Part 8
Aussitôt chargé de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap sur la Terre de Wrangell; mais là, il rencontra des difficultés que ni son énergie ni son courage ne purent lui faire surmonter; à cinq reprises différentes, il tenta d'aborder; mais, à chaque fois il dut y renoncer vu l'état de la mer et de la banquise contre laquelle il venait se heurter. Il revint donc à San Francisco sans aucune nouvelle de _la Jeannette_. Les baleiniers restèrent aussi successivement à leurs ports d'attache, mais pas un n'était à même de fournir le moindre renseignement sur l'expédition au pôle nord.
Après cette campagne la question de la recherche de _la Jeannette_ n'avait pas avancé d'un pas.
Cette absence absolue de nouvelles commença à susciter quelques appréhensions; au reste les nouvelles apportées de l'Arctique étaient loin d'être rassurantes, on s'étonnait qu'un aussi grand nombre de navires eussent pu visiter les parages de la Terre de Wrangell sans trouver le moindre indice du passage de de Long et de ses compagnons, quand on tenait pour certain qu'ils avaient dû aborder sur terre, puisque de Long disait, dans des lettres écrites à sa femme avant son départ:
«Alors, si la saison est encore favorable pour avancer vers le nord, j'irai à la Terre de Kellett (Wrangell), dont je suivrai la côte orientale aussi loin que possible.
»Si la position de Nordenskjold n'inspire aucune inquiétude et que j'apprenne qu'il n'est pas nécessaire pour nous d'aller à la baie Saint-Laurent, je pousserai immédiatement à travers le détroit de Behring et me dirigerai de suite vers la Terre de Kellett. Je suivrai, aussi loin qu'il me sera possible, la côte orientale, afin d'atteindre la plus haute latitude où notre navire pourra arriver avant de prendre mes quartiers d'hiver.
»Si rien ne vient entraver notre marche, je me bornerai à toucher à la pointe méridionale de la Terre de Kellett, où je construirai un cairn sous lequel je déposerai une relation de notre voyage jusqu'à la date à laquelle nous serons arrivés. Mon intention est d'en faire autant tous les vingt-cinq milles marins et de donner les renseignements utiles pour faire connaître les progrès de notre marche. Mais si nous venions à rencontrer des obstacles sur notre route, nos descentes à terre seraient plus fréquentes et les cairns plus nombreux. Toutefois, comme nous ignorons quelles difficultés peuvent nous attendre, il est impossible de tracer d'avance un plan défini de nos opérations.
»Comme peut-être, dans le courant de l'année prochaine, on enverra un navire à notre recherche, je dois, pour lui faciliter la tâche vous donner des indications générales sur le plan de campagne que je compte suivre si nous parvenons à trouver, sur la côte de la Terre de Kellett, un port convenable pour y établir nos quartiers d'hiver. Je ferai, pendant l'automne prochain et le printemps suivant, tous mes efforts pour remonter aussi loin que possible vers le nord, avec les traîneaux; et pendant l'été 1880, dès que l'état des glaces me le permettra, je prendrai la route du pôle avec mon navire pour aller hiverner... où Dieu nous conduira. Mais si, au contraire, notre mauvaise fortune voulait que nous ne rencontrassions point de port, et qu'il nous fallût passer l'hiver au milieu des glaces, nul ne peut dire où nous serons dans un an, ni où on devra nous chercher.
»Dans le cas où quelque désastre viendrait à fondre sur notre navire, nous opérerions notre retraite vers les établissements de la côte de Sibérie, ou vers les lieux habités par les tribus du cap oriental, où nous attendrions une occasion propice pour retourner à notre dépôt de Saint-Michel.
»Si on envoie un navire uniquement pour obtenir de nos nouvelles, qu'il aille en chercher sur les côtes de la Terre de Kellett et sur celles de l'île Herald; au contraire, s'il avait pour mission de nous suivre, il pourra, après avoir trouvé les dernières notes laissées par nous sur ces côtes, tenir pour certain, à moins d'un avis opposé, que nous avons été entraînés à l'est. Or, si malgré mes efforts pour marcher droit au nord je m'aperçois que nous sommes emportés dans la direction de l'est, j'essayerai de gagner l'Atlantique en tournant la pointe septentrionale du Groënland, si nous sommes arrivés à une latitude assez élevée; dans le cas contraire, je prendrai la voie du détroit de Lancastre pour venir déboucher dans la baie de Melville.»
Les indications contenues dans ces lettres étaient assez précises. De Long voulait aborder à la Terre de Wrangell: mais l'avait-il pu? N'avait-il pas, comme il semblait le craindre lui-même, été pris au milieu des glaces? Les deux champs de glace signalés par le capitaine de la _Sea Breeze_ ne s'étaient-ils pas refermés sur lui et ne le tenaient-ils point emprisonné, l'emportant dans une direction inconnue? Telles étaient les questions que s'adressaient ses amis et ceux de ses compagnons, ainsi que toute personne qui s'intéressait à l'expédition. D'ailleurs n'avait-il pas, pour ainsi dire, exprimé le désir qu'on envoyât un navire à sa recherche?
D'un autre côté, le souvenir de Franklin et de ses infortunés compagnons, ainsi que l'histoire plus récente du _Tegethoff_, étaient encore trop présents à la mémoire de tous pour qu'on restât plus longtemps inactif. Comme l'enthousiasme, la crainte est contagieuse, et la crainte de quelques individus isolés d'abord, s'empara du public en général. Les sociétés scientifiques s'émurent à leur tour et résolurent de s'adresser au gouvernement pour obtenir l'envoi d'un navire à la recherche de _la Jeannette_ et de son équipage.
Ce fut la Société de géographie qui en prit l'initiative. A la suite d'un vote émis à l'unanimité par le conseil, son président, M. Daily, fut chargé de présenter une adresse au président des États-Unis, pour demander la présentation aux Chambres d'un projet de loi autorisant le secrétaire de la marine à envoyer un navire de l'État à la recherche de _la Jeannette_, et lui accordant les fonds nécessaires pour couvrir les frais de l'expédition.
«Il est vrai, dit en substance cette adresse, que _la Jeannette_ est la propriété de M. Bennett; elle a été achetée et approvisionnée à ses frais; mais, du jour où le Congrès a autorisé le secrétaire de la marine à en prendre charge et à lui donner un équipage choisi parmi les officiers et les matelots de la marine de l'État, ce navire doit être assimilé aux autres navires de l'État. Or, qui se permettrait de supposer, si un de nos navires de guerre était dans une position périlleuse, que le secrétaire de la marine pût hésiter un seul instant à employer tous les moyens en son pouvoir pour lui porter secours? Eh bien, _la Jeannette_ est peut-être en danger. Avant de partir, ce navire avait été, à la vérité, renforcé de façon à pouvoir résister à la pression des glaces; son équipage avait été approvisionné de trois ans de vivres, de vêtements, de fourrures, d'une tente de pont, où il pouvait se mettre à l'abri tout en respirant l'air pur; mais _la Jeannette_ ne pouvait porter que cent tonnes de charbon, et la consommation journalière d'un steamer est d'environ huit tonnes. Le lieutenant de Long a renouvelé, il est vrai, sa provision à Saint-Michel, dans l'Alaska, et pouvait, après avoir traversé le détroit de Behring, en faire autant au cap Beaufort, où se trouve un gisement d'excellent charbon qu'il connaissait. Mais, a-t-il pu le faire? En outre, si ses approvisionnements étaient au complet et d'excellente qualité au départ, il n'en a pas été de même partout: les chiens qu'il a pris à Saint-Michel étaient d'une qualité inférieure, d'après M. Yvan Petroff, et les traîneaux construits en Californie, qu'il a emportés avec lui, étaient loin de valoir les _nartas_ des Russes. J'ajouterai même, d'après la même personne, qu'à Saint-Michel on considérait l'équipement de l'expédition comme fort loin de correspondre aux difficultés qu'elle devait rencontrer dans l'Arctique. En vain nous opposerait-on les rapports faits par quelques baleiniers sur l'état des mers arctiques à la fin de 1879, qui, à leur avis, était favorable au lieutenant de Long et au succès de l'expédition. Ces rapports ne reposent que sur de simples appréciations, et l'expérience du passé nous force à nous défier des conjectures en tout ce qui concerne les voyages d'explorations polaires: le gouvernement ne peut s'y arrêter, ni baser ses décisions sur des hypothèses qui ont souvent été démenties par les événements. Malgré l'espérance qu'on peut conserver, de voir le lieutenant de Long revenir dans le cours de l'été prochain, on doit, à tout prix, éviter le risque de le laisser passer un troisième hiver dans l'Arctique; car, pour quiconque connaît les mers polaires, un troisième hiver passé dans les glaces équivaut à un arrêt de mort. Non-seulement l'invasion du scorbut est alors à craindre, mais l'étiolement physique et la prostration morale deviennent tels, que les malheureux qui y seraient exposés se trouveraient dans l'impossibilité d'opérer leur retraite, soit par terre, soit par mer.
»Nous prions donc le gouvernement de ne pas imiter l'exemple que lui a donné le gouvernement anglais, quand il s'est agi de Franklin. Il est probable, en effet, que si un navire se fût porté au secours de l'_Erebus_ et de la _Terror_, dès que sir Ross en fit la demande, les débris de cette malheureuse expédition eussent été sauvés. Mais le gouvernement anglais, se reposant sur le fait qu'aucun désastre n'était survenu, depuis de longues années, aux nombreux vaisseaux qui avaient fréquenté les mers arctiques, et sachant que les deux navires étaient approvisionnés pour trois ans, attendit presque l'expiration de ce délai. Aussi, quand arrivèrent les secours qu'il expédia, Franklin était mort; les deux navires avaient été abandonnés, et les cent neuf hommes qui avaient survécu à leur chef, après avoir tenté de s'ouvrir un chemin à travers les déserts de neige, sous la conduite du capitaine Crozier, étaient morts aussi.»
L'élan était donné. D'autres compagnies savantes, imitant l'exemple de la Société de géographie, adressèrent des pétitions aux Chambres et au gouvernement. Celui-ci, de son côté, ne resta pas inactif; sur la demande du président Garfield, un projet de loi fut présenté aux Chambres, et, à l'unanimité presque absolue, et sans autres discussions que des discussions de forme, un crédit de 175,000 dollars fut voté pour l'achat et l'équipement d'un navire. Quelque temps plus tard, un second crédit de 25,000 dollars fut voté pour l'appropriation d'un navire de l'État, qu'on destinait à aller croiser sur la limite des glaces, entre le Groënland et le Spitzberg. En outre, le _Corwin_, que nous avons déjà vu, en 1880, faire de vaines tentatives pour aborder à la Terre de Wrangell, reçut l'ordre de recommencer ses recherches dans les mêmes parages. Enfin, deux autres expéditions, qui, à la vérité, n'avaient pas pour objectif principal de retrouver _la Jeannette_ ou les gens de son équipage, mais fonder des stations météorologiques dans l'extrême nord, furent chargées d'opérer des reconnaissances dans le voisinage des points où elles s'établiraient, et aussi loin que le permettraient les moyens dont elles pourraient disposer. La première, sous les ordres du lieutenant Greely, devait aller s'installer à la baie de lady Franklin, sur le détroit de Smith; tandis que la seconde, commandée par le lieutenant Ray, était destinée au cap Barrow, au nord de l'Alaska.
Ce furent donc cinq expéditions que le gouvernement des États-Unis mit sur pied, et qui, dans l'espace de deux ou trois mois, quittèrent les bords du Pacifique ou de l'Atlantique, pour se mettre à la recherche de _la Jeannette_. Nous n'entrerons naturellement point dans de grands détails sur chacune d'elles, bien que toutes mériteraient, à plus d'un titre, les honneurs d'une relation particulière. Nous passerons même sous silence les deux dernières, qui, comme nous l'avons dit, n'étaient pas, à proprement parler, des expéditions de recherches, mais nous reprendrons, dans leur ordre chronologique, d'après la date de leur départ, les trois premières, pour en dire quelques mots.
Comme on pouvait le deviner, le _Corwin_, spécialement construit pour naviguer dans les mers polaires, fut le premier prêt. Il partit de San Francisco le 1er mai 1881, et, le 27 du même mois, jeta l'ancre dans le port d'Illiouliouk, à Oonalachka. Ne prenant que le temps nécessaire pour renouveler son charbon et compléter ses autres provisions, il en repartit presque aussitôt pour la baie Saint-Laurent, traversa le détroit de Behring. Là, il débarqua une petite troupe au cap Serdze-Kamea, sous les ordres du lieutenant Herring, avec mission d'explorer la côte jusqu'à Tapkau, avec des traîneaux attelés de chiens, qu'on s'était procurés en passant le long de la côte d'Amérique. Le commandant du _Corwin_ retourna ensuite sur la côte d'Amérique, d'où il revint peu après reprendre le lieutenant Herring et ses compagnons, pour se rendre à l'île Herald. Quittant cette île presque aussitôt, il mit le cap sur la Terre de Wrangell, où il finit par aborder, le 12 août 1881, après maintes difficultés. C'est donc à lui que revient l'honneur d'avoir, le premier, mis le pied sur cette terre, qui joue un si grand rôle dans tout le cours de cette histoire, et d'en avoir exploré la partie la plus méridionale; car on ne peut guère reconnaître à Kellett l'honneur de l'avoir devancé, puisque celui-ci, après y être descendu, renonça à gravir la barrière de falaises qui s'élevait devant lui. Après avoir pris possession de cette terre au nom des États-Unis, et avoir cherché en vain des traces de _la Jeannette_, le capitaine Hooper, sans aborder une seconde fois à l'île Herald, comme il se l'était proposé, retourna à bord du _Corwin_ pour se rendre au cap Barrow, où l'appelaient les nécessités de son service. Revenant ensuite, après avoir sauvé une partie de l'équipage de Daniel Webster, qui s'était trouvé pris dans les glaces, il tenta d'aborder une seconde fois, le 30 août, à la Terre de Wrangell, où il espérait rencontrer le _Rodgers_; mais des tempêtes accompagnées de brouillard, qui se succédèrent le 30, le 31, et les 1er, 2, 3 et 4 septembre, le forcèrent à abandonner ce projet. Il reprit donc le chemin de Saint-Michel, d'où il partit le 14 septembre, pour revenir à San Francisco, et arriver dans ce port le 21 octobre.
Le _Rodgers_ dont nous venons de parler, était le navire pour l'achat et l'équipement duquel les Chambres américaines avaient voté un crédit de 175,000 dollars. Ce fut aussi celui dont le voyage eut les résultats les plus importants. Originairement, il avait été construit pour la pêche à la baleine et avait été acheté par le gouvernement américain dans le but spécial de l'envoyer à la recherche de _la Jeannette_ et des équipages du _Mount-Wollaston_ et du _Vigilant_, les deux baleiniers disparus dont nous avons déjà parlé. Aussitôt après avoir subi à Mare-Island les réparations nécessaires et avoir été approprié pour l'usage auquel on le destinait, le _Rodgers_, commandé par le lieutenant Berry, quitta le port de San Francisco le 16 juin 1881. Il se rendit d'abord à Petropaulowsk, sur la côte du Kamtchatka. Là, il rencontra le _Strelock_, navire de guerre russe, dont le capitaine Livrau se mit à la disposition du lieutenant Berry, son commandant, pour lui fournir tout ce qui pouvait lui manquer, et lui annonça que la veille il avait reçu de son propre gouvernement l'ordre de l'aider par tous les moyens en son pouvoir; il devait lui-même faire des recherches le long de la côte de Sibérie, et aller aussi loin que les exigences de son service et la sûreté de son navire le permettraient.
Le lieutenant Berry profita de son séjour à Petropaulowsk pour se procurer plusieurs attelages de chiens et des traîneaux, puis reprit la mer pour se rendre à la baie Saint-Laurent.
C'est de ce point que le 11 août il partit définitivement pour l'Océan Arctique. Deux mois s'écoulèrent sans que personne sût au juste sa position. Enfin, au bout de ce laps de temps, il rencontra un navire baleinier, le _Belvidere_ auquel il confia ses dépêches. Mais ce ne fut le 7 novembre seulement, quand ce dernier arriva à San Francisco, qu'on apprit que le lieutenant Berry s'était assuré que la Terre de Wrangell était une île et en avait fait faire le tour.
On apprit aussi par les lettres apportées par le _Belvidere_ ce que le lieutenant Berry avait fait depuis son arrivée dans l'Océan glacial. En quittant le détroit de Behring, il s'était rendu au cap Serdze-Kamea, où devait l'attendre le _Strelock_; mais n'y rencontrant point ce navire il s'était immédiatement dirigé sur l'île Herald où il était arrivé le 24 août. Après des recherches minutieuses, n'y ayant rencontré aucun des cairns, que le capitaine de Long avait promis d'y laisser, il y avait déposé lui-même une lettre dans un cairn qu'il avait construit, pour attester son passage, et pris le chemin de la Terre de Wrangell. La traversée avait été difficile: le _Rodgers_ avait dû se frayer un chemin à travers des glaces brisées, pendant une douzaine de milles. Enfin, arrivé près de l'extrémité méridionale, il avait rencontré un port commode où il était entré. De là les explorateurs étaient partis en différentes directions: les uns étaient remontés au nord en suivant la côte orientale, sous la direction de maître H. S. Waring; les seconds commandés par l'enseigne de vaisseau Hunt, avaient longé d'abord la côte méridionale et avaient ensuite remonté la côte occidentale aussi loin que possible; enfin le lieutenant Berry, à la tête des troisièmes s'était enfoncé à l'intérieur des terres où il était arrivé au pied d'une haute montagne qu'il avait gravie jusqu'à son sommet, élevé de 2,500 pieds. De ce lieu élevé on découvrait la mer sur tous les points de l'horizon, sauf à l'ouest-sud-ouest, où une chaîne de hautes montagnes, interceptant la vue, semblait terminer la terre de ce côté.
Maître Waring après avoir rencontré la côte orientale, pendant un certain nombre de milles, avait trouvé que celle-ci s'infléchissait à l'ouest et l'avait suivie dans cette direction, mais s'était trouvé subitement emprisonné par les glaces. Après trois jours d'attente il avait dû se décider à abandonner son embarcation, pour revenir par terre au point où le navire était à l'ancre. Plus heureux l'enseigne Hunt, avait contourné la pointe sud, et remontant la côte occidentale ne s'était arrêté que devant le banc de glace qui tenait bloqués Waring et ses compagnons, dont il avait aperçu la situation sans pouvoir parvenir jusqu'à eux. La Terre de Wrangell n'était donc qu'une île, et une île de peu d'importance, dont on avait fait le tour. C'était là une découverte importante, mais, néanmoins, le but principal de l'expédition n'était point atteint, car aucun des trois groupes n'avait trouvé les cairns annoncés par de Long, ni aucun vestige de l'expédition de _la Jeannette_, car la seule trace que cette île eût été jamais visitée était le cairn construit par le capitaine Hooper, le 11 août précédent.
Trompé dans ses espérances, le lieutenant Berry avait résolu de pousser ses recherches plus au nord pour y découvrir une terre dont les baleiniers lui avaient affirmé l'existence. Il était donc remonté jusqu'au 73° 44' de latitude nord, mais s'était toujours heurté à la nappe de glace, à l'est aussi bien qu'à l'ouest, sans rien découvrir. Voyant alors l'inutilité de ses tentatives réitérées, il avait repris la direction du sud. Ayant abordé une seconde fois à l'île Herald, il en était reparti pour explorer la côte septentrionale de la Sibérie, d'où il était retourné à la baie de Saint-Laurent, après avoir débarqué quelques-uns de ses gens dans une île voisine du cap Serdze-Kamea. Ceux-ci devaient, avec les chiens et les traîneaux qu'il leur laissa, pousser leurs explorations par terre jusqu'au cap Jakan. Arrivé à la baie Saint-Laurent, il s'était occupé d'établir son navire dans les quartiers d'hiver, d'où il espérait reprendre ses recherches l'année suivante.
Mais qu'on nous permette ici d'anticiper un peu sur les faits et de dire que la campagne du _Rodgers_ devait finir par une catastrophe, car ce navire brûla au milieu des glaces le 30 novembre suivant.
Pendant que le _Corwin_ et le _Rodgers_ faisaient ainsi de vains efforts au nord du détroit de Behring pour retrouver leurs compatriotes disparus, _l'Alliance_ croisait dans les parages du Spitzberg.
Ce navire, qui appartenait à la marine militaire des États-Unis, était parti d'un des ports de l'Atlantique le même jour que le _Rodgers_ quittait San Francisco sur le Pacifique, c'est-à-dire le 16 juin. Avant de se rendre directement sur le lieu de sa croisière, il fit escale à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, d'où il partit pour Reykjavik, sur la côte méridionale de l'Islande. Le capitaine Wadleigh, qui le commandait, espérait trouver dans cette île des pilotes norwégiens qui pourraient le conduire à Hammerfest, au nord de leur pays, où il devait s'arrêter avant de gagner le Spitzberg. Trompé dans cette espérance, il quitta l'Islande aussitôt et prit le chemin d'Hammerfest, où il arriva le 25 juillet. Ayant trouvé dans cette ville le pilote des glaces qu'il cherchait, il appareilla, aussitôt ses derniers préparatifs terminés, pour la côte du Spitzberg, et le 24 août, il était à Green-Harbour. Nous n'entreprendrons point de le suivre dans les différentes allées et venues qu'il opéra le long des côtes de cet archipel; qu'il nous suffise de dire que _l'Alliance_ dépassa le 80° nord, atteignant ainsi un degré de latitude que deux navires seulement ont dépassé; mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'elle ait pu le faire sans aucun des appareils protecteurs dont sont toujours munis les vaisseaux qui doivent affronter le choc des glaces. _L'Alliance_, en effet, n'avait reçu son ordre de départ que dix jours avant d'appareiller.
Après un voyage de quatre mois et demi elle rentrait à Halifax, le 1er novembre, sans avoir obtenu plus de succès relativement à _la Jeannette_ que le _Corwin_ et le _Rodgers_ et que les deux autres expéditions dont nous avons parlé antérieurement.
Avant de quitter _l'Alliance_, nous croyons utile d'expliquer la théorie sur laquelle s'est appuyé, pour l'envoyer dans les parages du Spitzberg, le comité institué pour étudier les moyens les plus propres pour faire parvenir sûrement des secours à _la Jeannette_, théorie qui, jusqu'ici, n'a point été rendue publique par le moyen de la presse:--Au moment du départ de _l'Alliance_ la théorie de Petermann n'avait point encore été renversée par les découvertes du lieutenant Berry et l'on se disait: si de Long a débarqué sur la Terre de Wrangell et continué en traîneau sa route vers le pôle, pour revenir il a eu deux voies ouvertes devant lui: le détroit de Smith et le Spitzberg, sur lesquelles il est assuré, ou du moins il a plus de chance de rencontrer des baleiniers et des chasseurs de morses, qu'en revenant à la pointe méridionale de la Terre de Wrangell; car c'est le seul point de cette dernière terre où il peut espérer rencontrer des baleiniers pour revenir avec eux par le Pacifique. Mais ce point est éloigné de onze cents milles du pôle, tandis que l'extrémité septentrionale du Spitzberg n'en est qu'à cinq cent quatre-vingt-cinq environ. En admettant qu'après avoir quitté son navire il ait gagné le pôle avec ses traîneaux, sa route scientifique a été celle du Spitzberg. Tels sont les motifs qui ont fait envoyer _l'Alliance_ dans cette direction. Et si le voyage de ce navire n'a pas eu d'autres résultats, il a prouvé du moins que de Long n'avait pas pris cette route, et mis fin à une source de nombreuses conjectures.