Part 3
A la vérité je m'attendais à traverser une foule nombreuse, rassemblée le long des jetées pour assister au départ de _la Jeannette_, mais je ne pensais pas rencontrer une foule si enthousiaste et si avide de voir le capitaine de Long au moment où il quitterait la rive. Le moment du départ est fixé pour trois heures, et si le capitaine n'était pas encore à bord, du moins il arrivait sur le port.
Quels «Cheers» et quels «Good-Bye» sortirent alors comme une explosion de la poitrine de tous les gens rassemblés sur le port et sur les jetées! Le capitaine arrivait en compagnie de mistress de Long et de M. Jérôme Collins. En fendant la foule ces messieurs levèrent leurs chapeaux pour répondre aux acclamations dont ils étaient l'objet. L'enthousiasme était alors à son comble aussi bien parmi les simples marins qui encombraient la jetée, que chez le millionnaire qui était venu là pour honorer l'intelligence et le courage. Sur tous les points d'où l'on pouvait apercevoir _la Jeannette_, depuis les quais et les jetées jusqu'au sommet de Telegraph-Hill, on ne voyait qu'une foule grouillante, agitée, qui, depuis des heures, attendait le départ du navire. La jetée Mieg elle-même, qui se trouve au nord de la ville, était encombrée de trois fois plus de monde qu'elle n'en pouvait porter; mais la police était impuissante à contenir la foule. Bon nombre de voitures n'avaient pu arriver jusqu'au port, et les personnes qui s'y trouvaient avaient été obligées de descendre pour s'approcher et contempler une dernière fois _la Jeannette_, au moment où celle-ci levant ses ancres faisait ses préparatifs de départ. Réellement le spectacle que présentait la baie tenait plus de la féerie que de la réalité. Partout on distinguait les blanches voiles du Yacht-Club sillonnant rapidement la baie sous l'impulsion d'une brise fraîche et donnant un air animé à la surface des flots. Avec ma jumelle, il m'était impossible de lire les noms de toutes ces embarcations, mais je pouvais cependant reconnaître le _Frolie_, au commodore Harrison, le _Consuelo_, le _Cornelius O'Connor_, l'_Azaba_, le _Starled-Fanon_, le _Clara_, le _Magic_, l'_Ida_, le _Sappho-Livvely_, le _Virgeis_, le _Laura_, le _Queen of the Bay_, le _Tivilight_, le _Meryflower_, l'_Enserata_, etc.
Maintenant laissons, pour quelques instants, la parole à M. Collins: «L'ancre est levée, dit-il, le propulseur se meut lentement, poussant _la Jeannette_ en avant, juste assez pour nous faire comprendre que nous sommes en route. Les chapeaux et les mouchoirs que l'on agite sur les jetées d'embarquement et même, de tous les points de San Francisco d'où l'on peut nous voir, nous disent assez que les bons habitants de cette ville nous accompagnent de leurs vœux, quoique nous ne puissions les entendre. Le capitaine et le premier lieutenant sont sur le pont: l'ordre de pousser trois cheers est donné; les matelots grimpent dans les agrès; le sifflet de la machine donne le signal: Hurrah! hurrah! nous sommes définitivement partis. La flottille du Yacht-Club, sous les ordres du commodore Harrison, nous accompagne. Avec quelle grâce ces jolies embarcations, comme autant de mouettes aux ailes blanches, effleurent la surface des flots, à côté de notre navire qui s'avance majestueusement vers le goulet. Elles ne nous quitteront qu'à la barre.
»Pendant ce temps-là, mistress de Long était dans la cabine avec son mari, M. William Bradford, l'artiste qui a représenté avec tant de bonheur les scènes arctiques, et M. Brooks, de l'Académie des sciences. Elle se montrait pleine d'espérance et prédisait à l'expédition un véritable succès. Aimable et charmante femme! tout le monde avait appris à la respecter, elle avait été la vie de notre famille de _la Jeannette_, depuis que cette famille avait été organisée. Si nous désirions acheter quelque objet pour notre usage, nous ne le faisions jamais sans la consulter.
»Cependant le moment suprême de la séparation approche, _la Jeannette_ a passé la Porte-d'Or. Boum! boum! c'est le canon qui salue _la Jeannette_. La batterie vomit des nuages de fumée blanche et épaisse qui s'en vont en roulant sur la mer. Nous entendons les acclamations de la garnison et nous y répondons. C'est l'armée qui salue la marine: _Blood is thicker than water_. Adieu, braves soldats, puissent toujours vos canons saluer ainsi vos amis et devenir la terreur de nos ennemis! A ce moment les embarcations de plaisance, encombrées de spectateurs qui forment des vœux pour le succès de notre entreprise, se rangent sur l'arrière de _la Jeannette_, et baissent leurs pavillons en signe d'adieux. De notre côté, nous agitons nos chapeaux et nos mouchoirs; mais le navire trace toujours son sillon dans les flots sous l'impulsion d'une légère brise. Nous voici arrivés au niveau des deux pointes de la baie; _la Jeannette_ va franchir le seuil de l'immense Océan Pacifique pour s'éloigner vers l'ouest, afin d'éviter les vents contraires du nord-ouest qui règnent le long de la côte. Les petits remorqueurs qui couraient devant nous commencent à ressentir l'effet de la houle. Le commandant de Long fait un signal au commodore Harrison de s'approcher avec le _Frolie_ pour prendre mistress de Long et quelques amis restés à bord et les ramener à terre. Le _Frolie_ s'avance; un canot de _la Jeannette_ est descendu à la mer. C'est l'heure des adieux, l'heure où le mari et la femme vont se séparer. En ce moment cruel, bien des femmes eussent faibli. Mistress de Long, avec un courage vraiment héroïque, tendit la main à chacun des officiers, et leur adressant quelques paroles d'espérance, leur dit: «Au revoir!» Plus d'un spectateur désintéressé de cette scène émouvante, eût pu taxer cette femme d'indifférence, car c'était l'heure où son mari, plus de la moitié d'elle-même, allait se séparer d'elle pour affronter les dangers d'une mer inconnue, et quelle mer, l'Océan glacial! Cependant il eût pu aussi distinguer les larmes qui roulaient dans tous les yeux. «Enfin, dit M. Bradford qui nous a raconté cette scène, de Long se tournant vers moi, me dit: «Il est temps». Il descendit alors avec sa femme dans le canot, où je les suivis. Quand tout fut prêt: «Nage, dit-il aux rameurs en leur désignant le _Frolie_ de la main.» Il est impossible de dépeindre le silence poignant, oppressé qui régna dans le canot pendant ce trajet. Pas un mot ne fut échangé; les coups secs des avirons contre les tolets, et le clapotis des lames à l'avant du bateau étaient les seuls bruits qui frappaient nos oreilles. Quand nous fûmes rangés le long du petit yacht, de Long pressa sa femme dans ses bras, et leurs lèvres se rencontrèrent; puis, lui serrant une dernière fois la main, il lui dit simplement: «Au revoir!» Alors, mistress de Long monta sur le yacht, où, se penchant sur la lisse pour considérer encore une fois son mari, elle le contemplait avec des yeux où il était facile de reconnaître à quelles terribles angoisses elle était en proie, tandis que du fond de son cœur une ardente prière montait au ciel, pour amener la bénédiction de l'Éternel sur son voyage. Les regards et l'attitude de sa femme parurent faire hésiter de Long; mais, reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il se retourna vers les matelots, et d'une voix forte leur dit: «Nagez, mes amis». Ceux-ci se courbèrent à l'instant sur leurs avirons, et quelques minutes plus tard le canot abordait _la Jeannette_. Nous suivions chacun de ses mouvements; nous vîmes de Long gravir les degrés de l'échelle, et, aussitôt qu'il fut à bord, _la Jeannette_ s'éloigna. Nous restâmes sur le pont du _Frolie_ et, sans échanger une parole, nous suivions des yeux _la Jeannette_ qui se confondait peu à peu avec l'horizon. Quand elle eut disparu, mistress de Long me dit: «Nous descendrons à l'intérieur, si vous le voulez bien, car je sens le besoin d'être seule.» Je me rendis aussitôt à son désir. Mais dès que nous fûmes descendus, tel était l'empire que cette femme possédait sur elle-même, peut-être aussi aidée par la confiance inébranlable qu'elle avait dans l'entreprise de son mari, elle reprit complétement ses sens et entama la conversation. Jamais je n'ai vu, et je n'espère plus voir une seconde fois chez une femme, un courage semblable à celui dont mistress de Long me donna l'exemple en cette circonstance.»
CHAPITRE IV.
Traversée de San Francisco à Oonalachka.
État des esprits à bord de _la Jeannette_ quand on eut perdu de vue les forts de San Francisco.--Le mal de mer.--Le calme.--Superbes couchers de soleil.--Occupations du naturaliste.--Les Albatros.--Aménagement à bord.--La cabane de M. Collins.--Ah Sam, le chef chinois, et ses talents culinaires.--Le Steward.--Long Sing.--Qualités et défauts de _la Jeannette_.--La vie à bord.--Les attributions de chacun.--Un courant.--Les brouillards.--L'île d'Ougalgo.--Description de cette île par MM. Collins et Newcomb.--Illiouliouk à Oonalachka.
Ce fut le soir seulement, en nous avançant de plus en plus sur l'Océan Pacifique, que nous comprîmes enfin que notre voyage était commencé. Nous pûmes alors envisager l'avenir et songer à toutes les éventualités qu'il nous réservait peut-être. A ce moment pas un de nous ne laissa échapper un mot faisant allusion au but de notre voyage; mais il était facile de comprendre, en voyant nos fronts soucieux, qu'un même objet absorbait toutes nos pensées. Quant arriva l'heure du dîner--c'était notre premier repas à bord--la conversation roula uniquement sur les mets qui nous furent servis. Il était évident qu'un accord tacite régnait entre nous, pour ne point amener la conversation sur le sujet qui nous préoccupait tous; chacun préférant rester livré à ses propres réflexions. Naturellement des liens invisibles et difficiles à rompre rattachaient encore le cœur d'un bon nombre d'entre nous à cette terre que nous venions d'abandonner.
Le départ d'amis et de parents qu'on venait de quitter; la séparation toujours triste d'un mari et de sa femme dans de telles circonstances, étaient des motifs suffisants pour imposer le silence au plus loquace d'entre nous, n'eût-il été que simple spectateur de ces adieux touchants.
Au reste nous sentions tous qu'il fallait deux ou trois jours pour nous accoutumer complétement à notre nouvelle existence, et reléguer au fond de notre mémoire, à l'état de simple souvenir, notre attachement pour la terre ferme.
Pour ma part j'étais animé des meilleures intentions et parfaitement prêt à me plier à toutes les exigences de la situation, et peut-être y serais-je parvenu, si un certain mouvement phénoménal, proportionné naturellement à la force des vagues, n'était venu me convaincre que pour être réellement philosophe, un homme doit rester à terre. Les anciennes, mais toujours renaissantes sensations du mal de mer furent poussées, chez moi, à un degré d'intensité que je n'avais jamais, ou du moins que j'avais rarement éprouvé: tous les plaisirs de la table me devinrent indifférents pendant deux jours environ, et me firent préférer la position horizontale. Eût-on laissé tout le pont à ma disposition, on ne m'eût pas décidé à monter l'échelle; non, on ne m'eût pas même décidé à mettre le pied sur le premier échelon. Quoique chargée autant qu'elle pouvait l'être, sans dépasser les limites de la prudence, _la Jeannette_ faisait preuve d'une trop grande mobilité et produisait, en effet, sur un pauvre homme de terre, des désastres si graves et si pénibles que, je l'avoue, je ne ménageai pas les expressions les moins flatteuses à l'égard des marins en général, mais surtout à l'égard du constructeur de notre navire, en particulier.
D'autres, au reste, partageaient ma misère. Je pouvais entendre, en effet, des bruits non équivoques qui annonçaient assez que les propriétaires de certaines autres cabines du carré avaient gravement à se plaindre et payaient religieusement le tribut d'usage au dieu de la mer. Je ne veux citer aucun nom, mais le nombre des malades était grand, malgré les efforts de certains d'entre nous pour cacher leur détresse. Efforts en vérité trop héroïques dans une circonstance aussi dénuée de poésie, surtout quand les preuves les plus palpables attestaient que le tyran, la mer, les tenait dans ses griffes et les secouait sans merci; mieux valait reconnaître franchement sa faiblesse. Il est des gens qui ne veulent jamais l'avouer, d'autres qui sont trop francs. Notre pilote de glaces, le capitaine Dunbar, qui, pendant trente-cinq ans, a navigué à bord des baleiniers, m'a dit qu'il était toujours pris du mal de mer, lorsqu'il s'embarquait après plusieurs mois de séjour à terre. Quand un vieux loup de mer comme celui-là est malade, comment des gens appelés par vocation à vivre sur l'élément solide ne se ressentiraient-ils pas des hauts et des bas pendant les premiers jours qu'ils passent à bord. Néanmoins, comme avec le temps on triomphe de tous les obstacles, au bout de quelques jours nous étions habitués aux mouvements du navire et avions acquis le pied marin. A partir de ce moment la vie redevint charmante, car à bord d'un navire, pouvoir modeler ses mouvements sur ceux du roulis et du tangage, n'est rien moins qu'un immense progrès; et devenir capable de conserver son déjeuner, en est incontestablement un plus immense encore; mais venir se mettre à table et manger avec appétit est le plus immense qu'on puisse faire. Personne ne me contredira.
Le temps était extrêmement agréable, je parle, bien entendu, au point de vue du voyageur; aux yeux du marin il en était tout autrement: un calme délicieux, une mer tranquille, à peine ridée par quelques lames arrondies berçait notre navire. Quelquefois même la surface de l'Océan était aussi unie que celle d'un étang. Rarement les vagues étaient assez fortes pour incommoder même un petit canot de plaisance. De temps en temps une légère brise plissait l'eau, qui se confondait avec l'horizon, et la faisait miroiter aux rayons du soleil. Pendant les douze premiers jours de notre voyage, la mer avait une teinte bleu-indigo superbe, mais si foncée qu'il eût été difficile d'imaginer que ses eaux étaient transparentes; on eût dit plutôt une immense nappe de mercure ou d'huile, tant ses mouvements étaient lents et paresseux.
De grands rideaux de cumulus apparaissaient à l'horizon, s'élevaient vers le zénith, puis, quelques heures après, couvraient toute la voûte céleste. Mais bientôt la brise les chassait, laissant derrière eux un bleu intense, ou traînant quelques cirrhus floconneux, ressemblant à autant d'icebergs charriés par les courants de l'Océan. Parfois ces nuages prenaient les formes les plus fantastiques. Un soir, c'était un splendide coucher de soleil voilé par un rideau sombre aussi noir que l'encre, tranchant sur un fond doré resplendissant dont les teintes allaient en s'atténuant pour tourner au jaune et au vert. Souvent, au contraire, l'auréole du soleil rayonnait sur un fond noir de nuages sombres: dans ce cas, les effets étaient renversés, les ombres se détachaient sur un fond de lumière superbe et donnaient au tableau une splendeur extraordinaire. Trop beaux pour durer quelques minutes, ces tableaux grandioses me laissaient juste le temps de retracer sur le papier leurs principaux caractères et la relation de leurs différentes parties et de noter quelques-unes de leurs teintes. Plus tard, je recommençais mon dessin avec plus de soin afin d'aider notre artiste à reproduire sur la toile les scènes sublimes que le créateur peignait pour nous dans le ciel. Jour par jour, ces scènes d'une admirable beauté se succédaient avec une merveilleuse variété surtout vers le coucher du soleil. Pour moi l'étude de la forme des nuages offre un intérêt particulier au point de vue de la connaissance du temps à venir. Bien que nous fussions isolés et réduits à nos propres observations, nous avons généralement prévu les changements de temps avec une grande exactitude pendant la première période de notre voyage vers le nord. Depuis notre départ, le 8 juillet, la température de l'eau a peu varié, à la surface de la mer, pendant les douze premiers jours de notre traversée. Aussitôt qu'elle baissa nous pûmes observer un changement marqué dans sa couleur qui, du bleu foncé, passa au vert sale. Cette brusque variation fut pour nous l'indice de l'existence d'un courant qui nous eût entraînés au sud-sud-ouest si nous n'avions chauffé à haute pression. Mais son influence ne se fit pas longtemps sentir, et le 24 nous voguions dans des eaux tranquilles et de couleur bleu pâle dont la température allait en s'élevant à mesure que nous avancions. Comme cette température était notée à chaque heure, notre livre de loch porte une série de renseignements qui pourront être utiles à ceux qui voudront étudier les caractères physiques de l'Océan Pacifique.
Au sud du 50° de latitude nord, le règne animal semblait limité aux oiseaux de mer, à leurs parasites et aux tortues.
Les occupations de notre naturaliste se bornèrent jusque-là à conserver, au moyen de composés arsenicaux, les dépouilles de quelques albatros voraces et confiants, qui persistaient à suivre le sillage du navire et à s'élancer sur tous les détritus d'aliments qu'on jetait par dessus le bord. Mais quelques-uns de ces détritus cachaient un hameçon attaché à une ligne pendant à l'arrière. Quand un albatros avalait un de ces appétissants morceaux, il comprenait vite de quoi il s'agissait. Alors commençait un combat qui finissait toujours par la capture du pauvre volatile, lequel, tiré hors de son élément, venait échouer sur le pont. L'albatros, avec ses immenses ailes et ses pieds palmés, est dans l'impossibilité de s'échapper, car il ne peut prendre essor sur une surface plane et rigide. Ils se bornait donc à battre des ailes, et restait prisonnier, promenant, avec un étonnement mêlé de frayeur, ses grands yeux de gazelle sur les gens de l'équipage et sur les agrès du navire.
Les albatros communs à queue courte, dont nous avons pris un bon nombre, mesurent de sept à huit pieds d'envergure. Leur hauteur, quand ils se tiennent droits, dépasse trente pouces. Chose étrange, ces oiseaux qui vivent constamment sur la surface de l'Océan et qui dorment sur les vagues, ont le mal de mer comme le plus vulgaire _terrien_ dès qu'ils sont sur le pont d'un navire. Tous ceux que nous avons pris chancelaient pendant un instant et expectoraient sur le pont tout le contenu de leur estomac. J'attribuai d'abord ce résultat à la frayeur, mais je remarquai ensuite que plusieurs de ces oiseaux, une heure après leur capture laissaient tomber de leur bec une espèce de liquide ressemblant à une sécrétion analogue à la salive produite sous l'influence du mal de mer lorsque celui-ci est au paroxysme de son intensité. Bien qu'ils n'aient pas l'air méchant, ces oiseaux vous frapperaient fort bien aux jambes ou vous briseraient un ou deux doigts, s'ils en trouvaient l'occasion. Pour se poser sur les flots, ils replient leurs longues ailes, véritables voiles triangulaires, d'un air aussi gauche et aussi embarrassé que possible. Lorsqu'ils veulent s'élever, on dirait qu'ils ont besoin d'emmagasiner de l'air sous eux, car ils s'ébattent rapidement avant de prendre leur essor. Au moment où ils s'abaissent pour prendre du repos, ils élèvent très haut l'extrémité de leurs ailes, de sorte que celles-ci forment un plan incliné; arrivés près de la vague, ils allongent leurs pieds en avant comme pour prendre l'eau et s'arrêter. De cette façon ils peuvent descendre au milieu d'une mer très grosse sans être couverts par les vagues.
Tout le plumage, mais surtout les grandes plumes de ces oiseaux, donnent asile à une multitude de curieux parasites. Parmi ces derniers, il en est qui ont jusqu'à 3/16 de pouce de long avec une grosseur proportionnée.
Pendant que nous étions au sud du 40° de latitude, nous apercevions de temps en temps des tortues qui flottaient à la surface de la mer, quand celle-ci était calme. Cependant nous n'essayâmes d'en prendre aucune, ces amphibies ne valant pas à nos yeux la peine qu'on se dérangeât pour les capturer. D'ailleurs, les tortues, en général, ne méritent nullement la réputation que leur a faite Bardwell Slote. Aussi les laissâmes-nous dormir en paix et même ronfler, si tel était leur bon plaisir. Sous cette latitude, nous voyions aussi quelques poulets de la mère Carey et des pétrels tournoyer autour du navire. Plus au nord, les puffins, les goëlands, les guillemots et quelques autres espèces, firent leur apparition; mais toutes se tenaient, pour chercher leur nourriture, à une distance qui les mettait à l'abri des séductions du lard et des autres morceaux délicats et alléchants que nous avions l'attention de jeter à la mer, et qui eussent suffi pour entraîner la perte d'oiseaux moins défiants.
Vous ayant entretenu de la mer, du ciel et des oiseaux qui planent dans les airs, il n'est peut-être que temps d'appeler maintenant votre attention sur notre navire, de vous en dépeindre les qualités; car c'est en lui que, pour un temps, se résumera notre univers.
Vous savez qu'à notre départ de San Francisco, le navire était chargé jusqu'à couler bas, c'est-à-dire depuis la ligne du pont presque jusqu'à la quille. Il en résultait que son tirant d'eau était considérablement augmenté, et qu'avec une mer un peu houleuse, le pont était toujours humide et dépourvu de confort. Mais comme notre provision de charbon diminuait à raison de cinq tonnes par jour, _la Jeannette_ se releva de bonne heure et nous eûmes alors les pieds secs. Cependant on ne pourrait employer un steamer très rapide pour les expéditions arctiques, à cause de l'énorme quantité de charbon qu'il faudrait emporter. Avec la vitesse qu'elle possède, _la Jeannette_ pourra rendre tous les services qu'on peut attendre d'elle au milieu de la banquise, car, en employant simultanément les voiles et la vapeur, elle pourra acquérir une vitesse suffisante pour profiter d'une occasion favorable....
Toutes voiles dehors, _la Jeannette_ porte: une grand'voile, un hunier et une voile de perroquet sur son grand mât; une trinquette, une voile carrée ou hunier et une voile de perroquet sur son mât de misaine; enfin une voile d'étai, un foc et un clin-foc sur son mât d'artimon; en outre, un foc-ballon.