L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' de 1878 à 1882

midi. Cette côte est d'une élévation moyenne et présente quelques

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petites plages. De loin en loin, nous y apercevions un gros hibou blanc, silencieux et solitaire, perché sur le sommet d'une falaise. A midi, il nous fallut entreprendre un _portage_ laborieux, pendant lequel M. Dunbar tomba épuisé sur la glace, souffrant de violentes palpitations. Quand nos embarcations furent remises à flot, nous reprîmes notre route et nous nous arrêtâmes seulement à minuit, pour camper, sur la côte, dans un endroit découvert et stérile.

Le lendemain, 7 septembre, nous prîmes la direction de l'île Stobovoï, qui gît à cinquante milles au sud-ouest de la pointe méridionale de Koltenoï. Ce jour-là, nous eûmes une brise fraîche, et il nous fallut passer la nuit dans un endroit fort dangereux, où, à plusieurs reprises, les glaces menacèrent de nous écraser.

Le 8, nous passâmes en vue de Stobovoï sans nous y arrêter. Cette île nous parut aride et dénudée, et ne pas mériter la peine d'être visitée; d'ailleurs, nous ne la vîmes que de loin.

Dans la soirée du 9 septembre, nous avions atteint l'extrémité septentrionale de l'île Semenowski; nos canots furent hissés sur une île de glace, où notre campement fut installé pour la nuit.

Le 10, la pointe septentrionale de Semenowskii fut doublée de bonne heure. Nous continuâmes notre route en rangeant la côte occidentale; vers midi, le capitaine donna l'ordre d'aborder pour dîner et visiter l'île. Plusieurs pistes de rennes ayant été signalées dans la direction du sud, il suggéra l'idée à nos chasseurs de se déployer en tirailleurs pour faire une battue dans toute la largeur de l'île et de s'avancer dans cet ordre jusqu'à l'extrémité méridionale. Il espérait que quelques-uns d'entre nous parviendraient ainsi à mettre bas quelques pièces de gibier.

Ce plan étant adopté, nous partîmes donc au nombre de dix pour le mettre à exécution. Avec Kuehne, je suivais le rivage, tandis que Johnson, Bartlett, Noros, M. Collins et les deux Indiens faisaient le tour des collines, quand un renne femelle, accompagnée de son faon, se leva devant nous; et ces deux animaux prirent aussitôt la direction du nord de toute la vitesse de leurs jambes, car ils avaient aperçu les canots qui côtoyaient le rivage; néanmoins nous leur envoyâmes nos balles, mais les honneurs de la journée revinrent à Noros, qui abattit la mère. Celle-ci fut aussitôt apportée au rivage, d'où nous la fîmes parvenir à Chipp en la laissant glisser du haut d'une falaise. Celui-ci la fit aussitôt dépecer; alors le capitaine donna l'ordre de débarquer de nouveau, et, dans la soirée, il expliqua à Melville les motifs qui le faisaient agir ainsi en lui disant que ses gens, aussi bien que lui, étaient épuisés de fatigue et avaient besoin de repos et de se rassasier. A vrai dire, tous les jours précédents, c'est-à-dire depuis plus de vingt jours, nous avions été strictement rationnés, et n'avions pu rassasier notre faim une seule fois. Melville lui dit néanmoins que tous les hommes du canot étaient en parfaite santé et désiraient perdre le moins de temps possible.

Le renne fut alors distribué tout entier, et le départ remis au lundi, c'est-à-dire à trente-six heures plus tard. Malgré les pronostics presque certains de l'arrivée d'une tempête.

En effet, le vent soufflait du nord-est depuis deux ou trois jours, et nous avions observé qu'en pareille circonstance nous étions à peu près sûrs d'essuyer une violente tempête; nous avions donc à craindre qu'un coup de vent ne vînt nous assaillir le lundi ou le mardi.

Le même soir, Chipp me pria de l'accompagner à la chasse aux ptarmigans qui n'étaient pas rares dans ces parages. J'acceptai son invitation et partis avec lui. Nous trouvâmes quelques bandes de ces volatiles, mais il nous fut impossible d'en abattre un seul. Ce fut la dernière fois que j'eus l'occasion de me trouver en tête à tête avec Chipp. Sa santé s'était considérablement améliorée, et il se montra très gai; néanmoins, il envisageait l'avenir sous les couleurs les plus sombres.

Le lundi matin, 12 septembre, nous partîmes de Semenowski pour nous diriger droit au sud, en longeant la côte occidentale d'une autre île qui se trouve au sud, et vers onze heures du matin, nous nous engageâmes dans un champ de glaces flottantes, en suivant le sillage du canot nº 1, qui nous précédait. Nous étions presque sortis de ce passage dangereux, et n'avions plus qu'à franchir un étroit canal entre deux îles de glace pour nous trouver en eaux libres, lorsque par suite d'une manœuvre mal exécutée, la baleinière heurta le glaçon que nous avions sous le vent. Le choc fut si violent qu'une pointe de glace fit un trou dans le flanc de la baleinière du côté de tribord. L'eau fit alors irruption avec tant de violence que c'est à peine si nous eûmes le temps de nous amarrer à la glace. Heureusement nous pûmes clouer rapidement une feuille de plomb sur l'orifice du trou et le danger fut bientôt conjuré. A partir de ce moment nous ne rencontrâmes plus de glaces flottantes. Ce fut pendant qu'on réparait notre avarie que j'eus mon dernier entretien avec M. Collins, qui vint nous rejoindre sur l'île de glace; il se montra aussi aimable que de coutume et eut comme toujours quelque histoire drolatique à nous conter. Le docteur fut aussi très affable et s'enquit particulièrement de ma santé.

Dès que la baleinière fut remise en état, nous reprîmes notre route en appuyant un peu au sud-est. Le capitaine qui tenait la tête, marchait vent arrière. Les deux autres embarcations venaient derrière lui, mais comme la baleinière était meilleure voilière que son canot, il nous était difficile de nous tenir dans la position qui nous était assignée; c'est-à-dire en arrière et à portée de voix. Chipp occupant le second rang hiériarchique, fermait la marche et formait l'arrière-garde.

Le vent fraîchit alors rapidement et la mer grossit. Vers cinq heures, notre position était perdue, et nous nous trouvions à neuf cents mètres environ du quart de vent du premier canot. Melville m'ayant demandé alors si nous pouvions reprendre notre place sans trop de danger, comme la chose était possible, je lui indiquai les manœuvres à faire, mais il m'invita à les faire exécuter. Je pris donc le commandement de l'embarcation.

J'empannai soigneusement pour arriver dans le sillage du premier canot, puis répétai la même manœuvre une seconde fois, en ayant soin d'amener la voile à chaque fois et en tenant deux avirons dehors, afin d'éviter de gagner de l'avant. C'est alors que je plaçai à la barre du gouvernail le matelot Leach, qui était notre meilleur timonier, car mes yeux ne me permettaient pas de m'y placer moi-même. Nous rangeâmes ensuite le premier canot au-dessus du vent, puis nous prîmes des ris, afin de ne pas nous éloigner de lui, mais cette manœuvre permit aux lames d'embarquer. Vers le soir, mes compagnons virent le capitaine se lever dans son canot et agiter les bras, comme pour nous faire signe de nous éloigner, mais je ne vis point ce geste. On me dit aussi que Chipp amenait sa voile.

A ce moment, Melville me consulta sur ce que nous avions à faire. Je lui dis que nous pouvions continuer d'aller vent arrière jusqu'à la nuit, mais qu'après nous serions menacés de rencontrer de jeunes glaces au milieu des ténèbres. En même temps, je lui conseillai de préparer une bonne semelle. Il me dit alors de prendre le commandement et d'agir à ma guise, ce que fis. J'ordonnai donc à Cole et à Manson de prendre trois des pieux de la tente, qui étaient longs d'environ huit pieds, et de les lier fortement deux à deux, par les extrémités, de façon à former un triangle, dont l'intérieur fut rempli avec un morceau de toile à voile. Leur donnant ensuite le câbleau du bateau, je leur en fis faire une drague, semblable à l'attache d'un cerf-volant, au milieu de laquelle fut attaché notre palan. L'extrémité des pieux étant garnie de cuivre, je pensais que leur poids, joint à ceux de la toile mouillée et du double cordage, rendrait notre semelle (drag.) assez lourde pour la faire descendre au fond de l'eau, me réservant, au cas contraire, d'y joindre notre pot-à-feu de rechange et le seau du bateau.

La tempête était alors arrivée au plus haut degré de sa violence: les vagues grossissaient et s'abattaient sur nous avec fureur. Leach, toujours à son poste, s'acquittait admirablement de sa tâche, mais malgré son adresse ne pouvait empêcher les vagues d'embarquer plus ou moins. Aussi quatre d'entre nous étaient constamment occupés à les rejeter à mesure qu'elles entraient, sinon le canot eût été rempli au bout de quelques minutes. Quand la semelle fut terminée, je la fis placer en avant du mât, en état d'être jetée à l'eau, et j'enroulai moi-même le câble, de façon à ce qu'il se déroule sans difficulté. Malheureusement les hommes étaient épuisés, et notre bateau ne possédait que deux matelots capables de tenir l'aviron dans une manœuvre aussi difficile que celle que je méditais, surtout au milieu des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; tous les autres, en effet, à l'exception de Leach, étaient trop inexpérimentés. Pendant longtemps j'observai les vagues et vis qu'elles se succédaient par séries de trois, et après la troisième, qui était la plus forte, se produisait quelques instants d'accalmie. Alors j'assignai à chacun son rôle: Wilson et Manson devaient se mettre aux avirons et maintenir le bateau sur la crête de la vague; Cole devait se tenir à la drisse pour baisser la voile, qu'Anequin et le cuisinier devaient se tenir prêts à serrer aussitôt. Enfin Bartlett était chargé de lancer la semelle. Quant à Leach, il restait au gouvernail. J'avais ensuite expliqué la manœuvre avec précision. A ces mots: «_Lower away_» (amenez), le gouvernail devait être tourné à tribord, la voile abaissée, le rameur de babord devait nager avec son aviron, tandis que son compagnon sillerait avec le sien. Toutes ces dispositions prises, j'attendis pendant plus de cinq minutes l'instant favorable, car notre vie à tous dépendait du succès de la manœuvre; quand je le crus arrivé, je criai: «_Lower away_» (amenez), et chacun fit son devoir; le canot vira de bord en faisant un terrible plongeon et fut hors de danger, tête à la mer. Nous laissâmes alors les avirons, et la semelle fut lancée; mais comme elle ne produisait point tout l'effet que j'en attendais, je la chargeai avec le pot-à-feu et le seau. Cole me suggéra ensuite l'idée de jeter à la mer un sac de toile peinte en lui maintenant la gueule ouverte, celui-ci, en s'emplissant, devait nous rendre le même service qu'une semelle. C'est, en effet, ce qui arriva. Nous restâmes dans cette position pendant toute la nuit. La plupart des hommes se couchèrent sous la voile. Melville qui était épuisé et dont les jambes étaient extraordinairement enflées, s'endormit aussi à côté du mât, me laissant la direction du canot.

Leach et Wilson gouvernèrent avec une rame pendant toute la nuit. Quant à moi, je m'assis à leurs pieds pour veiller. Le tenon supérieur du gouvernail ayant été enlevé, nous prîmes celui-ci à bord. A ce moment, nous n'avions plus d'eau douce, la nôtre ayant été gâtée par les paquets de mer que nous avions embarqués. Mais le soir qui précéda notre départ de Semenowski, Newcomb nous avait rapporté plusieurs ptarmigans, que les gens des autres tentes avaient rebutés; après les avoir plumés et dressés, nous les mîmes dans notre marmite, et nous les trouvâmes délicieux le lendemain.

Le 13 septembre, vers dix heures du matin, je remarquai que les vagues changeaient de direction, et ne nous venaient plus droit du nord. J'en conclus que le vent était passé au sud-est, ce qui me laissait espérer de le voir devenir plus maniable. Vers midi, la mer commença à rouler affreusement à babord, et le bateau plongeait du côté de l'arrière. Nous étions complétement mouillés et nos couvertures étaient tellement trempées et gonflées qu'elles tenaient sous les traverses et ne pouvaient être remuées ni arrangées autrement, pour mieux équilibrer le bateau. J'imaginai alors de tendre le tapis de caoutchouc, et, pendant sept heures, je tins dans cette position avec le maître d'équipage, qui le maintenait par l'autre bout. Nous réussîmes ainsi à empêcher une grande quantité d'eau d'embarquer. A quatre heures et demie du soir, je dis à Melville qu'il était temps de se remettre en route. La mer était encore grosse à ce moment-là, mais commençait à s'apaiser, et en mettant le cap à l'ouest, nous pouvions porter graduellement au sud-ouest, pendant qu'elle tomberait.

Quoique la mer fût encore démontée, nous virâmes de bord, sans embarquer une goutte d'eau; nous mîmes d'abord le cap à l'ouest, mais à huit heures, nous prenions la direction du sud-ouest, que nous gardâmes toute la nuit. Le temps étant devenu meilleur; Melville me releva, et je pus alors me coucher en avant du mât; mais au bout d'une heure, voyant qu'il m'était impossible de dormir, je repris ma place.

Le 14, à six heures du matin, je donnai l'ordre de préparer le déjeuner, mais quelques minutes plus tard, nous fûmes fort surpris de toucher par deux pieds d'eau. Il fallut donc reculer; je recommandai alors de courir dans la direction de l'est. D'après mes calculs, nous étions, au moment où nous avions viré de bord pour quitter le capitaine à cinquante milles environ de Barkin, notre point de ralliement; je supposais également que la tempête nous avait emportés à quinze milles au moins vers le sud-ouest; mais comme pendant la nuit nous avions parcouru environ vingt-cinq milles, nous devions donc nous trouver sur les bas-fonds au nord de Barkin. Toutes ces réflexions me firent dire à Melville que si nous continuions notre route à l'ouest nous n'avions aucune chance de trouver un point pour débarquer; tandis que si nous mettions le cap à l'est pour atteindre une eau profonde et diriger ensuite notre course droit au sud vers les points élevés qui se trouvent sur la côte, nous trouverions un endroit d'un abord facile. Ce conseil fut suivi, car Melville, tout en conservant le commandement, m'écoutait volontiers en toute circonstance.

A un autre moment, Bartlett nous dit qu'il apercevait une terre basse couverte de troncs d'arbres. Invité à regarder une seconde fois et à examiner sérieusement si c'était la côte, il reconnut s'être trompé: ce qu'il avait pris pour une terre n'était qu'une flaque d'eau entourée de bas-fonds.

Nous avions cependant l'occasion de remarquer qu'autour de nous l'eau n'était plus qu'à demi-salée; en outre, elle était recouverte d'une mince pellicule de jeune glace. Cette remarque ne nous empêcha point, toutefois, de poursuivre notre route vers l'est, appuyant de temps en temps au sud; mais, chaque fois que nous tentions d'avancer dans cette direction, nous étions arrêtés par des bas-fonds. Je remarquai bientôt qu'un fort courant nous portait à l'est, tandis que les vents soufflaient faiblement du sud. Pendant la nuit entière, nous appuyâmes vers l'est-sud-est, et de très bonne heure, le lendemain matin, la sonde nous donna neuf brasses d'eau. J'engageai aussitôt Melville à se diriger droit au sud; mais comme il manifestait le désir d'aller au sud-ouest, comme l'avait recommandé le capitaine, je fis gouverner dans cette direction, que nous conservâmes jusqu'au 17 septembre au matin. A ce moment, le vent était si faible que souvent, pour avancer, nous étions obligés de reprendre nos rames. Au point du jour, la sonde nous donnait dix pieds d'eau, et à partir de ce moment, nous eûmes la terre presque constamment en vue. A deux reprises, nous essayâmes d'aborder en traversant des brisants qui nous barraient le passage, mais nous ne pûmes approcher à plus d'un mille du rivage. Voyant la terre se prolonger du sud au nord, j'en conclus que nous nous trouvions au sud de Barkin, et, le vent d'est nous favorisant, je proposai de remonter au nord. Ma proposition étant acceptée, le cap fut mis dans la direction du nord, où nous nous attendions trouver le capitaine et le lieutenant Chipp; nous espérions, en tous les cas, atteindre Barkin avant la tombée de la nuit.

Nous étions alors dans une condition déplorable. Il faut dire que depuis quatre-vingt-seize heures nous n'avions pas quitté notre canot et que pendant tout ce temps nos vêtements avaient été constamment humides. J'avais cependant eu la précaution d'ôter de temps en temps mes mocassins et de me frictionner les jambes pour rétablir la circulation. En outre, je battais la semelle presque continuellement. En vain j'avais invité mes compagnons à suivre mon exemple, mais ils n'avaient point voulu m'écouter. Aussi Leach et Landertack avaient les jambes considérablement enflées et la peau crevée en maints endroits; les autres n'étaient guère en meilleur état, tandis que le lendemain j'étais le plus ingambe de toute la bande.

Nous remontions au nord depuis une demi-heure environ, quand nous remarquâmes deux langues de terre basses et marécageuses qui s'avançaient vers la mer, indiquant clairement l'embouchure d'un cours d'eau peu profond. Cette vue nous fit tenir conseil, et, pour ma part, je fus d'avis que nous devions aborder le plus tôt possible, afin de faire sécher nos vêtements. Cet avis fut écouté et suivi immédiatement. Nous mîmes le cap sur l'intervalle qui séparait les deux langues de terre et entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec vent arrière; mais le courant était très fort. Au milieu, nous trouvions jusqu'à cinq brasses d'eau, tandis que sur les côtés la profondeur allait en diminuant rapidement, de sorte que la rivière, ayant de quatre à cinq milles de large, nous ne pûmes approcher à plus d'un mille de la rive. Je proposai néanmoins de la remonter jusqu'à midi, afin de voir ce que nous avions à faire. Cette heure arrivée, je ne pus m'empêcher de manifester l'opinion que nous étions dans quelque rivière sortant d'un marais et débouchant dans l'Océan à trente ou quarante milles au sud de Barkin. Je fis remarquer, en outre, que si nous retournions en arrière, le vent soufflant de l'est, nous aurions à lutter contre lui, mais qu'alors le courant serait pour nous, et qu'enfin si une tempête survenait, nous serions à l'abri des brisants.

Ces réflexions avaient décidé Melville à revenir sur ses pas et à suivre la côte jusqu'à Barkin; mais Bartlett, prenant alors la parole, dit qu'à son avis nous devions être dans une des branches latérales de la Léna.

—Qu'en pensez-vous? me demanda Melville.

—Bartlett peut avoir raison, lui répondis-je, mais il me semble que si cela était, nous devrions avoir une terre plus élevée à babord. Cependant la direction de cette rivière correspond assez exactement à celle d'une des branches du fleuve. Mais pour nous convaincre de son identité il nous faudrait trouver une île qui existe à une trentaine de milles de son embouchure.

—Mais remarquez, reprit Bartlett, qu'un cours d'eau aussi considérable, dont le volume est plus fort que celui du Mississippi à son embouchure, ne peut être le simple déversoir d'un marais.

Je maintins néanmoins l'opinion que j'avais émise au début, reconnaissant, toutefois, que les rives de ce cours d'eau pouvaient nous offrir une excellente place pour débarquer avant la nuit.

Nous continuâmes donc de remonter le courant, et, vers sept heures, nous pûmes débarquer près d'une hutte nommée _Orasso_, qui, pendant l'été, servait d'abri aux chasseurs qui fréquentent ces parages.

Cent huit heures s'étaient écoulées depuis notre départ de Semenowski; et pendant tout ce temps nous n'avions pas mis le pied hors de la baleinière. Aussitôt à terre, notre premier soin fut d'allumer du feu, autour duquel les hommes se groupèrent immédiatement sans même prendre la précaution de faire un peu d'exercice pour rétablir la circulation dans leur membres engourdis. Aussi la plupart eurent-il à s'en repentir, car la nuit fut pour eux une véritable nuit d'agonie pendant laquelle il leur semblait qu'on leur enfonçait des millions d'épingles dans les bras et dans les jambes. Bartlett m'avoua le lendemain que cette nuit avait été l'instant le plus cruel qu'il eût passé de sa vie.

Pour ma part, je me gardai bien d'imiter leur exemple. Avant d'entrer dans la hutte et même de m'approcher du feu, j'eus soin de marcher pendant quelques instants, et ne rentrai que pour prendre ma ration de pemmican et une tasse de thé; et à ce moment, notre ration n'était plus, depuis la séparation des trois canots, que du quart de la ration ordinaire. Ensuite, je m'enfonçai dans mon sac, en m'étendant les pieds dans la direction du feu, où tous mes camarades avaient déjà pris leur place. Une fois couché je m'endormis comme un enfant et me réveillai le lendemain frais et dispos.

Dès le point du jour, nous nous mîmes à inspecter les abords de notre hutte, où nous ne tardâmes pas à trouver des empreintes de pieds humains, des débris de poisson et des cornes de rennes. Nous découvrîmes un morceau de bois sculpté représentant un renne portant un petit enfant sur son dos. Tous ces indices de la présence de nos semblables nous causèrent une joie immense, car nous ne pouvions tarder à rencontrer des indigènes.

Vers sept heures, nous nous remîmes en route en remontant la rivière; mais deux heures plus tard nous fûmes arrêtés par les bas-fonds au milieu desquels il fut impossible de trouver un chenal assez profond pour permettre à la baleinière de passer. Bartlett fut alors envoyé en reconnaissance; mais il n'avait pas fait une centaine de pas, que m'apercevant qu'il boitait, je courus après lui et le fis revenir au bateau. Prenant alors sa place, je m'éloignai d'un demi-mille environ en suivant le cours de la rivière. A cette distance j'aperçus plusieurs cours d'eau encombrés de bas-fonds qui venaient du nord-ouest. Revenant alors au canot, j'engageai Melville à faire préparer le thé pendant que Manson et moi nous opérions une reconnaissance plus étendue. Nous partîmes donc tous les deux, et nous avançâmes assez loin; Manson, dans cette circonstance, avait des yeux pour moi. Nous finîmes par découvrir une éminence juste devant nous, à deux milles environ, et sur le bord de la rivière. Nous nous y rendîmes. Je le priai d'examiner soigneusement le cours de cette dernière et de voir s'il pourrait y découvrir un passage pour arriver jusqu'au point où nous nous trouvions, car j'étais sûr qu'en cet endroit la rivière devait être profonde. Manson, après un examen scrupuleux, me dit qu'à son avis on pourrait trouver le passage que je désirais, sauf sur un court espace. Nous reprîmes alors le chemin du canot. Le terrain que nous avions parcouru pouvait être élevé d'une dizaine de pieds au-dessus du niveau de la mer, et recouvert d'une couche de lichen. Nous y avions remarqué un nombre considérable de pas de rennes, surtout aux endroits où ces animaux venaient s'abreuver; nous avions aussi découvert une autre hutte bâtie dans une petite plaine. De retour à la baleinière, nous fîmes part à Melville de ce que nous avions vu, et aussitôt tout le monde remonta dans le bateau. Cette fois la fortune nous favorisa, car nous trouvâmes un chenal, et, peu de temps après, nous étions en eau profonde. Chemin faisant, nous rencontrâmes une île, ce qui me fit croire que Bartlett ne s'était pas trompé dans ses conjectures.

Dans l'après-midi, nous fîmes au moins trente milles, et vers le crépuscule nous arrivâmes au pied d'un monticule d'une soixantaine de pieds de hauteur, au-delà duquel nous espérions voir le lit de la rivière incliner vers le sud. Nos tentes furent plantées en cet endroit, et nous y passâmes la nuit. Le lendemain, je partis vers quatre heures avec Bartlett pour faire une nouvelle reconnaissance. Nous découvrîmes bientôt deux grandes rivières qui se dirigeaient vers le nord-ouest, tandis qu'une autre encore beaucoup plus considérable venait du sud.

Nous revînmes ensuite au camp, et réveillâmes nos camarades, puis on prépara le thé. Un vent frais de l'ouest soufflait alors juste dans la direction de la rivière, de sorte que nous allions l'avoir à combattre en même temps que le courant.

Néanmoins, quand notre déjeuner fut terminé, je m'occupai, avec les quatre hommes restés valides, de charger le canot.

Nos tentes ne furent pliées qu'au dernier moment, et quand tout fut prêt, nous aidâmes Melville et Leach à monter dans la baleinière; puis, après avoir cargué la voile à cause du vent, je me mis au gouvernail, tandis que Bartlett se tenait à l'avant pour sonder le lit de la rivière avec une perche. Ces dispositions prises, nous nous éloignâmes de la rive pour gagner la rive opposée qui se trouvait un peu sous le vent. Cette manœuvre nous présenta quelque difficulté; cependant nous réussîmes à l'exécuter. En remontant la rivière, nous aperçûmes sept rennes sur les collines qui bordaient la rive, mais nous ne nous arrêtâmes point pour essayer d'en tuer.

Vers onze heures, deux huttes s'offrirent à nos yeux sur la rive occidentale, et comme l'endroit me paraissait propice pour débarquer, je proposai d'y faire halte et de faire sécher nos vêtements, qui en avaient grand besoin. Ce jour-là était un dimanche; ce fut en réalité notre premier jour de repos depuis bien longtemps. En débarquant, nous trouvâmes deux belles huttes d'été, aux parois inclinées sous un toit ayant la forme d'une pyramide tronquée avec une ouverture pour le passage de la fumée. Les Russes donnent le nom de _palatka_ à ces sortes de huttes, que les Tongouses désignent sous le nom d'_orasso_. Pendant toute la journée, le soleil brilla dans tout son éclat, de sorte que nous pûmes ouvrir tous nos sacs et faire sécher notre garde-robe. Ce temps superbe et la certitude que les secours dont nous avions besoin ne pouvaient se faire attendre, furent cause que nous passâmes ce dimanche dans l'allégresse. Nous en profitâmes aussi pour écrire une relation succincte de l'arrivée de la baleinière à l'embouchure de la Léna. Nous enterrâmes ce document au pied d'une perche au sommet de laquelle nous laissâmes un drapeau américain, afin d'attirer l'attention et de faire reconnaître la place de notre dépôt.

En arrivant, nous avions trouvé, dans une des huttes, quelques débris de poisson, ainsi qu'un morceau de pain noir dont notre Indien s'était régalé. Dans chacune d'elles, on voyait, en outre, les cadres sur lesquels les Tongouses font sécher leurs filets et leur poisson.

Nous repartîmes le lendemain, lundi, 19 septembre, continuant toujours à remonter le cours de la rivière. Chacun de nous avait alors ses attributions; ainsi les hommes formaient deux équipes de rameurs qui se relevaient toutes les deux heures; Melville, assis à l'arrière, commandait la manœuvre; moi-même j'étais assis au gouvernail et Bartlett, debout à l'avant, sondait avec une perche. Tout allait à merveille: un vent faible aidait nos rameurs; nous espérions donc atteindre, avant la tombée de la nuit, la première station indiquée sur les cartes, lorsque nous tombâmes au milieu de bas-fonds et de bancs de sable qui barraient le lit de la rivière, et à une heure, nous étions encore à plus d'un mille de la rive occidentale, où se trouvait le village que nous cherchions.

Apercevant une pointe de terre, je proposai d'y aborder pour y installer nos compas prismatiques et prendre quelques relèvements pendant qu'on préparerait le dîner. Après deux heures d'un travail opiniâtre, pour vaincre le courant, nous atteignîmes la rive, et notre cuisinier était en train d'allumer le feu, quand, à notre grande surprise, comme aussi à notre grande joie, nous aperçûmes trois indigènes. Ceux-ci étaient montés dans des canots qu'ils manœuvraient avec de doubles pagaies pour doubler la pointe de terre où nous nous trouvions. Nous sautâmes aussitôt dans la baleinière pour aller à leur rencontre; mais notre vue sembla les intimider, car ils commencèrent à rebrousser chemin. Laissant alors les avirons, nous leur montrâmes du pemmican. Après beaucoup d'hésitation, le plus jeune, qui avait environ dix-huit ans, finit par approcher et prit le morceau de pemmican que nous lui tendions. Il appela ensuite ses deux compagnons qui vinrent à leur tour. Nous les décidâmes à nous suivre à l'endroit de la rive où nous venions de débarquer; nous y fîmes du feu pour préparer notre thé. L'un de ces indigènes nous fit alors présent d'une oie et d'un poisson, c'est-à-dire de tout ce qu'ils possédaient pour le moment.

Pendant qu'on préparait notre dîner, nous examinâmes leurs canots que nous trouvâmes très propres et remplis de filets. Ayant remarqué qu'un de ces indigènes portait un vêtement gris avec un collet de velours, je le lui indiquai du doigt tout en l'interrogeant du regard. Il prononça alors le nom de Boulouni. Lui ayant montré de la même façon le couteau qu'il portait à sa ceinture et qu'il nommait boaktah, il répéta le nom de Boulouni. J'en conclus qu'il me désignait ainsi le nom de la localité où il avait acheté ces objets.

Nous nous mîmes alors joyeusement en devoir de faire honneur à l'oie et au poisson que ces gens nous avaient donnés, tout en savourant notre thé avec délices, car nous vîmes que l'heure de délivrance avait enfin sonné. Après le repas, les trois indigènes nous montrèrent tous leurs engins de chasse et de pêche, tandis que, de notre côté, nous leur faisions voir notre boussole, le chronomètre et nos fusils, ce qui parut leur faire un extrême plaisir. Ils firent ensuite le signe de la croix, et, nous tendant les mains, nous dirent «_Pas hec bah_», puis ils nous montrèrent leurs croix qu'ils baisèrent. Heureusement, j'étais encore en possession d'un certain talisman, qu'un de mes amis catholiques, de San Francisco, m'avait envoyé avant mon départ, en me recommandant de le conserver précieusement, me disant que si je le portais, je reviendrais sain et sauf de mon voyage: c'était une médaille qu'il avait fait bénir exprès pour moi. Bien que je n'eusse pas, à la vérité, une foi inébranlable dans les vertus de cette médaille, je la montrai aux indigènes qui vinrent immédiatement y déposer dévotement un baiser.

C'était là le seul objet que nous eussions à montrer à ces braves gens, pour leur faire voir que nous étions chrétiens. Aussi vous pouvez vous imaginer les sentiments qui nous animaient tous à la vue de ces gens qui étaient les premiers que nous vissions depuis près de deux ans; et j'avoue que jamais, auparavant, je n'avais ressenti autant de reconnaissance pour les missionnaires, que ce jour-là, qui nous ramenait au milieu des peuplades chrétiennes.

CHAPITRE VIII.

Parmi les Tongouses.

Les trois indigènes conduisent les naufragés dans une hutte et leur donnent du poisson.—L'un des indigènes nommé Caranie les quitte.—Le lendemain les deux autres refusent de leur servir de guide.—Melville veut partir quand même.—Vaine tentative pour remonter la rivière.—Les naufragés sont obligés de revenir sur leurs pas.—Surpris par une tempête, ils sont forcés de passer la nuit dans la baleinière.—Enfin ils arrivent à la hutte qu'ils avaient quitté la veille.—Wassili Koolgyork ou Wassili oreilles coupées.—Ce Tongouse consent à servir de pilote aux naufragés pour aller à Boulouni.—Village de Spiridon.—Portrait peu avantageux de ce dernier.—Sa conduite vis-à-vis de ses hôtes.—Arrivée à Gemovyalack—L'exilé Yaphem Kopelloff.—Nicolaï Chagra, chef du village.—Après une vaine tentative pour continuer leur voyage vers le sud, les naufragés sont obligés de rester à Gemovyalack.—Conduite des habitants à leur égard.—Arrivée de l'exilé Kusmah Jeremiah.—Le lieutenant Danenhower se rend chez lui.—Sa généreuse hospitalité.—Il promet de se rendre à Boulouni.—Pourquoi Melville ne le fait pas accompagner et ne lui remet pas ses lettres et ses dépêches.—Conséquences de cette décision.—Le lieutenant Danenhower retourne chez Kusmah avant le départ de celui-ci pour Boulouni, et commence des recherches vers le nord pour trouver les gens des deux autres canots.—Ses tentatives infructueuses pour se rendre à Barkin.—Kusmah, parti pour Boulouni, ne revient qu'au bout de treize jours.—Il raconte qu'il a trouvé sur son chemin deux hommes de la troupe du capitaine, et remet une dépêche de Ninderman et Noros adressée au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.—Départ de Melville pour Boulouni.—Danenhower reste à la tête des gens de la baleinière.—Arrivée du commandant de Boulouni à Gemovyalack.—Ce dernier, nommé Bieshoff, apporte également une dépêche de Ninderman et de Noros.—Portrait de cet homme.—Départ pour Boulouni.—Nous rencontrons Melville à Burulak.—Instructions qu'il me donne.—Danenhower explique la conduite de Melville dans son plan de recherche.—Il continue son voyage jusqu'à Irkoutsk.—Une lettre de Danenhower.

La vue de la bienheureuse médaille avait achevé de faire disparaître la méfiance entre les indigènes et les naufragés; les craintes des premiers étant complétement dissipées, les rapports entre eux devinrent plus libres; aussi les derniers en profitèrent pour se procurer immédiatement un gîte. Nous leur fîmes signe, continue M. Danenhower, que nous avions besoin de dormir, en posant notre tête entre nos mains et en faisant mine de ronfler. Ils nous comprirent, et, nous faisant suivre la rive où nous avions fait halte, nous conduisirent au pied d'une colline de soixante à soixante-dix pieds d'élévation. Cette colline se trouve à l'embouchure du petit bras de la Léna, et nous avons appris depuis qu'elle fait partie du cap Borchaya, qu'on dit être à cent quarante verstes ou environ quatre-vingt-quinze milles du cap Bykoff. Nous y trouvâmes quatre maisons et plusieurs magasins, mais tous assez délabrés, à l'exception d'une maison, qui était en très bon état. Tout près, on voyait un cimetière avec un grand nombre de croix. Nous nous établîmes tous dans cette maison. Les indigènes furent très bons pour nous; ils allèrent jeter leurs filets dans la rivière et en rapportèrent du poisson. Ils en firent griller une partie devant le feu et nous en offrirent les meilleurs morceaux. De notre côté, nous en fîmes bouillir quelques-uns, de sorte que nous pûmes faire un très bon repas. Pendant que nous mangions, l'un des indigènes, que les autres nommaient Caranie, s'en était allé, laissant avec nous le jeune garçon que nous appelions Tomat et l'invalide que nous avions baptisé du nom de Théodore. L'absence de Caranie me fit supposer que d'autres indigènes habitaient le voisinage et que celui-ci était allé les informer de notre arrivée.

Le lendemain matin, nous retournâmes à notre canot et pendant que nos hommes étaient occupés à le charger j'allai faire quelques observations; je voulais m'assurer de l'heure locale et connaître la direction du vent et l'orientation générale du pays. Auparavant, je m'étais entretenu, par signes, bien entendu, avec Tomat, qui m'avait tracé sur le sable le cours du fleuve, et indiqué que la distance de Boulouni était de sept jours. Il me marquait chaque station où nous devions nous arrêter pour passer la nuit, en faisant mine de ronfler bruyamment.

Il me parut parfaitement disposé à nous servir de pilote pour aller à Boulouni.

A mon retour, Melville me pria de me hâter parce qu'il désirait partir. Je fus surpris et lui demandai où étaient les deux indigènes qui étaient restés avec nous. Il me répondit qu'ils étaient partis et avaient refusé de nous accompagner. Le priant alors de m'attendre quelques minutes, je retournai à la hutte pour tâcher de les décider à nous suivre. En y arrivant, je vis le jeune Tomat qui était grimpé sur le sommet et avait l'air profondément triste et comme hors de lui-même. Quand je lui fis signe de me suivre, il me répondit tristement: «Sok! Sok! Sok!» ce qui signifie: «non! non!» et alors essaya de m'expliquer quelque chose que je ne pus comprendre en répétant souvent le mot «kornado», qui, comme je l'appris plus tard, signifie «père». Cela me contraria pour le jeune garçon; je lui donnai un mouchoir de poche de couleur et quelques bagatelles, puis je revins près de Melville. Nous partîmes alors, nous abandonnant à notre sort, et essayâmes de marcher au sud, c'est-à-dire vers Boulouni, au milieu des îlots de boue; mais nos efforts furent inutiles. A cinq heures du soir nous tînmes conseil; alors j'insistai pour qu'on se décidât immédiatement à passer la nuit à la belle étoile ou à retourner en arrière. Je conseillai fortement de retourner en arrière et d'obliger les indigènes à nous suivre. Nous avions deux remingtons et un fusil de chasse; or, avec ces armes, j'étais certain que nous arriverions facilement à nos fins. Comme Bartlett avait sondé le long du chemin, je lui demandai s'il pourrait reconnaître la route pour retourner en arrière. «Oui, me répondit-il», et nous reprîmes le chemin que nous venions de parcourir. Jusqu'à la nuit, tout alla pour le mieux, mais le vent s'éleva et commença à souffler en tempête. Les eaux peu profondes où nous nous trouvions rendaient la situation périlleuse pour notre bateau. Heureusement nous pûmes le conduire sous le vent d'un banc de vase, où nous l'amarrâmes avec une ligne à trois des pieux de notre tente enfoncés dans la boue. Nous restâmes dans cet endroit pendant toute la nuit: le froid était rigoureux, et quelques-uns d'entre nous eurent les pieds et les jambes cruellement attaqués par le froid. Pendant la soirée, la neige tombait par rafales, et j'avais été forcé de donner la barre à Leach, parce que mes lunettes étaient à chaque instant couvertes de neige, ce qui m'empêchait de voir. Au point du jour, je priai Bartlett et Wilson de se tenir debout dans le canot et d'examiner soigneusement la rive. Bartlett me dit qu'il ne le reconnaissait pas, mais Wilson m'assura que nous nous trouvions à l'endroit où nous avions rencontré les indigènes. Bartlett dit alors que si nous pouvions doubler un banc de vase qu'il indiqua, nous aurions ensuite un chemin facile: c'est pourquoi nous prîmes un ris; je me mis à la barre et dirigeai le canot au vent de ce banc. Alors nous eûmes un vent arrière et pûmes atterrir. Newcomb tua quelques goëlands que nous mangeâmes à notre déjeuner pour économiser les quelques livres de pemmican qui nous restaient. Wilson prétendait avec beaucoup d'assurance qu'en moins d'une demi-heure il pourrait retourner à la hutte où nous avions couché l'avant-veille. Nous nous mîmes presque tous à rire de lui; mais je lui dis cependant d'aller avec Manson et de voir, pendant que j'enverrais deux hommes en reconnaissance du côté opposé. Très peu de temps après, Wilson et Manson revinrent. Il nous apprirent, à notre grande joie, qu'ils avaient aperçu la hutte. Nous rappelâmes aussitôt nos éclaireurs et nous rembarquâmes. Nous doublâmes la pointe et fûmes reçus à notre ancien gîte par les indigènes qui nous accueillirent de la façon la plus cordiale. A leur tête se trouvait un autre indigène d'un âge avancé, qui ôta son chapeau en nous disant: «Drasti! drasti!» et en même temps nous serra la main. Il s'approcha ensuite de Melville, qui était presque perclus et l'aida à sa rendre à la hutte. Nous déchargeâmes le bateau et emportâmes nos couchettes. Quand les indigènes aperçurent deux goëlands, dont nous nous proposions de faire notre nourriture, ils les jetèrent à terre avec dégoût et nous apportèrent à la place de la chair de renne. Le vieillard, qui se nommait Veo Wassili, se montra très bienveillant pour nous et consentit volontiers à nous servir de pilote jusqu'à Boulouni; il alla mesurer le tirant d'eau de la baleinière, nous montrant ainsi sa prévoyance, et, en outre, qu'il connaissait son métier. Ce vieux Tongouse Wassili ou Koolgiyark ou encore Wassili aux oreilles coupées, comme on l'appelait, me faisait sans cesse penser à feu le commodore Foxholl A. Parker. Cet homme se montra toujours digne et complaisant et fit preuve d'un certain raffinement de manières, qui était vraiment remarquable.

Nous devinâmes immédiatement que c'était cet homme que Caranie était allé chercher pour nous; et qu'en outre c'était la raison pour laquelle le jeune Tomat n'avait pas voulu nous accompagner jusqu'à ce que son père ne fût de retour. J'obtins de Wassili qu'il nous traçât la carte de la route que nous avions à suivre et le croquis ci-dessous en est la copie avec la ligne par laquelle il se proposait de nous conduire[2]. Il y indiqua aussi les points où nous devions nous arrêter pendant la nuit pour nous reposer.

[2] Voir aux gravures.

Le lendemain nous étions suffisamment reposés et prêts à partir avec Wassili, Bartlett et moi. Nous demandâmes à Melville de partir en avant pour envoyer du secours de Boulouni et répandre la nouvelle de l'arrivée probable des deux autres canots; mais Melville préféra que nous restassions tous réunis, craignant sans doute que seuls nous ne puissions encore nous tirer d'affaire.

Le mercredi matin, 21 septembre, nous partîmes avec Wassili et deux autres indigènes qui nous firent suivre la route que nous avions déjà parcourue la veille vers le sud et l'est; au milieu des bancs de vase, notre guide marchait en avant avec ses deux hommes placés à ses côtés, lesquels sondaient constamment avec leurs pagaies. Leurs bateaux ou viatkies ont environ quinze pieds de long et vingt pouces de large.

Ils ont à peu près la forme de nos canots de course en papier et sont pourvus d'une pagaie. Le rameur est tourné de côté de l'arrière et bat l'eau alternativement à droite et à gauche, le centre d'appui de sa pagaie étant un point imaginaire situé entre ses deux mains. Le mouvement de leur rame est très gracieux, et ils obtiennent avec leur canot une très grande rapidité tout en sondant à chaque coup d'aviron quand ils sont au milieu des bas-fonds. Wassili trouva un chenal au milieu des bancs de vase par lequel notre canot, qui tirait alors vingt-six pouces d'eau, put passer. Nous continuâmes notre route pendant toute la journée en nous dirigeant au sud et à l'est. Vers huit heures du soir nous abordâmes sur une plage basse où nous établîmes notre campement pour la nuit. Wassili nous donna alors du poisson pour notre souper. Le temps était extrêmement froid et sombre, et le vent soufflait avec force; ce qui remplissait notre pilote d'inquiétude au sujet de l'état du fleuve, car il craignait que nous ne fussions arrêtés par la jeune glace. En effet, le lendemain, une frange de jeune glace bordait chacune des rives du fleuve, mais nous pûmes cependant nous ouvrir un chemin et continuer notre route, et, quand le soleil eût achevé de fondre cette glace, nous nous engageâmes dans un dédale de petits canaux que nous suivîmes pendant toute la journée. Nous vîmes sur notre route plusieurs huttes de chasse. Le soir nous couchâmes dans deux cabanes situées sur la rive, et le lendemain matin nous entrâmes dans un large cours d'eau que nous pensions être le fleuve lui-même. Vers midi, nous atteignîmes une pointe de terre sur laquelle était un village abandonné, composé de six huttes bien bâties et de nombreux magasins. Wassili nous conduisit à une de ces huttes et nous dit _couche ou mange_. Je remarquai alors que l'un des indigènes s'en allait avec son canot. Je me promenai un peu dans le village pour l'examiner. Les maisons étaient en bon état: on y voyait à l'intérieur de nombreuses auges pour les chiens et des ustensiles de cuisine. Les portes n'en étaient pas verrouillées, mais celles des magasins étaient soigneusement fermées avec des cadenas en fer d'une forme particulière.

Les circonstances semblaient donc prendre une tournure favorable, car je tenais pour certain que les indigènes qui habitent ces maisons pendant l'hiver ne pouvaient être bien loin. Profitant de ces quelques heures de repos, j'examinai les pieds et les jambes de Leach et de Landertack. Les pieds de Leach étaient devenus noirs et Landertack avait les jambes dans un état déplorable, elles étaient fortement enflées et dans quelques endroits la peau était déchirée sur une grande longueur. Nous les pansâmes le mieux que nous pûmes avec du liniment tant que j'en eus, et ensuite avec de la graisse empruntée à la boîte du bateau. Une heure après environ, nous vîmes arriver un bateau dont les gens débarquèrent près du village et vinrent dans la maison se placer près de nous.

Quelques minutes plus tard, Wassili vint nous prier de le suivre, Melville et moi. Il nous conduisit dans une maison, au propriétaire de laquelle il serra la main. Cet homme, d'un âge avancé, se nommait Spiridon; il avait avec lui deux femmes d'un aspect assez désagréable, et qui, toutes les deux, avaient perdu l'œil gauche. Elles nous servirent cependant du thé dans des tasses de porcelaine. Elles nous offrirent en même temps un peu de graisse de renne, ce qui, dans le pays, est considéré comme une véritable friandise. Ce Spiridon avait l'aspect d'un pirate de profession. En outre, on remarquait un air de mystère dans ce village qui me fit dire à Melville que je croyais notre hôte un vieux coquin auquel je redoutais de me confier. Il nous donna néanmoins une oie énorme qui fut dressée et farcie de sept autres oies (?) désossées, mais il nous recommanda de ne la manger que le lendemain à notre repas du soir. Il nous annonça aussi que nous partirions le lendemain matin. Newcomb ayant aperçu quelques gelinottes voler autour des maisons abandonnées, tua quelques-uns de ces jolis oiseaux qui étaient alors dans leur plumage blanc d'hiver, avec des plumes depuis le bec jusqu'aux orteils. Le lendemain matin, on nous donna un nouveau pilote: c'était un jeune homme nommé Kapucan qui vivait avec Spiridon. Le vieux Wassili était en effet complétement épuisé, il nous montra à son coude gauche une blessure dangereuse d'arme à feu, qui n'était pas encore fermée, mais Caranie et Théodore continuèrent à nous accompagner. Nous en fûmes heureux, car cette journée-là fut pénible, et nos hommes furent obligés de ramer jusqu'à huit heures du soir. Afin de rendre le travail moins fatigant, ils s'étaient divisés en deux équipes et se relevaient d'heure en heure. Nous passâmes la nuit dans un palatkah. Le lendemain quand nous voulûmes nous remettre en route, quatre seulement d'entre nous étaient en état de charger le canot et de l'éloigner de la berge.

Malgré l'état de leurs jambes qui leur refusaient tout service, puisqu'ils ne pouvaient se tenir debout et qu'on était obligé de les aider à entrer et à sortir du bateau, Leach et Landertack continuaient de ramer à chaque fois qu'arrivait leur tour de se mettre aux avirons. L'état de Melville et de Bartlett n'était guère meilleur; c'était la première fois que Bartlett se trouvait hors de service. Nous partîmes néanmoins ce matin-là, et vers midi nous débarquâmes au village de Gemovyalack que nous avons su depuis se trouver au cap Bykoff. Nous y fûmes reçus de la façon la plus cordiale par une douzaine d'hommes, de femmes et d'enfants. A notre arrivée, on nous conduisit à la hutte du chef de ce village lequel s'appelait Nicolaï Chagra.

Quelques minutes plus tard, nous vîmes entrer dans la hutte un jeune homme mince et élancé que nous reconnûmes de suite pour un Russe ou un Cosaque. C'était en effet un Russe exilé dans le village. Il s'appelait Yaphem Kopsloff. Cet homme nous rendit, par la suite, de grands services. A l'époque de notre arrivée, il ne savait pas d'autres mots d'anglais que: bravo! qui, dans sa pensée, signifiait bon; c'était donc le seul mot que nous comprissions tous les deux; mais, au bout de quinze jours, il m'avait appris assez de russe pour comprendre mon langage, dans lequel je mélangeais le russe et le tongouse.

Nous passâmes la nuit chez Nicolaï. Sa femme nous servit pour notre souper du poisson auquel nous fîmes le plus grand honneur. Nous profitâmes de cette occasion pour essayer de faire comprendre ce qui était arrivé à nos trois bateaux, ajoutant que nous ne savions pas ce qu'étaient devenus les deux autres; nous exprimâmes ensuite le désir de nous rendre à Boulouni. Nicolaï nous fit alors comprendre que cette ville se trouvait à quinze jours de marche.

Il est peut-être bon que j'explique pourquoi nous étions allés au cap Bykoff, qui se trouvait presque à l'opposé de Boulouni, par rapport au lieu où nous avions débarqué. La raison est, comme nous l'avons su plus tard, que le vieux Wassili devait avant tout nous remettre entre les mains de son chef, Nicolaï Chagra; quant à lui, nous ne l'avons rencontré que par hasard. Mais je n'ai jamais pu m'expliquer pourquoi on ne nous avait pas conduits à Boulouni, comme on nous l'avait promis.

Le temps, il est vrai, était très mauvais pour la saison. Il gelait chaque nuit; mais pendant le jour la glace se brisait et disparaissait. Nous étions à cette époque de transition pendant laquelle la navigation est interrompue, sans qu'on puisse cependant voyager en traîneau. Nicolaï Chagra nous dit qu'il nous faudrait quinze jours pour arriver à Boulouni; mais je crois qu'il voulait dire que nous serions forcés d'attendre quinze jours avant de partir, c'est-à-dire attendre que le fleuve soit pris par les glaces. Le lendemain matin, nous eûmes une tempête. Nicolaï nous dit que nous ne pouvions partir, mais il revint vers neuf heures et nous pressa de partir, comme si réellement il avait l'intention de nous envoyer à Boulouni. Il plaça soixante poissons dans notre bateau et nous fit des signes pour nous presser de nous embarquer. Nous le fîmes et alors il marcha en avant pour nous montrer le chemin au milieu des bancs de vase. Yaphem était alors avec nous. Pendant deux heures, nous ramâmes de toutes nos forces, mais à chaque instant nous nous échouions, et, arrêtés par une forte brise, nous ne pouvions avancer que lentement. Mais nous n'avions pas encore perdu le village de vue que nos pilotes firent volte-face et nous firent signe de les suivre. Nous virâmes donc de bord et retournâmes au village où l'on avait préparé un traîneau pour ramener Melville à la maison. Trois ou quatre d'entre nous s'occupaient à amarrer le canot le long du bord, lorsque Nicolaï arriva et insista pour qu'ils l'attirassent sur la berge, faisant signe que les jeunes glaces le briseraient si on ne prenait pas cette précaution. Les indigènes nous aidant, nous le halâmes sur la rive, dans un endroit élevé et sec. L'état de nos hommes, ce jour-là, était si mauvais que nous n'avions pas lieu de regretter d'être revenus, car ils étaient incapables de supporter le voyage de quinze jours que nous annonçaient les indigènes. Nous fûmes conduits à la maison d'un certain Gabrillo Pashin, où nous passâmes la nuit. Le lendemain matin, Yaphem et Gabrillo vinrent et me firent signe qu'ils désiraient que je les suivisse.

Ils me conduisirent alors à une maison vide située à l'extrémité du village, où se trouvait une vieille femme qui la nettoyait. Ils me firent comprendre qu'ils désiraient que nous vinssions l'occuper; j'achevai donc de la nettoyer moi-même et allai chercher mes compagnons vers midi. Melville alors passa en revue toute la troupe et fit part à nos compagnons des craintes que nous éprouvions tous les deux de voir le scorbut faire invasion parmi nous, ajoutant que nous devions tenir notre demeure, ainsi que nos personnes, avec la plus grande propreté, et en outre tâcher de nous distraire, la gaîté étant le meilleur remède que nous puissions employer pour nous remettre, en attendant que nous réussissions à nous procurer une nourriture plus substantielle. Enfin, il termina en me chargeant de veiller aux besoins de tous, tant qu'il serait lui-même malade. Le lendemain, à l'exception de Jack Cole, de l'Indien Anequin et de moi, tout le monde se trouvait dans un état alarmant. Nous dûmes donc nous charger d'apporter l'eau et le bois nécessaires. Wilson cependant pouvait encore se traîner par la maison et préparer le poisson. Les indigènes, en effet, nous donnaient huit poissons par jour, quatre le matin et quatre le soir. Comme Yaphem vivait avec nous, nous étions douze pour partager matin et soir nos quatre poissons, qui pesaient environ dix livres. Nous n'avions pas de sel, mais il nous restait un peu de thé. Un peu plus tard, un indigène nous apporta plusieurs oies sauvages faisandées pour notre repas du