Part 7
En quittant la baie Norton, nous avons emmené avec nous deux Indiens du district de Saint-Michel, qui doivent nous accompagner pendant notre voyage dans l'Océan Arctique. L'un d'eux, du nom d'Alexis, parle un peu l'anglais; c'est un homme intelligent, qui pourra nous être utile, comme chasseur et comme conducteur de traîneaux. L'autre, plus jeune, nommé Anequin, ne parle pas l'anglais; mais, avec le concours de son camarade, qui lui sert d'interprète, il se tire néanmoins parfaitement d'affaire. C'est un jeune homme à la figure large, aux traits enfantins, avec une mine éveillée et une physionomie agréable. Le capitaine a passé avec ces deux Indiens des contrats réguliers, par lesquels il s'engage à les ramener tous les deux dans leur patrie, et se charge, en outre, de nourrir la femme d'Alexis et la mère d'Anequin. De plus, il leur paiera des gages chaque mois et remettra au premier une carabine Winchester, avec une certaine quantité de munitions, quand l'équipage de _la Jeannette_ pourra se passer de ses services. Comme ces deux Indiens sont adroits et fort experts dans l'art de conduire les chiens, ils pourront nous rendre de grands services; aussi leur a-t-on offert, je crois, des conditions très avantageuses.
Madame Alexis est une jeune femme à la figure un peu bouffie, timide, mais tout en ayant l'air jovial. Avant le départ, elle vint à bord pour voir son mari. Dans une circonstance aussi triste, elle eut une tenue fort décente. Quant à son mari, quoiqu'en général un Esquimau n'ait pas l'habitude de se répandre en pleurs et en lamentations, lorsqu'il se sépara de celle à laquelle il était uni pour la vie, il montra un certain stoïcisme, tempéré cependant par les marques d'affection qu'il témoignait à sa femme. Tous les deux allèrent s'asseoir, en se donnant la main, sur un sac de pommes de terre, près de la porte de la cabine, et là, échangèrent sans doute des promesses de fidélité éternelle. Je fus vivement ému en voyant ce tableau. Je montai sur le pont avec mon album, sur lequel je crayonnai le portrait de ces deux bons Indiens. A la vérité, il me fallut les esquisser dans la position où ils se trouvaient, c'est-à-dire pendant qu'ils me tournaient le dos, car madame Alexis était trop modeste pour se laisser portraiturer de face. Au moment où elle allait quitter _la Jeannette_, le capitaine de Long lui fit présent d'une tasse et d'une soucoupe ornées de lettres dorées. Elle eut peine d'abord à contenir l'émotion et la joie que lui causait la possession de tels trésors, mais elle les enfouit bientôt dans les vastes replis, ou plutôt dans les magasins que formaient les plis de sa longue robe de fourrure, et s'en alla.
Ce fut le 21 août, au soir, que nous quittâmes la baie Saint-Michel. _La Jeannette_ fut saluée par toute l'artillerie du fort et celle de l'établissement de la _Western fur and trading Company_, comme elle l'avait été à Illiouliouk, au moment de son départ. Quand nous fûmes sortis de la baie, nous trouvâmes la mer unie comme une glace; au reste, le ciel était presque pur. Il n'est d'ailleurs pas rare, à l'époque de la belle saison, de jouir d'un temps pareil dans la baie Norton; mais, malheureusement, trop souvent, un temps si calme et si serein n'est que l'avant-coureur d'une tempête venant du nord. Le 23 au matin, quand nous eûmes dépassé l'île du Traîneau, pour traverser le détroit de Behring, nous eûmes l'occasion d'en faire l'expérience. Au moment où je faisais le quart (météorologique), de une heure à quatre heures du matin, je commençai à remarquer des rides à la surface de la mer, qui allaient en s'accentuant; en outre, le vent avait tourné au nord. C'était pour nous un indice certain d'un changement de temps. Peu à peu, la mer monta et atteignit de grandes hauteurs, dans le courant de la journée. Les vagues lavèrent le pont du navire et entraînèrent même quelques ustensiles du bord. Le poste des matelots fut inondé; une lame brisa la passerelle et, du même coup, défonça la fenêtre de la chambre du capitaine, qui fut inondée. Pendant une partie de la journée, nous avions de l'eau jusqu'aux genoux, dès que nous nous aventurions sur le pont. Le vent continua de mugir pendant plusieurs heures, emportant la crête des vagues. L'embrun passait entre les ponts comme une volée de mitraille. Sous l'effort de la tempête _la Jeannette_ dévia un peu de sa route, mais fit aussi bonne contenance qu'on pouvait l'espérer, chargée comme elle l'était. La tempête s'étant enfin apaisée, nous reprîmes notre route, et le 25, quand nous arrivâmes ici, le temps était superbe. Dès notre arrivée, nous reçûmes la visite de quelques tchouktchis qui, prenant _la Jeannette_ pour un navire marchand, vinrent avec leurs _baidaras_ ou canots faits de peaux, se ranger le long du navire. Ces sauvages sont vêtus de peaux de bête; leur aspect est sale et repoussant. Ce sont eux qui nous apprirent que le navire du professeur Nordenskjold avait franchi le détroit de Behring environ trois mois auparavant, se dirigeant vers le sud. Cette nouvelle nous fut apportée par un de leurs chefs qui parlait un peu l'anglais. Il monta à bord de _la Jeannette_, où le capitaine le fit descendre dans la cabine, où il le questionna. J'étais présent à l'entretien. Ce chef raconta que, pendant l'hiver dernier, il avait vu, et même était allé à bord d'un navire à vapeur qui était resté, pendant toute cette saison, pris dans les glaces de la baie Kolioutchine, sur la côte arctique de la Sibérie orientale. Il ajouta que ce navire était _swiss_, voulant probablement dire _swedish_ (suédois). Le capitaine était un vieillard à barbe blanche, et deux des officiers parlaient anglais; un autre qui était russe et nommé Horpish (pour Nordquist), lui avait parlé en langue tchouktchise, dans laquelle il s'expliquait couramment. L'équipage entier, y compris les officiers, était composé de trente-cinq hommes, dont aucun n'avait de vêtements de fourrures; aussi, quand ces hommes montaient sur le pont, le froid les faisait grelotter. Ils lui dirent qu'ils se disposaient à retourner chez eux. Leur navire était aussi un navire à vapeur, mais moins grand que _la Jeannette_. Il ajouta qu'après avoir doublé le cap Oriental et passé le détroit de Behring, ce navire était venu mouiller dans la baie Saint-Laurent, où il n'était resté qu'un jour; mais, qu'étant monté lui-même à bord, il avait parfaitement reconnu les mêmes hommes qu'il avait vus dans la baie Kolioutchine; qu'ensuite ce navire s'était rendu aux îles Diomèdes, dans la partie la plus resserrée du détroit. Il y était resté pendant une demi-journée et avait repris la route du sud, dans la direction du Kamtchatka. Ce chef qui, comme je l'ai dit, parle un peu l'anglais, comprend parfaitement les cartes.
Je le questionnai pour savoir quel chemin lui et ses compagnons suivaient pour se rendre à la baie Kolioutchine. Il me traça alors sur la carte une route qui longeait presque constamment la côte, me faisant comprendre qu'il leur fallait quatre jours pour faire ce voyage, en m'indiquant quatre villages où ils s'arrêtent. Lui ayant ensuite demandé pourquoi ils ne suivaient pas la ligne droite, il me répondit: «Non, trop long»; voulant dire par là qu'on ne trouvait point sur cette route de village où s'arrêter.
Le capitaine de Long questionna soigneusement ce tchouktchi, afin de voir s'il ne le trouverait point en contradiction avec lui-même, mais celui-ci répéta toujours la même chose, ne faisant que quelques variantes insignifiantes. Il est donc probable que le professeur Nordenskjold est parti comme il nous l'a raconté, et que, se trouvant sans doute à court de charbon, il n'a relâché dans aucun port russe ou japonais, d'où il aurait pu télégraphier de ses nouvelles avant le départ de _la Jeannette_ de San Francisco, car il aurait pu télégraphier de Vladivostock ou de Yokohama, par la voie de Chine, de Singapore et d'Aden.
Notre goëlette est arrivée hier, 26, avec le charbon que nous n'avions pu prendre à Saint-Michel. Mais je crois aussi que le capitaine n'était pas fâché de l'avoir pour conserve jusqu'ici, afin d'avoir sous la main un moyen d'envoyer de ses nouvelles d'un point aussi reculé que possible, et en même temps de faire connaître ce que nous aurions pu apprendre du professeur Nordenskjold.
_La Jeannette_ part ce soir pour l'Océan Arctique. Nous nous rendrons directement au cap Serdze-Kamea, où nous questionnerons les indigènes, afin d'obtenir quelques détails sur l'expédition de Nordenskjold, et sur le navire qui a passé l'hiver au milieu des glaces de la baie Kolioutchine. Si les renseignements obtenus corroborent ce que nous avons appris ici, nous aurons alors lieu de croire que l'expédition suédoise est partie. Sinon, nous nous rendrons nous-mêmes à la baie Kolioutchine, afin d'obtenir des détails plus circonstanciés sur le navire en question. Mais si nous pouvons nous abstenir d'aller à la recherche de Nordenskjold, il est probable que nous nous dirigerons immédiatement sur la Terre de Wrangell, où, croyons-nous, jamais homme blanc n'a encore posé le pied. Tout, maintenant, est donc pour nous sujet d'incertitude, quant à l'avenir; mais, dans le cas où les circonstances tourneraient au pire, et si nous ne pouvions atteindre la Terre de Wrangell, pendant cette saison, nous pourrions hiverner sur la côte de Sibérie, et atteindre cette terre mystérieuse au printemps prochain. J'ai, d'ailleurs, bon espoir que nous y parviendrons cette année, car tous les pronostics nous font présager une saison ouverte dans les mers arctiques. D'un autre côté, nous sommes abondamment pourvus de vêtements de fourrures et de provisions de toutes sortes; nous pourrons donc nous nourrir suffisamment et nous tenir chaudement pendant longtemps, quels que soient les événements. Nos chiens nous fourniront le moyen de faire des explorations, et de nous éloigner à des distances considérables du point où le navire aura pris ses quartiers, et nous pourrons ainsi étudier la nature et le caractère de la contrée où nous aborderons. Maintenant, sûrs d'avoir la sympathie de tous ceux que nous laissons derrière nous, nous nous enfonçons dans le nord, confiants dans la protection de Dieu et dans notre bonne fortune. Adieu.
CHAPITRE VII.
Dernières nouvelles de «la Jeannette»[6].
_La Jeannette_ quitte la baie Saint-Laurent pour continuer sa route au nord.--Dernières nouvelles de l'expédition.--Elle est rencontrée par la _Sea Breeze_.--Rapport du capitaine de ce navire sur l'état de la mer glaciale à cette époque.--Le _Mount Wollaston_ et _le Vigilant_ sont pris dans les glaces peu de jours après la disparition de _la Jeannette_
[6] Renseignements fournis par le capitaine Jesperson, de la goëlette _Fanny A. Hyde_, et le capitaine Barnes, de la _Sea Breeze_.
_La Jeannette_ partit en effet, le soir même, de la baie Saint-Laurent, remorquant la _Fanny A. Hyde_, qui, faute de vent, ne pouvait appareiller. A sept ou huit milles du mouillage, les deux navires se séparèrent: l'un prit la direction du nord vers le détroit de Behring, tandis que l'autre faisait voile au sud pour regagner San Francisco. Naturellement, les dernières paroles échangées entre les deux équipages furent des souhaits mutuels de réussite dans leurs voyages respectifs. «Au moment de prendre congé du capitaine de Long, racontait le capitaine Jesperson, comme je lui exprimais l'espoir que nous nous reverrions bientôt, il me répondit:--«Moi aussi, j'ai cet espoir, et n'ai pas même le moindre doute sur sa réalisation.»--«Au reste, ajoutait le capitaine Jesperson, tous les membres de l'expédition avaient la même espérance.» Toutefois, le Chinois qui devait remplir les fonctions de garçon de cabine et qui avait été malade pendant toute la durée de la traversée, avait obtenu son congé à Saint-Michel, avec l'autorisation de s'en retourner à San Francisco.
En revenant à San Francisco, le capitaine Jesperson rapportait le courrier de _la Jeannette_. C'était la dernière occasion que les gens de l'expédition devaient avoir, pendant de longs mois, pour communiquer avec ceux qu'ils laissaient derrière eux. Néanmoins, tous ceux qui s'intéressaient au sort de _la Jeannette_ devaient encore recevoir de ses nouvelles, avant qu'elle ne disparût au milieu des brouillards et des glaces.
En effet, comme nous le raconterons plus tard en reprenant la suite de notre récit, forcément interrompu ici, _la Jeannette_, après avoir franchi le détroit de Behring, se dirigea vers le cap Serdze, pour recueillir quelques détails sur l'expédition de Nordenskjold, et sur le navire enfermé dans les glaces de la baie Kolioutchine, mit le cap droit au nord sur l'extrémité méridionale de la Terre de Wrangell. Ici, nous n'examinerons point les causes qui l'ont empêchée d'aborder à cette dernière terre, nous réservant de les faire connaître plus tard. Nous dirons seulement que pendant cette partie de son voyage, elle fut aperçue par quelques-uns des navires baleiniers américains, qui, chaque année, fréquentent ces parages, et nous laisserons la parole au capitaine Barnes, de la _Sea Breeze_, qui s'en approcha le plus près. Le brave marin nous donnera, sur l'état des glaces et de la mer, quelques renseignements qui pourront peut-être servir à expliquer la série des événements que nous raconterons par la suite. «Pendant l'été de l'année 1879, dit-il, la banquise qui longe la côte américaine de l'Océan Arctique, descendit beaucoup plus bas que de coutume, et souvent s'étendit jusqu'au cap des glaces. En outre, des vents violents du nord prévalurent pendant tout le mois d'août, ce qui empêcha le courant qui, d'ordinaire, porte au nord-est, de se faire sentir; nous pûmes même remarquer que les glaces flottantes étaient chassées au sud-ouest et atteignaient presque la latitude du cap Lisburne. A la fin du mois, toute la flottille de baleiniers se trouvait encore dans les parages du cap des glaces, lorsque la _Sea Breeze_ quitta la côte orientale pour mettre le cap à l'ouest. Elle se dirigea vers l'île Herald, en longeant la bordure des glaces qui avoisinaient cette île. Au sud de la ligne que nous suivions, la mer était presque complétement libre; néanmoins, les glaces s'avançaient beaucoup plus au sud que d'ordinaire. Arrivés au 178° 40' de longit. ouest, nous remarquâmes que les glaces s'infléchissaient au nord-ouest; un vent frais du sud-sud-est nous favorisant, nous gouvernâmes aussitôt dans cette direction, que nous suivîmes jusqu'à la nuit. A neuf heures du soir, nous aperçûmes le sommet des mâts d'un navire, que nous avions à l'ouest, et qui semblait se diriger droit au nord. La nuit étant survenue, nous fûmes obligés de mettre en panne pour attendre le jour et reprendre notre route vers le nord-nord-ouest. Dès l'aube, c'est-à-dire à trois heures et demie du matin, le navire que nous avions vu la veille ne se trouvait plus qu'à quelques milles en avant de nous. Il nous fut alors facile de reconnaître un steamer, marchant en même temps à la vapeur et toutes voiles dehors dans la direction du nord. Le temps, qui avait été beau jusque-là, devint brumeux, et la neige se mit à tomber en flocons si serrés, que nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans une échancrure de la nappe de glace, où nous fûmes bientôt entourés de glaçons flottants. Le lendemain matin, le temps étant toujours brumeux, nous lofâmes au vent presqu'à sec de toile en attendant une éclaircie. Quand celle-ci se produisit, nous avions le steamer au nord, à environ six milles; mais le brouillard, s'abaissant de nouveau, nous le cacha tout à fait pour un moment. Un peu plus tard, nous l'aperçûmes encore.
»Dans l'après-midi, le brouillard s'épaissit de nouveau et persista pendant vingt-quatre heures. Pendant tout ce temps nous avions gouverné vers l'ouest. Le lendemain, nous trouvant juste en face de la banquise, je fis virer de bord pour prendre la direction opposée, et bientôt nous eûmes un temps clair, mais le steamer était hors de vue. Sans doute il avait eu l'éclaircie quelques heures avant nous. Au moment où nous le vîmes pour la dernière fois, il était environ onze heures du matin. C'était le 3 septembre, et je n'ai nul doute que ce ne fût _la Jeannette_. Elle se trouvait à environ cinquante milles dans le sud-ouest de l'île Hérald.
»Pendant les deux jours qui suivirent, les baleiniers que nous avions laissés aux environs du cap des Glaces, commencèrent à arriver dans nos parages. Quelques-uns se rapprochèrent autant que possible de l'île Herald, qui alors se trouvait parfaitement en vue. Deux d'entre eux au moins, crurent apercevoir la fumée d'un steamer dans la direction du nord. Peu après, les glaces que nous avions à l'est commencèrent à se rapprocher du banc qui se trouvait à l'ouest et couvrirent l'espace resté libre jusque-là. Quant à nous, il nous fallut nous diriger vers le sud et vers l'est, où les baleines commençaient à se montrer, de sorte que nous ne nous rapprochâmes pas de l'île Herald jusqu'à la fin de septembre. Pendant tout ce temps, nous ressentîmes de violents courants dans la direction du nord-nord-est. Dans les premiers jours d'octobre, la mer était presque complétement libre au sud de l'île Hérald...
»Pendant la durée du mois de septembre, la masse de glaces solides avait reculé d'une cinquantaine de milles vers le nord, tandis que les amas de glaçons flottants avaient été poussés au sud, et couvraient presque toute la partie méridionale de l'Océan Arctique, jusqu'au cap Hope. Il est donc peu probable que _la Jeannette_ ait pu suivre les côtes de Sibérie, et qu'au moment où nous la vîmes venir de cette direction, en suivant la bordure des glaces et se dirigeant vers le nord, elle attendait une éclaircie pour aborder soit à la Terre de Wrangell, soit à l'île Herald. A ce moment, la nappe de glace n'était pas encore complétement fermée dans cette direction, et je ne doute pas le moins du monde qu'elle ait pu aborder à la Terre de Wrangell. Mais si, au contraire, elle s'est trouvée prise au moment où les deux banquises se sont rapprochées, elle a dû y rester emprisonnée, et, sans espoir de pouvoir être secourue, se laisser entraîner, à la dérive, à la merci des courants; ce qui, d'ailleurs, pourrait arriver à tout navire envoyé à sa recherche.»
Telles furent les dernières nouvelles précises reçues touchant _la Jeannette_. Tel était, aussi, l'état des glaces dans l'Arctique au commencement d'octobre de l'année 1879. Mais celles-ci changèrent promptement. A peine une semaine plus tard, quatre baleiniers américains, _le Vigilant_, le _Mount Wollaston_, le _Mercury_, l'_Helen Mar_, confiants dans l'état de la mer, s'étaient avancés assez loin au nord. Mais le 10 octobre, pendant que les deux premiers, se trouvant à 70 milles au nord-est du point où _la Jeannette_ avait été aperçue pour la dernière fois, se dirigeaient vers le nord-ouest, le vent du nord s'éleva et produisit une brusque variation de température. L'effet fut si subit, qu'en douze heures la surface de la mer fut couverte d'une couche de glace de six pouces d'épaisseur. Heureusement le _Mercury_ et l'_Helen Mar_ s'aperçurent à temps du danger qui les menaçait. Néanmoins, l'équipage du premier n'eut que le temps de l'abandonner, pour se réfugier à bord du second, qui était plus neuf et mieux en état de naviguer. Toutefois, ce ne fut pas sans des peines inouïes que l'_Helen Mar_ parvint à se dégager et à gagner la mer libre, en se frayant un chemin à travers la glace pendant l'espace de plus de soixante milles. A partir de ce jour, on n'a plus revu le _Mercury_.
Le _Mount Wollaston_ et _le Vigilant_ portaient ensemble soixante hommes d'équipage. On n'a plus jamais entendu parler du premier; quant au second, les Tchouktchis prétendent avoir vu son épave, mais jusqu'à ce jour, on n'a rien de certain à ce sujet. Sans doute, les glaces se sont refermées sur eux. Ils n'auront pu se dégager et se sont trouvés perdus corps et biens.
Tels furent les derniers événements qui parvinrent à la compagnie maritime en l'année 1879. Les renseignements météorologiques rapportés de ces parages, n'étaient pas de meilleur augure; on savait que de violentes tempêtes s'y étaient succédé à de courts intervalles, rendant fort périlleuse la situation des navires qui, se trouvant loin d'un port, avaient été surpris et emprisonnés dans les glaces.
DEUXIÈME PARTIE
«LA JEANNETTE» EST PERDUE
DEUXIÈME PARTIE
«LA JEANNETTE» EST PERDUE
CHAPITRE VIII.
Plans de recherches[7].
Quiétude du gouvernement des États-Unis au sujet de _la Jeannette_ pendant la première année qui suivit le départ de ce navire.--Le _Corwin_ est envoyé à la Terre de Wrangell en 1880.--Inutilité de ses recherches.--Plan du voyage de de Long, d'après ses lettres.--L'opinion publique s'émeut de ne pas recevoir la moindre nouvelle.--La Société de géographie charge son président de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on envoie un navire sur les traces de _la Jeannette_.--Adresse de M. Daily au président des États-Unis.--Les Chambres votent un premier crédit de 175,000 dollars.--Achat du _Rodgers_.--Seconde expédition du _Corwin_ à la Terre de Wrangell.--Il arrive à accoster cette terre, où personne n'avait encore mis le pied.--Équipement du _Rodgers_.--Son départ de San Francisco.--Sa croisière.--Immenses résultats de celle-ci.--_L'Alliance_ part le même jour de Newport pour le nord de l'Atlantique.--Voyage de ce navire.--L'_Eira_ et le _Barentz_.--Le _Proteus_.--La station du cap Barrow.--Immensité du plan de recherches.--Résultats nuls au point de vue de _la Jeannette_.--Fausses nouvelles.--Nouveaux préparatifs.--Plan du lieutenant Hogaard.--Une prophétie.--Melville et treize autres marins de _la Jeannette_ à l'embouchure de la Léna.
[7] Extrait d'une série d'articles du _New-York Herald_.
La perte probable du _Mount Wollaston_ et du _Vigilant_, pas plus que les dernières nouvelles de l'état atmosphérique de l'Océan Arctique au nord du détroit de Behring, à la fin de l'été 1879, ne suffirent à faire concevoir des craintes sur le sort de _la Jeannette_. On avait confiance dans la solidité de ce navire; en outre, on le savait monté par un équipage d'élite. De plus, il était abondamment approvisionné pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire défaut; mais le capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord du détroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de combustible, si le besoin s'en était fait sentir. Dans l'opinion du gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes de _la Jeannette_ n'avaient donc à redouter ni la disette, ni les atteintes du froid.
L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passèrent sans qu'on ressentît la moindre appréhension sur le sort de l'expédition; d'ailleurs on espérait que les baleiniers, qui, chaque année, se rendent au détroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en revenant des parages où _la Jeannette_ avait été aperçue pour la dernière fois.
Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre complétement à cette source d'informations. Connaissant les habitudes des baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire la moindre recherche qui les aurait détournés de leur lieu de pêche et peut-être forcés d'aborder sur des terres d'un accès difficile. Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du _Corwin_, à la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de Long avait dû y construire. Le _Corwin_, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler de nouveau, était un navire appartenant à la marine de l'État, chargé par le gouvernement de croiser sur les côtes de l'Alaska, pour empêcher l'introduction du whisky et des armes à feu dans l'étendue de ce territoire et sur les îles voisines appartenant aux États-Unis.