissance la plus profonde envers les officiers du gouvernement russe à Yakoutsk. Le 11 juin, nous nous embarquâmes tous sur le petit steamer _Pioneer_, et fûmes accompagnés jusqu'à l'embarcadère par près de la moitié des habitants de Yakoutsk, y compris les officiers du gouvernement, qui étaient venus jusque-là pour nous dire un dernier adieu. On échangea une infinité de poignées de mains et de protestations d'amitié inaltérable, pendant que moi, qui m'étais russifié en Sibérie presque aussi facilement que j'étais devenu sauvage parmi les sauvages du Nord, j'embrassai et je fus embrassé à plusieurs reprises,—oh! l'horreur!—par tous les hommes.

Le _Pioneer_ était un méchant petit steamer, qui nous inondait de flammèches, pendant qu'il luttait contre le courant rapide de la Léna. Ce fut là notre demeure pendant près de quinze jours, pendant lesquels nous luttâmes plus d'une fois, sans succès, de vitesse avec des barques, halées le long de la rive par une couple de gamins à la tête nue. Il n'y avait qu'un agrément dans notre navire: c'est qu'il y avait sur les tables, dans la cabine, de la place où l'on pouvait écrire presqu'en tout instant, parce qu'elles étaient rarement encombrées de plats. Ce qui ajoutait quelque peu à notre bien-être, c'était d'aller fourrager dans les villages, devant lesquels nous nous arrêtions pour faire du bois; mais, à notre grande surprise, cela détermina le capitaine à augmenter le prix de notre pension.

A Vitim, nous quittâmes le _Pioneer_, pour passer sur le _Constantin_, navire plus grand et plus confortable, où nous mangeâmes à la carte, et où nous étions mieux nourris. Il y avait à bord de ce navire une foule de passagers autres que notre société. C'était une cohue de Russes, de Yakoutes, de Tonkouses, de Tartares, de Mongols et de Gypsies. Dans le nombre il y avait deux femmes qui portaient une espèce de costume Bloomer, qui se voit assez communément dans les voyages en Sibérie. Il consiste en une chemise ample, serrée à la ceinture par une courroie, et un large pantalon fourré dans des bottes à talons hauts. Un Derby, ou chapeau de feutre mou, complète le costume, qui est original et attrayant.

Le paysage, le long des rives de la Léna est, en maint endroit, agréable et pittoresque. Des falaises, en forme de tours, s'élèvent directement sur le bord de l'eau ou décorent les pentes boisées, comme d'immenses châteaux féodaux. D'immenses champs, cultivés avec beaucoup de peine, mais avec fort peu d'adresse, s'enfoncent dans les forêts, et à des distances de vingt ou trente verstes, de jolis petits villages ornent les bords de la rivière. Dans chaque village, il y a une ou plusieurs églises du rite grec, à la coupole orientale, peinte aux couleurs vives ou dorées, ce qui donne un air de dignité à des constructions qui autrement ne formeraient qu'une collection peu intéressante de maisons bourgeoises. Mais j'ai remarqué que le goût pour la décoration est un des caractères distinctifs de l'architecture sibérienne. Dans les villes, les appuis et les liteaux des fenêtres sont ornementés, et même les tuyaux de plomb qui conduisent l'eau des gouttières dans la rue, se terminent en gueule de dragon, ou par quelque autre figure artistique. De petits balcons en saillie rompent la monotonie des murs plats en bois, et tout cela fait, peut-être, avec la même matière que les lourdes poutres dont la plupart des maisons sont construites. Souvent vous verrez les massifs volets des fenêtres peints en couleurs vives ou criardes; mais presque partout on aperçoit le désir d'embellir sa demeure. Plusieurs des églises en bois que j'ai vues sur la Haute-Léna, ne dépareraient pas le parc le plus élégant de l'Europe ou de l'Amérique.

Après cinq jours de voyage sur le _Constantin_, nous arrivâmes à une station au-delà de laquelle le navire ne pouvait plus passer. Je n'eus pas besoin d'autre chose pour me convaincre de ce fait, que de voir des troupeaux de bétail, passant à gué, un peu en amont. A cette station, nous prîmes les petits canots des stations de poste, et pendant cinq jours et cinq nuits, nous fûmes hâlés, le long du bord de la rivière, par des chevaux, qui par moments trottaient le long du rivage, d'autres fois marchaient dans l'eau, tandis que, par-ci, par-là, nous allâmes entièrement à la dérive jusqu'à ce que les chevaux eussent fait le tour d'une petite baie profonde et reparussent en avant de nous, dans une petite île. Nous, pendant l'intervalle, maintenions notre position contre le courant, ou nous avancions au moyen de perches que maniaient nos conducteurs.

Quatre jours de plus en voiture nous conduisirent à Irkoutsk, la seule ville véritable que, jusque-là, j'eusse vue en Sibérie. Nous descendîmes à l'hôtel Deko, auberge commode et bien tenue, où l'on fait tous les efforts possibles pour mettre à l'aise tous les hôtes américains et satisfaire leurs goûts. Un autre hôtel, l'hôtel de Sibérie nous tenta fréquemment pour y aller dîner, parce que la cuisine, qui s'y faisait, ressemblait à une cuisine plus civilisée qu'on aurait dû s'y attendre dans ce pays. De charmantes petites salles à manger, une cuisine réellement succulente et d'excellents vins vous laissait l'impression qu'on avait enfin franchi les frontières de la civilisation.

Il y avait là un plat, nouveau pour nous, et qui nous plaisait beaucoup. C'était une soupe froide, un plat éminemment sibérien. Cette soupe se fait avec des petites tranches de viande froide, des rouelles d'œufs durs, mélangées avec des têtes d'oignons et de la crême aigre, dans chaque portion individuelle on verse une bouteille de kwas, ce qui lui donne un goût rafraîchissant et piquant. Dans le milieu flottent des morceaux de glace transparente qui refroidissent le coulis.

Mais, demanda le lecteur inexpérimenté, qu'est-ce le «kwas»? Le kwas est un breuvage inoffensif, fait de pain noir et de levure; il est si pétillant, que, quand on le met en bouteille, il faut le boucher hermétiquement et ficeler le bouchon, pour qu'il ne saute pas. Je n'ose pas donner la recette de cette liqueur délicieuse, parce qu'elle est la clef de la soupe froide, ou okroschka, comme on l'appelle dans ce pays, et je connais un américain qui a l'intention de faire fortune à New-York, en montant un établissement (établissement de tempérance, bien entendu), dans lequel on ne débitera que ces deux articles, avec du pain naturellement. Il ne sera besoin là-bas que de l'introduction du système, pour s'assurer la clientèle de tout homme affairé qui aura faim et soif; car ces articles se recommandent d'eux-mêmes, lorsqu'on y a une fois goûté. Et puis, être servi par des jeunes filles, en frais et élégant costume russe, il n'en faudra pas davantage pour que tous les clients s'empressent d'apporter leur part à la fortune rêvée par l'homme entreprenant qui aura introduit cette bénédiction à New-York.

Le lendemain de notre arrivée, le général Anoutchine, gouverneur-général de la Sibérie orientale, revint en ville, d'un voyage prolongé qu'il avait fait à travers son gouvernement, jusqu'au Japon et en Europe par la voie du canal de Suez, en prenant pour son retour la route postale ordinaire. Il était accompagné de sa femme et de sa fille, qui, non seulement avaient parfaitement supporté les fatigues d'un aussi long voyage, mais qui se trouvèrent excessivement bien de cette excursion. La compagnie américaine toute entière alla présenter ses respects au gouverneur-général, qui la présenta à sa famille et la retint à dîner. Toute la famille, comme on le suppose sans peine, parlait le français couramment, et Mlle Anoutchine ajouta encore à ses autres perfections la connaissance de la langue anglaise. Le général Anoutchine est un homme encore jeune, quoique déjà grisonnant, mais un homme d'une grande force de caractère. Il est plein de politesse dans ses manières, et aimable envers tout le monde, de sorte qu'il s'est rendu très populaire partout où il est connu. Tandis que, récemment, de nombreux changements ont eu lieu dans le personnel des gouverneurs des provinces de la Russie et de la Sibérie, le général Anoutchine, dit-on, est plus solide dans son poste que jamais. Sa position, en outre, est fort importante; car il est absolument l'empereur de la Sibérie orientale, tout comme le czar l'est de la Russie. Nous avons visité le jardin public, le soir du second jour de notre arrivée à Irkoutsk, et nous y avons entendu un excellent concert, exécuté par un petit orchestre composé d'instruments à cordes et d'instruments de cuivre. Ce fut pour nous un spectacle inattendu et agréable, de revoir des dames et des messieurs élégamment vêtus, se promenant le long d'allées brillamment illuminées par de nombreuses lanternes chinoises, et d'entendre des morceaux choisis et connus de Wagner et de Strauss. Il y a, dans le jardin, un casino d'été, où nous avons été introduits par un membre du club, dans lequel nous eûmes nos entrées, moyennant une rétribution de 50 kopecks par personne et par nuit. Le club y possède un bon restaurant, avec les meilleurs vins et liqueurs qui se trouvent dans la ville, et on y passe la soirée en jouant aux cartes, avec des enjeux peu considérables. La société est d'autant plus brillante, que tous les officiers, en Russie et dans les possessions russes, sont tenus d'être toujours en uniforme, et, qu'à moins d'être un marchand, presque tout habitant est officier: les uniformes resplendissants donc sont nombreux. Mais tous semblaient être heureux de saluer les visiteurs américains, et de leur témoigner de l'amitié, et ces derniers se souviendront longtemps avec plaisir du court séjour qu'ils ont fait à Irkoutsk.

Ayant déjà raconté le voyage de M. Jackson, de Saint-Pétersbourg à Orenbourg et à Irkoutsk, nous n'entreprendrons point de relater les différents incidents qui ont pu signaler le voyage de retour des membres de l'expédition.

Qu'il nous suffise de dire que quelques semaines plus tard, M. Melville et ses compagnons arrivaient à Paris, d'où ils prenaient le chemin de l'Amérique. Inutile, croyons-nous, de faire le récit des ovations qui les attendaient. Tous avaient fait leur devoir, honneur à eux, mais à côté des ovations se trouvent des deuils qu'on doit respecter.

TABLE DES MATIÈRES

QUATRIÈME PARTIE.

Nouvelles recherches.

CHAPITRE I.

Première entrevue de M. Jackson et des survivants de _la Jeannette_.—Joie causée à ces derniers en recevant leurs lettres et des nouvelles de la patrie.—Tous les naufragés arrivés à Irkoutsk sont en bonne santé, à l'exception de Jack Cole et du lieutenant Danenhower.—Accueil qui leur fut fait en arrivant à Irkoutsk.—Danenhower dans l'embarras.—Pauvre Jack Cole!—Ses excentricités.—Avis au lecteur sur la marche de l'ouvrage. 3

CHAPITRE II.

Départ de la baie Saint-Laurent.—Traversée du détroit de Behring.—Arrivée dans l'Océan Arctique.—Première entrevue avec les Tchouktchis.—Descente à terre.—Excursion à la baie où le professeur Nordenskjold a passé l'hiver.—Ce qu'on y trouve.—Les habitants de cette baie.—Erreurs des cartes.—_La Jeannette_ prend la direction du nord.—Premières glaces flottantes.—On aperçoit un navire baleinier.—Un courant allant vers le nord-ouest.—L'île Herald est en vue.—_La Jeannette_ reste prisonnière dans les glaces le 6 septembre.—Une chasse à l'ours.—Tentative infructueuse pour aborder à l'île Herald.—Notre premier phoque.—Comment _more seals kill him et make him more seal_?—_La Jeannette_ commence son mouvement de dérive.—Nos premiers ours.—Curieux phénomènes.—Invocation à la nouvelle lune.—La pression des glaces sur le navire.—Direction de notre mouvement de dérive.—Le Rodostistua rosea.—La Terre de Wrangel est en vue.—Difficultés des observations astronomiques dans l'Arctique.—Première rupture des glaces.—Moments d'angoisse pour l'équipage.—La nuit de trois mois.—Une aurore boréale.—Nouvelle alerte.—La glace se rompt de nouveau et emporte la hutte bâtie par les hommes de l'équipage et quatre chiens.—Histoire de cette hutte.—_La Jeannette_ flotte librement.—Les glaces se rapprochent.—Moment terrible.—La pression cesse.—Les fêtes de Noël et du nouvel an.—Représentations théâtrales. 11

CHAPITRE III.

Débuts du mois de janvier 1880.—Retour de la lumière.—Alerte du 19 janvier.—Une voie d'eau se déclare.—Efforts faits pour la combattre.—Peine inutile; il faudra pomper pendant dix-huit mois.—Position du navire à cette époque.—Cinquante milles en cinq mois.—La théorie de Peterman réduite à néant.—Un ours à bord.—Quinze jours d'été seulement.—Le gibier dans l'Océan Arctique.—Visite d'une ourse et de ses deux oursons.—Désagréable rencontre faite par le capitaine.—Nous sommes arrivés à la fin de notre première année dans l'Arctique.—Théorie sur le mouvement des glaces polaires.—Hypothèse sur la route probable de _la Jeannette_, si elle résistait à la pression des glaces.—État sanitaire de l'équipage, conditions du navire au commencement de septembre 1880. 39

CHAPITRE IV.

SECONDE ANNÉE DANS LES GLACES.

Le navire une seconde fois dans ses quartiers d'hiver.—Commencement de la nuit de trois mois.—Observations astronomiques et téléphoniques.—Fêtes de Noël et du nouvel an.—Canal Melville.—Trou Dunbar.—Retour de la lumière.—Terre.—Extraits du livre de _loch_.—L'île Jeannette.—Épaisseur de la glace.—État de la glace.—Une seconde île.—L'île Henrietta.—Descente d'une troupe d'explorateurs sur cette île.—Description de l'île Henrietta.—Melville trompé par l'heure.—Il laisse un cairn sur l'île avec des papiers pour constater sa prise de possession.—Préparatifs à bord en vue de la rupture définitive des glaces.—État de celles-ci.—La débâcle commence. 61

CHAPITRE V.

PERTE DE «LA JEANNETTE.»

_La Jeannette_ se trouve libre au milieu des glaces.—Moment d'espoir.—Les glaces se rapprochent.—Horrible pression.—_La Jeannette_ s'incline sous la pression.—Plus d'espoir de la relever.—On se prépare à l'abandonner.—On l'abandonne définitivement.—Le capitaine reste seul près d'elle.—Elle sombre.—Fragment du journal de de Long.—Position de _la Jeannette_ la veille de la catastrophe.—Premières étreintes.—_La Jeannette_ menace de se séparer en deux sous l'effort d'une nouvelle poussée.—Moment de refait.—La pression redouble.—L'eau pénètre à travers la soute à charbon de tribord.—L'eau gagne le faux-pont.—Le navire est abandonné.—État des provisions sauvées.—La première nuit sur la glace.—Préparatifs de la retraite.—Ordre du jour.—Ordre de marche.—Le départ est fixé au samedi 18 juin. 83

CHAPITRE VI.

LA RETRAITE.

Le premier jour de la retraite.—Les difficultés commencent dès le début.—Les suites d'un malentendu.—Première crevasse dans la glace.—Un travail pénible.—L'été est la plus mauvaise saison pour voyager sur les glaces de l'Arctique.—Misère des naufragés pendant cette saison.—Quelques-uns d'entre eux se sont chargés d'objets non portés sur la liste réglementaire.—Conséquences de cette infraction.—On traverse, en radeau de glace, les ouvertures qui se sont produites dans la glace.—État des malades.—Notre première bonne journée.—Notre ordre de marche.—Marchant au sud et s'en allant au nord.—Pénible découverte.—Changement de direction.—Pourquoi nous redoutons les crevasses dans la glace.—Danenhower demande avec insistance à prendre part aux travaux de la retraite.—Motifs de mon refus.—Le soleil, le brouillard et la pluie alternativement.—La retraite continue.—Les bons et mauvais jours se succèdent.—Les aiguilles de glace.—Première vue de la terre.—Un ours.—Je vois distinctement la terre.—Quelle est cette terre?—Espoir de trouver la mer libre.—Plus de semelles de bottes.—M. Collins tue un phoque.—Mieux dîné que chez Delmonico.—Un autre phoque.—Nouveau festin.—Chipp rayé de la liste des malades.—Approche de la terre.—Difficultés pour atteindre le rivage à travers les glaces flottantes.—Changements à vue.—Alternatives de pluie, de brouillard et d'éclaircies.—Le vent fait rage.—Enfin nous mettons le pied à terre.—Prise de possession de l'île Bennett au nom des États-Unis. 115

CHAPITRE VII.

L'ILE BENNETT.—LA SÉPARATION.

L'île Bennett.—Excursions de M. Newcomb dans l'île.—Observations astronomiques et hydrographiques.—Les marées de l'île Bennett.—Un mot sur nos chiens.—Départ de l'île.—Melville reçoit le commandement de la baleinière en remplacement de Danenhower.—Ses instructions.—En vue de l'île Fadiewski.—«Le camp des Dix-Jours.»—Nos embarcations.—Accident arrivé à la baleinière.—On perd de vue le canot de Chipp.—Celui-ci nous rejoint au bout de deux jours.—Koltenoï.—Semenowski.—Une chasse au renne.—Nouvel accident survenu à la baleinière.—La tempête.—Position respective des trois canots.—Les trois canots sont séparés par la tempête.—Continuation du voyage de la baleinière.—Une manœuvre difficile.—La tempête s'apaise peu à peu.—Nous gouvernons à l'est.—La terre.—Difficultés pour aborder.—Nous entrons dans une rivière.—Discussion au sujet de cette rivière.—Nous continuons à la remonter.—Nous abordons enfin.—Les bas-fonds entravent notre marche en remontant la rivière.—Une journée agréable à terre.—Trois indigènes.—Nous sommes sauvés.—La bienheureuse médaille. 165

CHAPITRE VIII.

PARMI LES TONGOUSES.

Les trois indigènes conduisent les naufragés dans une hutte et leur donnent du poisson.—L'un des indigènes nommé Caranie les quitte.—Le lendemain les deux autres refusent de leur servir de guide.—Melville veut partir quand même.—Vaine tentative pour remonter la rivière.—Les naufragés sont obligés de revenir sur leurs pas.—Surpris par une tempête, ils sont forcés de passer la nuit dans la baleinière.—Enfin ils arrivent à la hutte qu'ils avaient quitté la veille.—Wassili Koolgyork ou Wassili oreilles coupées.—Ce Tongouse consent à servir de pilote aux naufragés pour aller à Boulouni.—Village de Spiridon.—Portrait peu avantageux de ce dernier.—Sa conduite vis-à-vis de ses hôtes.—Arrivée à Gemovyalack.—L'exilé Yaphem Kopelloff.—Nicolaï Chagra, chef du village.—Après une vaine tentative pour continuer leur voyage vers le sud, les naufragés sont obligés de rester à Gemovyalack.—Conduite des habitants à leur égard.—Arrivée de l'exilé Kusmah Jeremiah.—Le lieutenant Danenhower se rend chez lui.—Sa généreuse hospitalité.—Il promet de se rendre à Boulouni.—Pourquoi Melville ne le fait pas accompagner et ne lui remet pas ses lettres et ses dépêches.—Conséquences de cette décision.—Le lieutenant Danenhower retourne chez Kusmah avant le départ de celui-ci pour Boulouni, et commence des recherches vers le nord pour trouver les gens des deux autres canots.—Ses tentatives infructueuses pour se rendre à Barkin.—Kusmah, parti pour Boulouni, ne revient qu'au bout de treize jours.—Il raconte qu'il a trouvé sur son chemin deux hommes de la troupe du capitaine, et remet une dépêche de Ninderman et Noros adressée au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.—Départ de Melville pour Boulouni.—Danenhower reste à la tête des gens de la baleinière.—Arrivée du commandant de Boulouni à Gemovyalack.—Ce dernier, nommé Bieshoff, apporte également une dépêche de Ninderman et de Noros.—Portrait de cet homme.—Départ pour Boulouni.—Nous rencontrons Melville à Burulak.—Instructions qu'il me donne.—Danenhower explique la conduite de Melville dans son plan de recherche.—Il continue son voyage jusqu'à Irkoutsk.—Une lettre de Danenhower. 205

CHAPITRE IX.

Réflexions de M. Jackson sur la conduite de l'ingénieur Melville.—Celui-ci eût pu se dispenser de venir à Yakoutsk.—Le parti de Melville. Sa marche vers le sud.—Où se trouvait de Long au moment du départ de Ninderman et de Noros.—Récit de son voyage à travers le delta depuis le jour du débarquement.—Il passe près d'une hutte contenant des vivres et près d'un village sans en avoir connaissance.—Faute qu'il a commise en tenant tous ses hommes réunis près de lui.—Recherches de l'ingénieur Melville.—Où il trouva les dernières traces de de Long.—Records laissés par celui-ci dans différents endroits.—Une entrevue avec Noros.—Le débarquement.—Marche vers le sud.—Tristes adieux.—Le lieu de la séparation.—Un terrible voyage.—Véracité de Noros.—La troupe de Danenhower part pour l'Amérique.—M. Jackson se met en route pour Yakoutsk.—M. Gilder.—Arrivée à Yakoutsk.—L'état des routes en Sibérie au moment du départ des voyageurs. 245

CHAPITRE X.

D'IRKOUSTK A YAKOUTSK.

Les dangers d'un voyage en traîneau sur la Léna.—Un exemple de rapidité extraordinaire sur cette route.—Voyages d'aujourd'hui et voyages d'autrefois sur ce fleuve.—Voyage de John Dundas Cochrane.—Autres voyages remarquables sur la Léna.—Les habitants des rives de la Léna.—Descendants des criminels exilés sur les bords de ce fleuve.—Châtiments des récidivistes.—Les Yakoutes.—Nombre considérable de goîtreux.—Cause de cette infirmité.—Les Mammouths.—Nous sommes obligés de prendre la route d'été.—Voyage dans la forêt.—Charme d'un pareil voyage.—Un accident.—Vitimsk, tête de station de bateaux à vapeur.—Avenir du commerce de la Léna.—Essais infructueux du professeur Nordenskjold avec le vapeur _Léna_.—Thèse de M. Nordenskjold, sur la possibilité d'établir des relations commerciales avec la Sibérie.—Les véritables chemins commerciaux de l'avenir.—Les Skopzi sur la Léna.—Yakoutsk. 265

CINQUIÈME PARTIE.

La catastrophe.

CHAPITRE XI.

DÉCOUVERTE DE LA TROUPE DE DE LONG.

M. Melville arrive à Boulouni.—Sa première dépêche.—Arrivée à Cath Cartha.—Voyage de Melville au cap Bykoff pour s'y procurer des chiens et du poisson.—Quelques détails sur Cath Cartha.—Un hiver extraordinairement rigoureux.—Des indigènes morts de froid.—Dépêche du 24 mars.—Premiers détails sur la découverte des cadavres de de Long et de ses compagnons.—Liste des hommes retrouvés.—Lettre de M. Jackson.—Nouveaux détails sur la découverte de de Long et de ses hommes.—Sépulture.—Description du mausolée.—Premiers détails sur les recherches faites pour retrouver le lieutenant Chipp et les hommes du canot nº 2. 293

CHAPITRE XII.

LES DERNIERS JOURS DE DE LONG ET DE SON PARTI.

Le samedi, 1er octobre, 111e jour de la retraite.—Erickson subit l'amputation des doigts de pied.—Passage de la rivière.—Record laissé sur la rive orientale.—Une route glacée et des rations pour un jour encore.—Quatre quatorzièmes de livre de pemmican par homme et un chien mourant de faim pour provisions.—On trouve des empreintes de pas d'homme.—Alexis prend une butte de terre pour une hutte.—Conséquences de cette erreur.—Le lieutenant de Long, M. Collins et Gortz, passent à travers la glace.—Le dernier chien est tué et mangé.—Effroyable nuit.—L'état d'Erickson s'aggrave.—Il a les mains gelées.—La troupe cherche un abri dans une hutte.—Une ration de thé et une demi-livre de chien.—Mort d'Erickson.—Ses funérailles.—Dernière demi-livre de chien.—Départ.—Record laissé dans la hutte.—Alexis rapporte un ptarmigan.—Départ de Ninderman et de Noros.—Des morceaux de peau de renne pour nourriture.—Plus de thé.—Une cuillerée de glycérine pour nourriture.—La glycérine fait défaut.—L'infusion de saule arctique la remplace.—Lee supplie ses compagnons de l'abandonner.—Une demi-cuillerée à thé d'huile douce par homme et par jour.—Du thé de saule et deux vieilles bottes.—Alexis meurt.—Knack et Lee meurent.—Iverson meurt.—Dressler meurt.—Boyd et Gortz meurent.—M. Collins mourant.—Plus rien.—Jusqu'à quel point la fatalité s'est acharnée sur de Long et ses compagnons. 315

SIXIÈME PARTIE.

Le retour.

CHAPITRE XIII

RETOUR

Position du lieu où furent retrouvés les corps du capitaine de Long et de ses compagnons.—Erreur du premier sur le chemin qu'il avait parcouru et sur sa véritable position.—Stolboï.—M. Jackson reprend la route suivie par Ninderman et Noros.—Il arrive à Boulouni.—Son départ pour Verschoyansk où il espère rattraper M. Melville.—En route il apprend qu'il est précédé de deux officiers américains.—Quand il arrive à Verschoyansk, Melville est parti, ainsi que les deux officiers américains.—Qui sont ces derniers.—Le capitaine Berry, commandant du _Rodgers_.—Après plusieurs jours de marche forcée, M. Jackson rejoint le capitaine Berry et le lieutenant Hunt, son compagnon.—Nouvelles qu'il en reçoit.—Le lieutenant Putnam emporté par les glaces.—Récit du voyage du capitaine Berry.—Les trois voyageurs rejoignent M. Melville, retenu à Kengurack par les neiges. 345

CHAPITRE XIV.

Nouveaux détails fournis par l'ingénieur Melville à M. Jackson sur les difficultés de la retraite à travers les glaces de l'Océan Glacial.—Héroïsme de l'équipage.—Où _la Jeannette_ a péri, tout autre navire eût péri.—A l'île Semenowski.—Choix d'un point de débarquement sur la côte de la Sibérie.—Pourquoi on choisit le cap Barkin comme point de ralliement.—La séparation des trois canots.—Recherche du lieutenant Chipp et de son parti.—Où il aurait dû aborder s'il eût atteint la côte.—Instructions données à Ninderman et à Bartlett pour les recherches.—Explorations de Ninderman.—Exploration de Bartlett.—L'ingénieur Melville visite la côte nord-ouest jusqu'à l'Oleneck.—Il visite ensuite la baie Barkhaya et va jusqu'à Ustyansk.—Des localités du delta habitées pendant l'hiver.—Voies pour entrer dans la Léna. 373

CHAPITRE XV.

M. GILDER.—RETOUR DE L'EXPÉDITION.

M. Gilder apprend la nouvelle du désastre de _la Jeannette_ à Nishne Kolymsk.—Il part pour Verschoyansk.—A Yakoutsk.—Le capitaine Jurgens.—Les bords de la Léna.—Voyage à la remorque.—A Irkoutsk.—La soupe froide et le _quass_.—Le général Anoutchine.—Arrivée à Paris. 389

FIN DU TOME II.

PARIS.—Imp. TOLMER et Cie, Succursale à Poitiers.—(157).